Juste une dernière danse
de Bérangère de Bonnevaux



Baignés dans l'ouate d'un brouillard hivernal, froid, opaque, les réverbères pâles défilent un à un le long du boulevard,. On voit le plus proche, on aperçoit le suivant, on distingue le troisième, on en devine un dernier, c'est tout. Le brouillard imprécise les formes, arrondit les arêtes, rend l'avenir incertain.
A l'intérieur de la Punto un silence massif a écrasé les cinq passagers. A côté du conducteur, Nadège n'a fait que reformuler les propositions de son voisin comme si elle avait besoin de confirmations, alors qu'elle a parfaitement saisi où ses étudiants voulaient en venir.
— On pourrait passer chez moi prendre un dernier verre
— Chez vous Fabien ? un dernier verre ?
— Oui, c'est dommage de se quitter comme ça ; en fin de compte, on n'aura plus beaucoup d'occasions de se voir. On pourra encore discuter un petit peu.
— Discuter ? Oui, sans doute…
— J'ai du bon thé au jasmin ; et puis, en admettant que l'idée ne vous offusque pas...
— Oui Fabien ?
— On pourrait mettre un peu de musique et danser…
— Danser ? Vous voulez danser ? avec moi ?
— Oui, j'aimerais.
De derrière les voix des autres s'élèvent joyeusement :
— Avec nous aussi !
— Oui, nous aussi on veut danser avec vous !
— Ah oui, tous les quatre ou personne ! On ne va pas se contenter de regarder...
— Danser avec moi ? vous quatre ? à cette heure-ci ? chez vous Fabien ?
— Euh… oui, c'est bien ça. Quatre danseurs, rien que pour vous. Ca vous inquiète ?
Elle le regarde, incrédule... elle se tourne à demi vers les autres, derrière ; ils paraissent tout à coup s'abstraire dans la contemplation du brouillard, mais leur mine enjouée les trahit. Oui, elle a bien compris. Elle ouvre les mains :
— Si ça m'inquiète ? Je ne sais pas Fabien. Je... c'est tellement inattendu... je ne sais plus quoi dire.
Depuis elle s'est tue, abasourdie. Son collègue Philippe avait vu juste. Enfin, presque, il ne s'est trompé que sur un point : ce n'est pas l'un d'entre eux qui la veut, ils la veulent tous. Quand les jeunes gens se sont pressés autour d'elle, le chargé des cours de communication lui a proposé, lui aussi, de la raccompagner. Il en a profité pour la tirer à part et lui a glissé, le plus discrètement possible :
— Ce sont de gentils garçons, mais tu es une bien jolie femme, et ce soir, j'ai une étrange impression…
— Philippe, voyons ! Je pourrais être leur mère !
— En effet, Nadège, en effet…
— Oh ! Philippe ! Ooooh ! Tu penses que… ? Oh noooon… une grand-mère ? laisse-moi rire !
— Une jolie grand-mère de 46 ans ? Tu crois que ça fait peur à un jeune mâle bien né ? Ca fait un petit moment que je les ai à l'&Mac254;il. Je suis presque certain que le Fabien, là, doit avoir quelque chose en tête. Mais peut-être que je me trompe, après tout.
Affichant un sourire faussement confiant, il avait enfilé son pardessus.
— Alors, tu es sûre ?
— Oui, oui, je suis sûre ; et puis chez moi c'est à l'opposé de ta route !
…avait-elle répondu, feignant l'insouciance.
— Ca ne fait rien, tu sais, ça ne me gênerait pas…
A ce moment précis, l'évidence s'était imposée : évidemment ! C'était lui, petit futé, qui avait des projets pour ce soir ! Elle se doutait qu'il avait un faible pour elle... Bizarre, quand même, au bout de toutes ces années !
— Laisse tomber Philippe ! je suis capable de me faire respecter, et il ne va quand même pas me violer..
— Oh, pour ça, sûrement pas !
En lui faisant la bise, il lui a soufflé dans l'oreille « varium et mutabile !» puis il a résolument tourné le dos. « Varium et mutabile » ? L'Enéide ? Une formule antédiluvienne pour dire que les femmes sont changeantes ? Quel rapport avec elle ? Elle a juste haussé les épaules.
On traverse la ZAC maintenant. Dans la grisaille vaguement éclairée, les ateliers se succèdent, les arbres défilent, au loin l'enseigne d'un hypermarché parvient à rompre l'encerclement brouillasseux. Ensuite on prendra la rocade, puis l'autoroute sur une dizaine de kilomètres, on traversera une banlieue et puis il faudra se décider ; à gauche ce sera vers chez lui, à droite ce sera vers chez elle, sa maison, son lit douillet, son mari qu'elle aime tendrement, sa fille de 17 ans, la dernière de ses trois enfants qui vive encore à la maison. Son fils de 20 ans est en fac à 150 km, sa fille aînée, 24 ans, pouponne dans le Sud-Ouest.
Dans la voiture, plus personne n'a ouvert la bouche. Elle n'a pas besoin de se tourner pour les imaginer : à gauche, le profil de Fabien se détache, attentif à la route, la mèche sur le front, pas vraiment expressif. Elle sourit intérieurement en pensant aux trois gaillards qui se sont comprimés sur le siège arrière de la petite FIAT pour lui laisser le siège avant. Pas un centimètre de banquette n'est perdu, ils doivent être à croquer. Eux aussi affichent un sérieux imperturbable. Ils n'ont pas ajouté mot, peut-être confondus par leur propre audace, manifestement suspendus à ses lèvres, attendant son verdict : Fabien, le leader du groupe, grand, brun, sportif, Nicolas, barbu, trapu, presque courtaud, large et puissant, Julien, châtain clair, plus frêle, une allure d'intellectuel avec ses fines lunettes ovales, Sébastien, le beau Seb' qui fait fondre toutes les filles avec ses yeux d'un bleu profond, son expression nostalgique et son physique de mannequin.
Devant, une voiture de police roule à 30 à l'heure, en embuscade ; Fabien la double. Nadège jette un &Mac254;il au conducteur : visage massif, moustachu. Elle se remet face à la route : non, aucun risque d'être violentée ni brutalisée, ce n'est vraiment pas le genre.
Elle s'étonne quand même du culot des quatre élèves ingénieurs. Ils sont en train de tenter leur chance avec leur jolie prof d'espagnol, rien moins que ça ! et ensemble en plus ! Ils voudraient se la faire, comme on dit, avant de partir. Car c'est vrai, elle ne les aura plus jamais en cours ; ils en ont terminé avec l'enseignement théorique, il ne leur reste à effectuer qu'un stage de 6 mois en entreprise. C'était d'ailleurs la raison du restau de ce soir : des adieux en quelque sorte. Presque toute la promo était là. Quant aux profs ils n'en avaient conviés que quatre, tous gens qui leur plaisaient pour un motif ou un autre. Année après année, promo après promo, Philippe, beau mec, six ou sept ans de moins qu'elle, met les étudiants dans sa poche : somme toute, c'est son métier ; c'est vrai aussi qu'il émane de lui un charme intense, une séduction peu ordinaire. Les filles comme les garçons l'adorent, chacun à sa manière. Il n'en profite jamais : il a un jour expliqué à Nadège que ce genre de séduction allait de pair avec l'inaccessibilité de l'individu ; qu'il cède à la tentation, et c'est la fin de son influence. Il préfère manifestement celle-ci au plaisir des sens. Les étudiants ont aussi invité le père Carré, un vieux prof de maths proche de la retraite, universellement apprécié pour sa gentillesse et sa compétence, ainsi que Pidoux, le prof de méca, la cinquantaine, bourru à l'extérieur, tendre à l'intérieur, un type énorme, ventru, visage gris et massif comme un pain de campagne, incroyablement ferré en physique sous ses dehors de paysan mal dégrossi. Ils ont dû insister auprès de Nadège, car elle n'affectionne pas trop les cérémonies d'adieux.
Elle a un grand savoir-faire pédagogique et la plupart des étudiants la choisiraient comme enseignante ; c'est de notoriété publique, avec cette prof-là on fait du travail efficace et on ne s'ennuie jamais. Or avec elle, il y a un plus ! Cette femme plus toute jeune, mère de famille, grand-mère depuis peu, coquette mais apparemment sage, brune, joli minois, grands yeux verts-clair, allure élégante, démarche racée, affiche le plus beau cul de l'établissement, reléguant loin derrière les minettes de première année quand elle le moule dans un petit jean.
Fantaisie de la nature ? caprice de la génétique ? Certes elle n'a pas le corps de tout le monde. Jeune fille elle en a d'abord souffert, avant d'apprendre à mesurer les avantages de la situation : ne jamais être à l'écart dans les fêtes, ne jamais faire tapisserie, ne jamais devoir stupidement ricaner entre copines pour tenter d'attirer l'attention d'un joueur de second rang, voire pire ; bref, ne jamais être seule. Dieu ! à quoi tiennent donc certaines choses ? Il y a longtemps qu'elle en a pris son parti et qu'elle joue ostensiblement de ses avantages, flattant savamment l'écart considérable qu'il y a de la finesse de sa taille à l'évasement de ses hanches, s'appliquant à opposer son ventre plat et tendu, que les grossesses n'ont aucunement ruiné, à son derrière bombé, haut, joufflu.
Certains jours, elle sent qu'on la déshabille du regard et que certains ont du mal à se concentrer quand elle écrit au tableau. Elle sait pourquoi et s'en amuse, n'imaginant pas réellement qu'ils puissent désirer une femme de 46 ans. Qu'on le veuille ou non, elle est quand même sur le retour et ils ont infiniment mieux sous la main, chair fraîche et jeunes chattes sportives.
Avouons-le, ce soir elle a fait très fort, étroitement moulée dans une robe de jersey couleur bordeaux qui révèle l'ampleur somptueuse des hanches, se risquant même à souligner sa taille par une ceinture en métal doré. Elle a mis un string pour éviter que la ligne des fesses rebondies soit cassée par les élastiques, elle a ensuite hésité : collant ou pas collant ? Ce n'est pas vraiment affaire de température. En l'occurrence, c'est une question de goût. Avec un bon collant elle bloque tout, au nom de l'esthétique et de la bienséance, affichant l'aspect compact du muscle à peine enrobé. Sans collant, c'est la vibration de sa chair, la tendre mobilité des cuisses et des fesses, la révélation d'une prospérité localement abondante, la vie de sa féminité. Un jour, il y a de cela bien longtemps, sa vieille tante Emma n'y alla pas par quatre chemins :
— Tu sors comme ça ?
... lui demanda-t-elle, avec son savoureux accent méridional.
— Pourquoi ? il y a quelque chose qui ne va pas ?
...interrogea Nadège en se tortillant pour se regarder de tous côtés.
— Tu as le cul qui chante !
Un peu gênée, Nadège affecta la bonne humeur...
— Je sais, j'ai un gros derrière, je n'y peux pas grand chose ; en plus, dès que j'abuse un peu des bonnes choses, tout va se mettre là !
— C'est toi qui vois, mais moi je te le dis, en chantant comme ça, il trouvera vite des accompagnateurs !
Rougissante, elle était remontée se gainer. Tati Emma n'est plus là. Ce soir pourtant, question de pudeur professionnelle, elle s'est décidée pour un collant noir ; Eric, son mari, a trouvé sa muff vraiment superbe, en pleine forme. Il l'a dit en flattant sa croupe, tapotant et soupesant ses volumes dans un geste affectueux, le même depuis bien des années. Il lui a aussi glissé à l'oreille qu'il la préfère sans emballage. Pas de quoi s'étonner, il a toujours joué avec le feu, aimant lui voir attiser les braises ! Elle a rétorqué qu'elle ne peut pas se permettre n'importe quoi avec n'importe qui, l'a embrassé amoureusement, puis elle est partie à son rendez-vous.
Une fois au restaurant, pendant que tout le monde saluait tout le monde devant le buffet de l'apéritif, elle est partie aux toilettes et, mue par Dieu sait quel instinct, elle a retiré le fameux collant. Il faut dire qu'elle n'a aucune sympathie pour cette prison. Il est encore là, dans son sac à main. Mais peut-être a-t-elle ainsi scellé son destin, car deux ou trois mains se sont imperceptiblement -si discrètes que ç'aurait pu être le hasard— égarées sur son derrière durant la soirée. Elle le sait, c'était tout sauf le hasard : son ventre plat et ses fesses excessives lui ont toujours valu d'incessantes attentions masculines. Peut-être alors n'a-t-elle obtenu, sans se l'avouer, que ce qu'elle cherche depuis longtemps. Après tout, que n'a-t-elle rejeté immédiatement la proposition luxurieuse des quatre étudiants ? Elle se trouve l'attitude ambiguë, l'esprit troublé, sinon trouble, elle n'arrive plus à démêler l'écheveau de propos contradictoires, de désirs antagonistes. Voyons, de quoi a-t-elle envie, au juste ?
La voiture s'engage sur l'autoroute. Quelques minutes encore pour envisager la proposition parfaitement obscène qu'elle aurait jugée inenvisageable il n'y a pas une demi-heure ! Or si elle est en train de l'évaluer, c'est qu'une partie d'elle-même est prête à l'entériner telle quelle ! Une partie d'elle-même est prête à répondre aux assauts de quatre jeune loups au sommet de leur forme.
En fait, il y a en elle une femme connue depuis toujours. Cette Nadège-là a d'ailleurs une grosse boule dans la gorge. Elle réagit très mal devant une perspective qui, en soi, la choque profondément, pour ne pas dire qu'elle lui fait horreur. Elle s'étonne aussi qu'avec le sérieux et la dignité avec lesquels elle affronte son univers jour après jour, on puisse lui demander une chose que d'ordinaire on demande à... à... oui ! à une pute.
Que s'est-il passé, au juste, pour qu'on en arrive là ? Elle a la taille ultra fine et les hanches extra larges ? Elle est jolie ? soignée ? d'accord ! Elle joue du contraste entre sa minceur et son abondance ? Elle en abuse un peu ? Où est le problème, puisque son mari est le premier à l'engager sur cette voie ? Et puis quelle femme ne met pas ses avantages en valeur ? Nathalie Fournier, l'élégante directrice des services administratifs, ne bichonne-t-elle pas amoureusement ses énormes seins ? Et mine de rien ne s'applique-t-elle pas, l'hypocrite, «Ah, ma chère Nadège, si vous saviez comme ils pèsent...» à les balancer à la figure des hommes qui l'entourent ? Ca marche ou ça ne marche pas, d'ailleurs, ils ne goûtent pas tous, loin de là, les formes surabondantes. Mais peu importe ; en admettant que ça leur plaise, est-ce une raison suffisante pour proposer la débauche à une femme honorable ? Oui, belle revendication, seulement voilà.... Elle vient de découvrir qu'en elle réside une seconde femme, celle qui vient d'interdire à l'autre de laisser tomber de très haut un « vous voulez rire ? » sec et définitif. Qui est cette étrangère ? où a-t-elle vécu repliée durant toutes ces années ? à quel profondeur était-elle recluse ? comment a-t-elle survécu à son enfermement, à un étouffement de trente ans ? Car elle n'en doute pas, elle est là depuis toujours. Non, elle ne gagnera pas ! On ne peut pas la laisser faire. Il faudra pouvoir se regarder dans une glace demain. Après ce genre de performance, ce pourrait être difficile ! Nadège, mentalement, formule sa réponse : « Non mais je n'en reviens pas ! Mais comment osez-vous ? pour qui me prenez-vous donc ? » Ce sera sur un ton très bas et très dur : elle doit faire en sorte de ne pas crier ; les femmes qui crient sont ridicules avec leur voix suraiguë. Nadège entrouvre les lèvres...
— Madame ? Qu'est-ce qu'on fait ?
C'est vrai, ça fait dix bonnes minutes, à présent, que la question a été posée, et elle n'a encore répondu ni oui ni non.
— Je ne sais pas, Fabien, je ne sais pas quoi dire, je n'étais pas … préparée.
— Oui, je comprends...
Incroyable, elle s'est entendue parler comme une étrangère ! Bon, c'est clair, Nadège la cochonne a gagné cette bataille ; mais c'est juste parce qu'elle a pris Nadège la vertueuse au dépourvu ; elle n'a pas encore gagné la guerre.
Un débat intérieur plutôt houleux s'instaure. Les yeux rivés sur la route, elle cherche d'énumérer toutes les excellentes raisons qu'a une femme dans sa position pour ne pas participer à une orgie en général, une d'un tel genre en particulier : en fait, elle a toutes les raisons de ne pas céder... mais céder à quoi au fait ? à la tentation ? c'est ça ? elle est tentée ? Donc elle en a envie ? fâcheuse révélation ! un séisme ! un cataclysme ! On lui propose un match Nadège, 46 ans, 62 kg, contre Fabien, Nicolas, Julien et Sébastien, à peine 90 ans à eux quatre, et elle a envie de le jouer ? Non, c'est in-con-ce-vable.Sans parler de ses enfants « mon Dieu, qu'en penserait-ils ? et quelle honte s'ils savaient dans quoi je me débats ! » elle est mariée, et très amoureuse du mec qui l'attend à la maison.
Mais elle le sait, ce n'est pas une bonne raison. En matière de fidélité conjugale, Eric serait du genre exigeant sur le fond, mais pas sur la forme. Il aurait du mal à supporter qu'elle mène joyeuse vie de son côté, ou qu'elle ait une liaison, voire qu'elle aime un autre homme. Lui-même, à sa connaissance, n'a jamais été voir ailleurs. Cependant n'a-t-il pas été tenté, un temps, par des aventures libertines en couple ? Ils en ont parlé tous les deux ; il était assez motivé. Il n'avait renoncé à l'entraîner sur ce terrain que face au peu d'intérêt manifesté &Mac246;elle-même, sans être opposée à l'idée, ne se sentait aucun besoin de ça-, face à la difficulté de rencontrer quelqu'un de compatible, d'intéressant, et surtout face aux conséquences.
Il imaginait volontiers un petit groupe &Mac246;trois ou quatre couples avec, pourquoi pas, quelques amis choisis— visitant la Toscane et l'Ombrie, partageant de bonnes tables et se délassant le soir dans des échanges coquins ou des mélanges libertins. Elle lui avait fait valoir que, sans préjuger du côté agréable de l'opération, le retour sur terre aurait peut-être été dur pour certains qui se seraient alors découvert des complicités inédites, voire des affinités tout autres que sexuelles ; à moyen terme, combien de couples y auraient survécu ?
Bref, s'il est mis au pied du mur tout à l'heure, comment prendra-t-il la chose ? S'il est logique avec lui-même... Une chose est certaine, elle ne supporterait pas de lui mentir, de le tromper, de l'exclure. Donc si jamais elle décide de franchir le pas, il faudra qu'il soit au courant, qu'elle lui déballe tout, et qu'elle le fasse impérativement avant.
Elle voit un autre obstacle : son métier. Elle est majeure, ils sont majeurs, en théorie, tout le monde fait ce qu'il veut. En réalité, si une pareille séance avait lieu et venait à s'ébruiter, sa carrière serait ruinée, fichue : elle pourrait changer d'établissement ! pour le moins. Or les hommes, les jeunes en particulier, ont beaucoup du mal à être discrets, à ne pas se vanter de leurs prouesses. Et mettre la prof d'espagnol au centre de leur orgie... il y a de quoi se vanter pendant toute une vie !
Il y a encore autre chose qui l'inquiète, et grandement. Ca fait si longtemps qu'elle n'a plus jouté en lice avec des garçons de cet âge-là, qu'elle s'en souvient à peine. En plus elle n'en a pas connu tant que ça, elle était plutôt du genre sage ; trop sage, sans doute. A-t-elle assez profité de la jeunesse, de la vie ? Elle a connu son mari à 19 ans. Ca fait si longtemps qu'elle est habituée à son amour, qu'ils ont tous deux leurs habitudes, leurs rites, leurs tendresses, chacun connaissant à merveille les goûts et les réactions de l'autre, chacun s'appliquant à faire en sorte de lui donner sa ration de plaisir. Voyons, c'était comment, l'amour, il y a un quart de siècle ? Elle est tellement habituée à son Eric... mais son Eric, prend de l'âge, il faut bien le reconnaître, il lui arrive même de ruser pour ménager ses forces. Avec lui, certes, c'est l'amour-tendresse, l'amour&Mac246;confort, mais c'est aussi l'amour-pépère. Elle cherche dans des souvenirs d'une autre vie...
Il lui semble que c'était plus passionné, plus violent : elle revoit des habits qu'on arrache presque, des doigts impatients, fébriles, malhabiles qui s'acharnent sur les agrafes du soutien-gorge, qui roulent son slip sans parvenir &Mac246;évidemment !— à lui faire passer le barrage des hanches, des sexes en batterie qui jaillissent de leur cachette pour la pénétrer sans délai, jouissant presque immédiatement, dans le feu de l'action, sans même lui laisser le temps de s'éveiller, mais renaissant aussitôt dans leur superbe vigueur pour la satisfaire, et ne s'agenouillant à la fin qu'à regret, complètement vidés ; ou alors bandant encore, sous le coup d'une indomptable excitation, et courant après la jouissance lors d'un ultime, interminable limage.
Mais oui, c'est vrai, la mémoire lui revient, elle pensait secrètement qu'ils jouaient les prolongations ; parfois elle trouvait ça fastidieux, mais souvent elle finissait par y trouver à nouveau son compte, s'étonnant toute seule de son endurance, s'interrogeant sur sa véritable nature, soupçonnant son ventre d'un appétit sans limite.
Or jamais elle n'avait abandonné à ses organes le contrôle de la situation, comme craignant quelque révélation embarrassante. Elle entendait demeurer une fille bien, ne tenant nullement à être classée parmi les insatiables qu'on finissait toujours par projeter dans des situations inacceptables pour toute femme convenable. Elle s'était donc toujours impitoyablement maîtrisée ; elle comprenait enfin, à 46 ans, qu'elle ne s'était jamais vraiment donnée, jamais vraiment laissée aller, qu'elle avait toujours fait en sorte de ne pas glisser là où l'entraînaient ses penchants les plus secrets, les plus intimes, les moins avouables... du moins jusqu'à aujourd'hui ! Encore que...
Un souvenir vieux d'un quart de siècle lui revient alors, celui de cette mémorable randonnée organisée dans le Haut-Jura par les étudiants de licence, après les examens de juin. Elle-même n'était qu'en première année, mais ils étaient venus à deux ou trois pour l'inviter. Elle se doutait de ce qu'ils avaient en tête. Jolie fille comme elle était, Nadège était sollicitée sans arrêt ; si elle avait voulu, elle ne serait pas restée seule cinq minutes. Pourtant elle n'avait pas d'amoureux à ce moment-là, car elle était sélective et n'avait, pour l'heure, trouvé personne qui sût lui plaire.
Or la solitude lui allait très mal et commençait à lui peser. Quand elle se mettait à fantasmer en préparant une explication de textes ou en rédigeant une dissertation, et qu'elle en arrivait au point où, incapable de se concentrer, elle devait s'arrêter de travailler pour se soulager, c'était signe qu'il était grand temps de trouver un partenaire. Mais que faire ? Elle se voyait très mal en train d'agiter devant n'importe quel trouduc un peu mignon le derrière joufflu qui motivait tant les hommes en lui criant « Dépêche-toi de me remplir le ventre !» Non, vraiment, ce n'était pas son genre, et c'était si peu féminin ! En attendant, pourquoi ne serait-elle pas allée à cette sortie ? On verrait bien comment elle tournerait...
Elle tourna comme on pouvait s'y attendre. Nadège fut très entourée, déjà parce qu'il y avait moins de filles que de garçons, sans doute aussi parce que son visage était gracieux, parce qu'elle était avenante, et puis sûrement pour la jupette en jean qui &Mac246;inévitablement— moulait gracieusement ses avantages. On marcha, on fit connaissance, on déjeuna sur l'herbe, le soir on prépara le campement, il faisait très bon mais on alluma un feu de bois, puis quelqu'un sortit une guitare, on chanta.
Pendant ce temps, des quarts circulaient, une âme charitable ayant, supposait-elle, préparé du thé ; Nadège s'aperçut que c'était un gin-orange du genre corsé : voilà qui annonçait franchement la couleur ! Elle ne s'en inquiéta pas ; elle se sentait en appétit et ne détesterait pas d'avoir de la compagnie cette nuit, pourvu qu'il s'agisse de François Décazaux de Cédric Lambert ou d'Eric Lemoine.
Ces trois-là lui plaisaient physiquement, en plus elle était loin de les trouver antipathiques. Et si c'était un quatrième larron qui se présentait ? Eh bien, dans ce cas, ce serait non, voilà tout ! Cependant elle avait bon espoir : François s'étant montré très empressé toute la journée, elle ne doutait pas qu'il cherche à transformer son essai. Face à cette forte opposition, Cédric avait semblé renoncer en fin d'après-midi. Fort maladroitement, un peu à la désespérée, il s'était résolu à concentrer tardivement son feu sur Sylvie, une petite rouquine un peu rondouillarde et rigolote. Mais sait-on jamais ? ils étaient déjà deux sur le coup et Sylvie n'avait pas dû apprécier de n'être qu'une roue de secours. Eric avait l'air beaucoup plus timide ; il s'était limité à quelques propos banals, à des regards insistants, à des frôlements silencieux, mais elle avait bien compris.
Pour l'heure, Sylvie et une autre fille se laissaient complaisamment lutiner, mais personne ne se décidait à bouger dans sa direction. En achevant un troisième quart de jus d'orange, bu pour le gin, elle conclut sans fausse pudeur -entre Nadège et Nadège, ce n'était pas trop dur— qu'elle serait à celui des trois qui aurait le courage de venir la prendre.
François fit galamment les choses et dans une discrétion absolue, ce qui acheva de la charmer. A un certain point, elle dut se lever pour évacuer tout le liquide ingurgité ; elle était un peu partie et chancela. Il se précipita pour la soutenir et l'accompagna dans le bois. Ils durent passer devant Eric, dont le regard était lourd de sous-entendus. « Mon vieux il fallait te décider avant ! » L'espace d'une seconde, une révélation prétendit se faire jour : c'était lui qu'elle voulait. Elle la chassa d'un revers de la main.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien, une bébête...
Ils ne revinrent qu'une bonne demi-heure plus tard, tendrement enlacés. Beaucoup ne remarquèrent rien, ou firent comme si de rien n'était.Après quatre mois de célibat, elle avait fait l'amour avec délice. François s'était révélé un amant généreux qui lui avait donné toute satisfaction. D'abord, il l'avait couchée sur la mousse et avait su retarder son plaisir pour attendre le sien ; ensuite, dans un accès de vitalité qu'elle avait trouvé plutôt flatteur, il l'avait prise une seconde fois, dans la foulée. Pour l'occasion il l'avait retournée, la faisant mettre en appui sur les mains et les genoux, ce qui n'était pas pour la surprendre. Encore fou de désir, presque sans débander, massant passionnément les somptueuses rondeurs s'épanouissant sous les reins cambrés, il l'avait vaillamment pilonnée. Elle n'avait jamais eu d'orgasme dans cette position, elle avait pourtant grandement apprécié l'énergie de la prestation, aussi vrai qu'elle adorait qu'on la désire très fort.
Ils s'étaient couchés côte à côte, dans une tente où dormait déjà un couple. Terrassé par les efforts fournis, François s'endormit aussitôt. Amoureusement, Nadège regarda le beau profil de son nouvel ami, enchantée d'avoir rencontré ce garçon plein de fougue. A cause de la chaleur, la tente était ouverte, elle jeta un &Mac254;il au dehors. Quatre garçons continuaient à alimenter le feu, discutant à voix basse. Droit devant elle, les larges épaules d'Eric se détachaient à contre-jour. Soudaine prise d'une grande tendresse, elle fut désolée pour eux, regrettant qu'ils restent à l'écart du bien-être des couples qui s'étaient formés.
Dans son demi-sommeil elle se prit à fantasmer, échafaudant furtivement quelque rôle de grande consolatrice : ça n'aurait pas coûté tant d'efforts et tout le monde aurait été heureux. Elle en fut scandalisée. Comment une fille bien pouvait-elle seulement imaginer ce genre de trucs !? Enfin, tant qu'elle était la seule à connaître l'intimité de ses pensées… Elle s'endormit à son tour.
Au cours de la nuit, elle ouvrit un &Mac254;il. On l'avait touchée. Elle était tournée vers son nouveau chéri, la tête reposant sur son bras tendu, or une main masculine enveloppait un de ses petits seins-pomme. Elle se retourna ; étendu sur le côté, la tête inclinée sur la main gauche, Eric la contemplait ; sa main droite lâcha le sein et glissa sur le ventre. Dans la vague lueur qui filtrait du dehors, elle perçut son sourire.
— Qu'est-ce que tu fiches ici ? — chuchota-t-elle. Il posa juste un doigt sur ses lèvres, puis il lui prit la main et la fit descendre jusqu'à ce qu'elle rencontre un sexe de belle taille : l'érection était princière. Ce type ne parlait pas beaucoup, mais il était un peu là. Et quelle audace ! Elle regarda du côté de François ; il dormait du sommeil du juste, respirant profondément. Eric n'eut qu'à se pencher pour lui susurrer à l'oreille :
— Moi aussi j'ai très envie de toi.
— Et alors ? Je ne peux pas contenter tout le monde à la demande !
Depuis le début, elle s'était sentie attirée par Eric, mais il lui avait fourni peu d'occasions de rapprochement ; tout à l'heure elle n'aurait vu aucun inconvénient à partir dans le bois avec lui, mais ce qui était fait était fait, et elle venait de se donner à un autre. La main du garçon descendit encore. Une furieuse bataille se déroula dans l'esprit de Nadège, encore embrumé par le sommeil. Lorsque la main s'insinua délicatement au creux de ses cuisses, elle envisagea de lutter, fût-ce pour la bonne cause : « que va-t-il penser de moi ensuite ?» elle ne parvint à rien de bien concluant. Lorsque des bisous silencieux s'écrasèrent dans son cou, elle fondit et sentit son vagin se dilater d'enthousiasme, se liquéfier de désir.
Cette nuit-là, sa sensualité l'emporta sur toute autre considération, de morale ou de bienséance. Aujourd'hui elle savait ce qui l'avait subjuguée. Ce n'était certes pas sa carrure et encore moins sa belle queue, toute bien bandée qu'elle fût. C'était son irrésistible ascendant, son esprit de décision, cette incroyable audace, l'envie qu'il avait d'elle et surtout &Mac246;surtout— l'envie qu'elle avait de lui.
Il la prit dans le silence le plus total avec une souplesse de fauve, la pénétrant avec une habileté consommée. C'est vrai qu'elle avait le ventre accueillant, mais tout de même, le grand timide cachait bien son jeu ! Elle était si désireuse de lui qu'elle parvint en quelques minutes à un orgasme qu'elle eut un mal fou à écraser. Il se retira sans avoir joui -vaillant guerrier— et, la queue en bataille, l'emmena quasiment nue hors de la tente, ramassant son short et une couverture au passage.
Il était peut-être trois heures du matin, le campement était silencieux, tout dormait. Il l'entraîna près du feu mourant, la fit étendre sur le ventre et, se couchant à son côté, toujours bandant superbement, concentra ses caresses sur les rondeurs jumelles. Sa main commença par des effleurements, comme pour suivre les contours, évaluer les masses, goûter les volumes, puis elle palpa plus franchement, malaxant en profondeur, les doigts s'enfonçant dans le dodu. Il se régalait visiblement, tapotant, envoyant des chiquenaudes, faisant mouvoir sa chair du bout des doigts. Pour le faire enrager elle contracta ses muscles. Il protesta : « ah non ! » et dans un accès de bonne humeur, il empoigna les grosses fesses et les fit mouvoir en tous sens, savourant leur souplesse et leur moelleux. Il la complimenta, se gardant de tout commentaire obscène, ce dont elle lui sut gré. Il lui avoua cependant qu'il avait grande envie de la fesser pour de vrai ; il n'osait pas à cause du bruit. Elle sourit ; certes, ça n'était que partie remise...
La proposition n'avait rien pour la surprendre, tant sa croupe rebondie et veloutée paraissait appeler les claques ; elles tombaient parfois dru, et même un peu trop à son goût ! Mais Nadège acceptait de bonne grâce ce genre de sévices, pourvu qu'ils relèvent du désir et que son amant demeure tendre. L'année passée, elle avait même à plusieurs reprises enduré le martinet : expérience bénigne mais assez cuisante. Pour son plaisir, les lanières cinglantes n'avaient été d'aucun secours ; en revanche elle avait abondamment mouillé quand une main, redevenue câline, avait amoureusement étalé la fraîcheur d'un onguent bienfaisant sur ses rondeurs en feu.
Eric attrapa son short et sortit quelque chose de sa poche. Quand elle sentit qu'il lui massait l'anus avec un liquide froid, elle comprit. Depuis que la puberté l'avait si bien pourvue, tous ses amants, tôt ou tard, avaient exprimé le désir de se planter entre ses mappemondes. Elle consentait, parfois. Non qu'elle trouvât l'exercice déplaisant, mais il ne lui procurait aucun vrai bonheur physique. En fait elle ne s'y livrait que par affection, pour faire plaisir, parce qu'elle voulait bien. Ce fut le cas cette nuit-là.
Mais tout en s'appuyant sur son coude gauche pour ne pas lui infliger la totalité de son poids, Eric prit l'initiative, tandis qu'il la sodomisait langoureusement, de passer la droite sous son ventre pour lui masser délicatement le clitoris. Etait-ce la chaleur du corps masculin, la douceur envoûtante d'Eric, son souffle chaud dans son cou, sa longue et forte main, son sexe lui même, qui dilatait délicieusement ses entrailles ? Elle sentit bientôt un nouvel orgasme monter et s'épanouir en feu d'artifice. Cette fois il se laissa aller et pour le coup, s'enfonça aussi loin qu'il put, écrasant les grosses fesses sous lui. Elle n'en ressentit que du bien-être...
Lorsqu'elle s'étendit à nouveau à côté de François qui ronflait tout doucement, elle était rompue ; l'aube pointait, et Nadège avait un rendez-vous pour le soir-même, à la pizzeria des quais. Elle aurait nagé dans le bonheur si une angoisse ne l'avait taraudée. A la question « qu'est-ce que je dis à François ? » Eric avait répondu avec un grand sourire et une simplicité désarmante : « tu aviseras, je te fais confiance ». Elle décida de renvoyer à plus tard les problèmes qu'elle voyait se profiler et sombra dans l'inconscience.
Au petit matin, François la réveilla doucement, en pleine forme. Elle émergea péniblement et envisagea la sombre réalité. Elle eut la langue levée pour lui dire qu'elle ne tenait aucunement à forniquer avec lui, mais comment lui raconter ce qui s'était produit, comment lui expliquer ce à quoi une jeune fille honorable avait consenti durant la nuit, pendant que lui dormait du sommeil du juste, son devoir de mâle dûment et talentueusement accompli ? Bref, comment se refuser à lui ? Nadège opta pour la facilité, mais son corps ne parut aucunement disposé à générer du plaisir. Elle ne tenta pas de feindre, lui soufflant qu'elle n'était pas du matin, mais qu'il pouvait en user à son aise.
Plus tard elle le prit à part et lui raconta une histoire qui lui parut abracadabrante, mais elle n'avait pas trouvé mieux : avant lui, elle était avec Eric, ils s'étaient fâchés mais ils désiraient se remettre ensemble, il devait être compréhensif ; elle n'avait aucun regret pour ce qui s'était passé mais c'était fini. Il se détourna, la tête basse. Prise d'une inspiration, elle ajouta :
— Hier soir c'était vraiment génial ! J'ai beaucoup aimé... j'ai joui très fort. Je suis désolée.
...et c'était la pure vérité. François redressa un peu la tête, il esquissa un vague sourire ; il s'en fut rassuré, sinon réconforté.
Le soir, complètement brisée par les émotions, par les nombreux et divers efforts fournis, elle prit quand même le temps de se refaire une beauté avant de partir à son rendez-vous. Dernier coup d'&Mac254;il à la glace : le maquillage ? de l'ongle, écarquillant les paupières, elle enlève un soupçon d'eye-liner excédentaire. Les cheveux ? elle arrange légèrement une mèche brune du bout des doigts. Elle recule de deux pas pour un regard d'ensemble ; elle a choisi le style far-west : chemisier rouge à carreaux, large ceinturon &Mac246;pour bien étrangler la taille— et un jean blanc dont elle fait littéralement péter les coutures : effet saisissant ! peut-être pas très classe, mais super efficace !
Huit mois plus tard ils devinrent mari et femme .
— Madame ? on sort de l'autoroute...
— Oui, Fabien, je vois. Roulez doucement. Laissez-moi encore un peu de temps.
Voyons, elle va sur ses quarante-sept ans, il faut voir les choses en face. A ce qu'il semble, elle est encore toute fraîche et appétissante, mais elle perçoit certains changements. Dans le miroir, sous son regard attentif, de petites ridules se creusent ; et puis elle trouve que sa chair se fait mollassonne. Dans dix ans, douze au plus, le temps aura, mystérieusement, insidieusement, fait son oeuvre. Aucun homme ne lui demandera plus quoi que ce soit. Une occasion comme celle-là, une fête du sexe à n'en plus pouvoir, en compagnie de jeunes hommes évolués, pas encore blasés, ça ne se présentera sans doute plus. Elle n'a jamais connu ça ; pourquoi mourrait-elle conne ? Peut-être l'expérience sera-t-elle infâme, au moins saura-t-elle l'effet que ça produit.
Et si ça se révélait délicieux ? A n'en pas douter, Fabien et ses copains n'en sont pas à leur coup d'essai, et elle sait qu'ils ne se conduiront pas comme des sauvages.
Après tout qu'est-ce qu'elle risque ? Il lui faudra tarir quatre sources fraîches ? Et alors, où est le problème ? Physiquement elle se sent forte, en parfaite santé ; en outre, mine de rien -pourquoi se le cacher ?— il lui est venu un appétit de louve. Jeune fille, la chose l'aurait sans doute remplie d'effroi ; aujourd'hui elle connaît bien les hommes : que vont-ils donc inventer de si terrible ?
Sans doute va-t-on effectivement commencer par des slows. Tandis qu'elle aura le visage dans le cou de son cavalier, un deuxième garçon, et un troisième, pourquoi pas, vont se glisser derrière elle, s'agenouiller, relever sa robe et fourrer leur nez dans son gros derrière pour bisouiller, lécher et puis mordre, pétrir, fesser ? Bien. Se lanceront-ils ensuite dans quelques frivolités érotiques -chatouilles, agaceries, explorations coquines— histoire de percer les petits secrets de son corps de femme ? à coup sûr. S'essaieront-ils à des jeux moins innocents ? tout ce qu'ils veulent, pourvu que ça ne fasse pas mal ; enfin, pas vraiment mal... On finira par la coucher quelque part et on viendra l'honorer chacun son tour ? d'accord ! Après tout, inscrire la pénétration dans la durée et la certitude de l'avenir, n'est-ce pas pour toute femme une option alléchante ? Mais sans doute se lassera-t-on vite de cette platitude et expérimentera-t-on quelques figures de style ! Un dans la bouche et un dans le vagin ? classique ! Un dans les mains aussi ? à peine mieux. Le forcement de ses plantureuses richesses ? inévitable profanation, c'est presque la routine ! Un jeune mâle la prendra-t-ils debout, tandis que les autres la porteront dans leurs bras, réduite à l'impuissance ? tiens, c'est à voir... S'aideront-ils alors d'un mur, et écartelant ses cuisses, l'épingleront-ils comme un papillon précieux pour sauvagement l'enclouer, déchaînant en elle &Mac246;devenue simple réceptacle— toute leur jeune vigueur ? ah, oui, pas mal...
Non, allons au fond des choses ! Ce qu'elle attend secrètement, c'est ce qui l'a toujours troublée : un devant et un derrière, un dans son ventre et un dans ses fesses. Quel effet ça fait, au juste, d'être entre deux mecs ? Pour une femme qui aime la chair, le sandwich n'est&Mac246;il pas une revendication légitime ? avec en prime, pourquoi pas, le troisième larron dans sa bouche et le quatrième entre ses mains ; quatre hommes sur elle, et elle seule comme centre d'intérêt.
Parviendra-t-elle ainsi à l'orgasme ? C'est fort douteux. Elle s'en moque pas mal, d'ailleurs elle n'en tient même pas compte ; le plaisir sera tout entier dans l'enveloppement de ces corps forts et chauds, dans le comblement de ses organes, dans l'effraction. Est-ce que ce sera bon à vivre, une fois, une seule -au moins une— dans sa vie de femme ? Dans son fantasme, pour peu qu'ils sachent s'y prendre et se relayer sans la brutaliser, elle se sent capable d'aller ainsi jusqu'au bout de la nuit, dans l'hébétude langoureuse d'un plaisir indéfini qui rayonnerait depuis un espace secret, caché quelque part au fond de son ventre, véritable sanctuaire demeuré inviolé jusqu'à ce soir.
Pourquoi se dispenserait-elle de cette expérience, de quel droit prétendrait-on l'en priver ? A son âge, au seuil du déclin, n'est-ce pas enfin à elle, à elle seule, de décider ? Et puis n'a-t-elle pas amoureusement pris soin de son mari ? n'a-t-elle pas mis au monde et élevé trois enfants, n'a-t-elle pas travaillé à la satisfaction de ses employeurs ? Quarante-six ans ou pas, puisque sa sensualité est encore gloutonne, elle mérite d'être satisfaite. Nadège a pris sa décision. Reste un obstacle, le dernier, le seul qui pourrait la faire renoncer.
Elle émerge de ses pensées. La voiture est arrêtée devant un embranchement, le moteur tourne au ralenti, les étudiants la considèrent d'un œil interrogateur, avec un fond de curiosité.
— Une première chose : soyons bien clairs ! A mon âge on n'apprécie plus le rock, pour danser, on préfère des rythmes comme le slow ou le blues. Cela dit, dans cette ambiance de douceur, je suis d'accord pour expérimenter toutes les variantes que vous voudrez. Vous me comprenez ?
— Parfaitement madame
La décision est donc finalement tombée. C'est Nicolas qui a pris la parole, les autres ont acquiescé avec un large sourire.
— Je vous en prie, ne m'appelez plus madame ! Par les temps qui courent, c'est un peu ridicule, vous ne trouvez pas ? Appelez-moi Sylvie, c'est mon petit nom pour les gens qui m'aiment. Deuxièmement, je sais par expérience que les hommes, les jeunes en particulier, ont tendance à se vanter de leurs bons coups. Vous réalisez bien que toute ma vie professionnelle dépend de votre discrétion ?
Nouvel assentiment, plus grave.
— Vous mesurez bien l'importance que cela a pour moi ? et pour mon mari ? tout ça devra rester secret... pour toujours.
— Bien ! Alors arrêtez-moi près d'une cabine téléphonique.
— Une cabine ? Vous voulez mon portable ?
— Moi aussi j'ai un portable ! non, une cabine !
Il faut qu'elle appelle Eric, et qu'elle s'explique avec lui sans témoin. Jamais elle ne pourrait envisager de vivre pareille aventure dans son dos. Lorsqu'elle descend de voiture, le froid lui saisit l'entrejambe ; alors elle se rend compte qu'elle a déjà mouillé, au point d'avoir trempé son string : voilà qui promet !
— Allô mon chéri ?
— C'est toi ? un problème ?
— Non, ce n'est pas un problème ; enfin, c'en est un, mais pas dans ce sens là....
— Tu m'intrigues...
Elle ne sait pas trop par où commencer
— Tu te souviens, les conversations que nous avons eues, tous les deux ?
— Euh...
— A propos de tes projets ! ... de tes projets libertins !
— Ah oui ! holà, qu'est-ce que tu vas m'annoncer ? tu ne vas pas me dire que...
— Si ! disons que j'ai une occasion.
— Ah bon ? pour nous deux ?
— Non, pas pour nous deux !
— Dis donc, ce n'est pas tellement comme ça que j'envisageais les choses !
— Moi non plus, quand je suis partie ce soir, mais c'est comme ça qu'elles se présentent maintenant !
— Ah ?! raconte ! je le connais ? Et toi, ça fait longtemps que tu le connais ?
Elle sourit en sentant la jalousie de fond de son mari qui commence à affleurer.
— Non, rassure-toi, il n'y a strictement rien entre un autre homme et moi.
— Hein ? Ne me dis pas que c'est une femme !
— Non, il s'agit d'étudiants
— Un étudiant ? Tu veux me faire marcher ?
Il l'a dit en ricanant.
— Pas un étudiant, quatre.
— Quoi ? comprends pas.
— Mais si tu as compris, je suis ici, à l'embranchement du Super U, avec quatre étudiants.
— C'est une blague ?
— Non, pas du tout.
— ...
— Alors ?
— Je ne sais pas. Là, franchement, tu m'en bouches un coin.
— J'y vais, ou je n'y vais pas ? si tu me dis de ne pas y aller, on n'en parle plus, je rentre illico à la maison
Elle a envie d'ajouter, « avec les coups que tu voulais nous arranger, je ne comprendrais pas... » mais par délicatesse elle n'en fait rien ; elle le laisse mûrir sa décision tout seul
— Tu en as envie ? Je veux dire... tu n'es pas forcée au moins ? Ce n'est pas un chantage ou quelque chose ça ?
— Non, non, rassure-toi, personne ne me contraint. J'ai bien réfléchi à la chose ; en tant que femme, j'ai envie de vivre cette expérience-là, voilà tout. Mais je ne le ferai pas contre ton gré, alors je te téléphone avant.
Il prend un court temps de réflexion
— Franchement, j'aurais mauvaise grâce à te dire non. Mais tu sais ce que ça veut dire, quatre jeunes mecs ? tu te sens capable d'assurer ?
— Et si je te dis que je suis trempée ?
Il a une espèce de cri de triomphe :
— Ah, ha ! ça ne m'étonne pas ! Et bien vas-y ma grosse, éclate-toi, et apprends leur à vivre à ces morveux, parce que je te connais : avec toi, ils ne sont pas sortis de l'auberge !
Elle n'est pas sûre que ce soit vraiment un compliment, mais s'abstient de relever quoi que ce soit.
— Et puis après tout j'aime autant que ça se passe comme ça, parce que je suis sûr que tu rentreras demain matin ; avec ces gamins, je ne risque pas de perdre ma femme.
— Merci mon chéri ; je suis soulagée que tu le prennes comme ça. Et puis, je tiens à ce qu'on s'occupe de toi ensuite : un couple libertin, effectivement, c'est un couple où l'on s'amuse à deux.
— Oh, on ne va pas tenir de comptabilité hein ? Prends bien soin de toi et reviens en pleine forme. Au fait, ils sont comment ces gars-là ? Tu sais qu'à plusieurs, les hommes s'excitent, ils peuvent devenir des fauves...
— Non, pas ceux-là ; ils sont très cleans, mignons comme tout. Si tu les voyais, là, tous les quatre, à me reluquer depuis la bagnole, avec des yeux tout ronds...
— N'empêche, je crois que je ne dormirai pas beaucoup cette nuit.
— Alors... et si tu venais, toi aussi ?
— Ah oui ? quatre ça ne te suffit pas, il t'en faut un cinquième ?
— Sois pas bête Eric ! Est-ce que ça te ferait plaisir ?
Il prend un nouveau temps de réflexion
— Oui, je crois... très plaisir, mais il ne vaut mieux pas. La présence du légitime, ça risque de complètement les perturber. Amuse-toi bien ma chérie, et raconte-moi tout ça demain ; je sens que ça va m'exciter et que tu vas encore passer à la casserole, d'ailleurs il faudra que je marque à nouveau mon territoire, pas vrai ? Et puis qui sait ? une autre fois peut-être ?
— Une autre fois ? Tu sais, ce groupe va éclater. Je ne les verrai plus jamais. C'est aussi pour ça, que...
— Alors invite-les à dîner samedi soir.
— Samedi ? tu veux me faire partouzer deux fois en trois jours ?
— Ca te fait peur ?
— Tu sais, il faut déjà que ça me plaise ; pour moi c'est un saut dans l'inconnu. Demain, je te dirai peut-être que j'ai passé une nuit lamentable, ou pire : infâme.
— J'espère bien que non. Mais dans ce cas je te consolerai et je te ferai tout oublier. A nous deux, on effacera tout. Comment on dit, déjà ? Ah oui ! On te « réinitialisera » ; si tu n'es pas trop crevée, bien sûr.... Tu te rends compte ? ça fait vingt-sept ans que je titille ton bouton « reset ».
Elle lui trouve l'éclat de rire un peu gauche. Elle a envie de lui dire qu'elle l'aime très fort, qu'elle a toujours été heureuse et satisfaite avec lui, qu'il est un bon mari, un bon amant, un bon père, que c'est juste sexuel : un caprice, une bravade, une folie ! parce qu'elle est encore appétissante, et parce qu'il se fait tard... Cependant elle n'en dit rien, par peur de ne faire qu'accentuer le côté désagréable de l'aventure.
— Quoi ? crevée ? pour mon mec à moi ? tu veux rire ?
— A demain ma chérie. J'espère que ça se passera super bien.
En raccrochant elle se promet d'inviter Nathalie Fournier à dîner. Elle est sûre que la grande blonde lunettée va plaire à son mari, avec ses seins
extravagants moulés dans ses cache-coeur en laine mohair ; reste évidemment à la convaincre. Elle la sait portée sur la chose et Eric est encore bel
homme mais... « Bah, si elle ne mange pas de ce pain-là, on avisera ! »
La portière se referme sur elle. Fabien, immobile, la contemple silencieusement.
— En route ! Ah, j'y pense, une chose encore : je sais que ce n'est pas la saison, mais pour ce qui est du thé au jasmin, je préfèrerais du gin orange.
— Ah bon ? Je n'ai pas ça. Mais j'ai du rhum, du miel, des citrons... On se fait du grog ?
— Ce sera super. Bien corsé, d'accord ?
Les garçons échangent un regard entendu. Elle se cale dans le siège, se repose sur l'appuie-tête. Cette nuit est à elle : une parenthèse de liberté ouverte par elle-même, en vertu de son bon plaisir. Qui va dévorer l'autre dans cette histoire ? Les jeunes loups en sont-ils conscients ?
Ils la sentent disponible, déjà lascive, alanguie. La main droite de Fabien se pose sur ses genoux, les écarte doucement, remonte vers l'intérieur des cuisses et palpe doucement sa chair, juste là où elle est un peu trop grassouillette, tendre, douillette. De l'arrière, les fortes mains de Nicolas se sont posées sur ses épaules ; elles ont entamé un massage exquis, censé être décontractant. Sébastien, à genoux entre les sièges, couvre sa tempe de chauds bisous. Nadège prie pour qu'on arrive très vite à destination : elle sent qu'elle va inonder sa robe, comme aux plus beaux temps de sa jeunesse, et ce n'est jamais très discret…


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