Réincarnation
Par Bérangère de Bonnevaux


Son angoisse, d'abord sourde, a fini par l'envahir tout entière ; Hélène a eu beau la raisonner, la modérer, tenter de la contraindre au plus juste, elle a brisé les défenses, emporté toutes les digues et déferlé sur la fin du colloque auquel elle participait, sur le dernier dîner auquel elle n'a pu se soustraire, sur les adieux aux collègues. Deux jours sans aucune nouvelle ! Hélène se sent perdue.

Elle ne pense plus désormais qu'à une chose : rentrer chez elle au plus tôt, et voir, savoir. Elle regarde par la fenêtre, mais elle est imperméable à ce qui la charme depuis toujours quand elle prend le train, incapable de s'intéresser à toutes ces lumières qui s'allument dans la nuit, une par foyer, chacune avec son lot de vies, son quota de destins qui se jouent derrière les vitres. Que de fantasmes, de désillusions, de deuils, de joies, de tempêtes, de projets, et par milliers, par millions, tous semblables et tous différents !

Deux jours, deux longs jours et deux interminables nuits sans nouvelles, entre eux qui sont inséparables depuis quatre ans et demi de vie commune, indispensables l'un à l'autre, comme imbriqués, fusionnés. Yann désormais, c'est son oxygène, sa raison d'exister, la source à laquelle elle se régénère chaque jour de sa vie. Et Yann est absent ; il ne répond à rien, ni au téléphone, ni aux fax, ni aux messages, ni aux mails.

Lui est-il arrivé malheur ? Le grand garçon sportif a-t-il malencontreusement chuté dans l'escalier ? a-t-il fait un infarctus ? Elle a tout envisagé : l'embolie pulmonaire, la rupture d'anévrisme, une attaque. Elle a tenté de se raisonner, face à l'improbabilité de la chose ; elle a failli appeler Juliette pour qu'elle aille faire un tour chez elle, chez eux. Mais que dire ? " Je suis au loin et il ne me donne plus de nouvelles " Ridicule ! Juju est une super bonne copine, mais ne va-t-elle pas s'en faire des gorges chaudes ?

Et puis n'a-t-elle pas déjà tenté de détourner à son profit l'attention du beau brun ? Est-il judicieux d'introduire cette louve dans la bergerie, avec sa taille extra fine toujours savamment étranglée sur ses hanches extra larges et son insatiable gourmandise avouée un jour où, ayant un peu forcé sur la tequila, elle était en veine de confidences ? Depuis, Hélène sait qu'il ne faut pas lui en promettre à celle-là ! Elle a toute confiance en son Yann, mais un homme jeune et en pleine forme, abandonné à lui-même face à ses besoins. Bon sang, cinq jours à patienter, ce n'est tout de même pas la mer à boire !

Et puis non, elle en est sûre, il ne mange pas de ce pain-là ; il ne tomberait pas aussi facilement. Elle se souvient de l'épisode Jessica.

La belle Jessie, une très jolie femme d'une bonne trentaine d'années, adorant focaliser les regards et les discours, les avait conviés chez elle avec une troupe de collègues, histoire de fêter une promotion. Elle avait accueilli ses invités, brillante comme à l'accoutumée, moulée dans une mini robe lamée, toute sa riche féminité à l'étalage. Hélène était venue très sage, corsage et longue jupe tzigane. Quel contraste ! Jessica avait ouvert la porte, d'excellente humeur :

- Ah, ma chérie ! Tu es belle comme tout, il n'y a que toi pour porter des trucs pareils !

Hélène s'en fichait, elle connaissait la bête, mais elle avait vu que Yann s'était rembruni. Deux semaines après, il avait insisté pour retourner l'invitation ; elle n'avait rien à y redire. Alors il lui demanda quelque chose de précis. Elle avait l'habitude de ses fantaisies érotiques et se prêtait complaisamment à tous les jeux qu'il pouvait inventer ; ou bien elle trouvait la chose intéressante et participait de son bonheur, ou bien elle la trouvait personnellement sans intérêt, mais dans ces cas-là, bien souvent, son excitation à lui suffisait pleinement à la motiver.

En l'occurrence, un peu perplexe, elle s'était exécutée sans trop comprendre : elle avait donc mis la même jupe que deux semaines auparavant, mais sans porter la moindre culotte. Quand les invités arrivèrent, parmi lesquels la jolie Jessie accompagnée de son prince charmant du moment, elle se sentait donc plus nue que nue ; elle dut en convenir, ce n'était pas sans l'exciter, et son sexe était humide.

Yann attendit le moment propice ; le fromage expédié, il aida sa compagne à débarrasser et invita Jessica à venir chercher le dessert. Quand elle arriva, il avait déjà collé Hélène à lui, elle avait le nez dans son cou, de grandes mains nerveuses pétrissaient son derrière :
- Ah, ben d'accord, je vois qu'on ne s'embête pas ! Ça pressait tant que ça ?
Elle l'entendit répondre :
- Avec Hélène, ça presse toujours ; quand elle a une envie, c'est pas le moment de faiblir. D'ailleurs regarde, elle a l'air sage, comme ça, et puis, d'une main, il avait remonté la jupe sur des fesses étonnamment charnues, vu la minceur de leur propriétaire. De l'autre il esquissait déjà un tendre et profond câlin.
- Tu as vu ? instantanément disponible !
La pauvre Jessica s'était littéralement enfuie.
- Jessie, tu oublies les assiettes à dessert !

Hélène se sentait écarlate ; complètement interloquée, elle ne savait plus si elle devait éclater de rire, se fâcher, courir s'excuser, sauter de gratitude au cou de son homme ou lui coller une gifle. Yann, retourné aux tâches ménagères, maugréait encore à l'encontre de Jessica :
- Comme ça, elle a vu que ta jupe n'était pas si ringarde !
C'était tout lui, ça.
- Tu te rends compte que dès demain toute la fac saura que je reçois mes invités sans culotte parce que je suis baisable 24 heures sur 24 ! Tu es complètement inconscient.

Elle reprit, sur un ton mutin, faussement songeuse :
- Oh, tu me diras, ça peut avoir des conséquences inattendues, une initiative pareille.
- Essaie un peu, pour voir !
Il la captura par derrière, la souleva par la taille et, rabattant la jupe ample sur ses reins, il lui mordit cruellement la fesse droite. Elle ne put réprimer un cri.
- Salaud ! tu m'as fait mal ! Sûr, je vais avoir un bleu.
Il était franchement rigolard :
- Oui, et il me semble bien t'avoir entendue crier en plus !
- Mais t'es vraiment con hein !
laissa-t-elle échapper en se massant le derrière.
- Allez, n'en fais pas un drame.

Il la serra dans ses grands bras et, comme il la dépassait d'une bonne tête, déposa un tendre baiser dans les cheveux noirs. Elle fondit. Puis elle se para du masque de la dignité pour retrouver des invités probablement rigolards.

La vie avec Yann, c'était tout ça. De la fantaisie, de la tendresse, de la complicité, et une vitalité dans l'amour qui la surprenait parfois, mais qu'elle ne trouvait jamais pesante ou lassante, tant il était inventif et délicat.

Le train s'engage dans un tunnel. Dans la vitre, son visage lui paraît déprimé ; traits fins, pommettes hautes sous un carré assez long, yeux en amande, nez mutin, elle se plait assez, mais se trouve mauvaise mine.

Enfin la gare. Comme elle le craignait, en dépit des nombreux messages expédiés, personne ne l'attend. Elle en conçoit une profonde amertume mais surtout un désespoir sans nom. C'est un monde qui s'écroule ; tout un univers qu'elle avait élaboré autour de lui, de sa présence, de sa chaleur, de son rayonnement, toute une construction échafaudée en vue d'un avenir radieux, avec une maison, un jardin, des bébés, et un compagnon qu'elle se promettait secrètement de garder comme amant, en dépit de ses obligations professionnelles et des contraintes liées au quotidien de toute mère de famille.

Elle s'enfile dans un taxi sans chercher plus loin. Elle a peur de savoir. Il ne serait jamais parti comme un voleur, ce n'est vraiment pas son genre ; à la maison il y aura au moins une lettre, un mot qui l'attendra. Déjà elle l'imagine, collé au miroir de sa coiffeuse ou déposé sur son bureau, dans une enveloppe à son prénom : Hélène.

Elle aime sa façon de le prononcer durant l'amour, comme elle aime les grandes mains qui savent se faire si douces pour envelopper, caresser, soupeser les rondeurs de sa féminité, qui deviennent si curieuses pour délicatement explorer les petits recoins et les secrets de son corps, pour pénétrer ses ultimes défenses afin de venir barboter dans son nid d'amour qui se change aussitôt en une fleur obscène : gonflée, ouverte, inondée par le désir.

Elle éprouve alors le besoin physique d'entourer de sa main la tension de son membre, dur, doux, chaud, fort, tendre, impérieux, fragile, tout ce qu'il est aussi lui-même ; elle se saisit de lui et commence par gentiment le serrer, se déplaçant sur toute sa longueur, comme pour le calibrer et en apprécier le volume et les contours ; c'est que c'est une fort belle pièce ! La première fois, elle en a même éprouvé quelques inquiétudes, mais elle s'est vite rassurée. En réalité la dimension de ses amants ne l'a jamais passionnée, mais puisque c'est celui de son homme, elle apprécie de retrouver ce sexe large et fort qui l'écartèle délicieusement.

Elle jouit intérieurement de lui abandonner son ventre. Elle goûte l'instant où il l'ouvre toute grande pour s'installer et prendre ses aises avant d'aller et venir. Elle attend et savoure ce moment privilégié, guette son expression, épie le moment où les yeux verts se ferment, au comble de la tendresse partagée. "Hélène j'ai envie de toi, je t'aime." Alors ses mains descendent lentement le long du dos et des hanches étroites, partant à la rencontre des fesses rondes et musclées.

Cependant elle est femme avant tout. Si intense que soit le désir physique qu'elle éprouve pour lui, elle sait très bien que leur entente ne reflète jamais que la qualité de leur union. D'ailleurs à la seule évocation de leur connivence, la voilà qui sent déjà palpiter l'entrée de son vagin : "Yann, mon Yann, où es-tu ? Qu'as-tu fait ?"

Le taxi la dépose devant un pavillon silencieux, d'où toute vie semble s'être retirée. Elle tourne la clé, entre, allume la lumière, prête l'oreille, rien. Apparemment, la maison est solitaire. Ça pue le renfermé ; ça n'a pas dû être aéré depuis plusieurs jours. Elle pose son sac de voyage, fait rapidement le tour du rez-de-chaussée ; à côté du téléphone, un petit tas de courrier. Elle le prend et fait rapidement le tour des enveloppes. Rien qui l'intéresse directement, rien de lui.

- Mais grand Dieu pourquoi suis-je allée à ce foutu colloque ?

Dans la pénombre, elle monte en hâte les escaliers qui mènent à leur chambre, elle arrive devant la porte, elle va peser sur la poignée quand elle prend tout à coup conscience du rai de lumière qui passe par en dessous. Quelqu'un regarde la télé. Sans réfléchir, partagée entre colère et inquiétude, elle ouvre en grand.

La chambre est dans l'obscurité, mais la télé fonctionne en sourdine ; elle éclaire le décor d'une lueur blafarde. Quelle drôle d'odeur ! et puis la fenêtre aveugle, les volets tirés, l'armoire, le lit. Elle a un mouvement de recul, un instant de panique, l'horreur l'envahit. Dans son lit, dans leur lit à tous les deux ! Dans leur nid d'amour : il a osé ! Il n'a donc pas de respect pour elle ?

Dans le lit complètement chaviré, en face d'une chanteuse qui s'agite en silence, une fille blonde est endormie, nue, les cheveux dans la figure, les seins à l'air, les cuisses largement ouvertes. Hélène se sent mal, l'émotion lui tord les tripes. Elle lutte pour ne pas crier. Où est ce salaud ? Elle passe dans la salle de bain, personne ! La chambre d'amis, celle qu'ils destinaient à leur bébé, plus tard, enfin bientôt ? rien. Mais où est-il ? Elle se retourne brusquement :

- Attends, je m'en vais te la réveiller cette pétasse !
Toutefois, parvenue sur le seuil de la chambre, sa colère, tout à coup retombe d'un cran ; elle est incroyablement belle ! Le corps alangui dans le sommeil est parfait : il a cette rondeur uniforme des jeunes femmes en bonne santé, mais aussi cette finesse et cette élégance qui sont la marque universelle de la féminité. La respiration de l'endormie soulève une paire d'improbables nichons ; en dépit de leur volume, ils sont délicatement galbés, pas du tout avachis ; tout ça est lourd et dense, sans une vergeture : une poitrine miraculeuse. La taille semble toute fine sur l'évasement des hanches ; Hélène, l'œil envieux, s'attarde sur les cuisses rondes, fortes et lisses, sans l'ombre d'un dépôt disgracieux.

Quant au visage, tout frais sous les cheveux en bataille, il déborde de sensualité : nez mutin, lèvres charnues entrouvertes. En fait, cette fille a tout de la Vénus endormie du Titien, celle qui figure au bas du "Bacchanale", mais avec sa somptueuse laiterie en prime&Mac183;

- Sale garce ! Etre aussi grosse vache et être aussi belle ! T'as vraiment toutes les chances, toi !
Oui, ce salaud de Yann l'a bien choisie. Au moins Hélène n'est pas cocue pour rien ; quelque part, elle comprend. Ce n'est pas pour lui trouver des excuses, mais il faut en convenir, comment un homme en état de marche pourrait-il résister à " ça " ? C'est un cas de légitime défense !

Avec un grognement qui sonne faux dans toute cette merveille de féminité, la belle se tourne sur le côté : les mamelles ondoient gracieusement l'espace d'un instant, puis se posent gentiment l'une sur l'autre.

- Hé ! Hé toi !

Pas un battement de cil. Cette fois, Hélène crie :
- Hé, toi-là !

Toujours pas de réponse, rien que la respiration profonde de l'endormie. Cette fois elle la secoue :
- Bordel ! tu vas te réveiller oui ?

Elle lui a saisi un bras. Elle ne peut s'empêcher de noter comment, dans sa main, la chair féminine est ferme et pleine. Puis Hélène lève le nez ; elle prend conscience de cette drôle d'odeur, qui, depuis son entrée dans la pièce, la suit partout. Elle renifle à tout va.

- Mais ça vient de toi, grosse vache !

Elle se baisse, renifle les cheveux, le visage, pas de doute, l'odeur vient de là. Elle s'approche et son pied heurte une bouteille. Elle regarde mieux. Incroyable ! Tous les alcools de la maison sont au pied du lit, la plupart des bouteilles sont vides.

- Ah, j'ai compris ! t'es saoule comme une grive ! Mais l'autre cochon, où il est ? Bon, assez roupillé ma vieille ! Il faut vraiment qu'on cause maintenant.

Hélène passe à la salle de bain et emplit un verre d'eau. Elle revient et, non sans plaisir, le balance à la face de la belle enfant. Cette fois la fille émerge, mais dans une telle torpeur qu'Hélène juge utile de renouveler l'expérience.

- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que c'est ?

La voix pâteuse sort d'une bouche déformée par une horrible grimace. Hélène la gifle trois ou quatre fois, oh, pas trop fort, mais avec une jouissance certaine, juste pour ponctuer ses questions, histoire de finir de la remettre sur les rails :
- Pas marrant les lendemains de fête hein ? gueule de bois ? haleine de bœuf ? ça te fait les pieds ! Où il est mon mec ?

La fille la regarde, comme hébétée.
- Ton mec ?
- Oui, Yann, mon mec ! Yann c'est mon mec ! T'as pigé gosse vache ? Et ici t'es chez moi ! Dans mon lit ! Alors. Il est où ?

Hélène est au bord des larmes. La fille semble émerger tout à fait, elle s'assied, la fixe un court instant, puis se cache le visage dans les mains.

- C'est toi ? Mon Dieu ! Mon Dieu quel cauchemar ! C'est l'horreur !

Effrayée tout à coup, Hélène prend la fille par les épaules et la secoue rudement : sans se départir de leur calme, les seins fabuleux entament un ballet gracieux. Vraiment du nichon de première qualité&Mac183; Mais Hélène n'en a cure :
- Tu vas parler ? Mais tu vas parler dis ? !
- Mais c'est moi, Hélène.
- Comment ça : " c'est toi " ?
- Oui, Yann c'est moi, je suis ton Yann.

D'abord elle a envie d'éclater de rire, et puis elle regarde cette fille d'un œil neuf ; c'est vrai qu'elle n'a pas l'air bien net. Instinctivement, elle recule : "une dingue, est-elle dangereuse ?". Puis elle rougit de son préjugé. Elle s'adresse à elle gentiment, s'appliquant au plus grand calme :
- Comment ça c'est toi ? Comment pourrais-tu être Yann ? C'est un homme, et tu es une femme. Grands dieux ! Plus homme que lui et plus femme que toi.
- Yann était un homme. C'est affreux, c'est horrible ; je veux disparaître.
- Disparaître ?
- Oh, je ne sais pas, je ne sais plus, je voudrais m'enfuir, me cacher ; ou je préférerais en finir ; oui, je crois que je préférerais mourir.
Elle a un geste pour désigner son corps :
- Regarde-moi ça ! Tu pars te balader en forêt et tu reviens chez toi avec un corps de minette. Un cauchemar ! le pire des cauchemars ! C'est pas possible, je vais me réveiller.
Elle se met à sangloter, la tête basse et les gros seins tremblotant doucement. Hélène relève le visage de la fille et dégage un peu ses cheveux ; les yeux rougis par les larmes ont une expression authentiquement désespérée. Manifestement, elle croit ce qu'elle dit. Et Yann qui demeure introuvable ; faut-il appeler la police ? Et s'il était juste sorti ? Incertaine, Hélène éprouve le besoin de pousser la fille au bout de son délire :
- Et comment tout ça se serait passé, d'après toi ?
- C'est pas la peine, personne ne peut croire une chose pareille.
- Raconte toujours !

Il s'avère que deux jours auparavant, Yann a voulu faire une balade en forêt. Et c'est vrai qu'il aime beaucoup ça. Il marche donc un petit moment avec une trique, la tête dans les nuages&Mac183; Tout à coup, à la limite de son champ de vision, un mouvement, un sifflement, quelque chose d'agressif, de méchant. Il vient de déranger deux serpents accouplés ; il a bien failli marcher sur les queues enlacées. Le plus gros des deux, le mâle sans doute, s'est aussitôt dégagé et s'est dressé, menaçant. Sans réfléchir, Yann a déjà frappé de sa trique ; il a raté l'agresseur, mais il a atteint la femelle derrière la tête et lui a brisé la colonne vertébrale. L'homme reste là, incertain, tandis que le serpent survivant se replie, non sans longuement effleurer le corps de sa compagne, comme pour constater le désastre.

Au fond Yann est sincèrement désolé ; il a été pris par surprise, sa peur et ses réflexes ont fait le reste. Dégoûté, il jette sa trique au loin. C'est son dernier souvenir en tant qu'homme.

Lorsqu'il se réveille, il fait nuit. D'abord, il a cru rêver de chants de grillons, de moustiques, de crapauds. L'herbe contre son nez a une odeur si caractéristique, la mousse une consistance si proche du réel. Il se dresse à demi :
- Qu'est-ce que je fous ici, moi ?

Il a parlé tout haut, il n'a pas reconnu sa voix. Quand il se met debout la hauteur n'est pas la bonne, des cheveux lui caressent les joues, une pesanteur curieuse afflige sa poitrine ; mais n'ayant pas encore fini d'émerger, il ne cherche pas plus loin et se met en route comme un automate. Il s'étale de tout son long deux pas plus loin, les pieds entortillés dans son pantalon. Il prend alors conscience que sa ceinture taille basse lui vrille les hanches ; il la remonte jusqu'à la taille, mais son pantalon baille.

- Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

C'est là qu'en baissant le nez, il voit. Ou plus exactement, il ne voit plus. Il ne voit plus ni sa ceinture ni ses pieds. Il y a sous son nez comme une enflure qui déforme son chandail. Incrédule il le soulève et constate l'impossible : il est pourvu d'une paire d'énormes nichons ; ils se balancent doucement dans le calme de la nuit, leur pâleur ressort au clair de lune.
Tenant hautes les jambes de son pantalon, il se dirige vers sa voiture, cherchant son chemin dans la nuit. Il tente d'abord d'arpenter le bois à grands pas, comme à l'accoutumée, mais il a l'impression de ne pas avancer ; poussé par une franche panique, il veut se mettre au pas de course. Alors il apprend deux choses : les gros seins qui ballottent sans soutien -et pour cause- au rythme de sa foulée sont un véritable handicap, sans compter qu'ils ont tendance à devenir douloureux ; ensuite il lui faut bien vite s'appuyer contre un arbre le temps de souffler et de récupérer, pressant sa main sur sa poitrine en feu. Il n'a manifestement plus les mêmes ressources physiques.

À la fin, il retrouve sa voiture et il rentre à la maison, en proie au désespoir le plus profond. Depuis deux jours, il fait connaissance avec sa féminité. Il ne répond plus au téléphone, n'ouvre plus la porte, ne sort plus. Hier, lui qui jamais ne buvait a fini par trouver refuge dans l'alcool, voilà, elle sait tout.

Hélène regarde sans mot dire cette folle qui dit être son mec. Toutes ces fadaises ont un tel accent de vérité. Mais comment croire à de telles balivernes ? Comment imaginer que le grand garçon brun au torse délicatement velu, aux yeux verts, à la virilité si endurante, comment croire que l'athlète figurant sur la photo qui orne (tiens ! où est-elle passée ?) sa table de nuit -Hélène et ses deux cousines, une perchée sur ses épaules et une sur chaque bras, des petits gabarits, comme elle, mais enfin, 152 kg de filles, vérification faite, il fallait quand même les porter- ait pu se transformer en cette pétasse pleine de rondeur, cheveux filasse et seins obèses ?

- Bon, j'appelle les flics !
- Non, arrête, arrête, surtout pas ! Écoute ! Interroge-moi ! Il y a des trucs entre toi et moi qu'on est les seuls à savoir. Tu vas bien voir que c'est moi.

Elle commence par lui demander comment ils se sont connus et quand ; évidemment elle sait, mais ça ne prouve rien ; Hélène cherche mieux :

- Qu'est-ce qu'il y avait comme décoration sur ma culotte, le jour où tu m'as déshabillée la première fois ?
- Un petit canard jaune

Elle est ébranlée.

- Et de quelle couleur était celle que je portais aux fiançailles de Claudine, ma cousine ?
- Elle était bien blanche, mais tu ne la portais pas ; on s'est arrêté en chemin pour faire l'amour, elle est tombée par terre, on l'a salie sans faire attention, tu ne l'as pas remise.
- Mon Dieu !

Effrayée, la main sur la bouche, Hélène ne peut qu'approuver et en tirer les conséquences qui s'imposent.

- Attends, autre chose : un petit détail, quelque chose que tu n'aurais pas pu apprendre pour te faire passer pour Yann. On ne peut quand même pas tout savoir par cœur. Voilà, j'y suis : à la mer il y a deux ans, tu m'as montré une fille superbe, qui te plaisait énormément ; moi je sais pourtant que tu ne l'aurais jamais touchée, même avec des pincettes. Pourquoi ?

- Je m'en souviens, elle était adorable et s'appelait Mathilda. Trois ans environ : elle jouait avec un petit bateau dans une flaque laissée par la marée : trop mignonne. Je t'ai même dit que j'aimerais que notre fille lui ressemble.

À tâtons, Hélène cherche une chaise derrière elle pour s'asseoir. Puis elle demeure prostrée dans un profond silence. Enfin elle regarde la fille et a comme une inspiration :
- Qu'est-ce que tu as mangé depuis deux jours ?

Pour toute réponse, la fille hausse les épaules.

- Le whisky c'est pas une nourriture.

Elle se lève, franchit la porte, se ravise, revient la prendre par la main.

- C'est plus fort que moi, je n'arrive pas encore à me convaincre, mais, dis, je ne peux quand même pas t'appeler Yann ?

- Au début je n'avais aucun souvenir, comment dire ? aucune référence de femme ; mais c'est bizarre, on dirait que ça arrive petit à petit dans ma tête. Je crois que je m'appelle Élodie.
- Élodie hein ? C'est joli. Dis, tu ne pourrais pas t'habiller un peu ? Tu me gênes, là avec tous tes accessoires. Attends, je vais te donner quelque chose. Elle la regarde :
- Le problème c'est que je ne suis pas bien haute. Toi, tu es un peu plus grande et plus forte. Bon, je dois pouvoir te trouver quelque chose quand même.

Après quelques essais infructueux, Yann-Élodie parvient à faire entrer ses richesses dans une jupe ample qu'Hélène ne mettait plus depuis longtemps ; pour le haut, il faut aller chercher un sweet dans l'armoire de Yann.

- On ne peut pas dire, mon pauvre vieux, tu as été servi ! Tu vas avoir du mal à t'habiller tu sais. Demain on ira t'acheter des vêtements à ta taille ; et puis des soutiens-gorge ! On ne peut pas te laisser comme ça ! Une poitrine pareille en liberté. Mon pauvre chéri, sans compter que tu ne dois pas te sentir bien.

- Ça va mieux, je m'habitue. C'est vrai que c'est horriblement lourd ; ça tire sur les épaules, c'est dingue.
- Et encore ! Ils sont bien toniques ! Mais si ta nouvelle "situation" devait durer, en prenant de l'âge.
- Holà ! de l'âge, de l'âge. J'ai pas envie de prendre mes quartiers dans un corps de nana ! J'espère qu'on va quand même revenir à la normale un jour ! Mais c'est quoi ? un sort qu'un sorcier vaudou m'a lancé ? Peut-être que…

Hélène l'interrompt dans une exclamation :

- Ce que c'est ? Attends ! Mais oui ! Quelque chose me revient à l'esprit, attends un peu.

Elle part fouiller dans la bibliothèque. Yann-Élodie la suit comme un toutou.

- Je suis sûre d'avoir lu quelque chose là-dessus il n'y a pas si longtemps. C'était dans une revue littéraire. Voilà ! ce bouquin-là ! Un collègue y a écrit un article sur le sexe dans la littérature&Mac183; C'est Georges-Frédéric, tu sais, je t'ai déjà parlé de lui. Ça y est, j'y suis !

De l'index, Hélène parcourt l'article en diagonale, la jolie blonde échevelée plantée derrière elle, le museau attentif, tentant de suivre les opérations.

- C'est là. Oh, oui ! Écoute ça :
"Beaucoup d'histoires ou de légendes salaces, inventées par les hommes et confrontant les femmes à des situations maximalistes, portent la marque d'un déséquilibre, voire d'une démesure où le discours érotique trouve une occasion privilégiée de fonctionnement, mais qui met douloureusement en question, comme à plaisir, les ressources de la masculinité. Pasiphaé et son taureau constituent sans nul doute l'un des exemples les plus édifiants en la matière. La mythologie grecque inciterait-elle, en quelque sorte, tout homme à la modestie ? Mais elle n'en demeure pas au stade du fantasme anatomique ; elle affronte également la question du partage du plaisir au sein du couple, en désignant la femme comme le grand bénéficiaire de ce qu'il est convenu d'appeler l'acte d'amour.
Rappelons comment Zeus soutint devant Héra que le plaisir éprouvé par la femme était plus intense que celui de l'homme, tandis qu'Héra prétendait le contraire. Ils s'adressèrent alors à Tirésias, un homme qui, pour avoir tué un serpent femelle lors de son accouplement, était devenu femme ; il n'avait retrouvé sa virilité que sept ans plus tard, après avoir tué le mâle. Il avait par conséquent connu les deux faces du monde&Mac183; Sa réponse fut sans ambages : le plaisir de la femme était neuf fois supérieur à celui de l'homme. Pour le punir d'avoir trahi le secret des femmes, Héra le condamna à la cécité. En compensation, Zeus lui accorda le don de divination."

- Nous y voilà ! Tu envoies ad patres un serpent femelle en train de copuler, après quoi tu te transformes en femme. C'est une très, très vieille histoire, comme tu peux en juger. Mon pauvre chéri, ça ne devait pas être n'importe quel serpent ! Bon, en l'occurrence tout n'est pas négatif ! Tu vas pouvoir m'apprendre qui, des hommes ou des femmes, a le plus de plaisir durant l'amour. Mais tu me glisseras ça au creux de l'oreille, d'accord ? Ce n'est vraiment pas le moment de t'attirer les foudres de la déesse !

Pour la première fois, le sourire était revenu sur ses lèvres. En somme, très confusément et très égoïstement, elle s'imaginait qu'elle ne l'avait pas vraiment perdu. Yann-Élodie continuait à renifler et baissait le nez :

- Sept ans à trimbaler cette énorme laiterie ?
- Non, pas forcément, il faut juste que tu rencontres le mâle pour lui faire son affaire. Seulement il doit être loin à l'heure qu'il est ! Comment le retrouver ?
- En somme, selon toi, il faut que je me prépare à l'idée de terminer ma vie en femme ?
- Qu'est-ce que c'est que ce ton ? C'est super d'être une nana ! Et puis je te rappelle que les très gros seins, tu adorais ça ! Bien sûr, tu ne m'as jamais fait de reproches, mais j'en étais parfois un peu complexée.
- Oui, eh bien, ils m'intéressent beaucoup moins tout à coup.

Hélène ne se méprit-elle pas sur le sens profond de cette phrase ? Pour l'heure elle ne chercha pas plus loin. Elle prit son compagnon par la main :

- Viens, je vais te faire à manger.

Arrive le moment de se coucher. Élodie s'installe tout naturellement à la place de Yann, Hélène, une lueur amusée dans le regard, la laisse faire. Ils discutent encore un moment, puis éteignent.

Brusquement Hélène rallume et se dresse dans le lit, hors d'elle :
- N'y pense pas, tu m'entends, n'y pense même pas !
- Mais. Hélène, je suis encore ton Yann quelque part ; et j'ai envie de toi.

Elle a prononcé la dernière phrase la tête basse, dans un murmure, de façon quasiment imperceptible.

- Ferme-la ! Je ne veux même pas t'entendre ! Je ne mange pas de ce pain-là et tu le sais très bien ; j'aurais pas honte d'ailleurs, si c'était le cas. Mais c'est pas le cas !

Hélène, en furie, a sauté en bas du lit :
- Mais moi j'aime les hommes, tu entends ? les vrais, avec des muscles, des poils et une bite ; une bien grosse autant que possible, et qui bande bien, et pendant longtemps. Et j'en n'ai rien à foutre des mijaurées pleurnichardes, ni des grosses vaches avec un cul de jument de brasseur et des… et des…

Elle a un geste pour désigner les gros seins qui, pour l'heure, s'animent de la respiration précipitée de la pauvre Élodie ; elle cherche une formule blessante qu'elle prononce dans un rictus de mépris :
- …des gros pis obscènes !

Élodie, assise dans le lit, le regard dans le vague, constate amèrement :
- J'hérite d'un corps de femme dont je ne veux pas, et en plus, il faut qu'il soit dégueulasse.

Elle éteint et se tourne simplement de l'autre côté. Hélène prélève une couverture dans l'armoire et se positionne dans le fauteuil. Sa lampe de chevet est restée allumée, elle réfléchit. En fait, elle se maudit d'avoir cédé à la panique en sentant les doigts d'Élodie qui cherchaient à prendre possession de son sexe. Elle a été extrêmement blessante, et pour pas grand-chose, avec cette pauvre fille qui vient d'en voir de bien dures.

Élodie, sans doute brisée par toutes ces émotions, s'est finalement endormie. Elle se tourne dans son sommeil, dénudée jusqu'à la taille. Hélène sourit. Comme elle a été injuste. Cette nana est une pure merveille : peau veloutée, cheveux souples et ondulés, chair pleine et ferme&Mac183; et en plus cette paire de seins ! Dommage qu'Élodie soit demeurée accroc aux filles, elle aurait fait un tabac chez les garçons !

En attendant, tout ça ne lui rend pas son Yann ! Quelle histoire incroyable quand même ! Est-il possible qu'un même individu ?&Mac183; Intriguée, Hélène s'approche de la fille endormie pour la détailler ; alors il lui semble percevoir comme une vague ressemblance, quelque chose qui pourrait exister entre un frère et une sœur. Elle ne peut s'empêcher de murmurer :
- Mais oui, mais oui.

Elle voit son Yann tout à coup, elle le devine, elle le sent. Elle reconnaît l'ossature du visage mâle, comme englué dans les pièges tendus par la douceur de la féminité : le nez miniature, les arcades bien dégagées, les pommettes hautes et saillantes qui lui donnent des yeux en amandes, la mâchoire énergique, tout Yann est là, mais comme atténué par la finesse des traits et par la délicatesse subtile de la chair.

Autant son amour avait été viril et physiquement impeccable dans sa masculinité, autant Élodie est féminine et parfaite dans la rondeur et la grâce. Ce sont deux jumeaux, deux châteaux dessinés par le même architecte pour deux aristocrates différents, ce sont les deux versants d'une même montagne.

- Toi, ma garce, une fois bien coiffée, avec un peu de maquillage, qu'est-ce que tu vas être belle ! Il ne fera pas bon se mesurer à toi !

Alors Hélène se laisse aller au souvenir ; elle a tant aimé passer les doigts dans les poils de sa poitrine, poser sur son visage les mains élégantes, leur donner des baisers et sucer les longs doigts nerveux. Comme elle a aimé calibrer les fesses musclées, s'emparer de la verge massive. Est-il possible que tout cela trouve une fin aussi rocambolesque ?

Elle se surprend à se caresser en regardant Élodie endormie, cherchant les petits signes qui lui permettent d'identifier son homme dans le corps de la rivale. Ce sont surtout l'angle de sa mâchoire, le nez et le dessin des paupières closes qui l'aident dans sa tâche. Alors, assise devant l'endormie, sa main contre son pubis, ses doigts agiles disparaissant dans son entrejambe, Hélène se masturbe.

Cela lui était parfois arrivé durant son adolescence, ou quand elle était seule et que son sexe exigeait une ration de câlins et de nourriture que la jeune femme se refusait à prendre chez n'importe qui, n'importe comment.

Son désir de lui est demeuré si fort qu'elle se sent bientôt inondée, ses doigts clapotant dans sa mouille ; mais elle repousse interminablement la conclusion, comme avec son Yann quand il la dévorait et qu'elle s'acharnait à ne pas jouir, pour le plaisir de prolonger encore et encore la caresse, la complicité, l'entente, l'amour. Elle éprouvait ensuite le besoin de se faire pardonner :
- J'ai été dure avec toi, hein ?

Alors il lui adressait le large et franc sourire qui la désarmait toujours :
- C'est comme ça que ça marche, non ?

À cette évocation, elle le voit, là, devant elle ; instantanément elle déclenche son orgasme.
Le lendemain matin, Élodie s'éveille la première et la trouve à côté d'elle. Elle fait mine de la toucher, mais retient son geste. Hélène ouvre un œil :
- Tu peux me caresser, mais juste les cheveux, d'accord ?
- Mon corps te dégoûte encore ?
- Je t'ai dit des choses horribles. Écoute, il est superbe ton corps de fille ; réellement superbe ; enfin, dans son genre. Mais tu comprends qu'à moi, il ne dise rien ?
- Oui, je comprends, mais ça ne fait pas mon affaire ! En ce moment, si j'avais encore mon corps d'homme.
- Ne restons pas au lit ; d'abord un bon petit-déjeuner, et puis on va t'acheter des fringues. Enfin, j'irai, moi ; tu ne peux pas sortir comme ça. Commence par te laver les cheveux et coiffe-toi ; tu trouveras du démêlant à droite dans l'armoire.
- Du quoi ?
- Ouais, je vois. Ça ne va pas être simple ! Attends, je vais m'occuper de toi.

Ce ne fut pas une mince affaire, mais Hélène parvint à donner un aspect correct à la tignasse blonde.

- Et maintenant, le grand moment est arrivé, on va prendre tes mesures. J'ai un peu peur de ce qu'on va trouver.

Hélène part chercher son mètre de couturière. Elle place d'abord le ruban sous les seins majestueux :

- Respire fort… 76 cm

Puis elle appliqua le ruban au point le plus fort :

- Respire… Ouais, je m'en doutais un peu : 98 ! Combien ça fait ça ? Elle ouvre les dernières pages d'un catalogue de vente par correspondance.
- Donc il faut que je te prenne du 90 E ! Je te préviens, on n'en trouve pas partout ! Tour de taille 61 ; tour de hanches, à l'endroit le plus fort, sacrée paire de fesses, dis donc ! t'es toute ronde ; on dirait pas comme ça, 97. Voyons un peu. Ah, je t'annonce une mauvaise nouvelle, en tant que femme, tu n'existes pas.
- Comment ça ?
- Oui, une nana d'un mètre soixante et quelques qui fait du 44 en haut et du 40 en bas, ça n'a pas été prévu par l'industrie de la confection. Bien fait pour toi ! Ça t'apprendra à être un fantasme vivant !
- Qu'est-ce qu'on va faire ?
- Pour commencer je vais te prendre deux bons bustiers pour maintenir tout ça et ménager l'avenir, après je vais t'acheter des hauts et des bas séparément. Ensuite si tu veux une robe ou un tailleur ajustés, tu prendras tout en 44 et tu feras reprendre au niveau de la taille et des hanches, ou alors tu t'habilleras sur mesure.
- Hé, ça va coûter la peau des fesses !

Elle sourit gentiment en lui flattant la joue.

- Faut toujours réfléchir avant de tuer des serpents femelles en train de copuler.

Il fallut enfin qu'Hélène force Élodie à sortir, car Yann, lui, n'osait pas. Elle lui avait choisi des trucs pas trop voyants, mais la blondinette avait du mal à cacher ses formes. Elle ne tarda pas à se rendre compte de l'effet qu'elle produisait :

- Tous ces mecs qui me dévisagent&Mac183;C'est gênant, c'est même angoissant.
- Ah, parce que tu crois qu'ils n'en ont qu'à ton visage ? Bienvenue au club ! En attendant, moi, à côté de toi, je fais un vrai bide ; pourtant d'habitude, j'ai mon petit succès.

Bref, la vie s'organisa sur des bases nouvelles. Hélène en son for intérieur, s'étonnait tout de même de l'adaptabilité de Yann ; il aurait dû sombrer dans une déprime abominable, or il se faisait apparemment très bien à sa nouvelle condition. Il intégrait manifestement son corps de femme avec une sérénité parfois déconcertante, un peu comme si le nouveau corps était en train de refaçonner l'individu. Mais le plus étrange était encore à venir.

Par un heureux hasard, durant tous ces événements, Yann était en congé. Le plus gros de la crise étant passé, il s'inquiéta de son travail et de son emploi. Il était informaticien dans la construction automobile.

- Comment vais-je pouvoir retourner au bureau d'études ? Et les gens vont me chercher ! Ils vont s'inquiéter, il y aura une enquête, comme si j'avais disparu. Mon Dieu ! J'ose à peine imaginer. Et c'est vrai qu'il ne me reste que peu de famille, mais nos amis ? Juliette ? Pierre ? Jessica, et Mathilda, et les autres ? Sans compter que je n'ai pas d'identité en tant que femme. Et la Sécu, si je suis malade ? Mais c'est l'horreur ! l'horreur.

Elle se remit à sangloter, la tête dans les mains. Hélène nota avec irritation cette propension d'Élodie aux larmes faciles, et avec amusement le fait qu'elle prenait bien garde à ne pas se décoiffer. Malgré tout, elle ne sut quoi répondre ; elle se contenta donc de s'asseoir à côté d'elle et de serrer dans ses bras le corps doux et chaud. Elle eut un peu de mal à refouler la bouffée d'un plaisir confus dont elle ne voulait pas. Ce fut le hasard qui, le jour même, révéla de quoi l'avenir serait fait.

Ce soir-là, elles décidèrent d'aller manger dans une auberge où tous deux avaient souvent dîné en amoureux. À vrai dire, l'idée révulsait Hélène, c'était comme une profanation. Mais Élodie y tenait beaucoup. Au retour, Yann avait voulu conduire ; c'est donc Élodie qui se mit au volant. Au milieu d'un village, les voilà qui tombent sur un barrage filtrant : il faut souffler dans le ballon. Pour le gendarme ce sont deux femmes comme les autres.

La conductrice souffle donc ; elle n'a pas bu grand chose, mais les 54 kilos d'Élodie ne valent certes pas les 80 de Yann pour éponger l'alcool. Elle se retrouve à la limite. Le gendarme les fixe un moment, ses yeux, évidemment s'attardent sur les richesses d'Élodie, scandaleusement moulées dans un cache cœur noir. Ostensiblement, celle-ci soupire. C'est une erreur. L'homme se sent agressé et, au lieu de se laisser gentiment subjuguer par cette énorme paire de nichons, il fronce les sourcils.
"Espèce de garce, ça t'apprendra à jouer avec ce cache cœur à la c… ! Je t'avais pourtant avertie !" pense instantanément Hélène ; "en attendant ça ne fait pas notre affaire".
- Vous êtes juste à la limite, et même un poil au-delà… Vos papiers s'il vous plaît !

Hélène tente d'offrir les siens : autre réflexe maladroit, le gendarme s'enferme dans ses soupçons.
"Pas fou le mec ! Si ça se trouve, il nous prend pour deux putes en goguette".
- C'est que… mes papiers…
- Allons, hâtez-vous !
- Mais on a changé de voiture avec mon frère et je me demande si je n'ai pas les siens.
- Envoyez toujours.
- Élodie, fouillant dans son sac, s'exécute et, plus morte que vive donne le permis de conduire de Yann.
- Van den Bosch Élodie. Ben non, ils sont à vous ces papiers.

Il la dévisage et se reporte au document.

- Elle est floue la photo. C'est étonnant qu'ils l'aient acceptée à la préfecture.
Il va examiner le permis à la lueur des phares et revient :
- Bon, ça a l'air en ordre.

Il fait souffler Hélène qui n'a quasiment rien bu. Il lui demande de prendre le volant et elles peuvent repartir. Fébrilement, Élodie vide le portefeuille de Yann sur sa jupe et passe ses papiers en revue : tous sont au nom d'Élodie, tous portent la photo un peu floue d'une jolie blonde.
- On dirait. C'est comme si tu avais changé une partie du monde en tuant ce serpent. Tu as remis plein de choses en question, tout ce qui te concerne a été changé, en amont, et probablement aussi en aval.
- En amont ? en aval ? comprends pas.
- Oui, ton passé, ton avenir. On est dans une autre conformation du réel ou Yann n'a jamais existé, sinon dans ma mémoire ; et dans la tienne, bien sûr. Je sens que je vais en devenir folle !
- Élodie n'ose pas lui révéler que Yann est désormais presque un vieux souvenir ; elle n'ose pas lui avouer à quelle allure il s'éloigne encore, et à quel point elle se sent bien dans sa nouvelle peau, si bien.

Le lendemain, pour en avoir le cœur net, elles téléphonent à deux ou trois connaissances, dont Juliette, qui ne manifeste aucune surprise lorsque Élodie est mentionnée ; dans quelques jours, elle demandera de ses nouvelles. Pour finir, Hélène appelle madame Girard, une institutrice retraitée avec laquelle Yann est demeuré fort lié depuis le CM 1 :
- Madame, je suis à la recherche d'un garçon nommé Yann Van den Bosch ; une de vos élèves m'a dit que vous le connaissiez et que vous saviez où le toucher.
- Van den Bosch. Attendez… Oui, bien sûr… Yann vous dites ? Ça me dit vaguement quelque chose… c'est très curieux… ah, la mémoire, quand on vieillit. Voyez-vous, moi je me rappelle plutôt une Élodie Van den Bosch ; une petite blonde un peu coquine mais très gentille. Sa sœur peut-être ? Je vous donne ce que j'ai !

Mais ce fut leur propre adresse et leur propre numéro de téléphone.

- Incroyable ! Yann est comme effacé et remplacé partout. Dans quelque temps, il ne subsistera aucune trace de lui.
- C'est ce que je disais : une autre conformation du monde s'est mise en place. Tu as changé tout le cosmos&Mac183;
- Enfin, pas tout, quand même !

Cette nuit-là, au lit, dans le noir, Élodie déclare à Hélène qu'elle n'y tient plus. La frustration est trop pénible. Elle est jeune, forte, elle a hérité des désirs de toute jeune femme en bonne santé, il n'y a aucune raison légitime pour qu'elle se prive de faire l'amour.

La mort dans l'âme, Hélène consent à se laisser toucher. En fait, cette personne est bel et bien son Yann, or au nom de son amour pour lui, elle aurait accepté beaucoup de choses sans sourciller. Par exemple il aurait pu perdre une main, ou les yeux, ou être amputé des deux jambes à la suite d'un accident, et ça n'aurait strictement rien changé pour elle. Alors pourquoi faire autant d'histoires avec cette fille ? Elle choisit donc d'affronter la situation dans ces termes-là, ne redoutant qu'une chose, le dégoût physique. Elle se réconforte en se demandant comment quelque chose venant de son Yann pourrait bien la dégoûter...

En fait, Hélène s'attend à une attaque masculine en règle, comme l'autre soir. Alors, elle qui n'aime que les muscles, les poils et les saillies, s'arme du courage qui lui semble nécessaire pour affronter le contact des mains d'Élodie, la douceur de ses lèvres, la tendresse de sa chair, l'élasticité douillette et chaude de ses gros nichons, le moelleux de ses fesses, l'humidité de son ventre. Elle se trouve donc totalement déconcertée quand celle-ci se blottit contre elle, écrasant l'abondance de sa poitrine contre la sienne, lui donnant de doux baisers dans le cou.

En réalité dans cette histoire, Hélène espérait pouvoir continuer à jouer son rôle de femme avec une Élodie animée des désirs de Yann. Elle souhaitait d'ailleurs très confusément obtenir quelque chose de la curiosité des doigts de l'androgyne. Or voilà qu'elle se trouve face à une femelle bien née attendant manifestement qu'elle prenne les choses en main. Elle ne sait trop que faire. Curieusement, elle n'est pas vraiment dégoûtée par le contact de la chair féminine ; peut-être a-t-elle eu le temps de s'habituer à sa nouvelle compagne ? Une chose est certaine, elle ne la désire pas ; pourtant elle a envie de lui faire plaisir. Mais comment diable fait-on l'amour à une femme ?

Là encore, elle s'aide de ses souvenirs. Elle ferme les yeux ; elle essaie de faire en sorte que le phantasme de Yann plane alentour, comme quand elle se masturbe. Les mains d'Hélène s'activent d'abord prudemment le long du dos bien lisse, mais une petite main impatiente s'empare bientôt de la sienne et, d'autorité, la fait descendre jusqu'aux fesses. C'est une découverte ! un vrai choc ! Jamais encore elle n'a touché une rondeur aussi vaste, aussi douce, aussi moelleuse. Par simple jeu, sinon par curiosité, ses doigts s'enfoncent profondément et se crispent dans la chair disponible.

- Aïe, doucement ! Je vais avoir des bleus. S'il te plaît suce-moi les seins, j'en ai envie.

Elle ajoute dans un murmure :

- Sois très douce, hein ! Si tu savais comme ils sont sensibles !

Hélène sent se rebeller la femme qui est en elle ;

- Mais je sais ! qu'est-ce que tu crois ?

Le moment est venu, il lui faut prendre une décision ; sucer un gros nichon d'Élodie, ça veut dire le prendre délicatement entre ses mains pour le maintenir, y appliquer sa bouche, faire, de la langue, le tour de l'immense aréole rose pâle, mordiller le téton, enfoncer le visage à l'intérieur, comme dans un capitonnage douillet. C'est le renoncement à toute retenue, l'abandon de toute demi-mesure.

- Allez, s'il te plait ! suce-moi les seins.

Les yeux clos, accrochée à sa partenaire, la superbe Élodie agite son bassin pour frotter son pubis contre la cuisse d'Hélène. Elle ne feint pas ; elle est en proie à un puissant désir de femme, qui demande prompte et entière satisfaction. Au nom de Yann, Hélène fait ce qu'Élodie attend d'elle.

Ce n'est pas si répugnant. Moins qu'elle aurait cru, en tout cas. La consistance des gros seins la surprend même agréablement. Leur volume, leur pesanteur : c'est très spécial, quelque chose d'inimitable. Elle comprend un peu mieux les hommes. Cela dit, ce corps dodu et tendre n'éveille en elle aucune concupiscence, et sa chatte demeure à peine humide. Élodie, elle, s'excite de plus en plus, elle se tortille dans le lit.

- Prends-moi, allez, prends-moi, j'ai tellement envie.
- Te prendre ? Mais comment ?
- J'en sais rien, fais quelque chose, occupe-toi de mon minou, fais-moi jouir, quoi ! J'en peux plus d'attendre.

Hélène connaît cet état ; elle aussi devenait folle quand son Yann la harcelait de la bouche dans toutes ses zones sensibles, se gardant bien de rien conclure ; parfois, il se mettait même à la contempler sans plus faire quoi que ce soit, rigolard, la faisant poireauter comme une malheureuse. Elle l'aurait battu, insulté ! Alors il se remettait à l'ouvrage sans plus tarder, finissant par l'attirer dans des jouissances mystérieuses, interminables, des orgasmes à répétition qu'elle n'obtenait jamais autrement, de ceux qui n'en finissaient plus, inquiétants, effrayants, même, par certains côtés. À la fin, c'était elle qui renonçait et se dégageait de sa bouche, comme étreinte par l'angoisse de se sentir aspirée vers un autre monde.
Fataliste, elle descend au niveau des hanches d'Élodie qui s'agitent en cadence, s'approche de son ventre qui paraît vouloir aspirer le vide :
- Mon pauvre Yann, comme homme, tu avais un sacré tempérament, mais comme femme, il n'y a pas à dire, on t'a vraiment gâtée !

Il suffit d'une légère pression et les cuisses, étonnamment fermes au toucher, s'ouvrent instantanément. Hélène, en elle-même, s'inquiète : "Là, je sens que ça va être dur !"

Le sexe est encore recouvert par la main qui trompe l'impatience du ventre. Hélène l'écarte doucement. La légère toison blonde ne cache rien de la fleur toute rose. Elle est déjà largement ouverte, pleine de mouille, scandaleuse : une indécence de luxure délicate et vulnérable, réclamant son dû, aspirant à être dévastée.

Jamais encore Hélène n'a vu d'aussi près un sexe de femme ; ne parlons pas d'une femme prête à l'amour&Mac183; Offrait-elle le même spectacle à son Yann qui, elle s'en souvient, pouvait passer de longues minutes, sourire coquin aux lèvres, à épier son minou ? Il massait d'abord les grosses lèvres en lents mouvements circulaires pour ensuite dégager les petites, l'ouvrant de deux doigts experts qu'il introduisait précautionneusement à la fin, jamais avant que la puissante mécanique du désir ait tout inondé.

De la main gauche, il se concentrait alors sur son organe de plaisir, tandis qu'il la branlait gentiment de la main droite, attentif à ses réactions, guettant la moindre de ses vibrations, concentré sur son extase. Pouvait-on rêver connivence plus étroite entre un homme et une femme ?

Du coup elle se dit que ce pourrait être un compromis acceptable. Elle attaque donc le sexe d'Élodie de ses doigts inexperts. Elle sait mieux s'occuper des hommes ; au fil des expériences, elle a appris à les masturber et à les sucer avec une efficacité redoutable.

Yann en redemandait ; il appréciait particulièrement le fait qu'elle ne triche pas. " La plupart des femmes -disait-il- se défilent au dernier moment ; elles te terminent à la main, évitant soigneusement la décharge finale ". Hélène, elle, sentant venir la conclusion, s'appliquait à mettre son membre à couvert, du moins autant qu'elle le pouvait -elle se serait alors satisfaite d'un calibre moins impressionnant- et elle laissait que son amour se vide en elle, ingurgitant ses fluides avec un plaisir non dissimulé. Se serait-il agi d'un autre homme, elle n'eût certainement pas agi de la sorte ; enfin peut-être pas. Mais l'amour lui avait toujours inspiré toutes les audaces.

C'est ainsi que, mi-rêveuse mi-nostalgique, distraite, presque sans s'en apercevoir, Hélène entra dans le jeu d'Élodie. Les réactions de la jolie blonde lui semblèrent disproportionnées par rapport à la banalité de ses entreprises. Feignait-elle ? Non, il ne semblait pas. Cette fille se comportait simplement en jouisseuse totalement décomplexée.

C'est vrai aussi qu'elle n'avait jamais connu aucun des barrages de toutes sortes qui, depuis la nuit des temps, avaient été systématiquement dressés entre les filles et leur sexualité. Elle ne pouvait être qu'une femme d'une espèce inédite, une femme-nature, une femme sauvage. Hélène dit simplement, comme pour soi :
- Tu risques d'avoir des problèmes toi ; ou alors on en aura avec toi, ça revient au même.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Rien ma chérie, rien.

Elle se rend compte trop tard qu'elle l'a appelée "ma chérie". Est-elle en train de virer de bord ? Devient-elle homosexuelle ? Non, pas vraiment. Tout ça demeure encore en liaison étroite avec ses amours du passé. Un passé si proche, combien ? trois semaines à peine ! Et pourtant Yann paraît désormais si loin. Non, c'est impossible, elle ne veut pas qu'il s'en aille comme ça, aussi facilement !

- Fais rentrer tes doigts, j'ai envie d'être pénétrée.

Quel aveu ! Hélène abandonne brusquement le sexe d'Élodie, la considère sans mot dire, atterrée par la soudaine révélation. Et pourtant il faut se rendre à l'évidence !
La jolie blonde se dresse sur ses coudes :
- À quoi tu penses ? Viens vers moi ! Occupe-toi de moi ! Dis, on n'a pas quelque chose de long qui ferait l'affaire, quelque part ?

Il faut en convenir : Yann s'est éloigné à tout jamais.

- Oui, on a un gode, mais il n'est pas pour toi, il est pour moi. Et je vais te dire quelque chose : tu es vierge ! Ton désir d'être pénétrée parle clair : tu n'es pas plus portée vers les femmes que moi. Alors il faut que ce soit un homme qui s'occupe de toi. Je refuse de te déflorer avec mes doigts ou avec un godemiché ou&Mac183; je ne sais trop quoi. De notre point de vue de femmes à mecs, ce serait trop dommage ; pour ton premier amant et surtout pour toi. Bon, je vais essayer de te donner ce que tu veux, et demain on avisera.

Alors Hélène s'étend sur le dos, elle prend Élodie sur elle, tête-bêche, son sexe au niveau de sa bouche. La masse impressionnante des fesses la surplombe, les douces et fortes cuisses enserrent sa tête. L'odeur du sexe en fusion lui paraît d'abord écœurante ; et toute cette mouille poisseuse ! C'est odieux ! comment les hommes peuvent-ils aimer ça ? Mais ils aiment.

Hélène avance ses lèvres, sort sa langue, c'est doux, c'est chaud, ça n'a pas si mauvais goût. Après tout, une fois le premier contact accepté, ça n'est pas si désagréable. Hélène plonge son museau dans la blessure béante. Pour la dernière fois, l'ombre du beau et tendre Yann plane encore sur le couple étrange qui se contorsionne et se dévaste dans le lit défait.

Une fois, deux fois, cent fois, Hélène donne du plaisir à sa compagne. Puis, vaincue, elle consent à en recevoir. Elles ne se séparent qu'au petit matin, complètement brisées, fourbues, éreintées, éteintes. Aucune des deux n'a besoin de parler, elles savent qu'il n'y aura jamais d'autre fois.

Élodie repartit au travail ; elle se sentait des compétences, dont elle supposait que Yann les avait acquises. Personne ne s'étonna de la voir. Lorsqu'elle présenta sa carte au gardien du parking, elle nota que sa photo était tout à fait nette.

Malgré sa discrétion vestimentaire, elle fut littéralement assiégée par ses collègues masculins. Chaque fois qu'Hélène passait la prendre au bureau après le travail, elle sortait systématiquement entourée de trois ou quatre mâles ; tout ce petit monde parlait et riait un peu trop fort.

Un soir, Élodie aperçut Hélène de loin. Elle dit quelques mots à un homme qui l'accompagnait, un grand type d'une quarantaine d'années, puis elle marcha jusqu'à la voiture pour dire à sa compagne qu'elle rentrerait un peu plus tard, que son patron la ramènerait.

Elle se mit effectivement à rentrer plus tard. Un autre soir qu'Hélène passait la prendre, elle eut juste le temps de la voir s'engouffrer dans une grosse berline sombre ; on lui tenait galamment la porte. Cette fois c'était un grand garçon brun : il aurait presque pu lui rappeler le passé. Il y avait aussi d'autres personnes à l'arrière. Le soir elle l'interrogea :
- Tu connais quelqu'un ?
- Oui. Excuse-moi, je suis pressée, je suis juste venue me changer, on a une petite soirée.

Elle va jusqu'à l'armoire, écarte rapidement les vêtements qui ne l'intéressent pas pour sélectionner une longue robe noire hyper moulante à bretelles et dos nu, qu'Hélène ne lui connaît pas. Elle se débarrasse presto de son tailleur et de son chemisier, tombe le bustier sans l'ombre d'une hésitation :
- Pas besoin de ça ! des gros seins, faut que ça vive !

Elle marque tout de même un temps d'arrêt, puis retire aussi sa culotte. Son ventre est aussi nu que celui d'une petite fille.

- Et voilà réglé le problème des élastiques ! On finit toujours par voir quelque chose et ça casse la ligne des fesses !

Elle enfile la robe en se tortillant ; les gros seins dodelinent en disparaissant sous le tissu léger, puis retrouvent leur immobilité. Ils se contentent d'ondoyer gentiment quand elle chausse ses escarpins.

- Tu as une sacrée veine de pouvoir te passer de soutien avec une pareille paire de nichons. Mais où est-ce que tu vas ? avec qui ? Pourquoi tu ne me dis rien ?
- J'ai peur de te faire de la peine. Et puis si je m'en vais, tu vas te retrouver toute seule.
- T'en aller ? pourquoi ? quelqu'un t'a demandé de partir avec lui ?
- Oui, et ça m'ennuie pour toi. Je ne comprends pas vraiment pourquoi d'ailleurs, mais enfin je sais que ça m'ennuie.
- Il ne faut pas. Tu sais, je me rends compte que malgré tous mes efforts, Yann s'efface aussi dans mon esprit. Je suppose que pour toi.
- Je sais qu'il a existé ; je me le rappelle vaguement, comme quelqu'un qu'on a connu quand on avait 5 ans et qu'on n'a plus revu ensuite. Pour tout dire, ça m'étonne beaucoup de penser que j'aie pu un jour être quelqu'un d'autre. Si toi, tu ne me le rappelais pas constamment. C'est comme si tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse avaient été transférés, transvasés dans ce corps et cet esprit de fille. Mais si tu savais comme je me trouve bien là-dedans. Au fait, tu avais raison. L'amour avec les hommes est une chose merveilleuse.
- Avec " les " ? déjà ? J'espère que tu sais ce que tu fais, que tu ne mènes pas une vie dangereuse. Tu es très belle tu sais. Il faut que tu prennes garde à toi.

Elle sourit avec une espèce d'indulgence qui fait frémir Hélène :
- Oui, maman. À vrai dire, je ne pense pas que tu apprécierais beaucoup le genre de vie que j'ai commencé à mener, mais moi je m'y trouve très à l'aise. Et je suis encore bien jeune : me ranger, une famille, des enfants, oui, sans doute, mais ce sera pour plus tard. Allez, je me sauve. Et ne m'attends pas cette nuit ; heu ! pour le reste, on reparle de tout ça, d'accord ?

La porte se ferme, les hauts talons résonnent sur le macadam, une portière claque, une voiture démarre.

Hélène, abasourdie, reste là, immobile, comme égarée, à écouter le silence. D'abord elle tourne un peu en rond, incertaine ; dans sa chambre, elle tombe sur une photo idiote où quatre filles tentent de faire la pyramide sur une plage. Pourquoi avoir encadré ça ? Elle hausse les épaules puis elle va à la cuisine, prend quelque chose dans le placard, revient au salon et se carre dans un fauteuil. La télé s'allume sur un match de foot, mais elle ne soucie pas de changer de chaîne. La tête vide, la gorge vaguement serrée, les mains glacées, elle se contente d'ouvrir son paquet de chips.

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