Bonne nouvelle !


   

Siméon Laverdure avait appris à lire tout seul dans le catalogue Manufrance au fond d'une ferme de la Vallée d'Auge, dans la France de René Coty. Il en avait gardé un goût certain pour les images, un penchant pour les histoires brèves, une tendance très nette à la description concise et quelques prétentions littéraires. Sans compter une mémoire éléphantesque dans des domaines aussi futiles que les fusils de chasse, les cannes à pêche et les munitions de tout calibre.

Toujours est-il que, des années plus tard, lorsqu'une certaine Noiraude, proche de son domicile, entreprit de promouvoir à sa manière la littérature noire et policière en organisant un concours de nouvelles, il décida de s'y présenter. Vocation tardive vaut bien vocation hâtive, non ?

Ce coup d'essai ne fut pas un coup de maître. Sa nouvelle était trop noire et surtout trop ancrée dans le réel, en dépit d'un avertissement salutaire. Sa "Bêcheuse de la Béchue" finit dans les profondeurs anonymes du classement.

Que diable ! Persévérons, se dit-il. N'en déplaise à Corneille, la valeur attend peut-être le nombre des années. J'en ai déjà cinquante-deux. Peut-être en faut-il cinquante-trois.

Donc, il récidiva.

Avec une histoire-hommage à Leo Malet, sobrement intitulée "le Disparu de la rue du Four", dont une lecture publique faillit endormir la foule. Peut-être le lecteur y était-il pour quelque chose, mais c'était bien une histoire à dormir debout, de vengeance archifroide et de tunnel improbable, chez un garagiste revenu plein aux as des Amériques.

Toujours est-il que la seconde nouvelle de Siméon Laverdure disparut, sans tambour ni trompette, tout comme son malencontreux héros. 

Jamais deux sans trois. Les perspectives étaient sombres. Mais autant exorciser le mal tout de suite. Sur le thème des cinq sens, je trouverai bien quelque chose, se dit-il, en faisant son marché. Et c'est ainsi qu'il en rapporta un "Bouquet garni", qui retint l'attention du jury : celui-ci, cette année-là, s'était laissé aller à un classement copieux, dans lequel ce maigre bouquet avait réussi à surnager, tant bien que mal.

Une histoire de meurtres en série sur fond de frustrations conjugales, dans le petit monde des métiers de bouche. Rien de bien original.

Au total, trois échecs. Nous voilà délivrés du mauvais sort, j'en suis sûr. À nous la palme, maintenant.

C'est un onzième commandement qu'il vous faut inventer et illustrer, dit la Noiraude.

Vous nous la baillez belle. Moi, le dixième me suffit, si je le modifie. Et il accoucha d'une histoire où l'amour le disputait à l'amitié, une histoire de sang-mêlés, au soleil des Antilles, écrite comme parlait son héros. Avec un titre parodique et un de ces effets de rime intérieure dont il abusait parfois : "Et l'Éternel dit : - Tu ne convoiteras pas la femme de ton ami !"

Mais, c'était trop proche d'un commandement originel et, finalement, il adopta une alliance incertaine entre l'argot et la poésie : "Tu feras gaffe où ton cœur se pose".

À Paris, on aima beaucoup et le titre et la nouvelle. Mais qui est prophète en son pays ?

La Noiraude peaufinait déjà sa cinquième édition. D'amour et de noir. Vaste sujet. On s'y perdrait.

Mais rien à faire. Ou l'idée s'avérait trop courte. Ou l'inspiration absente. Ou la canicule trop pesante.  

Et l'aspiration à la victoire, nourrie de tous ces échecs, était devenue désir de revanche. Siméon n'en dormait plus. Il voulait voir son nom en lettres d'imprimerie sur une couverture, aussi peu cartonnée fût-elle. Il le fallait !

Alors, en désespoir de cause et faisant fi de toute prudence, il se résolut à concevoir un enfant hybride, fait de bric et de broc, en empruntant au passé.

Il hésita d'abord entre plusieurs titres, croisements plus ou moins aléatoires, de ses productions précédentes :

"Pose ton bouquet, bêcheuse, ou disparais !" lui parut mystérieux mais accrocheur, "Les gaffes de la bouquetière sans cœur", trop anecdotique et feuilletonesque, "Un cœur disparu", trop romantique, "le garni de la rue du Four", trop vieillot. Peste ! Cela commençait mal.

Aux grands maux, les grands remèdes.  D'amour et de noir, avait-on dit.

Mystérieux mais accrocheur, feuilletonesque et romantique,  mélodramatique et... symbolique aussi en ce qui le concernait, ce qui ne gâtait rien, bien au contraire, un intitulé lui vint enfin : "Maintenant ou jamais !"

Restait à en déduire l'histoire.

Une fois relues ses quatre précédentes nouvelles étalées devant lui et calligraphié ce titre sur la première page d'un magnifique cahier Oxford à couverture bleu nuit, acheté spécialement pour l'occasion, il commença à écrire avec un stylo-plume à encre violette et ses pattes de mouche accoutumées :

I

Au fond de la rue du Four, qui n'était qu'une impasse de quelques maisons, mal éclairée par un lampadaire de guingois, se trouvait curieusement, depuis les années cinquante, un salon de coiffure et beauté, qui employait à présent six salariées, et dont la patronne,  depuis quelque temps, avait pris, parmi ses clients, un amant du nom d'Eric Lenoir.

Rien que de très banal, en somme, dans une petite ville bourgeoise, où l'ennui le disputait à la bigoterie.

Ghislaine Dufour était une fort jolie personne, au temps de sa jeunesse, dont elle avait gardé un port altier, l'habitude de s'habiller court et une poitrine qui ne passait pas inaperçue. Eric Lenoir avait trente-huit ans et Ghislaine Dufour la cinquantaine passée, mais qu'on s'intéressât à elle plutôt qu'à ses jolies employées, lui fit bientôt perdre la tête et s'éprendre follement de ce client si poli, si bien élevé, si prévenant, qui la changeait tant de cette face de carême-prenant qu'était devenu son mari.

Au-dessus du salon, il y avait un studio, qui servait principalement de réserve et auquel on accédait, du salon, par un escalier en colimaçon, et de l'extérieur, par l'escalier de l'immeuble. Cette disposition des lieux s'était révélée on ne peut plus commode pour les amants : Eric Lenoir entrait par l'immeuble à l'heure convenue et les clients et clientes du salon entendaient alors ceci :

— Myriam, (c'était le nom de la première coiffeuse, chargée des œuvres délicates et des missions de confiance) je monte un moment au studio. J'ai de la comptabilité à faire. S'il y a besoin de moi, vous sonnez.

— Très bien, Madame.

Mais si, quelques minutes plus tard, une oreille indiscrète s'était collée à la porte intérieure du studio, elle aurait entendu ceci, : — Eric, Eric chéri, je n'ai pas arrêté de penser à toi, tu sais, depuis l'autre jour. J'ai bien cru que cette heure n'arriverait jamais. Il faut qu'on se voie plus souvent. Je ne peux plus me passer de toi.

Et si un œil curieux l'avait secondée, il aurait découvert Ghislaine Dufour, en train de déshabiller fébrilement Eric Lenoir, qui avait à peine eu le temps de refermer la porte, tandis qu'ils s'embrassaient à bouche que veux-tu, essayant d'atteindre le lit.

Il faut dire qu'en tenue de ville, de chez le meilleur faiseur, il avait belle allure, que quelques années de mineur et chercheur d'or au Klondike, à défaut de la fortune, lui avaient forgé une musculature qu'on ne pouvait que lui envier et que la nature l'avait doté d'un tempérament exceptionnel, selon les dames. Il ne lui avait donc pas fallu longtemps pour séduire la patronne, et s'il avait voulu, la petite manucure n'aurait pas dit non, non plus, sans compter, peut-être, l'une ou l'autre des coiffeuses. Mais Eric Lenoir avait appris, à ses dépens, qu'on ne vit pas longtemps d'amour et d'eau fraîche et il avait su s'en tenir à une relation aussi satisfaisante au plan physique qu'avantageuse au plan financier, car Ghislaine puisait abondamment dans sa caisse à son profit.

Bref, la vie suivait son cours. Le mari cocu portait bien haut ses cornes, l'innocence au front, et les amants galipettaient à loisir.

Pendant ce temps, à une douzaine de kilomètres de là, dans un petit bourg de la côte, vivait Emmanuelle.

Emmanuelle, que vous en dire ? Elle n'avait pas eu de chance dans la vie. Mais si vous aviez vu la belle fille que c'était ! Des cheveux blonds, bien sûr. Des traits réguliers sans être parfaits, dont l'assemblage dégageait un charme fou : un regard légèrement asymétrique, un sourire un brin carnassier, le front haut, la bouche bien dessinée et des courbes où l'œil se pose et la main se repose. Tous les hommes lui avaient toujours tourné autour depuis la maternelle, mais jamais on ne lui en avait connu aucun sérieusement.

Sa vie avait basculé, disait-on, le soir de ses douze ans. Sa mère, qui était infirmière de nuit, avait surpris son père en train de... enfin, vous me comprenez. L'affaire avait été étouffée. À l'époque, on ne portait pas plainte comme maintenant, mais le père était parti sur les plates-formes pétrolières et on ne l'avait plus jamais revu.

Emmanuelle avait grandi comme une sauvageonne après ça ! Avec le travail de sa mère, ce n'était pas facile. Puis, un beau-père était arrivé, et là, elle avait quitté la maison. Je crois bien qu'elle avait dix-sept ans, pour alors. Elle était allée vivre avec une de ses tantes, veuve, qui habitait à la sortie d'un hameau côtier.

Il paraît que c'est à partir de ce moment-là qu'elle avait commencé à racoler des hommes de tous âges et de toutes conditions, mais toujours mariés, sur le chemin des douaniers tout proche. Elle ne faisait jamais les premiers pas, se promenait seule, l'air altier et attendait qu'on l'aborde, ce qui ne tardait jamais longtemps. Vous l'auriez vue, vous me comprendriez ! En plus de sa beauté naturelle, ce n'est pas pour rien qu'elle était devenue esthéticienne, Emmanuelle !

Elle connaissait le secteur comme sa poche, et avait découvert une cachette, dans un vallon suspendu, sous un cyprès cinquantenaire. C'est là qu'elle attirait ses galants, passés les préliminaires, toujours assez expéditifs avec elle, une fois l'abordage réalisé par la future victime.

Mais lorsque sa proie prétendait aller au-delà de sa barrière de frous-frous, la douce agnelle devenait furie et pointait un revolver, caché sous les aiguilles de pin, sur la tempe du Don Juan de barrière, qui s'enfuyait à toutes jambes et parfois les fesses à l'air, sans demander son reste.

Trop heureux de s'en tirer à si bon compte, ils ne portaient jamais plainte, mais au bout d'un certain temps, on jasa néanmoins. Le bruit courut que les joggeurs solitaires prenaient des risques, sans qu'on sût exactement lesquels.    

Arrivé à ce point de l'histoire, Siméon Laverdure se gratta le front un instant. Devait-il assumer le rôle de l'enquêteur en plus de celui du narrateur ou bien lui fallait-il un autre personnage ? Il en avait bien un sous la main : Dumortier.  C'eût été dommage de ne pas l'employer, tout de même ! Il relut rapidement une ou deux de ses pages passées, puis poursuivit :

II

L'inspecteur principal Dumortier, célibataire endurci et sybarite confirmé, jeta un regard admiratif sur les deux assiettes octogonales que son ami, le restaurateur Alain Brouzil, venait de déposer sur l'assiette décor de leur table. Des coquilles Saint-Jacques ! Des vraies. De la baie de Saint-Brieuc. Pas des pétoncles. Pas des "Zygochlamys Patagonica" d'Amérique du Sud ni des "Chlamys Islandica" du Grand Nord. Et pas noyées dans une béchamel plus ou moins améliorée ni déguisées d'une chapelure insipide. Tout simplement de belles noix, de la taille d'une pièce de cinq francs, tranchées par le milieu dans leur épaisseur, poêlées au dernier moment sur chaque face et servies sur une jonchée de blanc de poireau, revenu au beurre, le tout relevé simplement d'un trait de vinaigre balsamique. Sur le fond noir de l'assiette, une symphonie en vert, blanc et or. Il sentit ses papilles s'agiter, sa bouche faire eau. Ca commençait bien.

Alors, qu'est-ce qui t'amène, cette fois. Je suppose que c'est pas seulement pour te remettre ma cuisine en bouche que tu es là, hein ?

On ne peut rien te cacher. Tu aurais fait un bon flic aussi, tu sais...

Une heure et demie plus tard, l'estomac au chaud et les papilles engourdies, Dumortier entortilla son écharpe autour de son cou et sortit de l'Estacade, en se protégeant les narines des frimas de décembre. Toujours de bon conseil, Alain Brouzil. Et la tortore, toujours de première. Bon, à la maison et dodo. C'est qu'il se faisait une heure du matin avec tout ça. L'année s'achevait dans quatre jours et le Préfet avait tonné : "Je veux que cette affaire soit résolue avant le réveillon, sinon je vous fais muter en Nouvelle-Calédonie ou remettre à la circulation". Menaces en l'air, sans doute, mais on ne sait jamais...

 

  Une petite bourgeoise adultère, un gigolo baraqué, une fausse ingénue perverse et un flic épicurien. Il doit bien y avoir moyen de tricoter quelque chose avec ça, se dit Siméon Laverdure, en effaçant deux ou trois taches de café, tombées par mégarde sur les précieux feuillets. Mais il ressentait encore comme un manque quelque part. Un rival, un amant ou amoureux déçu, un second meurtrier en puissance, voilà ce qui lui fallait ! Il s'en retourna aussitôt piller ses jardins et se remit bientôt à écrire : 

 

III  

Eric, c'est mon copain, mon frère, mon alter ego, l'autre moitié de moi-même. Mieux qu'un jumeau.  Depuis la Maternelle qu'on se connaît. Je me souviens, le premier jour, c'est tout de suite passé entre nous. On chialait tous les deux comme des madeleines, on voulait pas quitter notre maman, on s'accrochait à sa jupe. Faut dire aussi qu'on venait d'avoir deux ans ! 

Ici, dès que vous dites Eric, on vous répond Nico. Nico, c'est moi. Eric et Nico, comme deux doigts de la main. Inséparables. On a tout fait ensemble. La maternelle, le primaire, le collège, le caté, la communion, la confirmation, la grippe, la varicelle, le lycée, les manifs, le bac, même notre service, là-bas, aux colonies. Séché les cours, volé les sœurs, pillé les troncs, trafiqué des mobs, emprunté des bagnoles, j'en passe, et pas des meilleures. L'assistante sociale, le juge de paix et le commissariat, on connaît ! La taule, on a failli plusieurs fois, je sais. Mais, on était trop jeunes. Ils nous passaient un savon, on rendait ce qu'on avait piqué, on ramassait une avoinée à la maison, et nos bleus étaient à peine effacés qu'un nouveau projet germait dans nos cerveaux surchauffés et... c'était reparti pour un tour ! 

Oui, bon, c'est vrai, moi, pour les études, j'étais pas terrible. Heureusement qu'Eric était là ! Qu'est ce qu'on a pu truander.  Et si j'ai eu mon bac pro, c'est bien grâce à lui, pour le français et les maths. Mais par contre, question mécanique, j'étais un chef et lui, pour les gonzesses, il ne craignait personne. Elles tombaient comme des mouches, depuis la maternelle. Et pourtant, il ne les draguait pas, je vous assure. Il les laissait venir. Je sais pas comment il faisait. 

D'accord, il était plus baraqué et mieux foutu que moi, Eric, mais pas tant que ça. Et j'avais plutôt une plus belle gueule que lui. Peut-être même que, dans le pantalon, j'étais un peu plus avantagé. Eh bien, non, c'est lui qu'elles trouvaient toutes super, ces connes. J'ai jamais rien compris à ce truc-là. Alors, il les essayait, et quand il en trouvait une qui lui semblait faite pour moi, il s'arrangeait pour me la présenter et pour qu'il se passe quelque chose entre nous. Sinon, je sais pas si j'y serais arrivé tout seul. Avec les filles, j'ai toujours été vachement timide, moi, je sais pas pourquoi. Ca a toujours marché comme ça entre nous. Toutes les filles que j'ai eues, c'est lui qui me les a présentées.

Sauf Emmanuelle.  

Emmanuelle, Monsieur l'Inspecteur, c'est moi qui l'ai connue en premier. C'était l'an dernier. Je sais pas comment j'ai fait. Ou plutôt si. Je crois que c'est elle qui m'a dragué. Lors du bal du 14 juillet. Ce jour-là, à Porzic, y'avait bal aux lampions sur la place du Forum, devant le monument aux morts. Musique et bière à gogo. Les étoiles par-dessus. Et elle était là. Inconnue, solitaire et sortie de nulle part, dans cette robe rouge qui la déshabillait. Flamboyante. On aurait dit Adjani dans l'Eté meurtrier ! Sauf que c'était la nuit. 

Ca été le coup de foudre. "Strangers in the night", "love at first sight" comme aurait dit Sinatra. Un sacré putain de coup de foudre, oui !  Foudroyé révolvérisé. Mais Emmanuelle, elle avait un cœur d'amadou. Et quand Eric s'est ramené, j'ai rien pu faire...

 

Cette fois-ci, ça y est, se dit Siméon Laverdure, j'ai tout mon monde. Allons-y ! Il se frotta les mains et poursuivit :

 

IV

Par un de ces hasards plus fréquents dans les livres que dans la vie, Ghislaine Dufour, notre coiffeuse,  en était venue, ce printemps-là, à embaucher Emmanuelle pour remplacer son esthéticienne qui s'était fait la malle avec un client fortuné.

Que croyez-vous qu'il arriva ? Car il faut bien qu'il soit arrivé quelque chose ou nous ne serions pas ici, vous et moi, n'est-ce pas ?

Eh bien figurez-vous que,  six mois plus tard, par un matin de décembre donc, on découvrit le corps dénudé d'Emmanuelle sur un des fauteuils en skaï du salon de coiffure, la tête renversée sur un lavabo, gorge tranchée. Macabre shampooing colorant !  Un viol avait précédé, accompagné ou suivi le meurtre. Le médecin légiste le dirait, espérait-on.

Et c'était pour interviewer son ami au sujet d'Emmanuelle qu'Hippolyte Dumortier, à qui commissaire et procureur avaient confié l'affaire, s'était rendu à l'Estacade ce soir-là. Les premiers éléments de l'enquête lui avaient en effet appris que, tout comme le restaurateur, la victime était native du village de la Ville Morel, en Porzic. Et Alain Brouzil lui avait rapporté l'essentiel de ce que nous savons déjà, à savoir quelques vérités et pas mal de rumeurs.

Il convenait maintenant d'entendre les autres protagonistes.

Au lendemain de la découverte du crime, le salon de Ghislaine Dufour était en révolution ; l'espace schampooing avait été bouclé et des scellés posés, mais jamais on n'avait vu une telle affluence. Les supputations les plus folles couraient ; toute la bourgeoisie de la petite ville voulait humer le parfum du crime et fournir son explication du mystère. Les hommes, par désir frustré  ou compassion sincère, lamentaient la triste fin d'Emmanuelle, les femmes, par jalousie rétrospective ou méchanceté gratuite, l'imaginaient plus ou moins responsable de son funeste sort.

Ghislaine était d'autant plus aux quatre cents coups, qu'Eric Lenoir, à la lecture de la presse du matin, avait cru prudent de décommander sa venue, mais que son mari, par contre, avait tenu à venir au salon, où il ne mettait jamais les pieds d'ordinaire,  afin de l'assister dans ces pénibles circonstances.

Et chacun de pérorer à qui mieux mieux.

L'arrivée de l'inspecteur Dumortier ramena un peu de calme dans cette pétaudière. Le studio du premier fut transformé de nid d'amour en salle d'interrogatoire et Ghislaine Dufour invitée la première à se soumettre à la question.

L'inspecteur n'y alla pas par quatre chemins et dit, dans un clin d'œil :

Dites-moi tout, Madame Dufour. Vous ne faites pas que de la comptabilité ici, n'est-ce pas ?

Oh ! inspecteur, comment osez-vous... ?

Voulez-vous que nous fassions quelques prélèvements, puis quelques comparaisons ? - lâcha Dumortier d'un ton neutre, en jetant un regard circulaire, sur le canapé-lit et le coin-douche.

Euh, c'est-à-dire que... voyez-vous, nous faisons, mon mari et moi, chambre à part et... mais je ne voudrais pas que...

Certes, certes, je comprends... nous verrons. Mais il va falloir me donner l'identité de cette personne.

Vraiment, inspecteur ?

Et tout de suite ! Ce monsieur a une clé, je suppose, et n'oubliez pas qu'il y a eu meurtre.

Ghislaine Dufour n'était plus qu'une épouse infidèle, qui courbait le dos sous le poids de l'opprobre. Elle bafouilla :

E...ric... Le... noir, 48, rue du Pot-aux-roses.

Dumortier sourit.

Joli nom de rue. Tout un programme.

Quand avez-vous vu ce monsieur pour la dernière fois, Madame Dufour ?

Euh... vendredi après-midi, de 16... à 17 heures.

  Et pour ?

Ghislaine Dufour rougit et tira sur les pans de sa jupe.

Enfin, inspecteur, pourquoi me torturez-vous ainsi ?

Pas pour enfiler des perles, donc. Très bien, nous vérifierons. Eh bien, je crois que vous pouvez redescendre au salon, Madame Dufour et m'envoyer votre mari, s'il vous plaît.

 

Siméon Laverdure fit quelques gestes du poignet, pour dissiper un début de crampe, et reprit derechef :

 

V

C'est au commissariat qu'Eric Lenoir, pour sa part, fut entendu le lendemain, ne cachant rien de sa liaison avec Ghislaine Dufour dont il sut parler en termes circonstanciés.

Mais l'inspecteur Dumortier était morose ce matin-là. À la différence de la veille, il avait mal mangé, mal digéré, mal dormi, trop peu, trop seul. Ce qui le rendit assez abrupt avec son client :

Dites-moi, Monsieur Lenoir, vos sources de revenus sont assez imprécises, à part le jeu et les dames. À force de vous dévouer pour contenter de généreuses maîtresses d'âge mûr, n'auriez-vous pas été tenté par de la chair plus fraîche, si je puis m'exprimer ainsi, ou si vous préférez, la jolie esthéticienne ne vous aurait-elle pas tapé dans l'œil ?

Emmanuelle aurait tapé dans l'œil de n'importe quel homme normalement constitué, monsieur l'inspecteur, vous l'avez vue...

Certes, mais elle n'était pas tellement à son avantage à ce moment-là, voyez-vous, mais revenons à nos moutons, donc elle vous plaisait et...

Et rien du tout, je ne suis pas fou...

J'entends bien, vous auriez donc préféré continuer à faire le gigolo...

Je ne vous permets pas...

Excusez-moi, mais j'ai l'habitude d'appeler un chat un chat, vous n'allez quand même pas me jouer la belle effarouchée, non ? À quand remonte votre dernière petite... sauterie chez Madame Dufour ?

Vendredi dernier, dans l'après-midi. 

Bon, bon. Tout le monde au salon connaissait votre situation particulière, je suppose ? Emmanuelle, comme les autres employées ?

Je ne sais pas, peut-être bien, sans doute... vous savez ce que c'est, les salons de coiffure...

Oui, on jase, n'est-ce pas ? Et où étiez-vous, à l'heure du crime, c'est-à-dire, entre vingt-et-une heures et vingt-deux heures trente ?

Chez moi, inspecteur.

Seul ?

Affirmatif.

Dommage, voyez-vous, car vous avez un mobile, la concupiscence, vous la vouliez et elle ne voulait pas, les moyens de commettre le crime, par vos entrées et votre connaissance des lieux et un alibi en peau de zob. Votre situation est pour le moins délicate, Monsieur Dufour. Le juge pourrait être tenté de...

Vous n'allez quand même pas me coller ce meurtre sur le dos ? s'indigna Eric d'une voix blanche. Je suis un honnête citoyen, moi, je n'ai jamais tué personne.

C'est précisément ce que je cherche à savoir, figurez-vous, et pour l'instant je vous conseille quand même de chercher un avocat et de ne pas quitter la ville jusqu'à nouvel ordre. 

 

Parvenu à ce stade de son récit, Siméon se rappela soudain qu'il avait une contrainte de longueur à respecter.  Et après quelques opérations arithmétiques simples, il s'aperçut avec stupeur qu'il lui fallait dénouer son intrigue en moins de cinq pages ! Tâche qui ne lui apparut pas impossible, non, mais quand même un peu délicate.

 Son inspiration lui dictait de chercher à éclaircir le mystère des relations entre Eric Lenoir, son ami Nico et la victime. Mais laisser Dumortier interroger davantage, c'était s'embarquer pour des pages et des pages qu'il n'avait pas. Aussi décida-t-il de rapporter directement les conclusions de Dumortier. Nécessité fait loi.

 

VI

Le commissaire Le Puil avait bien essayé de faire travailler Dumortier en équipe; mal lui en avait pris : trois fois de suite, cela s'était soldé par du plomb dans la poulaille, et au Commissariat, il n'y avait plus un seul volontaire pour partir en mission avec Dumortier. Lui s'en sortait toujours indemne, mais on croyait qu'il portait la poisse aux autres.

Aussi son supérieur s'était-il résigné, au mépris des règlements et pour ne pas se mettre ses hommes à dos, à laisser travailler Hippolyte Dumortier en solo, dans des enquêtes, où à priori, la poudre ne risquait pas trop de parler. C'était d'ailleurs dans cet exercice d'investigation solitaire qu'il était le meilleur.

Intuitif, fouineur, opiniâtre sous un abord débonnaire, il n'avait pas non plus son pareil pour amener à résipiscence des suspects parfois coriaces, les enfermer dans leurs contradictions ou les délivrer du poids qui les oppressait.

C'est une photo, punaisée au-dessus du lit d'Emmanuelle, dans son petit appartement de célibataire, qui avait mis Dumortier sur la piste de Nico. On y voyait en effet, au bord d'une piscine d'un Eldorador du Maroc, la jolie esthéticienne, en bikini mauve, aux côtés d'Eric Lenoir et d'un autre homme, cheveux crépus et peau café au lait.

En rembobinant le fil ainsi trouvé, Dumortier était remonté jusqu'à Nicolas Césaire, né aux Abymes en Guadeloupe, mécanicien de son état, petit voleur de mobylettes des Antilles parvenu au statut de trafiquant de grosses cylindrées, ici en métropole.

La biographie détaillée d'Eric Lenoir révéla pour sa part ce que nous savons déjà, que les deux hommes se connaissaient de longue date et que tous deux connaissaient également Emmanuelle.

Que Nico fût amoureux fou d'Emmanuelle est plus que clair. Qu'Eric Lenoir se fût également laissé prendre au piège paraissait probable, en dépit de ses dénégations cyniques. Mais lequel des deux était passé à l'acte criminel par jalousie, dépit ou frustration ?

Emmanuelle poursuivait-elle toujours de sa vengeance les hommes qui passaient à sa portée ? Avait-elle payé de va vie ses jeux interdits ?

Cela faisait beaucoup de questions pour une seule journée.

Hippolyte Dumortier se resservit une rasade de bourbon, baissa l'abat-jour et se laissa aller à une de ses somnolences inspirées, d'où, parfois, jaillissait la lumière...

 

Siméon Laverdure fit une pause pour vider sa tasse de café et sourit : il venait de trouver la solution de son énigme ! Le coupable, ce serait...  Un coup de sonnette impérieux retentit soudain et le fit sursauter. À cette heure, qui cela pouvait-il être ? Il n'attendait aucune visite. Il ouvrit le judas de sa porte. Un képi y apparut. Le facteur, une lettre à la main. se curait les trous de nez de l'autre, en attendant qu'on lui ouvre.

Oui ?

— Un recommandé pour vous, Monsieur Laverdure. Une signature, s'il vous plaît.

Il s'exécuta, un peu fébrile. Aucun signe extérieur sur l'enveloppe. L'oblitération était indéchiffrable. Il referma la porte au nez du préposé et déchira l'enveloppe, qui lui résistait, avec les dents. Serait-ce enfin... Il sentit que son cœur s'emballait et dut s'appuyer au chambranle pour stabiliser son bras qui tremblait :

Monsieur,

Nous avons bien reçu votre manuscrit Bouquet garni et vous en remercions.

Nous avons été très sensible à votre écriture et à l'aspect très imaginatif de vos nouvelles.

Nous avons le plaisir de vous faire savoir qu'elles ont franchi avec succès le barrage de notre Comité de Lecture.

Une douleur fulgurante traversa la poitrine de Siméon, annulant l'onde de plaisir que la lecture de cette phrase venait de déclencher. La lettre de l'éditeur lui tomba des mains, tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Sa tête avec un bruit mat alla cogner contre le bas de la porte d'entrée.

 Il resta inanimé quelques instants, puis rendit silencieusement son dernier soupir.

...Elles feront l'objet d'un examen au Comité Éditorial du 25 août prochain et nous ne manquerons pas de vous faire connaître notre décision définitive dans les meilleurs délais.

Veuillez agréer...

Ainsi donc, une fausse bonne nouvelle venait de terrasser Siméon Laverdure avant qu'il n'achève "Maintenant ou jamais !". Titre prémonitoire, finalement. Et preuve que l'amour des Belles Lettres aussi se décline en noir. Nul ne connaîtra sa cinquième participation au Concours de Nouvelles de la Noiraude. Jamais Hippolyte Dumortier n'identifiera le meurtrier d'Emmanuelle et il nous faut classer l'affaire sans suite.

 Mais sans doute avons-nous, la plupart d'entre nous, notre idée sur la question. N'est-ce pas là l'essentiel ? Cette histoire aura la fin que chacun voudra lui donner : les tenants de l'ordre penseront sans doute qu'un petit voyou amoureux aura cédé à une jalousie vengeresse ; les moralistes de tout poil verront un coupable tout désigné en Eric Lenoir et se réjouiront qu'un être abject puisse enfin être châtié comme il le mérite ; les plus perspicaces penseront peut-être qu'Emmanuelle, à forcer de tenter le diable, à la recherche de son destin, depuis ce funeste jour de ses douze printemps, aura fini par trouver sur son chemin, le même soir, deux amis qu'elle avait failli séparer. L'un la voulait, elle n'en voulait pas. Il la viola. L'autre l'aimait, elle ne l'aimait pas. Il l'égorgea.

© Pierre-Alain GASSE, août 2003. Tous droits réservés.

Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 17/09/2003. Merci.

Retour au sommaire


Réagir à ce texte par e-mail à l'auteur

Réagir à ce texte dans le Livre d'Or