Bouquet garni

I

Alain Brouzil, toque en tête et tablier à la taille, poussa la porte battante, deux assiettes garnies à la main :

- Tu vas m'en dire des nouvelles, vieux...

- C'est une nouveauté ? Et moi, le cobaye ?

- Exactement.

L'inspecteur principal Dumortier, célibataire endurci et sybarite confirmé, jeta un regard admiratif sur les deux assiettes octogonales que son ami venait de déposer sur l'assiette décor de leur table. Des coquilles Saint-Jacques ! Des vraies. De la baie de Saint-Brieuc. Pas des pétoncles. Pas des "Zygochlamys Patagonica" d'Amérique du Sud ni des "Chlamys Islandica" du Grand Nord. Et pas noyées dans une béchamel plus ou moins améliorée ni déguisées d'une chapelure insipide. Tout simplement de belles noix, de la taille d'une pièce de cinq francs, tranchées par le milieu dans leur épaisseur, poêlées au dernier moment sur chaque face et servies sur une jonchée de blanc de poireau, revenu au beurre, le tout relevé simplement d'un trait de vinaigre balsamique. Sur le fond noir de l'assiette, une symphonie en vert, blanc et or. Il sentit ses papilles s'agiter, sa bouche faire eau. Ca commençait bien.

- A la nôtre, mon vieux. Je te sers un petit muscadet sur lie ?

- Tu sais bien que je ne bois plus.

- C'est vrai. Excuse-moi, j'avais oublié. Et c'est pas trop dur ?

- Figure-toi que j'ai redécouvert la cuisine depuis. C'est incroyable comme l'alcool gâte le palais, tu peux pas savoir. Tu devrais essayer.

- Tu sais, en cuisine, on ne boit pas non plus, mais à table, quand même...

- Oui, je sais et, en plus, c'est de là que vient une bonne part du bénéfice du restaurateur, non ?

- On ne peut rien te cacher. Qu'est-ce que je te sers alors ? Eau plate ou gazeuse ?

- Plate, pour l'instant, si tu veux bien.

La conversation tomba d'un coup. Il y avait nettement mieux à faire. Les deux amis mangèrent, à petites bouchées, accompagnées d'un bon pain de campagne, à mie aérée et croûte craquante, communiquant simplement du regard. Lorsqu'ils eurent saucé, Alain Brouzil dit :

- Alors, qu'est-ce qui t'amène, cette fois. Je suppose que c'est pas seulement pour te remettre ma cuisine en bouche que tu es là, hein ?

- On ne peut rien te cacher. Tu aurais fait un bon flic aussi, tu sais.

- Bon, allez, vas-y, déballonnes-toi.

- OK. Figure-toi qu'on m'a mis sur une affaire on ne peut plus bizarre,

- Je t'écoute.

- Bien entendu, tout ceci est confidentiel, mais je sais que tu es une tombe. Donc, samedi dernier, on a découvert un type égorgé. Prof de techno au C.F.A. de Ploufragan. Quarante-cinq ans. Marié. Deux enfants. Pendu par les pieds à une esse de boucher, sur son lieu de travail. Avec tout son sang recueilli dans une bassine. Saigné à blanc, proprement. Par chance, c'est une patrouille qui a vu une porte mal refermée qui l'a trouvé et rien n'a filtré à l'extérieur jusqu'à présent.

- Des indices ?

- La police scientifique est sur le coup. On attend leur rapport.

- Des détails insolites ?

- Eh bien, oui, justement. Figure-toi que notre macchabée avait dans la bouche... un brin de thym.

- Et tu crois qu'on voulait en faire un pot-au feu, de ton client - dit le restaurateur avec ironie.

- Tu rigoles, mais attends, c'est pas tout...

- Bon, écoute s'il y a un deuxième épisode, tu me le gardes au chaud pour tout à l'heure. Je t'abandonne cinq minutes, pour préparer la suite.

- Si le plumage du plat de résistance vaut le ramage de l'entrée, alors vous êtes le phénix des maître-queux de cette ville, mon cher, reprit Dumortier, en esquissant une révérence.

Alain Brouzil s'esquiva en cuisine. L'heure de la fermeture était passée et le personnel était parti. On entendit un remue-ménage de poêles et d'assiettes. Le grésillement d'un beurre qui pétille. Un autre d'une graisse qui fond. Deux fumets se mélangèrent. Dumortier aiguisa l'odorat et reconnut d'abord celui du magret qui dore, puis celui d'une pomme reinette qui fond. Il lui semblait qu'il y en avait encore un autre, par moments. Il tendit l'oreille, identifia un bruit de couvercle que l'on retire et remet. Son cerveau fit la synthèse de toutes ces sensations, les compara aux souvenirs enregistrés et lui proposa deux réponses. Restait à intégrer le contexte, le passé des deux protagonistes. Il n'y avait plus qu'une réponse. Il avait trouvé. C'était un de ses plats favoris et Alain s'en était souvenu. Un mariage heureux du Périgord et de sa Normandie natale.

Lorsque la porte battante s'ouvrit à nouveau devant le chef, sans lui laisser le temps d'annoncer le plat qu'il apportait, Dumortier claironna :

- Aiguillettes aux deux pommes, canard flambé à l'Armagnac et reinettes au Calvados.

- Tout juste, vieux. Pommes noisettes rissolées et pommes reinettes fondantes, légèrement caramélisées, aiguillettes à point. C'est bien ça, non.

- Exactement. Merci d'y avoir pensé. Ca fait un bail que je n'en ai pas mangé.

- Bon, tu m'excuseras, mais, moi, je vais quand même accompagner ça d'un petit Cahors, si tu permets.

- Je t'en prie.

Comme, pour l'entrée, tout à l'heure, le silence se fit. Et la polka des mandibules reprit. Une flopée d'anges passèrent et repassèrent. Deux verres s'entrechoquèrent enfin :

- T'as pas perdu la main, mon salaud.

- Heureusement. Sinon, comment je gagnerais ma croûte ? Bon, trêve de flatteries, je t'écoute.

- Oui. Donc, c'était pas tout. Voilà : mardi matin, on a découvert un boucher dans une chambre froide du marché de gros de Brézillet. Aussi froid que les carcasses qui l'entouraient.

- Pendu aussi ?

- Non. Mort de froid. Il y a passé tout le week-end de Noël. Il n'a pas résisté à l'hypothermie. Et dans la bouche, il avait ... une demi-feuille de laurier-sauce.

- Deuxième élément d'un bouquet garni. En effet, ça sent la série tout ça. Persil et parfois céleri en branches. Il t'en manque encore un, voire deux, pour bien faire. Vous avez fait le tour des dingues de vos fichiers ?

- Oui, et c'est pas ce qui manque, mais pas un à faire dans la métaphore alimentaire. Et, à part ces deux indices concordants, pas le moindre message, ni de provocation ni de revendication. On est... dans la merde. Avec le Préfet qui nous tanne au téléphone toutes les trois heures. Le boss en a rouvert son ulcère. Il est à l'hosto. Deux homicides mystérieux en moins de huit jours, c'est exceptionnel dans nos provinces, alors forcément, y'a branle- bas de combat. Il faut que tu m'aides, parce que, là, je suis dans le noir

- C'était qui le refroidi ?

- Un artisan-boucher de Ginglin. Pourquoi ?

- Non, rien. L'indice du thym et du laurier conduit à réfuter la coïncidence et à envisager le crime en série. Dans ces conditions, il doit y avoir un point commun entre les victimes et, étant donné les indices et leur profession, il semble que ce soit dans le domaine professionnel qu'il faille chercher, non ?

- En effet, tu as raison.

- Ils ont peut-être été à l'école, fait leur apprentissage ou travaillé ensemble. Il faut rechercher des photos de classe, de promotion, etc... identifier tous ceux qui sont dessus et croiser ça avec vos fichiers.

- Bonjour, le boulot. Y'en a pour perpète.

- Moi, c'que j'en dis....

- Non, t'as raison. Bon, désolé pour le dessert, mais faut que j'retourne au paquebot.

- Au paquebot ?

- C'est le nom qu'on a donné au nouveau commissariat avec ses trois fenêtres-hublots.  Bon, je file. Merci pour tout, Alain, la bouffe et le reste.

- A ton service, vieux. Et si tu as d'autres énigmes culinaires, n'hésite pas. Allez, salut.

- Salut.

Dumortier entortilla son écharpe autour de son cou et sortit de l'Estacade, en se protégeant les narines des frimas de décembre. Toujours de bon conseil, Alain Brouzil. Et la tortore, toujours de première. Mais cela l'indisposait qu'il lui donne du "vieux" à longueur de conversation, alors que lui-même l'appelait par son prénom. C'était humiliant à la fin. D'accord, Hippolyte, c'était pas jobard, mais enfin quand même. Après tout, il n'était que de trois ans son aîné. Bon, à la maison et dodo. C'est qu'il se faisait une heure du matin avec tout ça.  Le siècle, et même le millénaire, s'achevait dans quatre jours et le Préfet avait tonné : "Je veux que cette affaire soit résolue avant le réveillon, sinon je vous fais muter en Nouvelle-Calédonie ou remettre à la circulation". Menaces en l'air, sans doute, mais on ne sait jamais...

II

Il fit deux fois le tour du parking de la Beauchée, toujours plein comme un oeuf aux heures de visite, puis en désespoir de cause, se gara sur un trottoir après avoir abaissé sa visière pare-soleil, sur laquelle, de l'extérieur, on lisait en grandes lettres bleues : POLICE. Ces derniers temps, la municipale était intervenue plusieurs fois pour mettre des contredanses, lui avait-on dit et prudence est mère de sûreté, n'est-ce pas ?

Il se dirigea vers le comptoir d'accueil et se fendit de son plus beau sourire, assorti du compliment qui allait avec, à l'intention de la jolie hôtesse :

- On aurait presque envie de tomber malade pour rester près de vous.

Son travail et la différence d'âge lui interdisaient de moucher ce dragueur sur le retour. Elle se contenta d'une extension forcée des zygomatiques. Dumortier reprit :

- Plus sérieusement, pourriez-vous m'indiquer la chambre du commissaire principal Chalandon, s'il vous plaît.

Elle pianota quelques touches de son ordinateur et la réponse tomba, polie, mais dépourvue de chaleur :

- Service du professeur Montiel, 5e étage, chambre 512.

Il remercia d'un signe de tête. Inutile d'insister. C'était pas son jour.

Dans l'ascenseur, coincé entre deux visiteurs et trois blouses blanches, le miroir lui renvoya l'image d'un quinquagénaire encore mince, au cheveu poivre et sel, visage à la Redford et sourire un tantinet cruel. Allons, il ne fallait pas désespérer.

La chambre 512 était au fond du couloir, à gauche, comme toutes les chambres individuelles. Il frappa et la voix tonitruante de Chalandon aboya :

- Entrez !

- Bonj...

- Ah, c'est vous Dumortier. Pas trop tôt. Vous allez me sortir d'ici. Je m'emmerde et on m'emmerde. Et en plus, La bouffe est infâme.

- Mais chef... votre ulcère.

- Avec tous les pansements gastriques qu'on m'a fait ingurgiter, ça devrait aller. Je m'habille et on fout le camp.

- Mais chef, vous ne pouvez pas partir comme ça. Et votre femme ?

- Elle ne rentre que dimanche soir. Elle est partie à Antibes chercher sa mère qui vient fêter le réveillon avec nous.

- Mais... le Professeur Montiel ?

- Allez chercher la surveillante. Je vais leur signer une décharge. Et basta.

Le commissaire principal Chalandon, avec sa carcasse de déménageur et sa voix de stentor, avait conservé son langage d'inspecteur de base, ce qui le rendait proche à ses hommes et insupportable à sa hiérarchie.

- Bon. Et notre affaire ? Du nouveau ?

- Oui et non. Pas de nouveau cadavre pour l'instant. Mais si on en croit le thym et le laurier, il pourrait bien en avoir deux autres avant longtemps ?

- Qu'est-ce que vous racontez, Dumortier ? Vous avez bu ou quoi ?

- Pas du tout, chef. C'est un copain à moi, restaurateur, qui m'a mis sur la voie. Le thym et le laurier sont les deux premiers ingrédients de ce qu'on appelle en cuisine un bouquet garni - ensemble d'aromates qui sert à la cuisson de certains plats - mais normalement il y en a encore au moins deux autres. Alors, si l'indice est sérieux, il faut s'attendre au pire.

- Nom de Dieu !

- Je ne vous le fais pas dire.

- Bon, vous êtes prêt Dumortier ?

- Mais, je vous attends, patron. On va où ?

- Chez moi, puis à mon bureau. Briefing... dans une heure. Vous transmettez.  Deux inspecteurs de permanence, et tous les autres au rapport.

Ils sortirent de la chambre, le "malade" griffonna la décharge que la surveillante antillaise lui tendait en maugréant, puis ils s'engouffrèrent dans le premier ascenseur venu.

III

- Mesdames, Messieurs, l'heure est grave...

Les huit inspecteurs de la brigade - deux femmes, six hommes - se regardèrent du coin de l'œil avec suspicion : si le patron était ressorti de l'hosto en catastrophe et leur donnait du Madame, Monsieur toutes affaires cessantes, c'est que ça devait être grave, en effet.

- Il semblerait que nos deux affaires en cours aient un lien. La présence d'un brin de thym dans la bouche du prof était curieuse. La demi-feuille de laurier dans celle du boucher encore plus. D'autant qu'il faut écarter l'enfermement accidentel. Le système de sécurité de la chambre froide a bien été trafiqué, pour que Berthollet ne puisse pas donner l'alerte. Nous avons donc bien deux meurtres sur les bras, avec un point commun : la présence d'une aromate dans la bouche de chacune des victimes. 

- "Un" aromate, chef - coupa Lantier, surnommé Prof.

- Ah, Lantier c'est pas le moment ! - gueula le commissaire. Ces deux aromates entrent dans la composition de ce qu'on appelle un "bouquet garni", qui en contient généralement deux autres. Vous comprenez ce que cela veut dire ?

- Un cinglé nous prépare un pot-au-feu de fin d'année et nous n'en sommes qu'au début, c'est ça ?

- C'est possible, en effet et vous percevez immédiatement l'effet désastreux que cela pourrait avoir sur la population si la presse l'apprend. En conséquence, vous rangez vos affaires en cours sous le coude et vous vous mettez, toutes et tous, sauf ceux de permanence, sur ce double meurtre. Et vous avez intérêt à être efficaces, si vous voulez changer de siècle en famille.

- Et qu'est-ce qu'on cherche ?

- En l'absence de revendication pour l'instant, vous me fouillez le passé et l'entourage des deux victimes, au peigne fin, en relevant tous les points communs, je dis bien tous, physiques, moraux, professionnels, privés. On en dresse un tableau. Et on cherche le tiers, celui ou celle qui aurait une ou plusieurs caractéristiques identiques et aurait croisé la route des deux victimes. C'est clair ?

- Mais, c'est peut-être une simple coïncidence, chef - osa Pilou, un jeune inspecteur en jean, santiags et blouson de cuir.

- Possible, mais on ne peut pas prendre le risque d'un autre meurtre sans avoir tenté quelque chose - dit Dumortier, affalé sur une chaise.

La poche de son pantalon se mit à vibrer de manière inconvenante.

-On dirait que ça te fait de l'effet, dis donc ! - plaisanta Marlène.

Il sortit son portable et le bascula sur "sonnerie", puis prit la communication.

Une voix rauque, mais un peu haut perchée s'enquérait de son identité :

- Inspecteur Dumortier ?

- Oui.

- Assez de viande froide, n'est-ce-pas ? Rassurez-vous, cette fois-ci, il en sera autrement.

- Qui êtes-vous ? dit Dumortier, tout en mettant le haut-parleur et en faisant signe à ses collègues d'enclencher un enregistreur.

Mais, à l'autre bout du fil, il n'entendait plus que le bip, bip, bip, d'un téléphone de cabine qu'on avait laissé décroché. Il se retourna, blanc comme un linge, vers ses collègues dont les regards le questionnaient :

- C'était le dingue, mais je l'ai perdu. Il m'a juste dit qu'il y allait avoir un autre meurtre, mais différent : "Assez de viande froide" m'a t-il annoncé. Texto.

- Procédure habituelle pour le repérage. Appelez France Télécom. On a les autorisations du procureur - fit aussitôt Chalandon. Allez, au boulot.

La brigade essaima, chacun vers son bureau, son ordinateur, son téléphone, son tiroir, son arme de service, tandis que Chalandon distribuait les tâches en arpentant la salle à grandes enjambées.:

- Lantier et Marlène, permanence , Dumortier, à la morgue. Sophie, vous préparez le tableau de synthèse. Pilou et Samzun, le voisinage des victimes. Sallebert,  les banquiers des défunts. Renaudeau, les familles ; on y retourne. Vous embarquez les albums photos. Allez, et que ça saute !

IV

A la morgue ! J'aurais préféré faire le voisinage avec Marlène, pensa Dumortier. J'en ai marre de la viande froide, moi, c'est vrai. Je me suis déjà tapé les deux constatations.

Il prit l'ascenseur vers les sous-sols de l'Hôtel de Police, où se trouvait la toute flambant neuve salle de médecine légale et le laboratoire de police scientifique. Là, régnait en maître Cyprien Lacordaire, un légiste, comme on n'en fait plus, artiste  du  bistouri qui vous restituait des cadavres presque plus beaux que de leur vivant et, parfois, il fallait voir dans quel état on les lui amenait ! Depuis qu'il était dans ses nouveaux locaux, avec matériel de pointe et tout, il se languissait d'avoir des clients, et voilà qu'on lui en livrait deux coup sur coup : il devait être aux anges, Cyprien.

- Salut Cyprien. T'as du nouveau pour moi ? Ca urge. Le patron est dans tous ses états et on vient de m'annoncer l'imminence d'un nouveau crime.

La perspective d'un nouveau corps à examiner fit relever la tête au Docteur Lacordaire. Une couronne de cheveux blancs, une barbiche en pointe, de petites lunettes cerclées d'or : une espèce de professeur Tournesol, en moins distrait.

- Toujours pressé, Dumortier, hein ? Vous êtes terribles, la-haut. Heureusement que mes clients le sont moins que vous. Bon. Pas d'empreinte identifiable sur la feuille de laurier. Elle a sans doute été manipulée avec des gants.

Dumortier fit une grimace :

- Heure de la mort ?

- Entre quinze et seize heures, dimanche.

- Cause ?

- Hypothermie prolongée. Arrêt cardiaque.

- Ben, mon vieux, tu m'aides pas beaucoup. Tout ça, on le savait déjà.

- Désolé, mais je ne lis pas dans le marc de café - fit Cyprien, un peu vexé. Tiens, voilà mon rapport.

Dumortier s'éloigna, la chemise à la main, vers l'escalier cette fois, histoire de faire un peu d'exercice.

Au royaume des vivants, deux étages plus haut, c'était toujours l'agitation. La salle de briefing avait été transformée en P. C. de crise, comme lors de chaque opération lourde : sur les panneaux de liège qui tapissaient les murs, toutes les photos des deux meurtres et, sur deux chevalets, recopiées au feutre sur du papier blanc, toutes les informations recueillies sur les deux victimes, depuis leur prime enfance jusqu'à leur mort.

Au moment où Dumortier entrait dans la salle, Sophie Le Berre entourait au feutre rouge le premier élément concordant des deux biographies : l'apprentissage. Berthier, le prof de techno, comme Berthollet le boucher, avaient tous les deux suivi les cours du Centre de Formation des Métiers de Bouche de Ploufragan, mais à deux ans de différence. Promotion 1970-1973 et 1972-1975.

- Donc, ils ont pu s'y croiser et sans doute s'y connaître entre 1972 et 1973, pensa Sophie tout haut..

- Il faut consulter les archives du Centre pour retrouver les noms des autres apprentis de ces années-là. J'y vais, fit Dumortier.

- Ca va faire beaucoup de monde. Il nous faudrait un discriminant de plus.

- Un quoi ? - fit Dumortier qui n'entendait rien au vocabulaire de la police scientifique.

- Un troisième critère, pour restreindre la recherche.

Le regard de Dumortier allait d'un chevalet à l'autre. A gauche, Berthier ; à droite, Berthollet. Berthier, Berthollet. Il s'écria :

- Et pourquoi pas ceux dont le nom commence par B ?

- Quelle raison le tueur aurait-il d'en vouloir à d'anciens condisciples dont le nom commence par B ? reprit Sophie

- A chaque dingue sa logique, qui n'est pas forcément la nôtre - trancha Dumortier.

- Ouais.

- Bon, j'y vais.

Dumortier sortit du commissariat - pardon - de l'Hôtel de Police, sauta dans sa 2CV verte, garée sur un trottoir et prit pour la seconde fois de la semaine, la direction du Zoopôle de Ploufragan.

Sa carte de police n'impressionna plus personne, mais la secrétaire du Directeur, qui était absent, ne vit aucun inconvénient à lui ouvrir les registres des inscriptions des années 72 et 73. Ils n'étaient informatisés que depuis 84. Dumortier fit donc faire des photocopies, qu'il parcourut d'un index fébrile.

- 1972, Abalea, Berthier, bien sûr, Beaugendre, en voilà deux, Brissac, ça fait trois, Dufour, Durand, etc... Voyons l'autre année : Abraham, Aslan, Aziz, décidément, c'était l'année des étrangers ou quoi ?, Bideau, Bastaing, c'est pas dans l'ordre, ça. Brouzil, tiens, tiens... Et Berthollet, il est où ? Ah, le voilà ! Brochard, Bucaille, Cocu.... Ca en fait six dans les B, sept avec Alain.

- Mademoiselle, pourriez-vous me sortir les dossiers de ces sept personnes, s'il vous plaît ?

La secrétaire regarda les noms cochés sur les listes :

- C'est que... je ne sais pas si je peux... Monsieur le Directeur étant absent... les archives, c'est délicat...

Dumortier hésita : passage en force ou séduction ? Elle était jolie, la trentaine et n'avait pas de bague au doigt.

- Si vous me les donnez maintenant, nous allons gagner un temps fou, le temps que j'aille voir le procureur, qu'il me signe l'autorisation, que je revienne ici, et tenez, pour vous remercier, je suis prêt à vous inviter au restaurant quand vous voulez.

Elle sourit :

- Ca ressemble quand même à une tentative de corruption, inspecteur.

- Je dirais plutôt tentative de séduction - fit Dumortier, en souriant de son sourire le plus enjôleur.

Ils se regardèrent, yeux dans les yeux, un instant, chacun jaugeant l'autre.

- Bon, d'accord.

Dumortier ressortit du C.F.A., sept dossiers sous le bras et un numéro de téléphone nouveau dans son carnet d'adresses. La journée continuait mieux qu'elle n'avait commencé.

Au soir de cette journée, quatre des sept hommes de la liste de Dumortier avaient été localisés, prévenus et une surveillance mise en place. Mais deux restaient introuvables : Rémi Beaugendre et René Brochard.  Ni le premier, ni son épouse n'étaient au logis. Quant au second, qui tenait une charcuterie en centre ville, il était parti en campagne vers huit heures du matin et on ne l'avait pas revu depuis. Sa femme était aux cent coups et son personnel ne savait rien... Les recherches s'orientèrent donc principalement sur lui. On fouilla l'abattoir de fond en comble, des bureaux aux frigos, son domicile, son commerce et son laboratoire aussi, en vain.

Pas moyen d'éplucher son agenda : il l'avait toujours sur lui.

V

Le lendemain matin, Dumortier, à qui avait été initialement confiée l'affaire, et le commissaire principal Chalandon lui-même, conférèrent un long moment avec les autres "B".

Depuis leur apprentissage, chacun avait suivi sa route et aucun n'avait revu les décédés depuis un banquet d'anciens élèves, organisé il y a cinq ans et auquel trois d'entre eux avaient participé. On décida de fouiller aussi dans cette direction, mais l'urgence c'était de retrouver les deux manquants à l'appel.

C'est le numéro de la fourgonnette de René Brochard, transmis à toutes les brigades de gendarmerie, qui déclencha le branle-bas.  Du côté de La Chèze, on avait trouvé deux cochons vagabondant sur une route de campagne et dans le fossé, non loin de là, une fourgonnette dont les portes arrière s'étaient ouvertes dans  le choc et qui avait pris feu en s'écrasant contre un arbre. L'immatriculation semblait correspondre.

- Et le conducteur ? s'enquit Dumortier qui avait le chef de brigade au bout du fil.

- Hélas, il a littéralement grillé dans son véhicule. L'identification est en route.

Le mot "grillé" fit tilt dans le cerveau de Dumortier. "Assez de viande froide" avait dit la voix au téléphone. Berthier, saigné, Berthollet, mis au frigo, Brochard, rôti. Ce dingue s'amusait. Si l'on considérait les trois meurtres comme une seule séquence, il avait opéré comme tout boucher, charcutier, traiteur ou restaurateur l'aurait fait : tuer et saigner un animal de boucherie, laisser se mortifier la viande au frigo avant de la cuire. Ne restait plus qu'à servir. Nom de Dieu !  Si l'on suivait cette logique absurde, Beaugendre risquait de finir dans des assiettes à moins qu'on ne parvienne  à identifier ce satané tueur avant et à mettre sa cible sous bonne garde ?

Dumortier réfléchissait à toute vitesse, à voix haute :

- Cela restreint le champ des recherches. Il faut chercher dans les métiers de bouche, c'est sûr.

- Je vous demande pardon, Dumortier ?

- Excusez-moi, chef. Je me faisais la réflexion que les modalités des trois meurtres sont comme une métaphore filée de la mise en oeuvre d'une viande en restauration et que, dans ce cas, la dernière étape serait... la mise sur assiette.

- Dumortier !!!

- En tous cas, on ferait bien de sortir vite fait des fichiers tous ceux qui ont un rapport, de près ou de loin, avec les métiers de bouche, surtout s'ils sont passés par le CFA de Ploufragan, et encore plus s'ils ont connu l'une ou plusieurs des victimes.

- J'aime déjà mieux ça, Dumortier.OK. Allez-y.

- Inutile de continuer à chercher Beaugendre. Je vous fiche mon billet qu' il a  été enlevé pour la phase finale.

- Admettons. Qu'est-ce qu'il fait, celui-là ?

- Traiteur. Son entreprise se trouve sur la zone artisanale de Pommeret.

- Bon. Voyez quelles sont ses commandes pour ce soir, pour le réveillon et faites contrôler les arrivages chez les clients. Alertez les Fraudes et la D.S.V.

- Ah, vous voyez que mon idée tient debout ?

- Entre dingues, pourquoi pas ?

Une fois réglées toutes ces formalités, il était presque une heure et l'estomac de Dumortier criait famine. Il décida d'aller déjeuner à l'Estacade. Une petite idée lui trottait derrière la tête.

La salle à manger était déjà toute décorée pour le réveillon du surlendemain mais le menu du jour était fidèle à la tradition de l'endroit :  98 F, vin compris. La cantine était bonne, mais un peu chère pour un salaire d'inspecteur de police, même principal. Enfin,  ça le changeait des jambon-beurre SNCF du bistrot de derrière le paquebot.

Il s'assit dans un coin, près d'une fenêtre et s'abîma dans la lecture de la carte du réveillon, traduisant en langage courant les appellations exotiques et métaphoriques du menu : 650 F, quand même, mais bon ça les valait, sur le papier, du moins : champagne millésimé et amuse-gueules, grand plateau de fruits de mer ou homard thermidor ou langouste grillée, coquilles Saint-Jacques en brochettes, poêlées ou en vol-au-vent, barbue, saint-pierre ou rouget aux petits légumes. Un petit sorbet pour faire digérer et attendre après le poisson. Rôti de biche, autruche ou chapon ensuite. Visiblement, la vache folle avait frappé et Alain avait préféré ôter le bœuf du menu. Panaché de salades et fromages. Il délaissa les desserts. Le sucré lui était déconseillé. Il fit mentalement son propre choix. Café, copa y puro, comme on dit à Madrid, et cela serait parfait. Mais, ça c'était après-demain soir, et qui savait si alors il serait libre pour réveillonner. Pour l'instant, il avait à faire des choix plus modestes. Tiens, une fricassée d'anchois frais et, ensuite, une daurade rose au four. Salade et fromage, bien entendu. Et une Buckler en remplacement du vin.

Lorsque le service en salle fut bien avancé, Alain Brouzil put s'échapper de sa cuisine et venir saluer son ami :

- Aurait-on encore besoin de mes services ?

- Peut-être. Tu es bien passé par le CFA de Ploufragan, toi aussi, hein, mais c'était en quelle année ?

- Euh, attends...en 1972, je crois.  Mais, j'ai obtenu mon CAP en  deux ans, en 74. Deux ans sur la côte, trois chez Lenôtre, cinq à Mûr-de-Bretagne, et c'est ma seizième année ici, oui, ça doit faire le compte.

- Est-ce que tu aurais des photos de ce temps-là ?

- Oui, peut-être, deux ou trois, des photos de fin d'année.

- Peux-tu regarder si tu as celle de 1973 ?

- Là, maintenant ?

- Si ce n'est pas trop te demander.

Un peu interloqué, mais n'osant dire non à  son ami, Alain Brouzil remonta à son appartement à pas lents et en redescendit quelques minutes plus tard, avec une boite à chaussures et un album photos. De la boite, il sortit des paquets de photos, entourés d'un élastique, des enveloppes avec des négatifs, mais ne trouva rien sur ses années d'apprentissage. L'album photos retraçait des évènements familiaux et des souvenirs de vacances, classés par année. Là, non plus, rien. Mais, entre la dernière page et la couverture étaient rangées  deux photos de groupe de format 21  x 31, légendées au dos : CFA de Ploufragan, 1972-73 et 1973-74, avec en plus, comble de chance, le nom et prénom de chacun inscrit sur des silhouettes.

Dumortier s'empara de celle de l'année 72-73, contempla un peu le recto, puis passa au verso. Et découvrit que les élèves n'étaient rangés ni par année ni par taille, mais par ordre alphabétique. Les huit "B" se trouvaient sur la même rangée du bas avec les quelques "A" dont il avait lu les noms mais, au centre, il y avait une silhouette vide. Il retourna la photo : une fille. Pas de doute, c'était une fille. Et plutôt gironde, apparemment.

- Il y avait une fille avec vous. Comment elle s'appelait ? Son nom n'est pas marqué.

- Ah, c'est toute une histoire... Alexandra Brandily. On était tous amoureux d'elle. Je crois bien qu'elle a eu son CAP de cuisinier et a épousé un gars qui est devenu traiteur ici, Rémi Beaugendre.

- Nom de Dieu !

- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Beaugendre et elle sont les seuls de la rangée du bas qui ne sont ni morts ni en sécurité. Il faut que tu m'en dises plus. Il y a eu des histoires entre vous, le groupe des "B" et elle  ?

Le front d'Alain Brouzil se rembrunit soudain et cela n'échappa pas à Hippolyte Dumortier. Sa main s'abattit sur l'avant-bras de son ami :

- Alain, je t'en prie, c'est très important, un quatrième meurtre est sans doute en train de se préparer. Et le mobile est peut-être dans cette histoire. Que s'est-il passé entre vous ? C'était le jour de la photo ? La fête de fin d'année ?

Alain Brouzil était maintenant blanc comme un linge. Une histoire vieille de vingt-six ans et presque oubliée venait de le rattraper. Le temps serait-il venu, finalement, de soulager sa conscience ? Il soupira :

- Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu. C'était après boire, le jour de la fête de fin d'année en 73. Une farandole qui s'était formée à travers couloirs et salles de classe s'est transformée, je ne sais comment, en chasse aux quelques filles de la promotion. Les groupes de travaux pratiques avaient été formés par ordre alphabétique, Alexandra faisait partie du nôtre et on avait tous plus ou moins envie d'elle, depuis longtemps. Nous nous sommes mis à la poursuivre et nous l'avons coincée dans la remise aux tapis de sol du gymnase, Berthier, Berthollet, Brochard, Beaugendre et moi. Les autres n'étaient pas là. Elle n'était pas farouche, Alexandra, et pour Beaugendre elle était plus ou moins d'accord. Moi, qui étais le plus jeune, on m'avait prié de faire le guet et bien m'en a pris d'accepter. Mais ni Berthier, ni Berthollet, ni Brochard ne voulaient simplement tenir la chandelle. Beaugendre a été mis K.O. par ce colosse de Brochard, quand il a voulu arrêter la chose. Ils l'ont bâillonnée avec son foulard, ,je crois, et ils la tenaient à deux, pendant que l'autre... Ils étaient comme fous... J'étais tétanisé. Je ne savais plus quoi faire, quand j'ai vu l'alarme incendie, à quelques mètres de moi, dans le couloir. J'ai brisé la vitre, la sirène s'est déclenchée et Berthier, Berthollet et Brochard sont sortis en hurlant : "Tirons-nous d'ici !" J'ai filé avec eux.

Beaugendre a été retrouvé avec Alexandra. Et le Centre a dissuadé celle-ci de porter plainte, moyennant finances, à ce qu'on a dit. Je ne crois pas que les  trois autres aient eu le temps de la violer. Mais Alexandra s'est retrouvée enceinte et elle a voulu garder le bébé, malgré l'opposition de ses parents ; alors Beaugendre, qui était sincèrement amoureux, l'a demandée en mariage, à son retour du service et elle a accepté. Voilà, tu sais tout, mon vieux.

- Bon, ça nous donnerait un mobile pour les trois premiers meurtres, mais ça ne résout pas le problème de Beaugendre et de sa femme qui ont disparu. Et puis vingt-cinq ans après, ce serait vraiment de la vengeance très très froide. Non, il y a quelque chose qui cloche, là-dedans. Sais-tu si ils ont une résidence secondaire dans le coin ?

- Non, enfin si, peut-être. Ils viennent de restaurer tout un corps de ferme qu'ils louent pour des réceptions, sur la commune de Quessoy. La Charpenterie, je crois. Mais je ne sais pas où c'est exactement.

Dumortier s'était levé et était déjà sur le seuil :

- Pas grave. On trouvera. Merci, vieux. Euh... tu ne t'éloignes pas. Il se peut qu'on ait besoin de toi. Et si tu peux passer au Commissariat demain matin, pour enregistrer ta déposition, ce serait parfait.

Alain Brouzil allait répondre, mais Dumortier était déjà parti en courant vers sa voiture. Le restaurateur s'assit à sa place et se prit la tête entre les mains. Finalement, il se sentait libéré d'avoir dû faire resurgir cette histoire du fond de sa mémoire. Alexandra ! Il en avait mis du temps à l'oublier, elle ! Et peut-être que si il n'était pas encore marié, elle y était pour quelque chose. Mais il était de deux ans plus jeune qu'elle et il y avait déjà tellement de papillons à danser autour de ce feu follet ! Il est vrai qu'après ce soir-là, rien n'avait plus jamais été comme avant pour lui, avec les filles. A chaque fois, au moment crucial, il se revoyait faisant le guet et entendait les propos salaces des trois autres, pendant que Rémi... Puis, c'étaient les cris d'Alexandra qui lui vrillaient les tympans et lui ôtaient tous ses moyens. C'est ainsi que la rumeur s'était emparée de son cas. Pensez-donc, un si beau parti qui ne trouve pas chaussure à son pied, c'est louche, non ? La dernière en date le disait victime des oreillons, mais il y en avait eu bien d'autres, et des pires. Aucune, cependant n'avait approché la vérité. Et jusqu'à aujourd'hui, il n'avait jamais réussi à la dire. 

VI

Alexandra Brandily-Beaugendre avait allumé du feu dans la grande cheminée du salon de la Charpenterie. Des ombres dansaient sur les murs de pierre de la pièce, plongée dans l'obscurité, tous volets fermés. Dehors, il pleuvait à seaux, comme depuis plusieurs jours. Ses enfants étaient chez leurs grands-parents pour les vacances.  Et son mari, endormi par ses soins, à l'étage, depuis bientôt quarante-huit heures. Ses jambes ramenées sous elle, pelotonnée dans un fauteuil, elle fixait d'un regard étrangement dur les flammes qui dansaient dans l'âtre. L'heure de la décision ultime avait sonné.  Et elle ne parvenait pas à la prendre. La bouteille de porto, à ses pieds, était vide, à présent. 

Dans les hautes flammes de la cheminée, elle voyait nettement trois visages grimaçants qui s'avançaient vers elle : des adolescents de dix-sept, dix-huit ans, aux visages déformés par l'ivresse et le désir. A ses côtés, Remi Beaugendre, à qui elle avait cédé pour une brève étreinte, rajustait ses vêtements. Il tentait mollement de s'interposer, mais une force herculéenne, qui, à présent la tenait sous elle, l'écartait et le projetait contre un mur qui l'assommait. Elle criait : "Non, Antoine, non ! Je t'en supplie... On la bâillonnait. Les deux autres lui tenaient bras et jambes maintenant. Sa minijupe remontée  sur elle, elle fixait d'un regard atterré un ceinturon que l'on dégrafait à la hâte. Et complètement dégrisée, avant de fermer les yeux devant l'inévitable, elle jurait de le leur faire payer, tôt ou tard. Mais les appels stridents d'une alarme incendie retentissaient soudain et elle perdait conscience.

A la mort de Berthier, elle n'avait eu qu'un seul commentaire : "Bien fait !" Il était devenu un enseignant tyrannique qui régnait par la terreur sur ses classes. Un de ses élèves avait très bien pu lui faire la peau ! Mais elle avait ressenti comme une espèce de frustration de n'être pour rien dans cette exécution. Tout son passé lui était revenu à la figure d'un coup, ainsi que cette promesse de vengeance qu'elle s'était faite et qu'elle n'avait pas eu le courage de mettre en oeuvre. 

Finalement le seul dont elle se soit vengée, alors que c'était le moins coupable de tous, c'était Rémi, puisque, après la naissance de leur second enfant, elle l'avait contraint à faire chambre à part. Il avait accepté, espérant la faire changer d'avis sans doute. Mais elle l'avait toujours mené par le bout du nez. Elle lui cédait quand ça lui chantait et l'avait trompé avec qui elle voulait. Les trois autres, elle les fuyait, les maudissant intérieurement chaque fois que le hasard mettait l'un ou l'autre en sa présence. Il n'y avait que le quatrième, le petit Alain, devenu restaurateur, qu'elle revoyait avec plaisir. Celui-là, si elle avait voulu... !

 La mort de Berthollet l'avait plongée dans un abîme de perplexité. Berthier, puis Berthollet, cela faisait beaucoup comme coïncidences. Elle avait songé que quelqu'un était en train de la déposséder de sa vengeance. Et dès qu'elle avait appris la mort de Brochard, dans l'incendie de sa camionnette, un nom s'était imposé à son esprit. Mais oui, bien sûr, ce ne pouvait être que lui. Lui, qui en faisant payer les responsables de son malheur à elle,  se vengeait aussi des affronts qu'elle lui infligeait depuis vingt ans. RÉMI, son mari !

Elle croyait bien le connaître, pourtant, le faible Rémi. Cette froide vengeance, cela lui ressemblait si peu, en apparence. Mais il l'avait toujours adorée et elle le faisait tourner en bourrique. Et l'amour humilié parfois se transforme... C'est alors qu'elle avait pris conscience qu'il y avait encore une victime en puissance : ELLE !  C'est pour cela qu'elle l'avait drogué, l'autre soir, lorsqu'ils étaient venus à la Charpenterie, de peur de faire les frais de son plan machiavélique. Elle avait même failli lui injecter une dose mortelle d'insuline pour retourner la situation en sa faveur. La seringue et le flacon étaient là-haut, dans le tiroir de la table de nuit de son mari, qui était diabétique. Mais elle n'avait pas encore trouvé le courage... Et il suffirait, finalement de le dénoncer... Mais fatalement, il y aurait scandale, dans une ville de cette taille, trois meurtres, pensez-donc !

Les flammes dansaient toujours leur danse macabre dans l'âtre, projetant de temps à autre des flammèches qui s'en venaient mourir à la lisière du tapis de haute laine. Alexandra se leva, remit les mules qui gisaient à ses pieds et se dirigea en titubant, la bouteille vide de Porto à la main, vers la cuisine. Soudain, on frappa à coups redoublés contre la porte :

- Police ! Ouvrez !

Elle recula, interdite. Dehors, une voix de stentor ordonnait :

- Dumortier, ouvrez-moi cette porte, nom de Dieu !

Elle voulut se précipiter pour mettre la barre de bois, mais c'est le moment que choisit la serrure pour céder sous les coups d'épaule et la pression du pied-de-biche qu'on venait d'insérer dans le chambranle. L'inspecteur Dumortier, emporté par son élan, vint la frapper de tout son poids et elle s'évanouit sous le choc.

VII

Tous les inspecteurs de la brigade étaient de repos, sauf eux quatre. C'est qu'on était dimanche. La dernière journée du millénaire venait de commencer et un criminel courait toujours. Certes, sa victime probable était sous protection policière, à l'hôpital, où elle se remettait d'un sommeil artificiel de quarante-huit heures. Quant à Alexandra, elle avait été mise en examen la veille au soir par la juge d'instruction Fayard et se trouvait en garde à vue. Mais le mystère restait entier.

Dumortier annonça :

- Les deux alibis de Mme Beaugendre tiennent, pour le moment. A l'heure de la mort supposée de Berthier et Berthollet, elle a été vue par plusieurs témoins. Et comme son mari refuse de porter plainte contre elle, il va falloir la relâcher.  On a dû faire fausse route, à un moment donné, mais quand ?

Le commissaire principal, Chalandon, se massait l'estomac, car il sentait venir une crise. Il sortit de sa poche un sachet de poudre blanche qu'il délaya dans un grand verre d'eau. Il avala d'un trait la mixture, non sans faire une grimace, et reprit à l'intention de Sallebert et de Sophie Le Berre, les deux inspecteurs de permanence :

- Puisque l'hypothèse du crime passionnel s'éloigne, revenons à celle qui nous a été suggérée dès le départ par l'informateur de Dumortier, à savoir le conflit d'intérêt. Souvenez-vous, Brouzil a déclaré "il doit y avoir un point commun entre les victimes et, étant donné les indices et leur profession, il semble que ce soit dans le domaine professionnel qu'il faille chercher". Nous connaissons maintenant ce point commun - leur apprentissage au CFA, et non en avons même appris un autre, qui nous a égarés. Il doit y en avoir un troisième. Quant nous l'aurons trouvé, nous aurons sans doute le mobile des crimes. Reprenez la liste des camarades de promotion des victimes, épluchez-là, ainsi que la vie des victimes. Et n'oubliez pas les deux premiers indices ; le thym et le laurier, cette histoire de bouquet garni. L'incendie de la voiture n'a pas permis de déceler, en première analyse, de trace d'aromate sur ou à côté du cadavre de Berthollet ; quant à Beaugendre nous se saurons pas si nous devions le retrouver avec un brin de persil dans les trous de nez ou ailleurs...

- Oh, chef... s'indigna Sophie Le Berre

- Je retire le "ailleurs". Mais, creusez la piste professionnelle, et les cuisiniers, traiteurs, restaurateurs en priorité. Dumortier, vous répartissez les tâches. Il faut que j'aille chercher ma femme et sa mère à l'aéroport.

Au bout de dix minutes et après avoir vidé et rempli en vain tous les tiroirs de son bureau, Hippolyte Dumortier se souvint qu'il avait plu ce jour-là et qu'il devait porter son imperméable. Les listes qu'il avait photocopiées devaient encore être dans ses poches, là, derrière lui, à la patère. Elles y étaient !

Quatre-vingt noms ! Moins les douze déjà épluchés ou morts, ça faisait encore plus de vingt par tête de pipe ! Il fit le partage. Chacun consulta d'abord les fichiers maison et annexes - condamnations, interdits bancaires, contraventions. Trois fois rien. Incroyable. Alors commença le travail de fourmi habituel. Minitel. Téléphone. Relever les adresses. Chercher les professions. Isoler les cuisiniers avait dit Chalandon. Pourquoi pas ? Au point où ils en étaient !

Huit heures, trois sandwichs, deux bières et je ne sais combien de cafés plus tard, Dumortier se tenait la tête à deux mains, tout comme ses deux collègues.

Il avait gardé devant lui les sept dossiers qu'il avait réussi à sortir du Centre. En promenant le regard sur les sept fiches étalées côte à côte, il se rendit compte qu'il y avait sur cinq d'entre elles deux lignes identiques qui ne figuraient pas sur les autres. sur la première, deux initiales, B.M. suivies d'une année ; sur la seconde, la mention jury B.M., suivie d'une série d'années. C'était quoi, ce truc ?

Il se souvint de la secrétaire et aussi qu'il n'avait personne pour réveillonner. Il pouvait peut-être faire d'une pierre deux coups. Il composa le numéro noté dans son carnet noir :

- Inspecteur Dumortier à l'appareil.

- Ah, bonsoir inspecteur, que puis-je pour vous ?

Le ton était aimable. Il pouvait aller de l'avant :

- Bonsoir, Brigitte. J'ai cru comprendre, lors de notre conversation l'autre jour, que vous ne seriez pas opposée à une invitation à dîner et je me demandais si vous accepteriez de m'accompagner à l'Estacade ce soir... si toutefois vous êtes libre, car je m'y prends bien tard...

Il y eut un silence à l'autre bout du fil. Donc, elle était libre. Il poursuivit sans la laisser réfléchir davantage : 

- Alors c'est oui ? Je passerai vous prendre chez vous vers vingt heures, si vous me donnez l'adresse.

Elle la donna. Au moment de raccrocher, Dumortier rajouta :

- Au fait, ça veut dire quoi les initiales B. M. qu'il y a sur les fiches des anciens élèves du Centre ?

- Brevet de Maîtrise. Pourquoi ?

- Pour rien. Simple curiosité. A ce soir.

Le cerveau de Dumortier cavalait déjà : bien sûr, c'était ça ! Berthier, Berthollet, Brochard et Beaugendre avaient été plusieurs fois membres du jury du Brevet de Maîtrise, après l'avoir eux-mêmes obtenu, tout comme Alain. Il reprit ses fiches. Mais une seule fois ensemble : en 1999. Mais pas Beaugendre ! Il reprit sa fiche. 1999. C'était l'année où lui l'avait passé... sans l'obtenir. Bon Dieu ! Les trois autres l'avaient recalé au Brevet de Maîtrise ! Et pourquoi  s'y était-il présenté si tard ? Mais, du coup, cela lui donnait un mobile pour les trois meurtres et jusqu'à présent, on n'avait pas vérifié ses alibis. Et en plus, grâce à sa femme, on le croyait victime et lui se croyait en sécurité à l'Hôpital !

Au vu des premières vérifications que Dumortier put effectuer, corroborées par la déposition de Rémi Beaugendre, qui, sur son lit d'hôpital, n'attendait plus que l'instant de soulager sa conscience, la juge Fayard, toujours sur le pont, prononça sa mise en examen, l'inculpa des meurtres de Berthier, Berthollet et Brochard et le mit sous écrou en postant deux gendarmes devant la porte de sa chambre.

Ce soir-là, à l'Estacade, après la ronde des desserts, boudée par Dumortier, mais largement honorée par Brigitte, Alain Brouzil vint s'asseoir quelques instants près du couple :

- Dis donc, je l'ai échappé belle !

- Ah oui, comment ça ?

- Je devais faire partie du jury du BM de l'an dernier, mais j'ai eu un empêchement de dernière minute et c'est Brochard qui m'a remplacé.

- Mais pourquoi il a fait ça Beaugendre ?

- Je crois qu'il ne supportait plus d'être inférieur, professionnellement parlant, à sa femme. Il voulait écrire sur leur vitrine et leurs camions : Alexandra et Rémi Beaugendre, maîtres-artisans, au pluriel.

- Vanitas vanitatum...

Le reste du second verset de l'Ecclésiaste se perdit dans les bulles de champagne et les embrassades. Il était minuit et un nouveau millénaire commençait. Alain Brouzil s'éloigna. Le bonheur des autres lui suffirait-il encore longtemps ?

© P.-A. G., 2001.

Retour au sommaire

Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 01/07/2001. Merci.