Le biberon
de Christian Bergzoll

 

Il se remplit de chaleur. Va la bouche têtant.
Se glisse entre les lèvres, juste avant première dent.
Court d’une mère à l’autre, nourrissant,
remplace un sein tari, un sein absent,
puis, froid, occupe un tiroir, en cuisine,
attend des années que grandisse Kévin,
frère d’un nouveau-né. Quelles pensées assassines ?
Jalousies ? Nostalgie de tétine ?
Rien qu’une âme câline.

Le taxi m'attend. C'est bien. C'est toujours la même femme. Tant pis.
Depuis le dernier match, elle a prospéré, elle déborde légèrement de son pull. Je baisse les yeux, pour qu'elle ne voit pas où je les plonge.
"Tu mates, tu mates, mais tu ne tripotes jamais. T’as raison, elles giflent, elles griffent, si on n'utilise pas les préliminaires ou les préservatifs. Tu délires sur une grosse vieille qui a des heures de vol, tu... "
Je ne supporte pas ce ton faussement jeune branché que mon père adopte au téléphone pour essayer de deviner si ma libido bourgeonne, fleurit, ou se ratatine. Il a du avoir mon âge, un jour, mais il a redoublé son adolescence, juste après le divorce.
Oui, il cumule: je mégote mon affection, il fume comme un pompier, je tire des plans serrés sur mon budget, il tire des chèques en bois et des filles sans gros lot, je me pique d'un certain humour, il se pique avec je ne sais quel dopant, juste avant le marathon qui ne le dégraisse même pas, ... et il condamne mes coupe-faim, mes cochonneries américaines!... alors que c'est lui qui m'a traîné sur les banquettes de ces mangeoires, quand j'apprenais les goûts et les couleurs, pervertis par lui - les dégoûts et les douleurs !
En ce temps, ma mère était du voyage, on roulait en décapotable, le paternel était un dieu en technicolor. Depuis qu'il pointe au chômage, depuis qu'elle est en fuite, femme libérée, le taxi m'accueille. Aujourd’hui en banquette arrière.

Cette femme qui déclenche son compteur est serviable, elle me déleste du biberon qu’on m’a demandé d’apporter, pour préparer Tom à sa future pitance. Je ne lui raconterai pas que j'ai sucé la tétine avant de replacer le capuchon, elle parlerait d'hygiène et mon père hurlerait, je sais que les quadragénaires ignorent nos petits gestes symboliques : le majeur dressé comme un sexe, la casquette vissée à l'envers, la braguette entre les genoux, l'anneau dans l'oreille, autant de repères pour dire que je suis comme tout le monde, furieux, goulu, timide et impatient.
Je ne lui raconterai pas comment j'ai chauffé le lait au micro-ondes, avec des éclairs dans les yeux en imaginant le gosier soudain rouge et brûlé de mon demi-frère… Tom. Je ne lui raconterai pas comment j'ai tourné, au-dessus de ma tête, le panier à biberon, comme une fronde, en espérant que l'anse lâcherait et que le récipient en verre exploserait sur le mur, juste là où mon père va suspendre le premier agrandissement de la trogne édentée.

La conductrice connaît ma destination et s'étonne donc que je souhaite faire escale rue du Pétrin : "Juste pour récupérer Monsieur Durieux, mon arrière grand-père", ai-je gloussé avec mon regard malicieux. Pendant que je lui commente mon souhait, j'observe, à la dérobée, à la frontière de mon champ de vision borné par la visière, cette brune tarifée qui transporte sans trembler les zonards comme moi.
" Elle est professionnelle " ...traverse ma tête. Cette pensée a la voix de ma mère. Ma mère ne connaît que ce compliment, elle a d'ailleurs décidé de s’assumer totalement dans cette sentence, elle a même choisi de ne vivre que pour ce qualificatif. Par voie de conséquence, comme mère, je l'ai licenciée, avant même qu’elle ne me troque contre une pension alimentaire... dans l'attente d'une promotion préparée dans le lit de son employeur. Je partage juste son appartement, sa table, son fer à repasser, son porte-monnaie, et même hélas le ronflement de son amant du moment, à poil, maman !
Oui, je glousse. Moins que ma mère derrière la cloison. Juste un peu moins. Quant au regard, je plisse les yeux. En fait, j'accentue le pincement des paupières, ça augmente l'impression d'espièglerie qu'on attend d'un petit animal encore assez policé pour se déplacer hors de sa tanière, conduit par une femme....

Papy est en forme. Il a salué la conductrice et n'a pas claqué trop fort la portière. Il a poussé le sac avec le biberon, je devine le clapotis bouillant contre sa cuisse glacée. Il sent bon l'eau de Cologne, de quoi asphyxier son incontinence et deux cents prussiens dans les tranchées de sa première guerre, il vient d'enfiler son costume de sortie, il marche dans une chaussette bleue et une verte. Il me regarde, un peu gêné, via le rétroviseur. A quatre vingt seize ans, il ne sait pas encore s'il doit me donner un baiser ou tendre la main à cette jeune chose qui a failli lui casser le col du fémur en le serrant trop fort pour son dernier anniversaire. L'affection toute en délicatesse crée ce genre d'hésitation. Mais la présence de la dame... mais le sens du devoir... Voilà encore un vieux mot qu'il utilise souvent, l'éducation et toutes les manies anciennes dont on abusait pour dresser les marmots, sont des boulets qui le tirent de plus en plus vers le fond de sa mémoire, là où il n'a plus rien à apprendre, là où je n'ai surtout pas envie de visiter.... Le devoir, il connaît, il n'y a pas meilleur citoyen, la principale cause perdue étant, bien sûr, sa pauvre personne, réduite à l'indigence, par une joyeuse famille déjà greffée sur son capital...
Pauvre ... Non... Il occupe dignement le siège avant et mes genoux s'enfoncent dans son dossier, je sens presque ses lombaires soudées contre mes rotules. A défaut d'une bise...
Il veut bien perdre quelques minutes auprès du berceau de mon demi-frère, en échange du taxi qu'il paye pour moi et qui réduit de moitié la durée du trajet entre ma chambre et la patinoire. Il gère son temps de survie mieux que mes parents divorcés ne digèrent leurs vies disjointes. Sans urgence, sans précipitation, sans programmation. Cet homme est déjà moulé pour l’éternité.
Il m'appelait " le fils du yankee " , j'acceptais ça comme une marque insigne de reconnaissance du seul vieillard qui ait échappé son dentier dans mon berceau.
"C'est notre fardeau", murmure parfois ma mère, quand elle accepte de lui consacrer un samedi soir. Ce n'est pas l'ordre des choses, n'est-ce pas, de quitter un mari sans explication, d'infliger un beau-père par semaine à son fils et d'imposer des épinards en branche à son grand-père sous prétexte qu'à l'hospice, pour lui, Durieux le vieux, Durieux l’ancêtre, tout est fade, broyé, congelé et peut- être même prémâché
Non, ce n'est pas l'ordre des choses que ce grand-père là, ce grand-père de ma mère distante, dissoute, dissolue , m’accompagne pour un demi-frère qui n'a pas une goutte de son sang.
Mais je ne dis rien, dans le taxi, de mon petit pincement au coeur : pour la quadragénaire au volant et l'aïeul peigné, parfumé, enjoué, on court au bout du jour, de la semaine ou du mois, depuis si longtemps, et sans jamais regarder autour de soi, tellement la vie est remplie de certitudes.
Je m’insurge sans cesse contre ce pronom indéfini " on ", qui camoufle si bien la friche de l'esprit : mais je l'utilise sans cesse, car je redoute encore plus le mot quand il traduit, en langage jeune, un " nous " mou, apathique, un " nous " dont le pluriel est concentrationnaire.

Est-ce qu'il me ressemble ? Faudra-t-il qu'il pisse sur moi ?Par où vais-je le prendre ? Après moi, Kévin-l’aîné, voici Tom, tu parles d'un cinéma!.

A cause de notre père commun qui n'est même pas aux cieux, je ne suis pas de cette ville, je ne suis pas de ce continent, je ne suis peut-être pas de ce monde. Je voudrais être ailleurs.
Mon père est presque chauve, américain, il peint, il boit, il citadine, de copine en copine, et voilà qu'il pouponne, comme si l'on pouvait gommer ses rides et sa propre histoire avec cette chose molle et neuve qui rote et gargouille.

Je devine, à travers les taches pourpres et or des massifs de chrysanthèmes, la maternité toute de plain-pied, pour faciliter la descente des placentas. Ma mère aurait préféré ça aux marches qui conduisirent à ma césarienne.

La professionnelle en taxi que Papy paye pour me conduire à mon demi-frère me tend le biberon. Papy a posé sa main sur mon épaule, elle ne pèse pas plus qu'un oiseau. Son sourire a l'exacte courbure du sourire noir et blanc d'une photographie, tout au fond d'un carton, sur l'étagère, tout en haut du placard de ma mère.
Je nous glisse, mon biberon et moi, jusqu'au couloir. La brune au compteur attend sur le parking en fumant des blondes, l'attente est prévue dans la prestation, l'odeur de tabac froid... non, bien sûr

Papy s'avance avec moi, souriant comme un jeune marié, au milieu du flot blanc, rose et bleu des blouses du personnel
C'est le premier jour, je frappe la porte de la chambre 15A, mon détour obligé, sur le chemin de la patinoire.
La nouvelle compagne de mon père répond, j'entre, nous entrons. Elle hésite un peu, elle trouve les mots. Ma haine est finie

Tom ne pleure pas, A cause de son prénom tout petit. C'est tout petit ce qui m'arrive.Ca me vient sur le bras droit. C'est chaud, ça me regarde sans me voir. Ca tend de tout petits doigts vers ma casquette. Il est gentil, finalement.
Mais je ne fonds pas, je ne pleure pas non plus, même si j'ai mal partout. Le labyrinthe qu'est ma vie s'embrouille juste un peu, comme si je voulais être père encore plus que fils unique...
Je suis calme. J'ai un peu chaud, j'ai un peu peur, parce qu’elle va me parler, me regarder. Cette fois, c'est sur, elle va se prendre pour une mère.
Depuis deux ans, elle tremblait, elle hochait la tête sans un mot, parfois elle jetait un cri, des soupirs, des objets, comme si elle m'appelait et qu'elle lançait des lambeaux de sa vie dans la nuit de mon esprit pour construire une passerelle, une " certaine complicité ".
Elle n'a jamais trouvé la clef du monde que ma mère a perdue Elle cherche le sens de l'histoire commune qu'elle vit avec mon père. Parfois, quelques bribes, quelques miettes de lumière dans son regard, dans un geste me poussent au fantasme. Je ne pourrai plus mater cette femme de la même manière, merci Tom.
C'est drôle, mater, c'est comme le premier mot qu'on apprenait en latin...

Sur le lit, elle est toute menue. Sous le drap, son corps fait un nid immobile. Elle est apaisée, elle sourit à mon bras droit. Papy a déjà vu cette scène, il sait si l'on embrasse une joue si petite, si l'on avance les doigts pour replacer un chausson de laine qui a glissé.
Il guide ma main, pour que la vie me soit familière, pour que je n'oublie jamais ce premier sourire de porcelaine. Des larmes viennent enfin, les siennes, les miennes, doucement, qui coulent en dedans de nous parce que nous sommes des hommes.

Quand mon père arrive, le temps a déjà divisé en deux son coeur de procréateur, le temps a déjà dévoré le feuilleton de quinze heures sur la chaîne que Papy préfère et mon match à la patinoire et ... Quelqu'un a décommandé la femme-taxi, quand son cendrier était plein...
Il reste le biberon, tout entier, et toute une famille composite, qui ne sait pas comment me dire qu' à mon âge, je ne saurais peut-être pas m'y prendre. Mais tous ces mots feutrés sont des flammes sur mon coeur...
Il reste ta petite bouche, Tom et j'y place la tétine, et tu clignes de l'oeil pour me dire que tu as senti le chocolat, la menthe et d'autres choses encore. Et tu soupires d'aise et je n'ose respirer, tellement c'est bon d'être une source, tellement c'est bon d'être avec toi.

Papy me pousse hors de la pièce, reprend le biberon vide, me le glisse dans la main, et murmure : "tu vas en avoir besoin"
Fin

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