24 heures dans la vie de Boris
de Bernard Soubirous



À Paris vivait un chat prénommé Boris. Un beau petit chat européen roux aux yeux verts. Et quand on est chat, beau, roux, et qu'on a des yeux verts on participe à des concours de beauté.
Chaque année Boris était inscrit à plusieurs compétitions, à Paris et même parfois en province, dans la catégorie un peu mésestimée des animaux sans pedigree. Oh, il ne recevait jamais de prix. Les rubans, les médailles, les coupes, les diplômes, les photos, les félicitations du jury (toujours pour les maîtres), toutes ces distinctions n'étaient pas pour lui, mais il aimait bien la compagnie de congénères voisins de coussins et de paniers. Boris était un petit chat familier, curieux, d'heureux caractère, pour tout dire attachant. Ses compagnons d'un jour parlaient - oui parlaient - souvent en langues étrangères : en siamois, en persan, en turc, en idiomes européens -les plus insupportables étaient les concurrents s'exprimant en anglais, des snobs de british shorthair ! Ainsi Boris menait-il presque une vie d'artiste que les chats sont un peu tous.
Un jour son maître (le chat qui trouvera son maître n'est pas encore né : proverbe abyssin) l'accompagna à une exposition féline loin de Paris. Pendant le voyage, assez long et entrecoupé de sommes, Boris aperçut des paysages plats et verts, des vaches et des chevaux, et des panneaux indicateurs dont il retint les noms : Chartres - « allusion à mes cousins chartreux ? » pensa -t-il avec humour - Le Mans, Laval, Rennes (enfin on est arrivés).
L'exposition se tenait dans un gymnase très haut de plafond équipé de panneaux de basket et parcouru au sol de lignes et bandes de différentes formes et couleurs. Des tables alignées découpaient l'espace en larges allées. Sur ces planches étaient disposés des paniers, des corbeilles, des coussins, des tapis, des cages, et dessous étaient rangés divers accessoires, de la nourriture et quelques jouets (Boris avait apporté le seul qu'il eût : un bout de ficelle). Des rubans et des cocardes ornaient certaines cages, souvenirs de concours exhibés peut-être pour influencer le jury. Chaque chat avait son nom, interminable, écrit sur un bristol posé sur la table. Il n'y avait pas encore foule. Le brouhaha et la température étaient supportables à cette heure. L'on avait maintenu ouverts les issues de secours et d'inaccessibles œils de bœuf. De temps en temps des éclairs jaillissaient magiquement avec un bruit sec des mains que des gens tenaient bizarrement devant leurs yeux. Boris, bien installé dans sa corbeille, regardait paisiblement autour de lui. Il portait son collier de tissu rouge préféré. Les conversations félines roulaient sur les visiteurs et les derniers concours. Boris repéra des chartreux débonnaires, de vifs abyssins, d'inévitables siamois énigmatiques, des persans à l'expression vaguement boudeuse, parés de colliers de faux diamants, et d'autres chats qu'il ne savait pas identifier. Il se divertissait de l'agitation des humains et se félicitait de la nonchalance de ses semblables. Ce petit chat était content d'être là, dans ce milieu un peu superficiel et discrètement aristocratique qui était quand même aussi le sien. La journée s'annonçait plaisante, pas trop animée, et comme il ne serait certainement pas retenu pour la cérémonie de remise des récompenses, il retrouverait assez tôt « sa » maison pour dîner, dormir et rêver un peu dans « son » fauteuil. Il savait que ces manifestations attiraient beaucoup de familles qui s'attroupaient de préférence devant les chats de race (mais Boris n'était pas envieux), photographiaient, filmaient, et devisaient avec de loquaces exposants toujours élogieux à l'égard de leurs protégés. Boris s'attardait à contempler derrière lui une siamoise tout occupée à lécher vigoureusement, consciencieusement et alternativement trois chatons à fourrure ivoire et chocolat.
— Tu t'appelles Boris ? ».
Le petit roux tourna la tête et fit face à trois gamins tout blonds : un garçon d'environ six ans qui déclara se nommer Gurvan, une fille un peu plus âgée -huit ans- prénommée Mathilde, et une petite dernière ne devant pas avoir plus de quatre ans qui apprit à Boris qu'elle s'appelait Camille. Un trio familial amène et bien élevé pensa le chat qui passa en quelques minutes dix fois de bras en bras, et loucha de voir de trop près le bout du nez et les yeux clairs de ses petits visiteurs. Lui aussi connaissait son petit succès. A défaut de séance de photos, Boris se prêta, allongé sur son flanc laineux marbré de brun - rouge, à quelques scènes de caresses à plusieurs mains. Il écoutait sérieusement les petits lui raconter leur vie, à vrai dire c'est Mathilde qui parlait pour les autres, et reçut une invitation à leur rendre visite dans leur maison du 4, rue Dom Morice à Rennes. Camille précisa d'une petite voix qu'il y avait de l'herbe et un portique derrière les grandes vitres, et Mathilde lui révéla qu'elle disposait de la plus grande chambre. Ils devinèrent que le minet les avait bien compris. On se quitta après bien des bises sur le nez, des frottements front contre front et beaucoup de joie dans huit paires d'yeux. Chacun pensa à ce moment que la journée était bien bonne.
Boris allait s'étendre dans sa corbeille pour une paisible sieste quand le bruit indistinct et uniforme se transforma dans le fond de la salle en un vrai tumulte qui se propagea pour devenir alors un inquiétant remue-ménage. Des clameurs montèrent, amplifiées par l'espace, et la panique gagna tout le gymnase. Comme dans toutes les foules, même ceux qui ne savaient rien de ce qui se passait en furent la proie. Des chats détalaient, chacun pour soi, persans en tête. Les maîtres, au bord des larmes et de la crise de nerfs, s'égosillaient en implorant leurs matous de revenir ; d'autres, pétrifiés, serraient fort, d'instinct, leurs petits compagnons dans leurs bras, pressentant un danger, mais incapables d'évaluer le risque.
Le danger avait investi la place sans bruit, par des voies inconnues, et la meute surgit en hurlant dans le gymnase. Une bande de casseurs, de vauriens hystériques emmenés par un individu au poil noir et aux yeux de sang, de vraies bêtes qui sautaient sur les tables, renversaient les cages, bousculaient hommes, femmes et enfants. Ces brutes couraient en tous sens, comme sous l'empire d'une drogue, à la poursuite des chats qui décampaient, étrangement silencieux, en déroutants zigzags vers les sorties de secours encore ouvertes. Certains chasseurs portaient des bandanas imprimés de gueules de dinosaures, d'autres présentaient, peints sur l'épaule, un dragon griffu ailé comme une chauve-souris ou une salamandre pustuleuse. L'un semblait fier de son collier de cuir planté d'épines d'acier, un autre souriait horriblement derrière de fausses canines de métal, vrais poignards polis. Plusieurs montraient des crânes teints en rouge feu et vert pomme ou recouverts de bonnets de pirates. Un agresseur à la poitrine barbouillée d'un liquide rouge bloquait contre un mur un chat turc qui crachait en montrant ses petites dents et ébouriffait son pelage blanc et soyeux, tandis qu'un autre, aux oreilles percées de bouts de fer artistement travaillés, tentait d'arracher en grondant un siamois des bras d'une femme qui sanglotait. La plupart des intrus fonçaient d'un bout à l'autre du gymnase, menaçant tout le monde du regard et de la voix, puis stoppaient brusquement, semblant se demander ce qu'ils faisaient là. Tout à coup, dressé sur une table, le meneur aboya des ordres incompréhensibles et en quelques instants les chiens évacuèrent les lieux. Leurs jappements ininterrompus résonnèrent insupportablement sous les poutres métalliques comme les rires d'une troupe qui s'éloigne, ravie d'avoir joué un bon tour en gâchant une fête. Quelques marques rouges, comme des gouttes, traçaient des lignes sur le sol. La descente n'avait pas duré cinq minutes. L'on procéda à la recherche et au recensement des chats. Tous furent retrouvés sains et saufs…sauf un.
Boris, dans l'ignorance des évènements, fut vite gagné par l'agitation puis l'affolement de ses voisins et ne vit plus son maître près de sa table. Un american shorthair l'entraîna et il n'eut pas le loisir de l'interroger avec flegme : « mon cher Milton des Joncs des Mares de l'Angeois, ne serait-il point temps d'escamper ? ». Ils filèrent dans un couloir, assourdis par les hurlements, et rattrapèrent un peloton de fuyards qui s'égailla -sauve qui peut- sitôt débouché sur une place bitumée.
Tout d'un coup Boris se retrouva seul, tout seul, bien seul. Dispersés les siamois, esbignés les persans, tous avaient déguerpi. Le petit roux décida d'attendre la nuit ailleurs. Il quitta la place trop dégagée en trottinant et rasant les murs. Il ne connaissait que trois lieux sûrs : un dessus d'armoire, un dessous de lit et un fond de placard. Il était bel et bien livré à lui-même. Boris croisait des chaussures, des jambes, des roues de toutes dimensions. Surtout ne pas traîner. Alors qu'il tournait au coin d'une rue (traverser était encore trop risqué) il tomba face à face, ou plutôt nez à truffe, avec un chien aboyant méchamment qui sauta à sa gorge…L'homme tira sèchement sur la laisse. Boris devait très vite changer de direction. Il dépassa d'autres chaussures, de nouvelles jambes et encore des roues (de moins en moins), entendit toujours les mêmes bruits, mais plus irréguliers. Des lumières s'allumèrent çà et là. Boris put traverser une petite rue et avancer plus calmement dans une pénombre propice. Soudain il accéléra l'allure, distinguant à une vingtaine de pas d'homme une compagnie de chats tout occupés, autour d'une poubelle renversée malodorante, à mastiquer à la hâte avec des coups de dents rageurs de minces bouts de gras, des croûtes de fromage ranci et des entrailles de poisson avariées. Boris voulut se joindre à eux mais dut se tenir à distance, menacé par des pattes griffues, des fouettements de queues, des feulements et des grognements exacerbés. Il découvrait ce soir la misère et la dureté de ses cousins mais n'en eut pas de rancœur. Il choisit d'attendre, et lorsqu'il ne resta plus qu'un chat au poil sec léchant sans fin un bout de papier sale il s'approcha du conteneur nauséabond pour s'emparer prestement du premier déchet qu'il trouva. A peine finissait-il d'avaler quelque chose qu'un glapissement proche le fit sursauter et il prit aussitôt ses pattes à son cou. Courir, courir. Tout droit. Là, une porte…Fermée. Là, là, une fenêtre…Trop haute. Et là, un soupirail…Trop étroit. Traverser là-bas…Trop de gros yeux blancs et jaunes tout lumineux dans la rue. Courir encore…Là, une rangée de grilles. Boris bondit sur un petit mur, se faufila entre deux barreaux, fila sur une pelouse et se réfugia sous un buisson feuillu. Le roquet poursuiveur clabauda un instant devant les grilles pour ne pas perdre la face, urina sur le muret et reprit son chemin. Boris observa autour de lui. Ses pensées devenaient aussi noires que la nuit qui venait de tomber.
— Que vais-je devenir ? songea-t-il en haletant encore un peu. Je suis un petit chat bien seul et bien malheureux ce soir ». Il voulait juste retrouver son chez lui, son maître, son fauteuil, son panier, ses bouts de ficelle suspendus aux barreaux des chaises, sa petite vie de gentil petit chat. S'il avait su pleurer, ça oui il en aurait versé des larmes le petit bonhomme. Il soupira, le cœur gros. Il se souvint des panneaux indicateurs : Laval - Le Mans - Chartres - Paris, mais la course était trop dangereuse, trop compliquée, trop longue. Il réfléchissait tristement lorsqu'il s'endormit.
Il fut réveillé une première fois par un confus dérangement de feuilles au-dessus de lui dans un arbre. Il tendit l'oreille … et referma les yeux. Ce n'était qu'un oiseau prenant ses aises sur sa branche. Une autre fois, il devina un imperceptible glissement dans quelques herbes hautes qu'il scruta. Silence. Puis une sorte de cordelette sinueuse s'esquiva pour s'insinuer sous des branchages. Un peu plus tard Boris redressa vivement la tête. Une masse noire, au ras de l'herbe, s'avançait. Le chat plaqua son ventre et son museau au sol, les yeux fixés sur la forme allongée et bombée qui s'immobilisa à quelques pas devant lui. Il était gris avec de petites oreilles rondes, des moustaches raides comme des épingles, et portait une longue queue au poil tout court. Rien d'un birman, d'un somali ou d'un quelconque famélique fouilleur de poubelles. Boris savait instinctivement que cet animal-là était un ennemi mortel et qu'il faudrait pour la première fois de sa vie sortir griffes et crocs pour combattre. Il n'éprouvait aucune peur.
De combat il n'y eut point. Le surmulot borgne hésita et battit en retraite derrière un tas de pierres.
Boris se réveilla avant l'aube, s'étira et abandonna le jardin. Il ne savait quelle direction prendre. Un papillon de nuit marron tacheté de jaune voltigea devant lui et il le suivit. Le chat remonta et traversa sans crainte des rues désertes, fit l'équilibriste sur le bord d'un récipient à détritus pour récupérer un peu de pitance et se pressa, confiant en son sixième sens. Maintenant Boris s'estimait un petit chat fort et courageux .Il trottait furtivement. « Je vais m'en sortir, je suis un chat dégourdi, je vais m'en sortir «. Le jour se levait.
Quelques heures plus tard Mathilde ouvrait la porte de la maison pour partir à l'école, fit brusquement demi-tour et surgit dans le living-room :
— Papaaa ! Mamaaan ! Viens voir ! Vite, vite ! » Gurvan se précipitait déjà vers la porte.
Un petit chat aux yeux verts portant un collier de tissu rouge était assis devant le numéro 4 de la rue Dom Morice à Rennes.

Juin 2006


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