La frustration de Maître Dubéda
de Bérangère de Bonnevaux



Le notaire détourna son regard de la fenêtre et le posa, l'expression un peu lasse, sur le drôle de couple assis en face de lui. Il replongea dans son dossier :
— Reprenons, si vous voulez bien : Monsieur Cassin, né à Trugny le 7 octobre 1913, décédé à la maison de retraite de Labergement il y a quatre mois, était célibataire ; il n'a reconnu aucun enfant légitime, n'a laissé aucun testament. Il ressort d'autre part qu'il n'a aucun parent vivant. Bref il était seul au monde et le devenir de ses biens était apparemment le dernier de ses soucis.
Ceci étant vous vous présentez, Madame, comme son héritière en ligne directe, quoique non légitimée, par une ancêtre commune, Jeanne Bouvard De Pouilly née Fleury, à Jallanges, le 15 mai 1847, décédée à Trugny le 3 février 1919, arrière-grand mère du défunt. Eh bien je suis convaincu de votre bonne foi, mais quelle preuve en apportez-vous ?
— Béatrice, mon épouse, avança l'homme, descend d'une fille de Jeanne qui ne fut jamais reconnue ; cependant….
— Oui, reprit la femme, elle s'appelait Henriette, née en 1863.
— Et Jeanne Bouvard aurait donc eu cette fille à… 16 ans ?
— Exact ! Le plus étrange est que le comte, l'époux de Jeanne, s'occupa d'elle toute sa vie, sans toutefois jamais la reconnaître : nourrice, éducation dans les meilleures institutions, trousseau, une dot de 20.000 francs-or -elle fera d'ailleurs un très beau mariage en 1883— et une rente à vie de 3000 francs.
— Et cette Henriette serait donc, madame, votre propre arrière-grand mère ?
L'air ravi, la femme acquiesça :
— C'est ça, Maître, tout à fait ça…
Elle avait le sourire angélique. Il la considéra un instant, songeur… 40 ans, un peu moins peut-être, cheveux blonds coupés courts, des yeux verts pétillant de malice, bouche large et épaisse, tailleur noir boutonné sur un petit pull montant, rose-barbie. Un tout autre genre que son mari, long comme un jour sans pain, chauve, traits émaciés, affichant sa triste mine entre deux grandes oreilles décollées. Et ils n'avaient manifestement pas le même tempérament ! Que faisaient-ils ensemble ?
La question s'imposait avec force, car l'affaire était d'importance ! Huit millions d'euros, au bas mot, en immobilier pour l'essentiel. Quand l'Etat aurait levé ses 60 %, il resterait largement au couple de quoi assurer ses vieux jours.
Aussitôt que ces deux-là s'étaient manifestés, au lendemain du décès de l'Ancien, le notaire avait mené son enquête. C'est ainsi que sans le vouloir, il était entré dans l'intimité du couple Antoine, apprenant tout des débordements de madame et de la complaisance de son pharmacien de mari.

Physiquement c'était une ronde, plutôt petite, pleine de seins et de fesses, pleine de vitalité et de gaieté aussi, une de ces femmes qui plaisent aux hommes, enfin… à beaucoup d'hommes. Elle ne se privait d'ailleurs pas pour leur donner en retour toute l'affection qu'ils réclamaient, y compris au Blue lagoon ou à la Serenata, deux boîtes de nuit de la ville voisine qui, le cas échéant et sur invitation expresse, devenaient boîtes à partouze.
Selon Max Buttiglione, le détective attitré de l'étude, c'était son mari lui-même qui l'amenait là, de temps à autre. Lui ne participait pas ; simplement il s'asseyait au bar et se mettait à picoler, sans en perdre une miette. La dernière fois, c'était trois semaines auparavant.
A force de rendre des services aux uns et aux autres, Max avait ses petites entrées partout. Averti de l'imminence d'une soirée « spéciale », il était sur les lieux quand le couple Antoine se pointa vers 23 heures. Elle portait un manteau de laine beige fermé par une ceinture nouée et des bottes en cuir noir : assemblage banal
L'ambiance était très bizarre car dans la salle il n'y avait que des hommes.: un tas de mecs qui attendaient dans la pénombre, en silence, deux, trois ou quatre par table, sirotant vaguement leurs consommations, échangeant quelques mot à voix basse ; on aurait pu palper la tension. Dès que Béatrice Antoine arriva les visages s'éclairèrent, les langues se délièrent, les types commencèrent à émerger de leurs planques, certains ne se tenant déjà plus d'enthousiasme -et Béa par ci -et Béa par là…
Comme prévu son vieux s'installa au bar ; ils se firent paraît-il un câlin, assez prolongé et tendre, avant qu'elle se dirige vers la piste de danse, gratifiée d'une bonne claque sur les fesses.
Là elle avait commencé par saluer à droite et à gauche, bise, bise et rebise, contrebise et surbise, de vieilles connaissances et puis des gars que, manifestement, on prenait la peine de lui présenter. Les plus impatients s'attaquèrent alors à la ceinture du manteau. Elle se défendit en rigolant, déjà serrée de près par une demi-douzaine de types surexcités. Depuis le bar, son légitime souriait imperceptiblement derrière son verre de bourbon.
Enfin, elle rigola un peu trop fort, s'échappa du groupe et alla se planter au milieu de la piste de danse. Là, lentement, posément, elle défit sa ceinture, laissa glisser le vêtement sur ses épaules et le laissa choir. En dessous, à part les bottes noires -des cuissardes qui accentuaient à outrance la rondeur de ses cuisses un peu courtes— à part un collier de corail et une chaîne dorée autour de sa taille bien marquée, elle ne portait strictement rien : vastes hanches arrondies, ventre bombé mais ferme, entièrement dépilé, seins lourds ondoyant au moindre mouvement, amples fesses à fossettes, grasses, tendres, replètes. Dans son genre, avait dit Max, elle était superbe.
Sur la piste, passé l'émerveillement, ce fut du délire. Madame Antoine avait été littéralement arrachée du sol et transportée à bras le corps vers un matelas improvisé disposé un peu à l'écart, dans un coin sombre. Là, comme à chaque fois, elle avait été aimablement prise d'assaut ... exactement ce qu'elle cherchait !
A part une pause pipi elle n'avait plus arrêté jusqu'à deux heures du matin et selon Max, tout y était passé : figures imposées et figures libres, tout ce qu'une cohorte de mâles ardents pouvait faire à une femme affranchie et consentante avait été pratiqué sur elle.
Dans son rapport, le détective omit de mentionner que lui-même avait scandaleusement profité de l'aubaine, mais au notaire abasourdi, il raconta tout par le menu. Honnête et digne, il avait d'abord tenté de garder ses distances –attention, moi je suis là pour un boulot !— mais pris par l'ambiance, il n'avait pas résisté plus d'une heure.
Quand il s'était pointé elle était étendue sur le ventre, le bassin surélevé par un monticule hétéroclite de coussins, de peluches, de fourrures, qui haussaient à la bonne altitude l'arrondi de son ample derrière. Le gérant attentionné avait éteint toutes les lumières de ce côté de la salle et avait disposé des bougies sur le pourtour de la lice. Cernée par les flammes, elle reposait sur la joue droite, les yeux mi-clos, les seins comprimés débordant de droite et de gauche, quasiment immobile, s'abandonnant à ceux qui la désiraient, leur laissant le choix de ses organes rôdés par les précédents abordages, béances liquoreuses, onctueuses, baveuses, fleur saccagée, féminité carnassière… oui, car au fond, qui dévorait qui ?

Max, passablement excité mais peu accoutumé à ce genre de séance, s'était approché l'arme en batterie pour prendre la suite d'un grand type athlétique et superbement monté qui venait de la faire sangloter de bonheur. D'ordinaire elle se bornait à feuler discrètement, mais là elle venait de haleter sous l'orgasme et était encore sous le coup du ravissement, la bouche entrouverte, comme plongée dans la plus exquise souffrance.
Ayant tantôt poussé à fond ses avantages, sans moindrement la ménager, le mec se retira délicatement, avec une lenteur savamment calculée ; à la lueur des cierges, on aurait dit qu'il extrayait quelque monstre luisant du ventre féminin. Puis, l'air faussement détaché, soutenant modestement une bonne vingtaine de regards envieux, hargneux, moroses, le beau gosse s'empara d'un linge et se mit à posément essuyer son phénomène, encore à l'horizontale, plein de force.
Madame Antoine demeurait vautrée sur ses coussins, geignant tout son émoi ; le détective qui tergiversait déjà depuis une bonne demi-heure, profita de cet instant de flottement et se jeta à l'eau, abandonnant slip et pantalon, s'agenouillant devant les rondeurs joufflues. Lorsqu'il s'enfonça, il fut totalement pris au dépourvu par l'aisance de la pénétration ; mais en ayant sous les yeux le spectacle des tendres rondeurs qui vibraient et roulaient sous ses coups de boutoir, il s'émut plus que de raison. Il ne tenta pas de résister, de toute façon, dans l'état où l'autre l'avait mise, pas la peine de chercher à lui faire quoi que ce soit ! Crispant ses mains autour de la taille étonnamment étranglée, l'œil mesurant toute la majestueuse ampleur des hanches, il explosa bientôt dans la chaleur du ventre de Béatrice Antoine.
Avait-elle eu seulement conscience de sa présence en elle ? sans doute, puisqu'elle gémit lorsqu'il se retira… Elle fut bien vite consolée : à peine avait-il eu le temps de se relever que déjà elle était prise, six ou huit prétendants astiquant leurs engins à proximité. Lorsqu'il s'éloigna, elle ronronnait à nouveau, femelle indomptable !

Quand le dernier des soupirants se releva, asséché de ses dernières réserves, elle demeura sur le dos, éreintée, les seins en émoi, le ventre palpitant, les cheveux collés par la sueur, l'entrejambes comme ravagé et enflé, luisant de mouille dans la pénombre, dégorgeant une humeur épaisse, tandis que des bleus commençaient à apparaître sur les énormes nichons pâles, moins causés par l'indélicatesse des mains masculines que par leur frénésie...
Au cours des opérations, elle avait bien exprimé son ravissement à six ou sept reprises, mais il y avait un moment déjà qu'elle ne participait plus réellement, toujours très entourée, mais se bornant désormais à offrir son corps et ses orifices au désir des retardataires débarquant en pleine forme ou à celui de quelques athlètes particulièrement motivés.
Ce fut son mari qui vint la chercher. Il l'essuya tendrement, de son mieux, avec une serviette, puis l'aida à se mettre debout, mais elle était à bout de force, ses jambes, manifestement, ne la portant plus. Alors on l'enveloppa dans un plaid puis Kader, le videur, la prit dans ses bras et, suivi du mari qui ramenait le manteau beige, la transporta dans sa voiture. Exit Béatrice Antoine. Le gérant éteignit les bougies, la bacchanale était finie… jusqu'à la prochaine fois.
Le problème pour Maître Dubéda, c'est qu'il aurait donné une fortune pour assister à la fête. Ne parlons pas d'y participer ... oui mais un homme dans sa position ... ce genre d'amusement semi-public… c'était bon pour la foule anonyme. Lui ne pouvait se permettre d'entacher la réputation de son étude, les gens étaient si malveillants ...! Et penser qu'il lui faudrait vieillir comme ça…en sachant qu'ailleurs, juste à côté, d'autres n'en faisaient qu'à leur tête et s'amusaient comme des petits fous!

Le notaire éprouva quelques difficultés à remobiliser ses ressources intellectuelles. Toujours apparemment perdu dans ses notes, en réalité il s'interrogeait : -et en ce moment, porte-t-elle une culotte, un string, ou bien son sexe respire-t-il à l'air libre entre ses cuisses douillettes, béant sous la jupe noire, chaud, humide, instantanément disponible ? Comme pour lui répondre elle déboutonna sa veste.
Il prit une profonde inspiration avant de s'adresser aux époux Antoine, pendus à ses lèvres depuis tout à l'heure :
— Dans ce cas, il ne resterait donc qu'à entériner la maternité illégitime de Jeanne en localisant son accouchement, ce qui devrait être aisé, puisque l'enfant, selon vous, n'a pas été abandonnée ; pourtant nous ne trouvons aucune trace de la filiation d'Henriette dans l'Etat civil.
Il sortit une feuille de l'épais dossier et, tout sourire, la présenta par dessus le bureau à Madame Antoine qui approcha son buste en plissant les yeux. Le tailleur s'ouvrit sur le léger pull rose qui moulait ses seins : chair tendre et douce, volumes extravagants.
— Voyez vous-mêmes l'acte de naissance de votre arrière grand-mère : « née de parents inconnus » ; pour vos affaires, ça n'est d'aucune utilité !
L'homme reprit la parole, traits affaissés, voix mal assurée, mais regard étrangement vif. Maître Dubéda connaissait bien cette expression ; jour après jour il la rencontrait dans son étude : c'était celle de l'appât du gain.
— Effectivement, ils s'en sont occupés et ont veillé, si je puis dire, à son confort matériel, mais ils l'ont manifestement écartée de toute prétention à une succession de titre ou de biens immeubles.
— Certes, on comprend la logique : s'agissant probablement d'une bâtarde, le titre de comtesse, le château, ses dépendances, les terres, tout ça n'était pas pour elle.
Le notaire se demanda tout à coup quel genre de châtelaine ferait Béatrice Antoine. Si jamais elle héritait du gros lot, qui sait quelle ampleur prendraient les fêtes bachiques organisées dans son parc ? Instantanément lui passa par la tête le fantasme d'un carton d'invitation.
— Exact ! Mais aujourd'hui qu'il n'y a plus personne pour ramasser la mise, on peut considérer que les choses ont changé, et à défaut de tout autre prétendant, je verrais bien Béatrice légataire universel ; y verriez-vous quelque inconvénient Maître ?
— Que nenni ! Votre démarche est parfaitement justifiée. Encore faut-il que nous ayons la preuve avérée de cette filiation. Une riche dot et une rente à vie sont, en soi, des indices favorables, mais qui ne démontrent rien d'autre qu'une forme de générosité.
— Oh, nous avons tout ce qu'il faut pour prouver ce que nous avançons ! et grâce à Jeanne elle-même ! Je pense qu'elle voyait loin ; en fait, elle a vu jusqu'à aujourd'hui, dans votre étude ... Elle a pris certaine précaution, probablement à l'insu de son mari.
— Vous pouvez préciser ?
— Elle a conservé l'intégralité d'une correspondance que tout le monde devait croire détruite.
— Une correspondance secrète ? Et c'est vous qui la détenez ?
L'homme montra toute l'étendue de sa calvitie en se baissant pour prendre sa serviette ; il l'ouvrit et en sortit deux consistantes liasses de papiers jaunis.
— Voilà, tout est là !
— Juste une précision au cas où ... Vous savez que je devrai faire expertiser le papier et l'encre ?
— Aucun problème, Maître ! Toutefois, attendez-vous à un choc ...
— Un choc ?
— Oui, ce n'est pas de la littérature enfantine !
Perplexe, le notaire se redressa un peu sur son siège :
— Heu ... comment ça ?
— Eh bien, je veux dire ... vous me comprenez…? ce n'est pas de la lecture de pensionnat !
Il se tourna vers sa femme :
— N'est-ce pas Béa ?
— Hi, hi, hi ! Sûrement pas !
...ricana l'ardente femelle, les yeux baissés, affectant une certaine gêne. Un comble, sachant la sportive qu'elle était... !
Le notaire vit soudain frissonner son pâle interlocuteur.
— Excusez-moi… le chauffage… après 18 heures la chaudière se règle automatiquement au minima, et je ne suis pas tellement frileux ; je vais la réactiver manuellement ; un petit instant s'il vous plaît ...
Maître Francis Dubéda se leva pour aller opérer une manipulation sur un tableau électrique situé dans le couloir. Il contourna le bureau : la courte jupe droite découvrait une prison de résille moulant l'exquise rondeur des genoux croisés et le départ des cuisses dodues. Il reçut en plein coeur une bouffée de parfum : une note fleurie, fraîche et pétulante ; lorsqu'il revint s'asseoir, il ne supportait même plus l'idée du célibat :
— Allons, reprends-toi mon vieux Ci-cis, tu ne vas quand même pas tomber amoureux d'une pareille traînée ?
L'instant d'après il croulait sous l'avalanche des reproches qu'il s'adressait à lui-même :
— Et voilà ! facile ! il suffit qu'une femme aime les hommes, qu'elle s'autorise à les aimer comme elle le souhaite et dans la quantité qui lui convient, aussitôt elle devient une garce ! Pas étonnant qu'elles se déguisent toutes en mères-la-vertu !
N'en pouvant décidément plus de la violence de tant d'émotions contrastées, se sentant complètement débordé, le notaire décida de se replier derrière un écran de fumée et, pour mettre fin à l'entretien, fixa brusquement la pendule.
— Je vous demande vraiment pardon mais je suis invité ce soir ; laissez-moi cette littérature. Je la consulte en détail et puis je vous fais signe. Disons la semaine prochaine ?
— On attend de vos nouvelles Maître.
Le couple se leva. Quand le notaire, un homme fort et lourd qui marchait allègrement vers la cinquantaine, salua Madame Antoine, il se surprit à chercher une bouffée de son parfum. Mais… était-ce une impression ? la petite main potelée ne serrait-elle pas sa grosse paluche avec une insistance… pas très naturelle ? Quelle idée ! bah ! impossible…! Ce devait être sa façon à elle de serrer les mains.
Toutefois, au même moment, il lui sembla qu'un regard vert et pétillant venait de se vriller dans le sien. Allons ! qu'allait-il penser là ? c'était prendre ses désirs pour des réalités !

On était en hiver, la nuit était tombée ; sur le quai, une seule fenêtre du vaste immeuble occupé par l'étude Dubéda & Coussignon -notaires associés - était encore éclairée. Un rideau s'écarta, une silhouette se découpa dans le rectangle jaunâtre. En bas, des fumerolles de brouillard serpentaient à la surface du fleuve. Passant sous le réverbère du pont, un homme et une femme, main dans la main, se hâtaient en discutant dans la nuit glaciale.
A l'improviste, le temps d'un éclair, elle tourna la tête et jeta un regard par dessus son épaule. Maître Dubéda, l'esprit en pleine confusion, l'âme tiraillée entre un nébuleux espoir et une infinie tristesse, n'eut pas le temps de rabattre le rideau…

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