La bouillotte
de Christian Bergzoll

 

Elle se remplit de chaleur, on la bouche en vissant.
Elle se glisse entre les draps, juste avant les amants.
Elle va de l’un à l’autre, clapotant, iradiant,
remplace même l’un ou l ‘autre absent,
puis, froide, abandonne le lit serein,
attend que se rejoignent tous les membres câlins,
d’un nouveau soir en draps de lin,
draps de satin.

Le taxi m'attend. C'est bien, C'est une femme. Tant pis.
Depuis la grande guerre, elles exercent là où l'homme prospérait. J'agaçais Rose avec ce reproche anachronique.
"Tu critiques, tu critiques, et tu profiles de ma colère pour oublier ton collyre et nous voici dans la voiture, et tu n’y vois rien, et je te guide, et je t'annonce les carrefours, et les clous et les vélos et les barrières qui se baissent et toi, royal, tu oses encore me dire que nous, les femmes, nous ne sommes pas à notre place, tu ne manques pas de toupet, tu... "
Je ne me suis jamais lassé d'elle, de sa petite voix vive, qui circulait entre mes oreilles comme un papillon pour butiner mes émotions, comme un colibri pour fertiliser mon âme.
Oui, elle est bien plus que ma moitié, au point de piloter, hier ... ou presque, notre dernière voiture : moi au volant elle au pare-brise, moi aux pédales, elle au frein à main... pour le cas où je ne réagirai pas assez vite à ses directives.
En ce temps, les passages pour piétons étaient vraiment cloutés, les passages à niveau étaient vraiment gardés Depuis que je ne cueille plus Rose sous mon toit moussu, depuis qu'elle est en serre, fragile, le taxi m'accueille.

Cette femme qui déclenche son compteur est serviable, elle me déleste de la bouillotte. Je ne lui raconterai pas de quel obus mon père en a extrait le cuivre, je sais que les quadragénaires ignorent nos mots anciens : dinandiers, sabotiers les indiffèrent, même s'ils accrochent une bassine à confiture au-dessus de leurs cheminées, pour la beauté de l'objet.
Je ne lui raconterai pas comment les pieds de Rose ont froid, loin de mes vieux mollets. Je ne lui avouerai pas comme mon coeur est glacé, loin du soleil de Rose. Je ne lui confierai rien de notre connivence autour de cet objet messager. Non, je ne lui décrirai pas dans quel hiver s'est égarée ma Rose, le trajet ne serait pas assez long. Je me contente d’articuler le nom des spécialistes, souvent recrutés à l’étranger, qui vont, comme d’habitude, ausculter mes petits maux. Ils justifient cette course de taxi, Sainte Sécu, priez pour eux !
La conductrice connaît ma destination et s'étonne donc que je souhaite faire escale rue du Moulin : "Juste pour récupérer Kévin, mon arrière petit-fils", ai-je chevroté avec mon regard malicieux. Pendant que je lui commente mon souhait, j'observe , à la dérobée, à la frontière de mon champ de vision déjà bien rétréci, cette brune tarifée qui transporte les vieillards comme moi.
" Elle est professionnelle... ", Geneviève, notre bébé devenue institutrice, répétait souvent cette sentence, en hochant la tête, quand le service rendu lui semblait plus que satisfaisant. Elle est morte au travail, professionnelle, son coeur s'est arrêté juste à la retraite, comme s'il ne pouvait battre que pour les enfants de ses cours préparatoires.
Oui, je chevrote. Moins que Rose. Juste un peu moins. Quand au regard, je plisse les yeux. En fait, j'accentue le froissement des paupières, ça augmente l'impression d'espièglerie qu'on attend d'un petit aïeul encore assez accroché à la vie pour se déplacer hors du silence de sa tanière, conduit par une femme... à la place du mort.

Kévin est poli. Il a salué la conductrice et n'a pas claqué trop fort la portière. Il a poussé la bouillotte, je devine le son mat des gants et du masque, contre le métal froid. Il sent bon le fauve, il vient d'enfiler son costume de joueur de hockey sur glace, il a suspendu à son cou les clefs de l'appartement : la boîte aux lettres, la porte de l'immeuble, le verrou de l'entrée. Il me regarde, un peu gêné, via le rétroviseur. A seize ans, il ne sait pas encore s'il doit me donner un baiser ou tendre la main à cette vieille chose qui a failli perdre son dentier en riant trop fort au-dessus de son berceau. L'affection spontanée ne crée pas ce genre d'hésitation. Mais la présence de la dame... mais le sens du devoir... Voilà encore un vieux mot qu'il n'utilise pas, l'éducation de cette herbe sauvage étant ce qu'elle est.... Le droit, il connaît, il n'y a pas meilleur avocat, la principale cause défendue étant bien sûr, sa propre petite personne ...
Petite ... Non... Il occupe plus de la moitié de la banquette arrière et ses genoux s'enfoncent dans le dossier de mon siège, je sens presque les rotules contre mes reins. A défaut d'une bise...
Il veut bien perdre quelques minutes au chevet de Rose, en échange du taxi qu'il partage avec moi et qui réduit de moitié la durée du trajet entre, sa chambre et la patinoire. Il gère déjà son temps de vie comme ses parents divorcés digèrent leurs vies disjointes. Dans l'urgence, dans la précipitation, sous un vernis de programmation. Ce môme est déjà manipulé par le compte en banque et l'agenda, les siens... et ceux des autres.
Il est le fils d'un yankee de camping et de Claudine qui est la fille de Georges qui était l'aîné des garçons, né juste avant Geneviève et mort juste après elle.
"Ce sont nos épines", murmurait Rose, quand nous posions encore ensemble les pots de chrysanthèmes sur le granit noir, Ce n'est pas l'ordre des choses, n'est-ce pas, de perdre deux enfants, même s'il en reste quatre, même si les défunts étaient eux-mêmes grands- parents.
Mais je ne dis rien, dans le taxi, de mon petit pincement au coeur : pour la quadragénaire au volant et l'adolescent bardé de muscles et de protections synthétiques, on dissout la Toussaint et la journée des défunts dans un férié gris, on plante dans le décor médiatique des citrouilles et des bouchons sur la route. Quant aux fleurs échevelées, on en habille avantageusement les ronds-points, dans les communes qui ne savaient comment assurer la jointure entre dahlias et forsythias. Il n'y a plus de jardiniers, juste des paysagistes. On dénature la nature.
Rose avait les pouces verts, elle... et s'insurgeait sans cesse contre ce pronom indéfini "on", qui camoufle si bien la dilution des responsabilités et la friche de l'esprit.

Elle habitait le village voisin, celui dont il fallait cerner le clocher de fumier pour qu'il grandisse Elle habitait derrière un feu d'artifice de clématites, près de l'étang dont nous avions planté le panneau : "attention, baigneurs, arrêtez de nager ayant la berge !" Elle était l'une de ces filles nigaudes qui sautent du lit du père pour le lit du frère et qui engendrent du bêta et même du fada.
En ce temps, tout ce qui n'était pas de mon village était petit, tordu, malsain, chassieux, envieux. Rien n'était mieux que le produit des arpents dont j’étais issu.

Bien sûr, l'ignorance de ce que cachait l'horizon ne durait guère, mais la fierté d'être toujours meilleur, ici, né du bon versant de la colline, ne s'éteignait jamais. Il était d'usage d'accuser le hameau voisin d'inceste, de vol ou de fainéantise, pour s'en moquer, pour peupler les veillées de rires gras, d'histoires sordides, de silences lourds de sous-entendus. C'était un divertissement sans réelle méchanceté, la télévision ne joue pas mieux, maintenant. Ca n'empêchait pas les mariages, d'un hameau à l'autre. Ca permettait à Brassens de mettre en chanson les gens qui sont nés quelque part.

Je devine, à travers mes hublots, les taches pourpres et or des massifs qui trônent devant l'hôpital : Rose a du les toucher pour qu'ils flamboient ainsi.
La professionnelle que la Sécurité Sociale paye pour me conduire à mes examens quotidiens me tend ses doigts. Kévin aussi. Son sourire déjà viril a l'exacte courbure du sourire noir et blanc d'une photographie, sur la table de chevet de Rose.
D'une double énergie, ces quatre mains nous hissent, ma bouillotte et moi, jusqu' à l'ascenseur. La brune attend sur le parking en fumant des blondes, l'attente est prévue dans la prestation, l'odeur de tabac froid... non, bien sûr.
Kevin s'avance avec moi dans le couloir, tout penaud de son déguisement, au milieu du flot blanc, rose et bleu des blouses du personnel. Comme chaque jour, je trottine vers la chambre 117, mon détour indispensable, sur le chemin de mes examens.
Mais une infirmière que je ne reconnais pas nous interpelle. Elle hésite un peu , elle trouve les mots. Noirs.
Rose ? C'est fini.
Kévin ne pleure pas. A cause de son prénom étrange. Etranger à ce qui m'arrive. Les Américains sont de grands enfants, ils cachent leurs cimetières sous les pelouses et les morts de leurs guerres au delà des frontières imposées par la caméra, ils jouent même des jeux de rôle autour de la dame à la faux. Kévin sent l'Amérique, même dans les effluves d'éther : c'est la sueur de son costume sportif que j'ai sous le nez. Il m'embrasse et me soutient, il croit sans doute que je vais m'effondrer. Il est gentil, finalement, puisque je suis dans ses bras
Mais je ne m'affaisse pas je ne pleure pas non plus je n'ai mal nulle part. Le brouillard qu'est ma vie s'épaissit juste un peu, comme si la cataracte baissait un rideau de plus sur le crépuscule.
Je ne suis pas loin de Rose, quelques pilules à ne pas prendre suffiraient....
Je suis calme. J'ai un peu froid, j'ai un peu peur, parce qu’elle ne va plus me parler, me regarder. Cette fois, c'est sur.
Depuis deux ans, elle tremblait, elle hochait la tête sans un mot, parfois elle jetait un cri, des soupirs, des objets, comme si elle se noyait et qu’elle lançait des lambeaux de vie dans la nuit de son esprit pour retrouver l'accès à la banale réalité. Elle avait perdu la clef du monde où nous nous amenuisions ensemble. Elle avait perdu le sens de son histoire intime, le sens de notre histoire commune. Mais elle était là, parfois, quelques bribes, quelques miettes de lumière dans son regard, dans un geste.

Sur le lit, elle est toute menue. Sous le drap, son corps fait une vague immobile. Elle est apaisée. Kévin n'a jamais vu la mort, il ne sait pas si l'on embrasse une joue encore tiède, si l'on avance les doigts pour replacer une mèche blanche qui a glissé.
Je guide sa main, pour que la mort lui soit familière, pour qu'il n'oublie pas ce masque de parchemin pâle, dans la lumière rance d'une veilleuse électrique. Des larmes viennent enfin, les siennes, les miennes, doucement.
Les enfants arrivent : toute notre descendance survivante, prévenue par le fil noir du téléphone….
Le temps a déjà dévoré le match de Kévin, le feuilleton de quinze heures sur la chaîne que je préfère et ma sieste et ... Quelqu'un a décommandé la femme-taxi quand son cendrier était plein...
Il reste la nuit, tout entière, longue, longue, et toute ma famille, qui ne sait pas comment me dire qu’à mon âge, il faudrait que je rentre me reposer, que je pourrais revenir. Mais tous ces mots feutrés sont des pierres sur mon coeur...
Il reste la nuit et je voudrais courir pour m'y endormir dans le parfum de Rose. Mais il faut marcher, pas à pas, dans la lumière artificielle de ce monde.
Kévin me pousse hors de la pièce, reprend la bouillotte, me la glisse sous le bras, et murmure, naïve lucidité, cruelle sollicitude :"tu vas en avoir besoin"
Fin

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