Les doutes de Claudine
de Bérangère de Bonnevaux



Claudine roule tout doucement dans le parking désert. Par la fenêtre grande ouverte, elle entend les graviers crisser sous ses pneus. La nuit est tombée, douce, paisible, mais Claudine a les mains glacées et la tête en ébullition. Elle ne peut s’empêcher d’évaluer le nombre des voitures garées çà et là. Il y en a une bonne vingtaine, trente peut-être... Somme toute, c’est assez peu, il n’y a pas grande affluence ce soir, cependant il faut penser que certains seront venus à deux ou trois ; même en comptant quelques femmes dans le nombre, vu ce qu’elle a en tête, trente voitures ça pourrait se révéler exorbitant !
Quand elle ouvre le coffre pour prendre son sac, elle est sur le point de renoncer. Elle doit prendre appui pour ne pas défaillir :
— Mais qu’est-ce que je viens foutre ici, grands dieux, quelle connerie je vais faire ? Mais qu’est-ce qui me pousse à faire ça ?
Elle relève la tête, ferme les yeux, aspire à fond ; tout est calme, les grillons stridulent... Allons, ce n’est pas le moment de faiblir, elle le regretterait ensuite... Elle souffle en arrondissant les lèvres comme si elle était en plein effort et, d’un même geste, arrache son sac de sport, referme le coffre et part sans se retourner.
Claudine longe le bâtiment ; par les larges baies vitrées elle distingue la piscine intérieure, le bassin des plongeoirs, désert. Sûr ! à cette heure-ci le vendredi, ce n’est pas là que les choses intéressantes se passent... A droite, le stade d’athlétisme : en dépit de l’heure tardive et de la chaleur, sous l’éclairage violent, quelques silhouettes en short et maillot s’obstinent encore à courir, à lancer, à sauter.
Dans sa prime jeunesse, elle-même a beaucoup fréquenté les pistes : c’était avant que la nature lui octroie des formes généreuses, des seins volumineux et lourds... et que son tempérament de gourmande fasse le reste. Il n’a pas fallu plus de quelques mois pour que la gamine maigrichonne se mue en une belle fille ronde, grande et forte ; adieu piste et sautoirs ! Elle s’est mise à lancer le disque et le javelot, sans grande conviction, comme ça, pour faire quelque chose sur le stade, prendre un peu d’exercice, continuer à voir les copains et les copines... C’est là qu’elle a rencontré son mari d’ailleurs, il y a de cela... Seigneur ! ceux qui s’exercent là n’étaient même pas nés, ou tout juste ! insidieuse fuite du temps...
Cinq ou six jeunes gens sont appuyés à la rambarde, torses nus ; ils arrêtent leur discussion pour la suivre du regard. L’un deux parle à voix basse, elle sent que la remarque la concerne. Savent-ils ce qui se passe parfois ici ? Se doutent-ils de ce qu’elle va oser ? Non, en passant elle entend le mot « laiterie ». Juste une impertinence, une remarque égrillarde sur les rondeurs de la brune mûrissante qui passe devant eux ; c’est vrai qu’elle se balade dans un long paréo qui ne cache pas grand chose de l’ampleur de ses hanches (et s’ils savaient que son ventre est absolument nu là-dessous... plus nu que nu puisque, cet après-midi, elle a été entièrement dépilée par les soins de son esthéticienne) ne parlons pas de la liberté de ses gros seins qui ondoient paisiblement sous un débardeur léger. Elle passe son chemin.
Arrivée devant l’entrée elle s’arrête. Que ressent au juste quelqu’un qui pousse la porte d’un immeuble de vingt étages, avec l’intention de se précipiter du dernier ? Une bouffée d’angoisse lui tort le ventre, mais l’élan qui l’anime est décidément le plus fort. Elle entre, présente sa carte, prend son billet. Comme si de rien n’était la caissière exécute rapidement les opérations routinières en la regardant à peine, comme il y a six mois quand Claudine a participé pour la première fois aux agapes des vendredis.
C’était avec Martine. Serait-elle venue ce soir-là, si elle avait su que ça changerait absolument tout de l’idée qu’elle se faisait d’elle-même, que ça renverserait bien des perspectives, que ça risquerait de chambouler sa vie... ? Oui, il lui semble qu’elle aurait malgré tout suivi Martine, même en connaissance de cause ; rebrousser chemin ? impossible désormais ! En revenir à l’état antérieur, à une petite vie bien réglée, à l’amour conjugal confortable et raplapla, en admettant qu’il soit encore possible ? inconcevable ! Du moins pas avant que l’expérience ait été menée à son terme. Il faut qu’elle sache ! Elle n’en peut plus, il faut qu’elle vive ça, tant qu’il en est encore temps !
Et s’il était déjà trop tard ? A 46 ans une femme n’est plus de première jeunesse et le corps de Claudine, quelque peu alourdi par trois grossesses -et aussi par la bonne chère et les sucreries— n’a rien à voir avec celui d’un top model. Jacques, son mari, lui répète souvent qu’elle est très attirante, qu’elle a encore tous les atouts pour plaire aux hommes. Mais quel crédit accorder aux affirmations flatteuses d’un type qui la néglige et qui, elle le sait à présent, va voir ailleurs depuis au moins deux ans ?
Bon, c’est pourtant vrai que les hommes la regardent... et d’ailleurs cet automne à la pâtisserie, alors qu’elle passait prendre une commande -le gâteau d’anniversaire de sa fille Anne— un tout jeune homme ne l’a-t-il pas abordée, commençant, fort platement, par lui demander l’heure avant de lui proposer un café ? Il était plutôt mignon. Quelle folle elle a été ce jour-là, de le trouver trop gamin !
Ce serait à refaire, elle te le saisirait par le col : « j’m’en fous pas mal de ton café ! Viens donc plutôt par ici » elle te le plaquerait contre un mur pour lui envahir la bouche de sa langue, lui fouiller dans la braguette, sortir illico son engin en espérant qu’il soit bien gros ! Elle sourit toute seule ; non, bien sûr, jamais elle ne ferait ou ne dirait une chose pareille ! En fait, cet hiver elle n’aurait pas même osé penser cette chose-là, ne parlons pas de la formuler. Cependant si c’était à refaire aujourd’hui, elle aurait une autre attitude : elle accepterait son café et discuterait avec lui. Elle ne verrouillerait pas tout dès le départ, elle lui... elle leur laisserait une chance, une vraie chance. Oui, c’est cela, Claudine se sent comme... déverrouillée.
Et en vérité elle a bien changé ces derniers mois. A commencer par cette faim de louve qui est arrivée sans crier gare et qui s’est installée en elle, percutant sans vergogne son quotidien conventionnel et plat, résonnant lourdement dans son bas-ventre. « Ce qu’une femme désire... ce qu’une femme se permet... ce qu’on lui permet... ce qu’une femme a le droit de désirer... ce qu’une femme pourrait éventuellement désirer, si… si... » Elle mesure aujourd’hui pleinement les implications de toutes ces formules. Et tout ça par la faute d’une petite fofolle... minute ! « par sa faute » ? ou « grâce à elle » ?
Elle arrive aux vestiaires, ils sont déserts ; dix heures moins le quart… apparemment tout le monde est déjà en place. Elle ouvre un casier libre, insère la petite carte magnétique et enlève son paréo. Sa nudité prospère est à l’étal, Claudine espère sincèrement être encore désirable. Elle a un peu de mal à s’extraire du débardeur qu’elle tire par en haut ; quand elle en émerge, elle s’aperçoit dans le miroir de l’allée. Avec les bras levés, comme ça, ses gros nichons en bataille prennent un air si vulnérable.... On dirait qu’ils appellent des mains pour les protéger et les soutenir.
Elle hausse les épaules. Bon, c’est sûr, avec des hommes qui rêvent de jeunes filles en fleur, de lianes et de gazelles, il y a de sérieux doutes ! Mais avec des mecs qui aiment les vraies femelles pleines de seins et de fesses, elle a certainement son coup à jouer. Allez, on jette les dés, rien ne va plus ! Elle se dirige résolument vers le bain

Claudine n’avait aucune envie de fréquenter un club sportif. Martine l’y a traînée presque de force, pour la sortir, disait-elle, de son train-train. Elle lui a promis un club sympa, des installations « au top » : piscine, sauna, bain turc, salle de musculation, massages, jacuzzi, solarium et tout le tremblement « avec des gens vraiment super.. ». et Claudine s’est finalement laissée convaincre, même si elle trouve ça plutôt cher. Les premières fois elle ont fréquenté le club en mémères sur le retour, choisissant pour le bain turc les horaires réservés aux dames seules et ambitionnant apparemment de le rester. Ce n’est pas à proprement parler le hammam traditionnel, plutôt un bain relaxant : douce vapeur parfois légèrement parfumée d’essences aromatiques et vaste bassin d’eau salée à 35°. Adroitement réparties sur le pourtour, de nombreuses buses créent autant de courants, de remous, de nuages de bulles, tous assidûment fréquentés par ces dames pour masser les points faibles de leurs anatomies, tout en papotant entre copines.
Au vrai, la plupart de celles qui viennent se détendre dans cette ambiance tropicale ont d’excellentes raisons de ne plus vouloir s’afficher : maturité affaissée, seins en cataracte, ventres enflés et mollassons retombant sur des pubis fanés, cuisses grumeleuses et tremblotantes, cicatrices, déformations ou mutilations diverses, vieillesse plissée, ridulée avachie : les misères du corps humain déclinées au féminin.
C’est Martine qui, la première, en eut son compte des séances entre nanas marquées par le destin ; elle décida, puisqu’elle décidait de tout, qu’il leur fallait se risquer dans le bain mixte. D’abord Claudine ne voulut rien entendre, mais Martine, qui affiche près de 80 kg pour son mètre soixante-cinq, lui demanda de quoi elle avait peur et lui fit remarquer que si l’une des deux devait se sentir gênée, c’était plutôt elle-même.
C’est ainsi qu’un samedi soir, se risquant au verdict des regards masculins, elle pénétrèrent dans la salle spacieuse qu’elles connaissaient bien : décor coquet –colonnettes, volutes, arabesques, fontaines et rigoles— bel étagement de banquettes en gradins, petits recoins discrets ici ou là, le tout réparti autour du grand bassin central. Plus morte que vive, Claudine pénétra dans l’étuve en serrant autour d’elle un drap de plage suffisamment vaste pour en couvrir deux comme elle. Elle entraîna Martine vers une banquette à l’écart et demeura prostrée là un bon moment, n’osant même pas lever le nez. Quand son audacieuse amie prétendit s’immerger, elle la suivit le cœur battant, se débrouillant pour descendre dans l’eau à toute vitesse derrière son écran, parvenant à ne pratiquement rien montrer de ses grâces. Ses seins avaient tendance à remonter et à se pavaner en surface mais somme toute, c’était un moindre mal.
Il y eut ainsi quelques séances et Claudine la complexée, la timorée, prit conscience de deux choses importantes. D’abord, mis à part certains hommes manifestement en quête de chair fraîche, mais qui ne la traitaient pas différemment des autres femmes, les personnes présentes ne lui accordaient qu’une attention très distraite ; ensuite, dans toute sa rondeur, comparée aux autres, elle ne se trouvait pas si mal foutue...
Peu à peu elle se sentit plus à l’aise, poussant un jour l’audace jusqu’à abandonner son gigantesque pagne sur un banc avant d’effectuer à découvert les quelques pas qui la séparaient de l’eau. Elle s’appliqua à faire montre de la plus grande indifférence en dépit de son angoisse, apparemment insoucieuse des yeux indiscrets qui, à n’en pas douter, évaluaient le poids et la consistance de ses gros nichons, souverainement dédaigneuse de toutes les mains qui rêvaient de serrer sa taille encore bien marquée, de suivre la courbure de ses larges hanches, d’envelopper son ventre gracieusement bombé, d’effleurer le satin de ses fortes cuisses, de s’enfoncer dans la royale ampleur de son derrière.
Elle trouva ainsi un équilibre et commença de vraiment se plaire dans cet endroit jusqu’à la semaine fatidique où, consacrant leur soirée du samedi à un spectacle, les deux amies décidèrent que le bain turc serait pour un autre jour.
C’était un vendredi soir. Les choses se déroulèrent comme à l’accoutumée jusqu’à vingt et une heures trente, horaire habituel de fermeture de l’établissement. Les gens sortirent normalement, mais en attendant Martine dans le hall, Claudine réalisa soudain que l’endroit ne jouissait pas du calme habituel à cette heure tardive. La caissière était toujours en place, l’appariteur ne se tenait pas près de la porte d’entrée pour la verrouiller une fois le dernier client parti. Au contraire, tout un groupe attendait manifestement l’ouverture des sas.
— Tu as vu, Martine ? Il y a encore une séance ; mais alors c’est carrément une nocturne ! Dis, ce doit être marrant... surtout le petit bassin qui se prolonge au dehors : dans l’eau chaude, sous la lune, sous les étoiles, en pleine nuit, tu imagines ?
— Oui, sans doute... attends, je me renseigne...
Martine échangea quelques mots avec la caissière et revint :
— Chaque premier vendredi du mois, c’est ouvert jusqu’à une heure ; mais... c’est bizarre, il faut une carte spéciale. « Question de sécurité » a-t-elle dit.
— Ben, on n’a jamais rien fait de mal, que je sache ! On la demandera, voilà tout.
A la première occasion elles furent exactes au rendez-vous. Suite à une demande écrite, la carte mauve « spéciale nocturnes » leur avait attribuée sans aucun problème. Claudine remarqua une chose qui lui parut étrange : plusieurs dizaines de clients attendaient que la place leur soit livrée, mais à part quelques couples il n’y avait que des hommes. En fait, en dehors d’elles-mêmes et de deux jeunes filles, il n’y avait pas d’autres femmes seules. Elle ne s’en inquiéta pas outre mesure « après tout qu’est-ce que ça peut bien faire ? » songea-t-elle.
On entra, elles passèrent au vestiaire, puis se hâtèrent de rejoindre la place qu’elles affectionnaient, près d’une jolie fontaine ; c’était un banc encastré dans un léger renfoncement, discret, mais qui permettait de voir une grande partie de la salle.
Qui sait pourquoi ? Claudine se sentait un peu de vague à l’âme ce soir-là, et l’esprit plein de nostalgie. Les deux jeunes filles s’étaient installées non loin des deux femmes d’âge mûr ; elles étaient superbes, chacune dans son genre. La brune, cheveux tirés, grande, fine, assez mignonne avec ses grands yeux clairs en amande, avait noué sous ses aisselles un linge un peu court qui s’ouvrait à chaque pas, découvrant son flan gauche jusqu’à laisser entrevoir la rondeur d’une fesse ou l’ombre du pubis. « Une coquine qui entendait préserver certaines apparences » pensa Claudine. La blonde, cheveux filasse abandonnés à l’humidité, traits communs, nez camus, était nettement moins jolie. Elle était aussi plus petite, plus ronde, et son derrière roulait sous la serviette de bain qu’elle avait nouée à la taille, laissant résolument sa poitrine découverte. La fille connaissait ses avantages et le regard des hommes ne trompait pas. La remarque de Martine parvint à Claudine comme en écho à ses pensées :
— T’as vu la blonde, cette paire de nichons ? On dirait qu’on lui a greffé des ballons de rugby.
— Oui, j’ai vu... Pourtant c’est du naturel. Allez ! avoue-le ! ils sont superbes !
— Elle le sait bien la petite garce, mais ça fait un peu grosse vache ! Et regarde la tête de tous ces couillons ! Ils n’ont d’yeux que pour elle ! Pourtant elle est plutôt moche ! Il leur en faut peu aux mecs... En plus, si ça se trouve, elle est nulle au pieu !
— Ca, c’est une méchanceté gratuite ! Et puis j’ai l’impression que tu tombes mal...
— Bon, d'accord, les gros nichons ça en jette ! Mais faut se les trimballer tout le temps et ça pèse son poids, sans compter que ça vieillit vite, regarde, ils commencent à tomber.
« Mais tant que ça dure, elle est sure de ne pas rester seule... » pensa Claudine sans le dire. Martine, en effet, paraissait oublier que sa copine, elle aussi, avait une très forte poitrine et qu’elle connaissait bien la question. Jamais ses seins n’avaient été aussi spectaculaires que ceux-là, mais ils avaient eu leur petit succès. Dans les fêtes ou en discothèque, chaque fois que Claudine enfilait un petit haut moulant elle trouvait de la compagnie ; rarement la compagnie souhaitée d’ailleurs, loin de là ! souvent juste de quoi égayer la soirée et faire la nique aux copines pendant quelques heures... Cependant jamais elle n’avait fait tapisserie. Au fond, tout ça était bien innocent.
Qui sait pourquoi, de bien vieux souvenirs remontent tout à coup... Une période de sa vie qu’elle avait presque oubliée, si riche, si contrastée, si brève : quelques saisons tout au plus. Claudine avait très vite rencontré Jacques et la petite Aurore était arrivée dans la foulée. Draguer en petit haut moulant ? Elle n’y avait plus jamais pensé, ne vivant que pour son mari et ses enfants, entre les casseroles, les couches, la lessive, le repassage et –quel supplice— les devoirs des petits. A croire que leur journée de classe ne suffisait pas à leur bonheur !
En voyant ces deux jeunes filles qui avaient encore toute la vie devant elles, Claudine méditait sur son propre destin. Après Aurore il y avait eu Anne, et puis le petit Sébastien. Ils étaient tous partis : Aurore avait convolé avec un prince charmant et était sur le point de la faire grand-mère, ce dont elle se réjouissait sans complexe ; Anne, à peine sortie d’une école de commerce, venait de se trouver un emploi et vivait déjà du sien, menant –indiscrétion d’Aurore— une vie aussi agitée... qu’insatiable. Sébastien venait d’avoir 19 ans et était parti faire ses études à une centaine de kilomètres, ne rentrant qu’un week-end sur deux avec son chargement de linge sale. Quant à son mari, il se débrouillait pour être le moins possible avec elle, affectant d’être très pris par son travail. Il y avait trois ou quatre ans à présent que leurs rapports n’étaient plus les mêmes, en fait depuis que René, l’ancien chef de service, était parti en retraite, remplacé par une certaine Jocelyne.
Claudine se sentait trahie, à l’instar de beaucoup de femmes : elle s’était dépensée sans compter pour le bénéfice d’autrui, pour le confort de sa nichée, et à présent qu’elle prenait de l’âge et que les oisillons s’étaient envolés, le mâle désertait le nid. Tôt ou tard, il leur faudrait affronter et résoudre le problème. En attendant, insidieusement, traîtreusement, sa vie avait été bouffée en tâches ménagères et en soucis domestiques ! A l’approche de la cinquantaine, quelle signification prenait une existence ainsi dépensée au profit de gens qui avaient gravité autour d’elle, pour qui elle avait tant compté et qui prenaient à présent leurs distances, détournant d’elle leurs regards et leurs projets, l’abandonnant à une insoutenable solitude que le shopping, les cours d’aquarelle, et aussi Martine avec son club de sport, peinaient à meubler.
— Hé ! T’as vu ? Ca n’a pas traîné...
Claudine émergea de son amertume pour croiser le regard entendu de Martine qui, du menton, lui désignait les deux filles. Un garçon était venu s’asseoir entre elles ; il leur parlait à voix basse, on n’entendait rien de ce qu’il disait, juste les réactions de la blonde qui faisait mine de s’insurger mais qui riait un peu trop fort au regard des précisions qu’elle demandait :
— Quoi ? Oh, non ! Mais vous voulez rire, tous là ? Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on est des filles à ça ! T’as entendu la proposition Charlotte ?
Mais Charlotte baissait le nez et ne répondait rien.
— Hein ? Qui ça ? Lequel ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il a de spécial ?
Le garçon lui murmura quelque chose, puis, d’un doigt presque vengeur, désigna la tribune d’en face. Dans la brume légère on distinguait les mines enjouées ; quelques mains s’agitèrent pour faire coucou, puis un colosse au poil noir se leva -longs cheveux bouclés, barbu, ventru— et fit une révérence ; lorsqu’il se releva, comme par hasard sa serviette était tombée, un sexe démesuré pendouillait entre ses cuisses.
Martine avait soudain porté les mains à son visage, apparemment effrayée
— Mon Dieu ! Quel cochon ! T’as vu ça ? Mais t’as vu ça ? Mais quelle horreur ! Ca existe des engins pareils ?
— Ça, il faut reconnaître qu’il est drôlement outillé !
— Tu imagines ? Tu connais un type habillé et tu te retrouves en face de... de ça ?
L’homme, tranquillement, avait renoué sa serviette et était retourné s’asseoir. Claudine ne put s’empêcher de songer que son sexe était, au repos, bien plus gros et plus long que celui de Jacques en érection. Pourtant son mari était plutôt beau garçon. Que devenait pareil monstre au comble de l’excitation ? Elle n’en avait pas vraiment idée, mais se demanda quel genre de sensations pouvait procurer à une femme un engin de cette démesure. Elle affecta malgré tout de prendre les choses à la légère :
— Pourquoi, ça t’intéresse toi ? Quelle importance ? Si c’était mon mec je m’en arrangerais. Et si tu aimais ce type, je pense qu’il ferait l’affaire pour toi aussi. De toute façon, les géants sont souvent très doux ; je suis sure que celui-là n’essaierait même pas de pénétrer une femme avant de l’avoir super bien préparée ; on parie ?
— Qu’est-ce que tu racontes ?! Le supplice du pal, oui ! En plus, avec cette énorme brute, on risque l’écrasement !
Claudine trouva ces préjugés quelque peu injustes. Après tout, ce type n’avait pas choisi de faire deux mètres et 140 kilos ; dans la vie, il était peut-être charmant et délicat. Il aurait fallu discuter un peu avec lui avant de jeter l’anathème. Cependant elle n’insista pas.
A côté, l’ambiance avait changé. Le garçon et la bonde confabulaient avec Charlotte ; ils lui proposaient manifestement quelque chose car l’autre, sans ouvrir la bouche, les yeux rivés au sol, répondait obstinément par la négative en secouant la tête.
Claudine fut soudain attirée par autre chose ; dans le coin gauche de la salle, une femme venait d’élever la voix. C’était un couple qui discutait ferme avec deux hommes d’âge mûr :
— Non, non et non ! pas les deux ! rien à faire, je ne veux pas !
Les trois hommes parlementèrent brièvement, le mari esquissa un vague geste d’impuissance à l’adresse des deux autres ; alors seulement la femme se laissa entraîner en compagnie d’un des compères, sous l’œil nostalgique de l’autre. Le trio disparut dans l’ombre, en direction des petites salles à jacuzzi.
Eh bien ! Il s’en passait des choses, pendant les nocturnes ! Claudine était loin de s’attendre à ça ! Elle comprenait mieux, à présent, la nécessité de la carte « spéciale » :on devait aisément l’attribuer aux femmes et aux couples, mais il y avait fort à parier que les hommes isolés étaient parrainés, triés sur le volet.
A droite les deux filles se consultaient toujours. Un autre type était arrivé, la trentaine un peu dégarnie ; il se tenait debout devant elles, mais n’intervenait pas. Il y eut un moment de silence ; apparemment, miss gros seins était à bout d’arguments. Pour finir elle se leva :
— Bon, alors on se retrouve à la sortie ?
— OK ! désolée, Carine. Ca ira pour toi ?
— Sans problème ! mais ça aurait été plus marrant de le faire à deux.
— Je sais, mais j’ai vraiment pas la tête à ça.
La dénommée Carine soupira, puis elle fit une chose relativement banale mais qui, au vu des circonstances, prit une signification extraordinaire. Elle se tourna vers la tribune d’en face, écarta les jambes, poings sur les hanches, puis d’un geste négligent elle fit tomber sa serviette. Alors elle s’étira longuement, paresseusement, langoureusement, reins cambrés, comme une grosse chatte ensommeillée, projetant ostensiblement vers l’avant sa miraculeuse paire de nichons, et tendant vers l’arrière une croupe nettement trop basse et lourde pour être honnête, mais bien belle quand même. En face il y eut des appréciations bruyantes, on applaudit, on tapa des pieds nus sur le dallage.
A ce point la fille prit la main de l’un et de l’autre garçon, elle les regarda, d’un air de dire « on va où, chez vous ou chez moi ? ». Les garçons se consultèrent du regard, le trio disparut lui aussi vers les jacuzzis, la fille toute petite entre les deux mecs, dans le balancement de ses fesses charnues. En face, dans un joyeux tohu-bohu, une douzaine d’hommes, pas moins, se levèrent des banquettes pour les suivre. Le géant barbu les dépassait tous d’une bonne tête.
— Mais regarde-moi ça ! C’est écœurant ! D’abord l’autre brute, et puis maintenant… Tiens, j’en suis malade ! Alors ça, jamais on ne me reverra ici ! Mais c’est un vrai claque ?! Dès demain j’écris à la direction et je leur renvoie leur foutue carte!
Martine avait l’air sincèrement furieuse. Etrange... elle ne la connaissait pas sous ce jour de « mère la vertu »... Elle-même, à vrai dire, était prise au dépourvu, mais elle acceptait l’idée que chacun s’amuse à sa manière. Tant qu’on ne faisait pas de mal aux autres, et tant qu’on ne lui demandait rien à titre personnel... Elle prit le parti d’en rire :
— C’est vrai que tu m’attires dans de drôles d’endroits ! Et tout à l’heure, tu as vu les autres, là-bas à gauche ? Mais, au fait... observe bien ! pendant qu’on s’occupait du spectacle, les couples ont presque tous disparu.
— C’est répugnant ! Je ne comprends vraiment pas ces femmes-là ! Se laisser faire des trucs aussi dégoûtants, aussi dégradants !
— Mais Martine, je ne te savais pas tant attachée à l’ordre moral !
— Et moi je te trouve bien complaisante ! C’est vrai que l’idée de la nocturne, c’est toi ! Qui sait si tu n’en avais pas entendu parler avant ? Si tu as une idée derrière la tête, ne te gêne surtout pas pour moi !
— Claudine n’eut pas à répondre à cette accusation gratuite. Une dizaine d’hommes restait sur place, et, il fallait bien que cela arrivât, deux compères s’avancèrent vers les deux femmes demeurées quasiment seules dans la salle. C’étaient des types d’une quarantaine d’années ; l’un d’eux n’était pas terrible, mais Claudine trouva que l’autre n’était pas si mal...
— Bonsoir, mesdames ; on ne vous encore jamais vues ici ; je me trompe ?
Martine leur répondit du ton le plus rogue :
— Et on ne nous y reverra jamais ! Foutez-nous la paix ! Il ne manquait plus que ça ! Tu viens Claudine ?
Serrant nerveusement sa serviette autour de son gros corps, Martine prit le chemin des douches. Ce fut à Claudine d’esquisser un geste d’impuissance qu’elle accompagna d’un vague sourire. Après tout, ces deux types s’étaient présentés correctement et, si elle avait bien compris, ils n’avaient rien entrepris qui fût contraire aux coutumes de l’endroit : inutile d’être désagréable.
Dans les vestiaires, elles se rhabillèrent en silence. Martine n’ouvrait pas la bouche. Claudine peinait quelque peu à faire entrer toutes ses richesses dans son jean. Elle en profita :
— Dur dur le mois de janvier ; les fêtes, c’est vraiment une sale période pour la ligne !
Martine ne daigna pas répondre ; elle lâcha seulement :
— Tu sais, je t’ai vue faire coucou aux deux types ; et dans mon dos, en plus ! Je ne te croyais pas comme ça !
Claudine trouva qu’elle était injuste, mais ne voulut pas la provoquer davantage, elle avait toujours eu les scènes en horreur. A ce moment passèrent deux femmes de service dans le couloir contigu, elles entrèrent dans leur local ; la porte était ouverte, on entendit distinctement leur conversation :
— Eh ben dis donc, elle n’a pas peur des mouches celle-là.
— Ouais, elle fait fort !
— Oh, elle doit avoir l’habitude de ce genre de truc, on voit qu’elle n’en est pas à son coup d’essai.
— Tu parles ! Combien ils étaient sur elle ? cinq ? six ?
— Au moins, oui ! Elle disparaissait dessous ! Sans compter ceux qui mataient en attendant leur tour ! Quel appétit !
— Cette petite-là ? va savoir au juste de quoi elle a envie… ! Avec les femmes, faut jamais se fier aux apparences ! Si ça se trouve, elle vient ici quand elle a envie de se défouler, mais dans la vie elle est très sage !
— En tout cas, avec le grand Denys elle va être gâtée !
— Elle va la sentir passer, tu veux dire… Et t’as vu ? tous les jacuzzis sont occupés ! Ah, les nocturnes... au début c’était pas comme ça !
— Ne m’en parle pas ! Tout à l’heure j’ai même eu des propositions. A mon âge et avec ma blouse, tu te rends compte ?
Elles ressortirent avec leurs chariots. On les entendit rire encore au-delà des portes battantes.
Le voyage de retour s’effectua dans un silence intégral. Martine la déposa, lui disant à peine au revoir. Une fois entrée chez elle, Claudine eut la désagréable surprise de trouver un message sur le répondeur : Jacques l’informait qu’il ne pourrait rentrer de déplacement comme il en avait l’intention, il lui souhaitait bonne nuit et l’embrassait.
— Tu parles d’un faux-jeton !
Encore une nuit à passer toute seule dans le vaste appartement désolé qui, en d’autres jours, avait été si plein de vie. Claudine va jusqu’à la cuisine, ouvre le frigo, hésite, sort la boite de rillettes. Mais pendant qu’elle mange dans le silence, des images défilent devant ses yeux : oui, en ce moment-même, pendant qu’elle bouffe toute seule dans son coin, une fille est en train de s’envoyer un tas de mecs.
Leurs sexes, leurs queues qui se confondent dans la répétition de la prestation masculine jusqu’à n’en plus constituer qu’une seule, éternellement bandée, insatiable, inépuisable, c’est une chose dont elle ne sait que penser. En fait, ce fantasme l’embarrasse plutôt... Mais leurs mains... en ce moment, de partout, des mains viennent toucher la blonde Carine, elles l’effleurent, la rudoient, la câlinent, la fouillent, caressantes, curieuses, cruelles, inquisitrices, et puis douces, fines, épaisses, rugueuses, à l’instar de leurs propriétaires respectifs. Et toutes ces bouches qui embrassent, bisouillent, agacent, lèchent, mordent à pleines dents. Quel effet ça fait à une femme ?
Elle prend soudain conscience de mastiquer mécaniquement... Horreur ! elle a vidé la moitié du pot de rillettes et toute à son rêve, elle n’en a même pas senti le goût ! Mon Dieu, mais où en est-elle au juste ?
Depuis combien de temps n’a-t-on pas touché Claudine avec amour ? Et même, sans parler d’amour, depuis combien de temps des mains n’ont-elles pas touché son corps avec intérêt, avec la folie du désir brut, dans la passion de la découverte ? Oh, que cela lui manque tout à coup ! Elle se sent comme à l’abandon, bannie sur une autre planète, en exil de son corps qu’elle gave de sucreries et de rillettes... tristes substituts de plaisirs qu’on ne reçoit jamais, mortelle consolation !
Le plaisir... depuis combien de temps au juste Claudine n’a-t-elle pas pris son pied, un vrai pied, un vrai de vrai ? Dans son esprit, il ne s’agit pas d’orgasme ; pour ça, depuis toujours elle s’arrange toute seule quand une envie la prend, toujours impromptue, souvent importune, pressante et impérieuse, comme les femmes savent en avoir dans le secret de leur ventre. Non, il s’agit d’autre chose : depuis combien de temps n’a-t-elle pas été en phase avec son mari, partenaire exclusif ? Il n’en porte pas toute la responsabilité d’ailleurs ; Jacques est un amant valeureux, doux et attentionné. Le problème n’est pas là ; il a été -il est toujours— dans sa disponibilité d’esprit à elle, dans la liberté qu’elle n’a pas su s’accorder ou, si l’on veut, dans l’espace qu’elle n’a pas su ménager au désir, à celui de son mari comme au sien propre.
Quand Jacques venait à sa femme, combien de fois n’a-t-il pas été repoussé au nom d’un reproche universel et pluri-millénaire : « tu ne penses qu’à ça ! je n’ai pas que ça à faire ! » ou bien satisfait en quatrième vitesse, sans passion ni désir, parce que le soir elle est crevée, parce que le matin il faut faire déjeuner les gosses et les habiller pour aller à l’école, parce qu’une journée s’annonce, pleine de repassage, de courses, de vaccins, de papiers, de cuisine...
Et pourtant le fait que les formes de Claudine aient pris quelque ampleur avec les années ne le gênait en rien, au contraire. Ne lui disait-il pas que son corps était « un hymne à la chair » ? Il avait été un temps où il adorait lui faire monter les escaliers après qu’elle ait retiré sa culotte et remonté sa jupe sur ses reins ! Pour son compte, elle n’aimait pas trop jouer les animaux de cirque, mais elle lui donnait, parfois, satisfaction ; il la contemplait alors d’en bas, commentant avec enthousiasme le roulis outrancier de ses larges hanches, ne tarissant pas d’éloges sur, disait-il : « son cul de jument de brasseur », vantant l’attrait des lèvres charnues qui se dévoilaient dans la douillette rondeur des cuisses de nymphe, et répondant incontinent à cet appel.
Il avait aussi beaucoup bataillé pour qu’à l’hypermarché elle fasse ses courses vêtue, en tout et pour tout, d’un collier et d’un petit ciré rouge qu’il adorait, si léger qu’il n’était même pas doublé. A Claudine cette idée parut d’abord totalement saugrenue : « … et puis au fond, à quoi bon si personne n’en sait rien ? je ne te comprends pas ! » Il prétendait que nombre de femmes se livraient furtivement à ce genre d’exercice -ce dont elle doutait fort- que c’était en quelque sorte de l’exhibitionnisme au féminin, secret, clandestin même. On ne s’y dénudait pas, mais on courait à chaque instant le risque fou de se perdre, d’être trahie par quelqu’un ou quelque chose d’inattendu… terreur blanche !
Comme tous les couples ils avaient eu des hauts et des bas. Lors d’un retour de flamme particulièrement intense, elle avait finalement donné son accord. Dire qu’elle s’était sentie mal à l’aise relèverait d’un fort euphémisme ! En dépit de la présence rassurante de son mari, Claudine était morte d’inquiétude, vivant dans la hantise de n’importe quel petit incident. Ce qui lui était insoutenable, ce n’était pas tant le risque d’apparaître sans voiles que celui de se voir percée à jour, à fortiori dans une démarche érotique qui n’était pas vraiment sienne.
Il y avait eu très loin des essais en chambre à la réalité des choses. Derrière son caddy elle se sentait plus nue que nue, supposant, à tort ou à raison, que cette nudité était perceptible, voire évidente. A ses yeux il était manifeste que ses gros nichons dépourvus de soutien étaient trop lourds pour ce genre de sport, ballonnant le ciré juste au dessus de la ceinture, se berçant mollement sous l’étoffe légère au rythme de ses pas.
Entre deux rayons elle serra prestement sa ceinture à bloc et tira bien sur le tissu pour faire en sorte que ses seins soient un peu tenus. Elle nota l’air de satisfaction de son mari et fronça quelque peu les sourcils : c’était suspect. Mais ce ne fut qu’en passant devant un miroir du rayon habillement qu’elle vit de quelle façon le mini imperméable flattait sa silhouette déjà exubérante. Son encombrante poitrine gonflait l’étoffe comme une voile et la taille étranglée accentuait magistralement l’ampleur des hanches, le tout pour un bénéfice dérisoire.
Un homme les croisa, les yeux rivés sur elle : il se mit à les suivre sous l’œil goguenard de son mari. Une femme entre deux âges la toisa sévèrement… C’en fut trop pour Claudine : elle redonna vite fait du mou à son unique vêtement, puis se dirigea vers les caisses.
Au grand regret de Jacques, qui trouvait sa femme superbe et avait déjà imaginé une variante, on en resta à cette unique expérience. Oui, de toutes ces requêtes masculines elle avait fait bon marché, traitant ces jeux érotiques comme fantaisie de bas étage, dédaignant rapidement de s’y prêter, refusant tout nettement de satisfaire son mari au nom de sa vulgarité à lui, et de sa dignité à elle. Elle le regrettait aujourd’hui ; sur ce plan elle avait porté un préjudice considérable à leur couple.
A la réflexion, il n’était pas anormal qu’en prenant de l’âge, Jacques ait été voir ailleurs, en direction d’une femme plus docile, ou plus imaginative, ou plus futée. Elle a entendu dire que la Jocelyne en question donnerait volontiers dans l’audace. Qui sait si cet après-midi, au nom de leur complicité, elle ne s’est pas baladée totalement à poil sous un tailleur très strict lors d’une réunion de travail, provoquant d’une œillade entendue son amant émoustillé ? Qui sait si dans l’ascenseur, jouant les scandaleuses dans le dos du Directeur général, elle n’a pas remonté sa jupe devant Jacques, quémandant pour ses fesses nues un gage clandestin de sa tendresse ?
Oh, elle n’excuse pas son mari, loin de là, mais à la longue, elle est parvenue à entrer dans sa logique d’homme : il a ses raisons et ses impératifs, lui aussi. Ce serait à refaire, elle lui donnerait satisfaction ; en tout ! Dans un couple, la connivence n’a pas de prix. Et aujourd’hui ? a-t-il encore envie de partager ce genre de choses avec elle ? serait-il encore temps ?

Ce fut ainsi qu’au milieu de la nuit, dans le silence de sa cuisine, oui, justement là ! face à la pendule murale qui égrenait les secondes et face à un pot de rillettes encore ouvert, grotesque témoin de ses échecs, réalisant toute l’étendue de sa solitude, Claudine fit sa révolution. Elle embrocha sur une pique la tête du gouverneur de sa Bastille intérieure, elle démonta pierre par pierre sa petite forteresse personnelle, elle en termina avec son enfermement.
Elle ne parla de rien à personne, ni à Jacques qu’elle s’appliqua, pour une fois, à dignement accueillir quand il revint le lendemain « pas ce soir, ma chérie, je suis crevé ! », ni à Martine qui la rappela le mercredi pour lui dire qu’elle ne serait pas disponible cette semaine. Claudine reposa doucement le combiné : « la pauvre.. ». De toute façon elle savait désormais qu’elle n’avait plus besoin d’elle.
Elle venait de réaliser quelque chose : pour une femme, la liberté des fesses commence dans la liberté de la tête ! Martine aussi, avait reçu cette révélation en pleine figure, comme elle-même, mais elle avait tout rejeté en bloc, immédiatement. C’était sans doute la meilleure chose à faire, le parti le plus sage à prendre en tout cas. Mais Claudine n’entendait plus être sage. Elle voulait en finir avec les sucreries et les rillettes.
Le premier vendredi du mois suivant elle se rendit au club, juste pour voir, sans autre véritable intention que d’assister au spectacle, omettant tout de même de préciser à Jacques que Martine n’était pas de la fête. Pas de Carine cette fois-là : beaucoup d’hommes évidemment, dont l’immense barbu, trois femmes d’une bonne quarantaine d’années, comme elle, voire plus âgées, pas spécialement affriolantes, et quelques couples en quête d’émotions fortes. Certes pas de quoi satisfaire tous ces messieurs ! Comme disait son grand-père « c’est pas toujours dimanche et lendemain fête ».
Il y eut évidemment quelques échanges, mais dans la discrétion. Bien sûr on vint chercher Claudine, mais elle ne s’estimait pas encore prête, elle n’était venue qu’en spectatrice. Après qu’elle eut décliné les offres à trois reprises, toujours gentiment et avec le sourire, on n’insista point. La soirée versa donc dans une certaine monotonie. Claudine en était presque déçue : Carine était-elle seule de son espèce ? Elle avait tant aimé sa pétulance, son culot, son audace... C’est ce qui avait produit une telle impression sur elle. Car, elle le savait bien, n’importe quelle femme pouvait avoir un ou deux amants. Quant à affronter une quinzaine de types en forme, n’importe quelle professionnelle pouvait le faire ; ça devait représenter, montre en main, une bonne heure de labeur.
Non, toute la valeur de l’acte résidait dans sa gratuité, dans la fantaisie débridée de la femme, dans la quête collective du plaisir, dans une démarche de complicité qui solidarisait les partenaires. En l’occurrence, c’était évident, les hommes n’étaient que des exécutants soumis au bon vouloir de leur unique maîtresse, d’autant que ça ne pouvait marcher que dans un sens : on ne pouvait imaginer un homme aux prises avec quinze ou vingt femmes...
Elle part un moment se baigner à l’extérieur, sous une lune éclatante, le corps bien à l’abri dans la chaleur de l’eau, le visage tapi dans les fumerolles de vapeur qui se traînent au ras de la surface, attendant d’être aspirées par l’atmosphère glaciale de février. Brusquement, vers minuit, l’ambiance change, Claudine entend soudain s’élever un joyeux chahut, immédiatement identifiable. Que se passe-t-il ?
Main dans la main comme deux tourtereaux, en amoureux, un type et sa compagne se sont mis à arpenter le dallage devant les tribunes, comme passant l’assistance en revue. Et c’est bien ce qu’ils font, mais de loin Claudine ne le comprend pas tout de suite. En y regardant de plus près, elle s’aperçoit que, bien serrée contre son mec, la femme passe l’assistance au crible. De temps à autre, de la main droite, elle pointe l’index sur l’un des hommes assis. Déjà trois types sont descendus de leur perchoir ; désormais ils sont tous debout à s’agiter et à brailler dans la joie : « moi, moi ! » les plus gâtés par la nature n’hésitant pas à tomber la serviette pour mettre leurs attributs à l’étalage, certains bandant déjà superbement.
C’est une femme entre deux âges, cheveux blonds très courts, mince, pas trop mal, sans plus. Pourquoi, d’ailleurs, en serait-il autrement ? Faut-il donc un physique exceptionnel pour être libertin ? Tous ces gens sont des gens comme les autres. Entièrement nue, la femme ne montre aucun signe de malaise, rigolant et paraissant ignorer les lazzis et les provocations. A d’autres ! Claudine est sure que les doigts de sa main gauche sont encastrés, indissociables, dans ceux de son compagnon, car c’est de ce contact, il ne peut en aller autrement, que proviennent toute sa superbe, son énergie, sa sublime audace. La veinarde ! à Claudine il faudrait trouver seule les ressources nécessaires.
La femme se tourne vers son mec, comme pour demander son avis. La moue dubitative, il ne parait pas lui apporter beaucoup d’aide. Question de nombre, sans doute ? Comme négligemment dans tout ce cirque, elle en fait descendre encore deux, dont le géant barbu ; puis tout ce petit monde se dirige vers les inévitables jacuzzis, elle tête haute, ventre rentré, reins cambrés, en remorque de son homme dont elle n’a jamais lâché la main. Les portes battantes en plastique ne se sont pas encore refermées sur eux que quinze au moins des recalés se lèvent et leur emboîtent le pas, dans l’intention, sans doute, de jouir du spectacle, lot de consolation des exclus...

Cette nuit-là, en rentrant chez elle, Claudine sait qu’elle va participer. Problème : dans quelle configuration ? Elle va jusqu’à la chambre, Jacques ronfle doucement Elle caresse tendrement les cheveux qui grisonnent peu à peu, aussi vrai qu’elle n’a jamais cessé de l’aimer.
— Mon pauvre vieux, avec ta pétasse de directrice, qu’est-ce que tu peux être innocent ! et ringard ! Si tu savais...
Elle décide de prolonger la soirée dans la cuisine. Elle sort la bouteille de lait, change d’avis, va au salon, en revient avec une dose appréciable du plus vieux bourbon de la maison et se met à réfléchir posément. En somme, elle a tout son temps pour fomenter son coup.
La première question est relative à ce mari auquel elle tient toujours. Faut-il qu’elle l’associe à sa démarche, ou faut-il qu’elle demeure la solitaire qu’on a fait d’elle, par la force des choses ? Amener Jacques au club un vendredi de nocturne, ce peut être une façon de sauver son mariage ; ce peut être, de même, une façon de le saborder, à ceci près qu’elle risquerait dès lors de se voir reprocher ses turpitudes devant un magistrat lors d’un divorce, voire devant ses enfants. Vis à vis d’Anne pas de problème, car d’après ce qu’elle a compris des confidences offusquées d’Aurore, elle n’est pas loin d’en faire autant que les gens du club. Mais les deux autres ? En dépit de son fort désir de partager cette expérience avec le seul homme qu’elle ait jamais vraiment connu et aimé, voire de l’épater et de le récupérer, elle opte tristement pour la prudence.
La deuxième question se rapporte à l’acte en soi : va-t-elle se borner à s’éclipser vers la fraîcheur relative des jacuzzis avec un partenaire d’allure sympathique, ou va-t-elle ouvertement se livrer à la luxure la plus indécente, la plus défendue, la plus tabou ? Va-t-elle verser dans cette débauche qu’une femme honnête, saine de corps et d’esprit, ne saurait admettre, ne parlons pas de la désirer ! Balayant d’un sourire amer toutes les barrières, les inhibitions, tous les préjugés placés en travers de sa route, elle se concentre sur ses envies à elle, décidant une fois pour toutes qu’elle n’aura pas à les justifier, fût-ce à ses propres yeux. Elle envisage le problème sous deux angles distincts.
D’une part, se donner à un homme, voire à deux, ça veut dire s’en occuper, mais malgré tout fonctionner dans une relative normalité. Se livrer à plusieurs, ça signifie s’installer au mieux et les laisser agir à leur guise, se laisser vivre au gré de leur excitation. Car une femme peut se consacrer activement à deux, peut-être à trois hommes… Mais s’ils sont davantage à se disputer ses faveurs, elle ne peut plus guère que leur offrir son corps pour qu’ils le dévorent tout cru, ce qui, dans un sens, peut se révéler confortable.
Au surplus, Claudine trouve un avantage moral à cette perspective : il lui semble, paradoxalement, qu’on trompe moins son mari en se livrant à une meute anonyme qu’en se donnant à un homme aimé dont on prendrait le plaisir en charge. Bon, de toute façon, Jacques n’a pas tant de scrupules.
Cependant demeure un hic, et un gros ! Privée comme elle est d’expérience en la matière, Claudine se doute bien, malgré tout, que la sexualité débridée d’un groupe d’hommes ne ressemble en rien à celle d’un amant pépère ; toute la question est de savoir si elle appréciera la chose... Et si elle n’aime pas ? voire si elle trouve ça odieux ? Avec des hommes délicats, l’exercice est déjà très spécial, mais avec des bourrins ? Et vouloir stopper un groupe en pleine action, n’est-ce pas comme prétendre arrêter un train en marche ? Tiendra-t-elle alors le choc pendant le temps nécessaire, se laissant infliger, sans plus la désirer, une séance devenue plus ou moins répugnante durant un temps qui lui semblera infini ? L’idée lui vient qu’en ne s’offrant pas avant minuit, elle courra moins le risque de trouver le temps long. Attablée dans la cuisine en train de siroter son whisky, elle est heureuse d’avoir trouvé cet expédient, du moins pour sa première expérience. Car bien sûr ! en cas de succès, il y en aura forcément d’autres.
Dès lors elle se rend compte que sa décision est prise. Depuis longtemps elle sait ce qu’elle veut, ce qu’il lui faut. Ce dont elle a besoin en ce moment, c’est qu’on la désire, c’est qu’on bande pour elle, ardemment, puissamment, interminablement. En dépit de son inexpérience, depuis qu’elle a vu Carine à l’œuvre, elle ne pense plus qu’à une chose : se donner à ce groupe d’inconnus, devenir leur femme, leur femelle, le point focal où convergeront leurs énergies réunies, l’unique réceptacle de leur prodigalité, et ne plus sentir que des mains, des bouches, des queues, sans avoir à penser ni à s’occuper d’autre chose. Baiser, baiser, baiser, en avoir jusqu’à plus soif –oui, pourquoi pas ? merde à la fin !— et vouer tout le reste aux gémonies !
Les circonstances jouèrent contre elle : le vendredi suivant elle n’en avait pas terminé avec ses règles, le vendredi d’après, Aurore était là, avec son mari et leur nouveau-né. Il y a un temps pour tout. Ce soir-là, elle se consacra toute entière, et avec joie, aux fourneaux. Le mois d’après, elle n’était plus tellement motivée ; son projet luxurieux semblait si loin, si déraisonnable ! Et puis une vie entière de bonne mère et de bonne épouse ainsi jetée aux orties ! Comment avait-elle pu seulement désirer certaines choses ?
Elle finit cependant par s’apercevoir que le monde l’avait reprise en main. On était désormais en été, il faisait une chaleur à crever. Elle se vit tout à coup dans le miroir du couloir, déambulant en compagnie d’un bac de glace à la noix qu’elle était en train de consciencieusement vider à la suite d’un repas solitaire, pourtant prolongé et copieux, aussi vrai qu’elle avait l’estomac vaste et diligent qui allait de pair avec son appétit féroce. Elle se surprit du regard, cuillère en l’air, ses beaux yeux verts horriblement tristes dans sa jolie petite bouille qui commençait à s’empâter, les cheveux tirés, en désordre, un peu congestionnée. Elle se souvint alors que quelques mois auparavant elle avait perdu des kilos en fort peu de temps, sans même y penser, prenant à nouveau grand plaisir à retourner chez la coiffeuse, demandant le carré long qui lui allait à ravir vingt ans auparavant. De dépit elle tapa du pied :
— Ca y est ! Je me suis encore fait posséder...!
Du côté de Jacques, bien sûr, rien n’avait changé ; à se demander pourquoi ils restaient ensemble ! Mais le fait est qu’ils restaient ensemble et que, de son côté, elle n’avait nulle envie de le quitter
Claudine retourna au club ce même vendredi, c’était justement le bon, pour assister à la prestation d’une Carine singulièrement en forme, arrivant avec ses fabuleux nichons à l’air libre, et un petit flacon. Ce devait être une huile relaxante ou un lubrifiant car une fois installée, elle se mit à se masser longuement et langoureusement. Elle commença par sa poitrine impériale, ballottant, comprimant, pétrissant les lourdes mappemondes, malmenant à dessein la chair dense et élastique, descendit ensuite le long du ventre dodu, jusqu’à l’entrejambes, jusqu’à l’entrefesses qui furent traitées en profondeur, sous les vivats et les barrissements d’enthousiasme. Hors l’évidente utilité de ces précautions, la fille avait un sacré sens du spectacle !
Ce soir-là Claudine se rendit par trois fois dans les jacuzzis avec des hommes différents, lassés par une attente sans espoir. Ramasser ainsi les restes de Carine qui hurlait joyeusement ses encouragements, juste à côté : « Allez-y ! allez-y ! Venez tous ! je vous aime tous ! je vous veux tous dans moi !» ne la choqua pas plus que ça. Après tout, qu’était-elle en l’occurrence, sinon la disciple d’une bacchante ?
Le premier la baisa comme un petit lapin. Elle ne sentit presque rien mais elle était pleine de reconnaissance et d’enthousiasme, au point de faire une grosse bise sur le front du type incrédule quand il en eut terminé : le pas était franchi, le Rubicon aussi ! Le second l’accrocha à la sortie du jacuzzi, il était bien laid et elle ne risquait certes pas de le désirer, mais ce n’était pas une raison suffisante pour lui refuser son plaisir. La troisième fois -grande première— il y en eu deux ! deux bien plus jeunes qu’elle et qui n’étaient pas mal du tout ; deux pour elle toute seule dans le bain de bulles ! Il se montrèrent ardents, fort désireux d’elle, ce qui la ravit, très doux avec ses gros seins, très méchants avec son gros cul qu’ils fouaillèrent fougueusement et sauvagement. Elle espéra juste que dans l’immédiat, ça ne laisserait pas de traces trop voyantes...
Ce fut en leur compagnie qu’elle renoua avec l’orgasme ; un de ceux qui monte, qui monte, qui bourgeonne, se dilate, qui explose enfin comme un bombe et s’épanouit comme un champignon atomique dans le ventre dévasté.
Quand elle rentra chez elle, il lui était poussé des ailes. Que de temps perdu en goinfrerie, en niaiserie, en frustration, en vaine jalousie ! Le parfum de sa liberté nouvelle embaumait jusqu’à la chambre conjugale ; elle réveilla son Jacques qui ne l’avait pas touchée depuis deux ans et lui sauta dessus, ardente comme aux premiers jours. Heureusement, la belle Jocelyne avait laissé quelques forces au volage émerveillé...
En définitive, vu le plein succès de l’opération, peut-être allait-on pouvoir envisager une phase « reconquête » et mener une contre-offensive sur le terrain même de la chapardeuse : monter une contre-attaque à base d’émotions fortes ! Pauvre chéri… Enfoncée, la mère Jocelyne !

Ce soir, pour s’offrir, Claudine n’a pas vraiment de stratégie. Elle se demande un peu comment procéder ; elle n’a certes pas le tempérament provocateur ni l’assurance d’une Carine, elle n’a pas d’épaule masculine sur laquelle s’appuyer, pas même celle d’un de ces hommes un peu étranges qui prennent grand plaisir à voir leur nana prise et reprise par d’autres. Après tout pourquoi pas, puisqu’il y a manifestement, de par le monde, des femmes enchantées de les satisfaire ? Attendant les événements, Claudine s’est donc installée, le plus naturellement du monde, pour se relaxer et goûter l’eau chaude. Carine n’est pas là ; heureusement, sinon elle n’oserait rien entreprendre.
Deux hommes sont immédiatement venus la solliciter. Elle ne s’est pas refusée, elle les a suivis, comme pour un échauffement -vieux souvenir de sportive— mais sans prendre de plaisir ; elle en aurait été incapable tant elle est tendue. Elle est à nouveau revenue à sa place le cul en feu. Elle s’est étonnée de cette marotte : il paraît que c’est très motivant de voir ses grosses fesses rouler, valser, ondoyer sous la grêle...
Alors elle a consenti à la violence amoureuse, elle a tendu d’elle-même ses rondeurs tendres et joufflues, les offrant à leur cruel câlin ; ils se sont relayés quand le bras fatiguait ou quand la main chauffait, les larmes lui en sont venues aux yeux. Il est probable que leur acharnement aura, demain, laissé quelques traces, qu’importe… délicieuse brûlure… Ils ont parlé d’apporter un martinet pour une prochaine fois. Après tout pourquoi pas ? Ce qui la tuait, c’était l’indifférence. Elle se sent le vagin rempli de leur semence, l’âme délicieusement perdue d’angoisse et le ventre palpitant de désir insatisfait, enflammé de frustration féminine.
A présent ce sont trois hommes qui se détachent du groupe... que des jeunes ! Et Claudine qui, avec son âge et ses rondeurs, craignait de ne pas avoir de succès ! « Qu’est-ce que je fais ? C’est peut-être le bon moment, mais il n’est même pas 10 heures et demie... Allons, au diable la prudence ! ». Elle sourit aux prétendants, se lève, leur tend sa main gauche ; le plus proche la prend, un peu surpris mais disposé à la satisfaire et Claudine, suivie des deux autres, superbement nue, tête haute, entame le tour du bassin jusqu’à la rive d’en face.
Tout en elle n’est que féminité saine, tendre et vigoureuse : les gros seins qui ondoient doucement à la marche, les larges hanches maternes, la chair vibrante des cuisses dodues, le doux balancement des fesses rebondies, encore écarlates des coups reçus, et le ventre somptueux, ample, doux, lisse, si vulnérable et en même temps si plein et si ferme, respirant la force et l’endurance.
Pourtant quel silence ?! Dans la tribune, contrairement à l’habitude, les acteurs restent médusés. Juste quelques murmures... pas le sympathique et joyeux enthousiasme exprimé d’habitude par ces hommes quand ils vont pouvoir disposer d’une compagne pour en jouir à satiété. Pourtant le message est clair : si elle n’en regarde aucun, c’est qu’elle n’exclut personne : ils sont les bienvenus, tous autant qu’ils sont. Jamais Claudine n’a envisagé autrement les choses.
Claudine, feignant la désinvolture, continue de regarder droit devant elle. Qu’est-ce à dire ? Ils la trouvent grosse ? ridicule peut-être, à son âge et avec son gabarit ? Ses compagnons du moment étaient-ils donc les seuls à la désirer ? Les autres vont-ils tous dédaigner son cadeau ? Au point où elle en est, quelle insulte, quelle tragédie ce serait ! Elle en termine en face, suit le coin, tourne à gauche, même chose le long des banquettes du petit côté. Un membre de son escorte la dépasse pour lui ouvrir toutes grandes les portes battantes ; encore heureux que ceux-ci soient avec elle !
Comme toujours hors de l’étuve, la fraîcheur, toute relative, la saisit désagréablement. Elle a le temps de descendre les marches avant qu’une extraordinaire clameur se fasse entendre derrière elle. Un peu effrayée, ne comprenant pas bien, toujours assistée de son sigisbée, elle pose le pied sur une marche de la vaste baignoire où repose une eau très bleue qui ne bouillonne pas encore. Voilà qu’en haut les portes battantes s’ouvrent violemment, encore et encore, et encore, et encore... les pas d’une foule aux pieds nus martèlent les dalles. Les voilà tous à l’entrée, demeurant là dans l’attente, prostrés, muets ; alors un géant barbu étonnant de puissance se fraie un passage, bras herculéens, panse énorme, une espèce d’aubergine obscène dodelinant mollement entre des cuisses massives :
— Tout doux les gars, vous voyez bien que vous lui faites peur... En plus elle est toute seule… tout doux. C’est fête ce soir, on est tous amoureux ! Il faut que tout le monde ait du bonheur... elle en premier ! sinon ça n’aurait aucun sens... Tenez, allez donc chercher le Samos… et ramenez une table de massage réglée à bonne hauteur ! et n’oubliez pas l’huile d’amande douce !
Claudine se sent la gorge nouée par l’angoisse. Il se rapproche et s’adresse à elle, comme pour s’excuser. Il a des yeux très doux, elle l’a toujours su...
— Oui, dans le jacuzzi c’est super, mais tu ne peux pas y rester pendant… Au fait tu t’appelles comment ?
Aidant à apporter la table, un des deux qui l’ont si magistralement fessée tout à l’heure intervient :
— Elle s’appelle Claudine ! Elle est vraiment super !
— Eh bien Claudine, t’es une belle femme ! Ouais, t’es vraiment une bien, bien belle femme. Ton homme t’a laissée seule ? étrange…
Elle parvient à ébaucher un pâle sourire.
— Mais tu trembles… tiens, bois avec moi, tu verras, ça va te faire du bien.
Voici qu’on tend au colosse, sortis d’on ne sait où, une flasque et deux petits verres à pied. Claudine fronce les sourcils :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ne t’inquiète pas ! ce n’est que du vin de chez moi, avec du miel, du jaune d’œuf, des épices ; rien qu’un petit remontant, tu peux être tranquille. Toujours un pied en dehors de la baignoire, un pied sur la première marche, Claudine prend un des deux verres. Elle trempe ses lèvres dans le breuvage sombre…
— C’est drôlement fort ! C’est bon…
— Fort, doux, corsé… comme moi… et aussi comme toi, je crois !
Mais voici qu’un de ses chevaliers servants s’empare d’un nichon, le soulevant pour y enfouir son visage, aspirant et mâchouillant gentiment son tétin, tandis que l’autre tombe à genoux entre ses cuisses écartées et colle sa bouche à ses lèvres déjà béantes. Instantanément la langue expérimentée trouve le point sensible, Claudine frémit.
Alors, continuant de la regarder dans les yeux, mais s’adressant aux autres :
— Oui, c’est ça les gars… préparez-la bien, dorlotez-la, chouchoutez-la. Elle mérite qu’on prenne grand soin d’elle et il nous faut la combler, sans quoi l’antique mystère des noces de l’homme et de la Terre-mère ne saurait être dignement célébré ! A présent réjouissons-nous ! Venez mes amis, entrez, et tous ensemble couvrons notre magnifique épouse !
Elle aussi regarde le grand Denys droit dans les yeux, jusqu’à ce que les siens se ferment... Elle n’est pas loin de défaillir, le vagin ruisselant de désir. Tout doucement elle s’abandonne, se laissant glisser dans leurs bras....

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