écrit en 1986-édité dans la revue bimestrielle “le Dévorant” n°145-mai-juin 1994
L'HOMME DU GARABIT
de M. Bergzoll

Construit en 1884 par Gustave Eiffel pour permettre le franchissement de la Truyère par la ligne de chemin de fer de Clermont-Ferrand à Béziers - ligne dite des Causses -, le viaduc de Garabit se situe entre Saint-Flour et Saint-Chély. C'est un ouvrage métallique monté sur des culées de pierres ; sa hauteur est de 122 m au- dessus de la rivière ; sa longueur est de 560 m ; son arche centrale a 165 m d'ouverture.

Je suis né au soleil, dans une cour de ferme, sur un lit de paille hâtivement couvert d'un drap, au rythme des fléaux qui battaient le grain et des cris de ma mère qui ne m'attendait pas si vite.

Bébé sage, enfant timide, j'étais de la terre où les pauvres sèment ce que les riches mangent, et n'avais pas destin ni dessein d'y changer grand-chose. L'école était trop loin de mes parents et de notre sueur partagée ; l'encre et la craie n'engraissaient pas les champs. Soudain, il fallut survivre, seul. Si je savais lire et compter, je ne m'en souciais guère, espérant plus de mes bras que de ma cervelle. Le désert de tendresse où m'abandonnaient mes parents trop vite décédés, n'améliorait pas l'agencement précaire des rares idées du monde qui germaient dans ma tête. Orphelin de salariés, salarié d'un hobereau rapace, je fus jeté au chemin (il n'y avait pas de rue, dans le hameau ... ) par le propriétaire que mon adolescence et l'occupation arrangeaient bien.

J'ai traîné ma besace jusqu'au chemin de fer ; la famille cheminote était grande, à l'époque ; pour cinq cent mille, un de plus ... un de moins ... On me prit.

Je découvris alors par quelle artère de bois et de rails le flux des richesses traversait la plaine que je quittais, mais n'eus pas même l'idée d'en détourner le cours à mon avantage. Honnête et pauvre à perpétuité.

Dans les montagnes qui m'acceptaient, un plateau de basalte m'offrit le gîte et le labeur, rude l'hiver, torride l'été. Une lande étrange, semée d'arbres rabougris et de murets de pierres sèches, servait de prétexte à la nature pour prétendre retenir au pays quelques hameaux et quelques troupeaux. Le printemps verdoyant des feuillages sylvestres donnait le change, mais j'étais trop courbé sur le ballast, trop imprégné de créosote pour découvrir si vite la morille ou la coulemelle, en lisière de plateau.

Une fille me plut, à ces fêtes simples où les atours d'un sourire valent soie, dorure et dentelle : sans autre loi ni foi que la tradition des gens de la terre, j'ai revu la belle, apaisé ses parents. Je ne demandais ni dot, ni assiette, ni héritage ; on ne demandait rien entre pauvres, on se rassurait mutuellement, simplement, avec des mots : "J'ai un travail, un toit ; nous voulons quelque chose de simple avec une couronne de fleurs d'oranger et des sabots neufs que j'achèterai au marché".

Nous avons fait nos noces sous un tilleul immense que le ministre d'Henri IV avait fait planter ici comme ailleurs. Oui, rien de plus banal qu'un mariage de campagne. Il n'y a que dans cette contrée, pourtant, qu'un curé vous salue d'un "Ménage-toi !" qui signifie tout à la fois au revoir et bonne santé, en attendant les baptêmes ...

J'étais fier de ma demeure de pierre et d'enfants. Fierté sans apparat de ma tribu, mais aussi de ma "famille" ferroviaire. J'étais cantonnier du rail, au pays des volcans.

Puis le Vieux mourut ; le Vieux que j'accompagnais dans son rite secret. On mourait jeune, jadis ; les maladies conjuguées à la fatigue vous sillonnaient le visage avant que les artères n'affichent votre âge.

C'était un vieux sans disciple, sans élève, à part moi qu'on avait désigné pour le remplacer, parce que j'étais le seul à manier quatre opérations sans trop d'erreurs. En outre, j'avais le pied cabri, la tête mouflon, et aucune terreur du néant. C'est ainsi, par le coeur et le corps, que je pris des racines de fer.

Certains soirs, des racines de cendres : nous partagions la tome et les noisettes, le pâté du cochon que nous avions gavé, et le vin des vignes que j'avais connues au sud ; l'âtre fumait fort et les rires crépitaient comme des braises. Pendant le jour, salarié discipliné, mais libre infiniment, en voltige, j'étais funambule.

Il y a une petite porte. Dans la maçonnerie. Comme celle d'un trou de souris dans les dessins animés. Le Vieux y rangeait sa magie : pinceaux, huiles, graisses. Je n'ai rien changé à l'ordre des bidons et des pots. Le Vieux ? Il sifflait magnifiquement. En chiquant, ce qui me paraissait impossible, ajoutant au mystère de sa fonction.

Je découvris qu'il se délectait d'opéras et qu'il reprenait, en fait, les ouvertures de Rossini avec des trilles personnels, ardents et passionnés. Toute sa personne était aérienne : son nez aquilin, ses bras maigres perdus dans un bleu de travail maculé de taches brillantes et sombres comme le plumage d'un volatile humain. La gravité universelle ne semblait guère le concerner. Il fallait que je relève le défi de sa succession.

J'avais la clef de la petite porte. Un casque neuf, un harnais de sécurité. Et, par une chance inouïe, c'est vrai, je ne craignais pas le vertige. Dans les cages en spirale, je me glissais, imitant les gestes, inventant d'autres postures, et bientôt, de marche en marche, le grand prêtre, ce fut moi.

À cause de la première affiche présentée au préfet en cette fin de dix-neuvième siècle ? Celle où toute la cathédrale Notre-Dame se loge entre l'arche et la rivière ? Non, je ne suis pas un mentor du gigantisme industriel qui cherche à frapper les imaginations des fidèles, mais bien plus un prêtre païen honorant le minéral, le végétal et l'animal !

Soleil ! Sans lui, point de cérémonie. Sous sa chaleur, l'ouvrage se dilate, la rouille - qui foisonne dans quelques coins profondément enfouis au sein des structures -, tombe sous le pic de mon marteau, en un nuage brun qui n'atteint jamais la rivière.

Mes pas sonnent clair sur les escaliers de métal, sonnent mat sur les lattis de chênes. Quand je suis au zénith, après le passage de l'orage mécanique (un train sur la voie, là-haut, au-dessus de ma tête), je badigeonne avec graisse et allégresse le noeud gordien qui clave la voûte ; et ça sent si fort qu'une ivresse me prend.

Agrippé à mes poutres dociles, les pieds au-dessus du vide, je lance le verbe secret: "Garabit !" ; et le mot résonne jusqu'au lit de la Truyère, sans qu'un seul touriste ne puisse en témoigner, car mon cri se mêle au vent de la Planèze, roule sur les roches érodées et se lie à la mémoire du Vieux qui sifflait, ici, à pleins poumons.

Puis, je sors mon sac, le pain et le vin, et laisse quelques miettes, quelques perles rouges fuir jusqu'à la terre qui m'a vu naître au milieu des blés et du sang.

Des corbeaux et des pigeons se ruent pour le repas dispersé dans l'espace, les ailes noires et blanches s'entrecroisent comme des plumes d'ange.

Le viaduc n'est certes pas une église, même si je n'y rencontre jamais personne. Non, c'est mon viaduc, mon enfant des heures laborieuses, si grand, par rapport à ceux que j'ai chéris en ma demeure.

Mon viaduc, ils le repeignent, le visitent, le photographient, l'auscultent, mais ne savent pas quelle est son âme. Il faut épuiser le temps, au goutte à goutte du minium et de la pluie, pour saisir le chant des rivets et la plainte des cornières.

Quand je l'aborde par le haut, avec mon carnet noir, mon crayon, ma règle pliante, et que je mesure les centimètres en plus de fer-soleil ou en moins de fer-hiver, dans les lames en biseau de ses appareils de dilatation, dans la rotation de ses rouleaux, sous les tonnes de ses tabliers mobiles, je le surprends comme une voile ajourée, une voile de métal, qui bat lentement poussée par le vent latéral assaillant la vallée.

Quand je le retrouve en décembre et que la nuit s'attarde, blanche, aux stalactites, je m'organise pour guetter, au sommet du grand arc, le passage des machines électriques. La caténaire vibre, chanterelle de cuivre et de givre. Les pantographes crachent leur lumière bleue ; le blizzard horizontal s'éclaire et des lambeaux de glace électrifiée s'échappent comme des lances.

Oui, mes racines sont ses tours de métal. J'ai de vieilles racines.

Il faudra que je parte, qu'un autre, seul, me remplace, qu'il invente son rêve dans les croisillons qui enjambent le vide. Il faudra qu'il soumette sa peur de l'immensité.

Moi ? De tout petits enfants attendent leur grand-père, sur un quai ; ils attendent de moi des légendes, avec des paysans en sabots qui jouent aux funambules pour les journalistes bougnats, avec de grands éclairs de magnésium pour les premières photographies qui illustrèrent la construction. Des légendes pour leur endormissement, des contes peuplés de lourds chariots en bois sur lesquels s'empile le puzzle métallique de plusieurs milliers de tonnes, et des sabots, toujours, dans la boue, sur la roche friable, les sabots anonymes de toute une contrée qui fabrique son enfant démesuré.

Quand je ne serai plus qu'un conteur de ces temps passés, celui qui me remplacera ouvrira la petite porte à son tour.

À son tour, il sera l'homme du Garabit.