Balade irlandaise*

Chronique de mauvaise foi

 

 Bon, d'accord, que la canicule d'août 2003 ait laissé de mauvais souvenirs à beaucoup, c'est certain. Encore que. D'autres ont vu prématurément tomber dans leur escarcelle un héritage qu'ils pensaient peut-être lointain.

Comme quoi, à quelque chose malheur est bon. (Pardon, ça m'a échappé !)

Que cela ait modéré les réservations au soleil l'année suivante, je veux bien. En fait, je crois surtout que cela a fait la fortune des marchands de climatiseurs, ventilateurs et peut-être même d'éventails, (il en faut pour toutes les bourses, non ?).

Mais que ma femme ait décidé que nous irions passer nos vacances en Irlande pour échapper à une récidive annoncée, c'est trop.

Et qu'en plus, elle se soit avisée d'emporter un chapeau de paille d'Italie, pour parer à toute tentative meurtrière d'un soleil aux méfaits de plus en plus redoutés, c'est plus que trop, c'est ridicule.

Emmener un chapeau de soleil en Irlande, c'est comme partir avec des après-skis au Sahel ou un bikini au Groenland, non ?

Oui, je sais, j'exagère, mais il faut me comprendre aussi.

Ce chapeau m'était que la seconde des contrariétés en tous genres que j'allais connaître durant cette semaine de vacances.

Cela a commencé dès l'aéroport.

Il pleuvait sur Dinard-Pleurtuit en ce début juillet et la carlingue de notre avion - d'une compagnie à bas prix dont le nom commence et finit par la même lettre - ruisselait sur le tarmac. Partir en Irlande par un temps pareil, ce n'est plus du dépaysement, cela frôle le masochisme ! Eh bien, l'avion était pourtant plein à ras bord de vacanciers apeurés par une vague de chaleur à l'évidence de plus en plus hypothétique. À moins que ce ne soient les vertus de la Guinness et du whiskey qui les aient attirés ! Ou, comme nous, les châteaux, les abbayes, les landes et les tourbières. Sans oublier baies, caps et péninsules, bien entendu. Bref, l'avion était complet et les compartiments à bagages fermaient à peine. Impossible d'y loger ce fichu chapeau.

Ma femme dut donc le garder sur ses genoux. Mais, du coup, sa tablette ne s'abaissait plus complètement. Enfin, vu qu'on ne nous sert rien gratis, sur ces vols supposément proches de la gratuité, ce ne fut pas trop gênant.

Je passe sur les regards amusés, médusés ou désabusés des autres passagers.

Moi, je feignais - assez vainement faut-il le dire - d'ignorer qui était cette passagère excentrique. Mais, plus je détournais le regard et m'absorbais dans la lecture du magazine de bord et du catalogue de sky shopping, plus mon épouse avait de choses à me dire, à me demander, de commentaires à faire sur les passagers, les hôtesses, les articles du catalogue...

Bref, la moitié de l'avion sut bientôt que j'étais le prince consort de cette reine-mère. Pour ma plus grande honte. Je me réfugiai alors dans un demi-sommeil, contrarié par les déplacements intempestifs du passager côté hublot, dont l'estomac ou les intestins, je ne sais, devaient avoir des difficultés à supporter l'altitude.

À Dublin, le ciel était gris et venteux. Et ce sacré chapeau faillit s'envoler avec une rafale, tandis que je manœuvrais pour extraire la voiture de location de sa place de stationnement. Mais mon épouse réussit à s'en saisir, hélas, comme d'un frisbee, avec une vivacité insoupçonnée.

Lorsque j'eus réussi à domestiquer ma main gauche pour lui faire passer les vitesses en lieu et place de ma main droite et réhabitué mon cerveau à m'ordonner de contourner les ronds-points par la gauche et à doubler à droite, j'avais parcouru plusieurs kilomètres... dans le mauvais sens. Et l'autoroute avait fait place à la voie express. Moindre mal : la prochaine sortie n'était qu'à dix milles de là !

Il nous fallut encore zigzaguer parmi les travaux en cours sur la rocade d'entrée en ville avant de trouver enfin des rues avec des noms que nous puissions lire pour nous orienter. Mais, méfiance, à Dublin, la numérotation est fantasque : non seulement des numéros pairs côtoient des numéros impairs, mais rien n'assure que le 40 soit après le 38 ou le 39.

Bref, c'est deux heures après l'atterrissage de notre avion que je garais enfin notre Nissan Micra dans le garage de l'hôtel, bien décidé à ne pas la ressortir avant notre départ de Dublin.

Hôtel cossu, mais vieillot, dans sa majeure partie. Chambres climatisées, mais couloirs surchauffés.  Celui qui menait à notre chambre était si étroit et si bas de plafond qu'on n'avait qu'une hâte, en sortir, tellement on y étouffait !

Petit déjeuner en sous-sol, mélodie de fond incluse (plaisanterie pour cinéphiles !). Le grand jeu : personnel aux ordres, mais dans l'ordre : "Please, wait to be seated". Chaises de style (indéterminé, mais confortable), nappes en tissu, serviettes du même, argenterie profuse, vaisselle assortie.

Je passe sur le "full irish breakfast" : on aime ou on n'aime pas, c'est selon. En général, les estomacs français un tant soit peu gourmets, éprouvent quelques difficultés avec les fayots (pardon, les haricots blancs), les saucisses et les fameux (antiphrase !) "black and white pudding" (comprenez tranches de boudin blanc et de boudin noir, du diamètre d'un gros cervelas de chez nous et d'un ou deux centimètres d'épaisseur). Le reste vous sustente de bonne manière. Mais n'attendez pas du café qu'il vous tienne éveillé pour la journée. Le "black coffee" est à l'expresso ce que le rutabaga fut à la pomme de terre pendant l'Occupation : un pâle ersatz !

Lors de nos trente six heures dans la capitale, la pluie menaça sans discontinuer. Le thermomètre culminait à 19°C. Alors que les Dublinois des deux sexes se promenaient en T-shirt et bermuda, nombril à l'air et poitrine offerte - s'il fallait qu'ils renoncent aux attributs de l'été au premier nuage, où iraient-ils ? - on identifiait de suite les touristes à leurs blousons, coupe-vents et autres anoraks ! Par précaution, nous nous réfugiâmes dans l'un des nombreux autobus à impériale qui sillonnent la ville en tous sens avec leur cargaison d'envahisseurs estivaux. Mais Saint Patrick nous fut favorable puisque la seule averse sérieuse lava la ville tandis que nous visitions sa cathédrale.

L'autre, celle élevée à la Guinness, sentait l'orge grillé à deux cents mètres et était bien plus imposante ! Une citadelle dans la ville ! Mais le ciel restait plombé et le panorama digne d'un jour de Toussaint. Mieux valait se réfugier dans les pubs de Temple Bar plutôt que d'aller batifoler sur les pelouses de Phœnix Park ! Pourtant, sur les pontons-promenade de la Liffey, entre Ha'penny Bridge et Millenium Bridge, les banquettes étaient presque pleines, comme aux plus beaux jours. Visiblement, les Dublinois ont dans la tête le soleil qu'ils n'ont pas dehors !

Quelques bières plus tard - enfin, je parle pour moi, car mon épouse s'en tient au cidre, mais l'effet est sensiblement identique, euphorique et diurétique à la fois - nouvelle déconvenue, alors que je venais de commander pour dîner le plat national : "Désolé. Il n'y en a plus". Damned ! Ce pays a-t-il juré de me contrarier sans arrêt ? Plus de "irish stew" ! C'est bien ma veine ! Bon, d'aucuns m'ont dit depuis qu'il n'y a pas trop de regret à avoir. Soit, mais enfin quand même. Je ne sais même plus ce que nous avons commandé à la place. "Un truc sans frites", avait dit ma femme. Plus facile à dire qu'à faire, à Dublin comme à Paris !

Non loin de nous, une tablée de marmots s'empiffrait de coca et de... frites justement, tandis que leurs parents arrosaient de bières et de coca les mêmes grosses frites accompagnées de hamburgers. Et ce qui devait arriver arriva : un blondinet en brosse passa soudain devant notre table et, en plein dans le passage entre la salle de restaurant et le bar, vomit à gros bouillons comme s'il avait sifflé la moitié de la bière de son père. Branle-bas de combat dans la maison ! Visiblement, le phénomène ne surprenait pas, car les instruments et produits  nécessaires étaient à portée de main, y compris la sciure pour assécher le parquet ! Néanmoins, cela vous coupe  un tantinet l'appétit. Nous en étions au dessert. Inutile de dire qu'il passa à la trappe. Deux cafés et l'addition, s'il vous plaît.

Bien sûr, il y eut de bons moments. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas écrit. Merrion Street m'en a fait voir de toutes les couleurs, des portes de style géorgien ! Du bleu ciel ou gris perle au jaune d'or en passant par le bleu marine ou le vert normand, c'est un vrai nuancier de marchand de couleurs que cette rue-là, comme toutes celles qui l'entourent. Et quelle surprise, au détour d'une autre ou au coin d'un square, de tomber sur Molly Malone poussant sa charrette à bras, sur James Joyce bayant aux corneilles ou sur Oscar Wilde, indolemment vautré sur un rocher ! Ah, les rues de Dublin réservent de jolies surprises aux piétons qui les arpentent. Et puis, l'ambiance dans les pubs est à la hauteur de sa réputation et, à part la Guinness dont je ne raffole pas (n'allez pas répéter ça aux Irlandais !), la bière est excellente.

Mais le temps était venu de prendre le large - façon de parler puisqu'il s'agissait de s'enfoncer dans les terres - en direction de quelques châteaux et abbayes mythiques, précédés d'une réputation flatteuse. Kilkenny était le premier sur notre liste. La petite ville était encombrée de touristes et son joyau, juché sur son promontoire, cachait son jeu derrière d'austères murailles, hérissées de créneaux moyenâgeux. Impression trompeuse. Vu depuis les parterres à la française de sa façade est, on se rendait bientôt compte que de larges baies avaient été ouvertes dans les murailles d'antan par la famille Butler. Et quelle surprise depuis la cour intérieure de découvrir une dizaine d'hectares d'une pelouse impeccable, ouverte sur un horizon de lointains boqueteaux. Une structure sévère dans un écrin élégant, un intérieur raffiné et confortable, voilà ce que montre la restauration qui a été conduite et fait de Kilkenny une visite qu'on n'oublie pas.

Cahir, en faisant route au sud-ouest, n'est qu'une bourgade qui aurait sombré dans l'oubli sans son château-fort. Massif et très bien conservé, ses pièces vides sont cependant dépourvues d'attraits majeurs. Le sommet de ses tours n'est pas accessible et son guide s'attarde sur des détails pour meubler une visite un peu indigente. Nous sommes venus. Nous avons vu. Nous avons été déçus.

Rien de tel avec Cashel et son rocher ! Le site est unique et dégage un charme fou. Bucolique et inspiré. À l'abri de son enclos sur son éperon rocheux, sa cathédrale aux voûtes effondrées, sa tour de guet effilée, ses tombes aux pierres inclinées dans tous les sens composent un ensemble d'un équilibre majestueux. D'un porche à l'autre, le regard embrasse la campagne environnante et quand le bleu du ciel répond au vert des prairies, vous ne regrettez pas d'être venu et comprenez que des hommes aient voulu s'attarder là.

Le premier B & B auquel je m'adressai : "Any vacancy for two people ?", était complet, car l'heure était un peu tardive, mais on me renvoya obligeamment vers une vieille demeure, dont la porte jaune d'or attirait l'œil comme un bouton sur le nez d'une jeune fille.

Brendan et Laura, deux aimables septuagénaires, tenaient là commerce à l'enseigne de ******* House. Kitschissime, (pour tout dire presque anglais !). Visiblement, le maître des lieux avait voyagé, dans la Marine ou l'Aviation, je ne sais plus, et les murs de la vieille demeure étaient couverts, de haut en bas, de babioles pour touristes, outre des photos et souvenirs de la famille à différentes époques.

Au petit déjeuner, pour ne pas trop faire offense aux traditions locales, je commandai un "soft boiled egg", mais quelle ne fut pas ma surprise de voir Laura m'apporter saucisses, haricots et tutti quanti. Je marquai un temps d'hésitation. Elle va s'apercevoir de son erreur, pensai-je. Mais non. La salle à manger était quasiment pleine et j'ai horreur des réclamations (encore plus s'il faut les faire en anglais !). Je donnai donc du couteau et de la fourchette dans ce qui m'avait l'air le plus appétissant : les oeufs et le bacon. Tant pis pour mon cholestérol. Et je m'apprêtais à manger ma première bouchée, lorsque la vieille dame revint vers moi, m'ôtant prestement mon assiette et se confondant en excuses : "Oh ! I'm so sorry...", d'une voix chantante qui fit se tourner toutes les têtes. Je n'avais plus qu'à attendre trois minutes de plus, en espérant que mes oreilles n'étaient pas écarlates !

Étroites, sinueuses et bosselées, les petites routes irlandaises n'ont pas changé. De temps en temps, un kilomètres ou deux a été élargi, aplani, redressé, mais ce n'est qu'une illusion de progrès. N'avalez surtout pas un bol de lait entier au petit déjeuner, car vous vous retrouveriez avec un quart de plaquette de beurre dans l'estomac, en arrivant à destination ! S'y déplacer à pied tient de la gageure et témoigne d'une belle confiance en autrui, car l'absence de bas-côté vous oblige à circuler sur la chaussée et à espérer que le conducteur d'en face saura s'écarter pour vous croiser ! 

Nous avions mis le cap sur Killarney, porte d'entrée du ring de Kerry. Le soleil montrait le bout de son nez (une fois n'est pas coutume) et l'envie nous prit de pique-niquer au bord du premier lac du "Gap de Dunloe", ce fameux défilé que l'on parcourt à pied, à cheval, en radeau, au choix. À l'entrée de la passe, les paysans du cru, transformés en cochers pour touristes, attendaient le client dans leurs petites carrioles pour les emmener jusqu'à l'entrée du défilé, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes.

Le soleil faisait risette à notre arrivée sur les lieux, mais à peine nous étions-nous mis en marche après avoir acheté notre pique-nique à la sandwicherie du coin que de gros nuages noirs franchissaient les sommets environnants pour nous menacer. Et c'est debout, sous le maigre abri d'un houx noueux, au bord d'un lac assombri, que  nous dûmes manger notre en-cas, avant de rebrousser chemin à la première éclaircie.

En Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour, dit le dicton. En Irlande, aussi, mais c'est plus rare. Ce jour-là, le soleil revint, effectivement, et il nous dardait même de ses rayons lorsque nous atteignîmes Ladies View, ce point de vue panoramique, au sortir du lac de Killarney.

C'était "tea time" lorsque nous arrivâmes, à soixante-dix kilomètres de là, en vue de Waterville qui étirait ses maisons multicolores le long de son unique rue, au bord de sa plage de galets. Un promeneur solitaire, en chapeau melon et canne de jonc, semblait arpenter la promenade. On aurait dit... Eh oui ! c'était bien lui, Charlie Chaplin, mais il ne vient plus passer l'été dans la petite station balnéaire et seule une statue de bronze verdi perpétue le souvenir de Charlot...

La soirée à Glenbeigh fut magnifique, mais, au matin, le ciel était bas et lourd et, parvenus à Slea Head, à l'extrémité de la péninsule de Dingle, par des routes bordées de haies de fuchsias, le temps était bouché à l'émeri, enlevant au site une bonne partie de son impressionnante majesté. Un vent à décorner les bœufs s'était levé. À Gallarus Oratory, cette borie religieuse, contemporaine de Charlemagne, on y voyait un peu plus clair. L'accès au site est protégé mais le touriste un peu rançonné quand même (on en revient aux bon vieux octrois et péages d'antan !)

Du haut de O'Connor Pass, on découvrait certes les deux côtes de l'étroite péninsule, mais c'est à peine si quelque gris bleuté éclaircissait le ciel menaçant qui nous surplombait. 

De Kilcummin à Tralee, la route est presque droite et, après un bref arrêt au moulin à vent de Blennerville, enregistré par le Guinness Book comme le plus haut du monde, nous nous dirigeâmes directement vers la rive droite du Shannon, à l'embarcadère de Tarbert, qui permet d'éviter un long détour par Limerick pour rallier le sud-ouest du Comté de Clare.

Mais, après une nuit à Glin, il nous fallait déjà penser à obliquer vers l'est pour rejoindre Dublin, car nous étions samedi et notre avion décollait le lundi en fin de matinée.

Notre but, ce jour-là, c'était le fief des Comtes de Rosse, le château de Birr, à la frontière ouest du Comté d'Offaly. Birr, son lac et ses jardins, Birr et son mini pont suspendu, le premier d'Europe, Birr et son télescope. Le Comte de Rosse en effet y fit construire à la fin du XIXe, un engin qui fut jusqu'en 1914 environ, le plus grand du monde, avec une lentille de métal poli d'un mètre quatre-vingt de diamètre ! Le tout, dans un parc magnifique, derrière un château normand austère, toujours habité par la famille. Une cohorte de japonais mitraillait tout et le reste, sous ses impers transparents.

À une vingtaine de kilomètres au nord, les ruines d'une abbaye s'élèvent au bord du Shannon, et les bateaux y débarquent les touristes par cargaisons entières : c'est Clonmacnois, fondée en 547 par Saint Ciaran, un peu plus endommagée que Cashel, un peu plus exploitée par le tourisme. Sous abri, éclairé et chauffé (sage précaution), le visiteur  se promène de "high cross" en croix celtique, de reproduction de l'habitat au temps des fondateurs en schémas et photos des tourbières, de leur faune et de leur flore. Mais trop d'informations tue l'information : à peine lue, aussitôt oubliée. Lassitude passagère ou début d'Alzheimer ?

À Athlone, la ville la plus proche sur le Shannon, toute la cité vidait des pintes de bière devant les écrans de télévision des pubs pour un match de la plus haute importance : l'équipe voisine de Westmeath contre celle de Laois. 

À l'enseigne de The Thatch Tavern, nous étions tombés sur une patronne francophile et un cuisinier français qui nous expliquèrent qu'il s'agissait d'une finale de football gaélique : un jeu qui s'apparente au football australien, plus proche donc du "rugby" que du "soccer" : les joueurs sont quinze dans chaque camp, et peuvent dribbler avec la main ou le pied. Ils marquent lorsque le ballon, rond et un peu plus petit qu'un ballon de foot, franchit la barre des poteaux ou rentre dans la cage sous la barre. 

Des hurlements de joie saluaient chaque point marqué par l'équipe locale et, lorsque celle-ci eut remporté de peu la victoire, un concert de klaxons se fit entendre par des dizaines de véhicules arborant fièrement drapeaux et fanions. Alors seulement nous remarquâmes que la plupart des maisons arboraient également les couleurs du club vainqueur.

Sur la route qui file droit sur Dublin (c'est si rare que cela mérite d'être souligné), il en était de même : calicots, pancartes, drapeaux et parfois même panneaux publicitaires géants avaient fleuri, à l'initiative des particuliers, des sociétés commerciales, des associations, des municipalités et même des paroisses pour soutenir et encourager l'équipe et ses joueurs avant la rencontre décisive. Tant de ferveur sportive laisse pantois !

Il pluviotait ce matin-là lorsque nous obliquâmes vers le nord pour saluer les restes imposants de la forteresse de Trim, mais lorsque nous descendîmes de voiture pour en faire le tour, les cataractes du ciel s'ouvrirent soudain. De plus, un piège venait de se refermer sur nous, comme sur la plupart des automobilistes étrangers ce matin-là. 

On inaugurait en effet dans le centre ville, une circulation en sens unique dont la signalisation laissait encore à désirer : une fois entrés dans la ronde, impossible d'en sortir en suivant les indications données. Après une pensée pour Raymond Devos, je me résolus donc à contrevenir au sens giratoire, au troisième passage devant une possible échappatoire. Ouf ! Tout n'était pas encore si net que ça à Trim ! (plaisanterie débile pour anglophones !)

Pour notre dernière nuit sur le sol irlandais, nous avions réservé dans un type de B & B inhabituel pour nous, aux abords de Malahide, une des stations balnéaires du nord de Dublin. C'était une vieille demeure, construite en 1786 par Sir Francis Hely-Hutchinson, troisième Comte de Donoughmore, aujourd'hui tenue par la sympathique Doreen et son époux.

Architecture sans fioritures et granite austère, comme dans bon nombre des demeures seigneuriales irlandaises, mais intérieur de grand confort, dans le respect de la tradition bi-séculaire des lieux. Et un petit bijou de jardin, enserré dans ses hauts murs.

La chambre bleue nous était échue, ce qui ravit mon épouse, dont c'est la couleur fétiche. À vrai dire, je trouvais le bleu roi des murs assez peu reposant, mais le lit compensait : "king size", voire au-delà, une famille entière aurait pu y tenir et il était si haut que, mollement étendu dessus, on découvrait parfaitement le parc par les fenêtres à guillotine et petits-fers dorés.

Au matin, nous prîmes le petit déjeuner dans une salle à manger, tendue d'un vert olive,  où trônait une seule et longue table dressée pour une vingtaine de convives. Mais nous n'étions que deux à cette heure encore matinale. Aux murs, des portraits emperruqués et poudrés nous observaient d'un oeil sévère ou bienveillant. La maîtresse de maison allait et venait avec grande discrétion.

Il y avait de tout, bien présenté dans une belle vaisselle, mais l'obsession des mouches avait conduit  nos amphitryons à recouvrir d'un film alimentaire tous les plats disposés devant nous et le sens pratique le disputait donc à la faute de goût. Dommage, car certains fromages du crû avaient une furieuse parenté avec ceux de ma Normandie natale !

L'estomac dûment lesté pour affronter la disette qui sévit à présent sur les vols charters, nous gagnâmes l'aéroport sans encombre. Dans la zone commerciale détaxée, une boutique en noir et rouge déclinait l'univers des produits dérivés de Guinness : écharpes, chopes, porte-clés, sacs, chapeaux, confiserie, la liste était longue. La promotion du mois : des caramels mous au célèbre breuvage ! Pourquoi pas ? Une boîte gratuite pour deux achetées. Vendu ! Allez mettez m'en trois. Rentrés en Bretagne, nous verrons bien si, en les mâchant, nous retrouvons les saveurs d'Irlande !

Bon, j'ai fait un peu de mauvais esprit, mais si, aux dires du futur Henri IV, Paris valait bien une messe, l'Irlande, pour sa part, mérite bien mieux qu'une petite semaine !

That's all, folks !

* Ce titre parodie celui d'une chanson guimauve d'Eddie Marnay et Emil Stern, enregistrée le 9 avril 1958 par André Raimbourg, dit Bourvil, qui en donna une interprétation dont tous les enfants d'après-guerre se souviendront.

Vous êtes le ième lecteur de ce récit depuis le 02 Août 2004. Merci

Sommaire