Le nombril du Monde
de Christian Bergzoll

Quand je suis arrivé sur l'atoll, à peine majeur, il y a vingt six ans, le sol était blanc et la plus haute aspérité ne dépassait pas trois mètres. Au milieu du lagon, le volcan dormait sous l'épaisse couverture d'eau paisible. Le sommet de son cône n'affleurait plus depuis longtemps. Les beignets que je fris ont toujours la forme de ce qui émerge et le goût de ce qui est caché. Je me régale de ce plat. Paul aussi.

Sur l'île où je suis né, bien plus au sud, on affirme que les anneaux coralliens qui ponctuent la surface de l'océan sont la trace des dieux. L'extrémité de leurs doigts s'est enfoncée jusqu'au coeur brûlant de la planète, il reste sur la vague les couronnes qui cernent ces lieux sacrés, il reste sous l'écume presque immobile la boursouflure encore chaude des blessures de l'écorce, il reste dans l'azur le long hurlement divin dont le cri des mouettes porte l'écho et le souffle des tempêtes charge l'haleine.

Nous sommes trente sept "Purs". Nos ancêtres ont réussi à ne jamais succomber à la mésalliance. Nous sommes dispersés, à chaque noeud tellurien, aux points-clefs de cette planète. Veilleurs, dans ces lieux que les pétroglyphes de Rapa Nui -indéchiffrables pour l'homme blanc- décrivent. Mon visage, ma numération sanguine et mon génotype indiquent clairement, dans le dossier du médecin en uniforme, que je suis un vrai Pascuan.

Je suis même le seul homme-oiseau vivant car je ramène un oeuf magique.

Paul, lui, est un Breton exotique. Nourri, logé, blanchi, gratuitement par l'Etat, comme les autres, ici. La trentaine svelte, glabre. La solitude disponible.
Quand cet officier débranche ses oreilles vissées sur stéthoscope, il se laisse submerger par nos chants polynésiens. Je suis son cobaye préféré. Il m'enferme dans le caisson d'isolement, il mesure le rayonnement que j'émets, il trace des courbes, compare des abaques et me demande toujours un chant, comme si la vibration de ma voix avait quelque chance d'entrer en résonance avec les oscillations de l'enregistrement. Il m'assure, chaque fois, que je suis moins radioactif qu'un Français de la métropole. Il ne sait pas quel contrôle j'exerce sur ce paramètre.

Mais je le soupçonne d'avoir compris que je ne suis pas simplement le conducteur d'un engin de terrassement affecté à la décharge publique. Pourtant, il boit trop d'alcool pour que le temps de son ennui soit converti en recherche fructueuse. Sur mon dossier, il a dessiné, au crayon, un point d'interrogation, à côté de mon second titre : je suis devenu cuisinier quand ils ont crée l'incinérateur, le seul de Polynésie.
Depuis que Paul a goûté mes beignets, il a gommé ce signe de ponctuation et posé, à l'encre mauve, trois points d'exclamation.

L'homme blanc est convaincu que le polynésien jeune, bel éphèbe, danse, ondule, flamboie, nage, rit, trop et sans raison. L'homme blanc juge notre vie futile et nos adultes puérils. L'homme blanc nous tolère : au mieux, comme des domestiques. Au pire : comme des animaux domestiques. L'homme blanc nous méprise parce que l'âge empâte nos corps, gâte nos dents, abrège nos vies dont l'espérance est à peine la moitié de celles des militaires ici présents. L'homme blanc, pourtant, ne vérifie pas, quand je rentre de la décharge, si je me lave les mains avant d'extraire du micro-ondes les plats surgelés.

Je suis admiratif : depuis vingt-six ans, l'homme blanc a réussi à construire ici de quoi maintenir en activité plus de deux mille personnes. Un bagne de luxe dans un décor de carte postale : les civils sont les vrais maîtres, méprisants, suffisants, dévorés, à l'intérieur, par la culpabilité refoulée qu'ils enfouissent, comme le nucléaire, sous des arguments scientifiques. Leur vie est factice, ils n'amènent ici ni sexe ni enfant, juste des films et de la frustration. Leurs massifs de fleurs ne sentent rien. Elles prospèrent comme des prisonnières nostalgiques gavées d'eau, de soleil, elles se refusent à embaumer.
Sauf le tiaré. J'en place une corolle, chaque matin, sur mon oreille gauche, pour signifier que je reste propre, même au contact de leurs ordures. Je reste Pascuan, même si, Chilien, on m'a naturalisé Français.

Je ferme souvent les yeux pour penser à mon île. J'y poserai l'oeuf magique.
Là où mes ancêtres ont dressé des statues, des chevaux libérés galopent, la langue ibérique et le culte catholique font semblant de supplanter nos rites. Mais les conquérants se sont évanouis dans les récits anciens, l'épiderme de leurs descendants métissés disparaît sous les traits rouges, bistres, noirs, leurs âmes chavirées sur les flancs des volcans se fondent en un puissant appétit de sincérité : ils glissent sur des luges en bananiers, ils sculptent des moaïs, ils jouent à déraciner les plus gros ignames et s'amusent à compter les avions de touristes, mouches sales dans le ciel laiteux de l'averse quotidienne. Ils deviendront des "Purs".
J'ai toujours gardé un peu de ma terre sans arbres. Dans un petit sac, couvert de plumes de poule, j'ai conservé un morceau de palme de la seule plage où les sternes peuvent poser leurs pattes de migratrices sur des branches.
Est-ce vraiment de la terre, cette île mienne où les eaux de pluie sont bues comme par du buvard et restituées à l'Océan par les tunnels de lave vidés de leurs coulis visqueux ?

Ici non plus, sur cet anneau, la terre n'existe pas. La féminité non plus. Trente cinq femmes seulement, au garde à vous. Des militaires sans cravate, des uniformes blancs, bleus, kakis, des bérets, des képis, des galons, des étoiles : l'homme blanc n'est pas si différent de mes ancêtres belliqueux.
Les tribus, une fois par an, choisissaient le plus vaillant, sacrifiaient et mangeaient quelques prisonniers. Chaque chef condamnait à l'esclavage la population pour déboiser l'île et rouler sur des rondins et hisser, dos à l'océan, des statues aux yeux de corail levés vers le ciel muet.
Comment peut-on construire une civilisation avec des raisons de vivre aussi stériles que des pierres dressées ou des essais atomiques ? La peur, l'éternelle peur.

J'ai longtemps eu peur du four où gonflaient, chaque matin, les croissants que je servais à tous. J'ai longtemps cru qu'un esprit l'habitait. Celui des gallinacés, qui furent les premières nourritures amenées sur mon île par mes ancêtres et qui trônent étrangement sur les drapeaux, les paquets de cigarettes et les tas de fumier du pays terrifiant d'où les bateaux amènent l'homme blanc.
En vingt six ans, j'ai appris à discipliner mes craintes et construire autour de chacune, une noix de coco, hermétique.

L'homme blanc pratique de la même manière. Il a peur d'être le moins fort, il a peur d'être envahi, vaincu, converti à d'autres valeurs, il a peur de la peur qu'il provoque chez son ennemi sans visage, il a peur que son ennemi n'ait pas peur. Alors il perce, sous l'eau, dans le basalte du volcan, des puits au fond desquels il pond un long tube blanc chevauché d'une crinière de câbles. La chevelure flotte, nouée sur une barge, au milieu du lagon, à des instruments. Je pense, à chaque fois, au chignon de tuf rouge qui coiffe les moaïs, sur mon île.

Quand la bombe explose, les informations scientifiques remontent dans les câbles un peu plus vite que le feu de l'enfer. Tout se passe en quelques nanosecondes. Paul, ivre, est souvent confus dans ses confidences.
L'onde de choc transforme le lagon en écume, la secousse fait tinter les verres du bar. Je les entends sans les voir, car nous sommes tous cantonnés près des murailles de béton qui nous protégeraient peut-être si un tsunami naissait, en représailles. Mais les dieux sont cléments. Ils acceptent que l'homme blanc crée, dans la chair grise, pétrifiée, du sol volcanique sous-marin, des sphères de dix mètres de diamètre où les isotopes, les matières en fusion, les radiations et la mort concentrée sont piégés, pour une éternité... certainement relative.

Les civils ne restent jamais longtemps, les militaires les protègent des attaques infimes des bateaux de Greenpeace pendant que, dans le ciel, tous les satellites-espions diffusent dans le monde les résultats soi-disant secrets de chaque explosion.
Entre deux essais, les militaires s'occupent. Ce sont des enfants, en vélo, en plongée, en raquette, en short. Ils organisent des concours de crèches, parce que c'est Noël. Paul, galonné, était d'office dans le jury, inspectant les étables incongrues, les figurines parfois peintes sur des coquillages et les Messies en plastique. Un légionnaire qui chante un cantique évoque, pour toute cette faune médaillée, des époques révolues d'honneur, d'héroïsme et de sacrifice dont le képi blanc symbolisait la sanctification. Paul ricane à chaque explication, j'aperçois des bribes de beignets entre incisive et canine. Au bout de mon index, je sens le sucre de canne sur sa lèvre.

C'était hier.

Le Président, entre le sixième et le septième essai, a cessé d'écouter les scientifiques de l'armement. Sans prévenir la soldatesque ici, il a décidé que le jeu n'amusait plus personne. Tout s'est arrêté. Tout a été démonté, pour qu'il ne reste plus rien d'hospitalier. Tout a été rembarqué. Presque tout.
Paul sur le quai répétait : "Imagine un Polynésien fou qui voudrait s'implanter sur l'atoll. Un homme qui voudrait prouver que les premiers essais ont totalement pollué le sable du lagon. Un homme qui voudrait déboucher les puits et mesurer dans chacun des abcès du volcan la probabilité qu'un tremblement de terre répande les matières mortelles dans l'océan."
Je lisais, dans les yeux de Paul, une incitation, une attente, une crainte douloureuse que je le comprenne, un désir vague de rester avec moi, une certitude triste que je serai ce Polynésien.

Paul est parti dans les derniers, les doigts poissés de beignets, les yeux humides.
J'ai enfoui dans la décharge de quoi construire une coque et m'enfuir. J'ai caché dans la chambre d'isolement suffisamment de nourriture pour tenir longtemps. Je m'y suis dissimulé, juste avant le départ du dernier hélicoptère et du dernier bateau.
Depuis, je plonge chaque jour, je m’aguerris, je cherche l'opercule du puits où la septième bombe dort. Sous la barge, je descends en caressant la longue chevelure de câbles.
Sur mon île, nous, les "Purs", nous étions cannibales, pour garder la force vitale venue de notre ancêtre stellaire. Les Blancs sont gourmands, sans but, sans âme. Ils gaspillent le plaisir sans prendre plaisir.
Quand ils reviendront -ils reviennent toujours-, quand la peur de l'autre les tenaillera au point qu'ils réactivent le mot "dissuasion", j'aurai ravi l'oeuf magique, je l'aurai ramené sur mon île.
Là, par les rites que les trente sept "Purs" connaissent, après Pangée, après Gondwana, après Mû, après l'Atlantide, après ce Monde, j'en créerai un autre, Pacifique.
Fin

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