Sofy
de Benoit Walravens



Un monde de communication
Frank sentit dans ses mains de légères vibrations car il avait pris un virage un peu long. Sa voiture cahota dans le sable et atterrit malencontreusement dans un mur, ce qui lui fit pousser un juron. Il lança sa commande de jeu dans le fauteuil d'un air rageur, puis décida qu'il avait eu sa dose de tension pour aujourd'hui. Il éteignit sa console de jeu, frustré de n'avoir pas pu vaincre le record du tour du circuit, qu'il recherchait depuis déjà quelques jours.
Frank décida alors d'écouter de la musique : il plaça un disque dans le lecteur, poussa le volume, fit quelques réglages et s'installa dans le divan. Après la tension, la détente. Déjà, ça allait mieux. Il sentit ses muscles se relâcher et oublia petit à petit sa course perdue. D'un coup net et strident, son téléphone portable sonna, déchirant la musique de part en part et les battements de son cœur s'accélérèrent aussitôt. Qui pouvait l'appeler aussi tardivement ? Il pensa directement à Vincent, et se mit en chasse du téléphone. Le numéro de l'appelant était masqué, qui cela pouvait être ? Le mystère allait de toute façon s'éclaircir dans les prochaines secondes.
« Bonjour monsieur, excusez-moi de vous déranger. Je représente une société de shampoing et de gel de douche et je désire vous poser quelques questions concernant les produits Sofy. Cela ne durera que quelques minutes … »
Agacé, Frank ne voulut même pas répondre qu'il n'avait pas le temps, et que ce n'était pas une heure pour appeler les gens. Ce genre d'appel lui arrivait quelques fois par an, et il les méprisait du fond du cœur. Les produits Sofy…jamais entendu parlé. Sans doute, une société en plein essor ou en restructuration qui essaie de percer le marché. Il raccrocha et décida d'éteindre son GSM.
Un nouveau bruit le fit légèrement sursauter. Vincent s'était connecté sur Internet et lui demanda une conversation vidéo et vocale. Frank se dirigea vers son ordinateur, bougea sa souris pour qu'il reprenne « vie » et mis son casque et son micro. Que voulait Vincent ? Frank ne le savait pas vraiment et ce n'était pas cela qui comptait. L'intérêt est d'avoir quelqu'un de bien réel à qui parler, derrière ces kilomètres de câbles coaxiaux et téléphoniques, de fibres optiques, de serveurs… Quelqu'un à qui on peut se confier, raconter sa journée, partager les derniers morceaux de musique ou vidéo téléchargés. Plus qu'un ami, c'est un besoin. Et Frank pense que Vincent a ce même besoin de partage, de communiquer. Après une conversation des plus anodines avec Vincent, Frank prit congé et coupa la communication. Sa dose de relations humaines était rassasiée. Il n'avait plus qu'à relever son Email et puis dormir.
« Vous avez un nouveau message » s'inscrit sur son écran. Sofy company. « Qu'est-ce qu'ils veulent encore ceux-là ? ». Frank parcoura rapidement le texte du message.
« Suite à notre conversation interrompue, nous désirons vous envoyer un questionnaire concernant les produits Sofy, afin de mieux vous satisfaire. Pour un questionnaire rendu avec vos coordonnées, vous recevrez par la poste un échantillon de deux produits de la gamme Sofy. »
Frank effaça le message, de plus en plus agacé par cette obstination de cette entreprise. Celle-ci avait donc son email et son numéro de portable. De plus en plus intrigant. « Ils ont oublié la poste » se dit-il en ricanant. Sur ces pensées, Frank se déshabilla, se prépara pour la nuit et finit par éteindre son PC. Il s'étala dans son lit et coupa la lumière. Ses yeux se fermèrent et il pensa au bilan de la journée. Pas grand chose à en dire. Journée banale où il ne s'était rien passé de particulier. Boulot qui lui a prit une grande partie de son temps, comme d'habitude. Retour à la maison en soirée, plat préparé comme dîner, les mêmes séries télé pour se distraire avant d'aller se coucher. Et puis, ce coup de téléphone. « Demain, je l'aurai déjà oublié » se dit-il en se retournant dans son lit. Et Frank s'endormit.
« Sofy, ça vous change la vie ». « Sans Sofy, vous ne dormirez plus la nuit ». « Sofy une amie pour la vie ». « Sofy, votre partenaire de confiance ». Frank est devant sa boîte aux lettres, remplie. Il décida de la vider, quand le facteur arriva, énervé. « C'est pas trop tôt. Vous ne lisez donc pas les brochures Sofy ? ». Et il déposa une série de prospectus des produits Sofy. « Vous avez intérêt à les lire si vous ne voulez pas d'ennuis » lui lança le facteur en continuant sa tournée. « C'est pour votre bien ! ».
Frank rentra dans son appartement et d'un coup, toutes les lampes se coupèrent. Une panne d'électricité. Un coup de téléphone.
« Bonjour ceci est - un - répondeur de la compagnie Sofy. Suite à votre refus de remplir le questionnaire, Sofy Electric s'est vu obligé de vous couper toute électricité jusqu'à nouvel ordre. Merci d'avoir choisi Sofy Electric. De même, Sofy Comm se voit contraint de vous supprimer de son réseau pour raison commerciale. A bientôt cher client et n'oubliez pas le questionnaire. » TUUUT. La tonalité avait disparu. Frank ressortit et le spectacle qu'il entrevit le remplit d'effroi : des gens, portant des tee-shirts Sofy lançaient des tomates sur la façade de son appartement. « A bas les anarchistes » criaient-ils. Ils portaient des pancartes : « Avec Sofy, on a plus le droit de se poser des questions ». « Sofy pourvoit à tous nos besoins ». Il courut jusqu'à l'immeuble de Vincent. Un refuge, il lui fallait trouver un refuge. Il entra précipitamment et se rua dans l'escalier. Il poussa la porte de son appartement sans frapper, puis la referma derrière lui. Frank s'effondra doucement sur le sol du couloir. Il n'en croyait pas ses yeux. Toutes les parois étaient recouvertes de posters Sofy. Vincent était en train de regarder une publicité Sofy en boucle. « Tiens, Frank, entre, on va s'éclater avec Sofy ».
Réveil.
Un cauchemar, ce n'était qu'un cauchemar.
Frank était en sueur. Cela faisait longtemps qu'il n'avait plus fait de cauchemars. Il alluma une lampe, comme pour conjurer le sort. Rassuré, il sortit du lit pour faire quelques pas, et se dirigea vers le frigo. Quelle heure était-il ? 2h14. Un peu tôt pour se lever. Il but un peu d'eau et se recoucha, avec un peu de crainte que le cauchemar se manifeste à nouveau. Frank décida alors de lire un peu avant de s'endormir. Il avait lu que les rêves sont influencés par les derniers événements avant le sommeil. Il se dit qu'une bande dessinée permettra d'effacer toutes ses mauvaises idées qui traînent dans sa tête. Et vers 3h, il s'endormit.
Le lendemain, Frank se leva, se lava et s'habilla, comme tous les jours.. Il prit un léger petit déjeuner et se dirigea vers sa voiture pour aller au travail. Il était très tôt. Il fit un détour par sa boite aux lettres et découvrit une facture d'électricité, une carte postale du sud de la France d'un couple d'amis. Une lettre sans nom du destinataire l'attendait également. Il l'ouvrit distraitement et poussa un cri de stupeur. Sofy.


Course-poursuite
Silence. Les neurones s'agitèrent dans la tête de Frank, puis vint le contrôle et l'analyse. L'équilibre se réinstalla tout doucement, la raison reprit place à l'émotion. « Quand je disais qu'ils avaient oublié la poste… ». Le fait qu'il n'y ait pas de nom sur l'enveloppe le rassura un peu. Tout le monde devait avoir reçu ce courrier, et donc il n'était pas spécialement visé. Mais bien sûr que non qu'il n'était pas visé ! Après s'être traité secrètement de paranoïaque, il prit le contrôle de son véhicule, sortit du parking privé et prit le chemin du travail.
Une journée agitée. Des coups de téléphone à tout bout de champ, des problèmes sur chantier, des plaintes de clients. Frank rêvait de vacances au soleil, un cocktail à la main. Mais cette perspective d'avenir lui semblait tellement lointaine qu'il prenait vraiment cela comme un rêve inaccessible, en tout cas pour l'instant.
Vers 18h, Frank décida qu'il avait presté suffisamment ses 11h de travail et prit le chemin du retour. Sur l'autoroute, les gens roulaient vite, en tout cas beaucoup plus vite que le matin. Tout le monde semblait pressé de rentrer à la maison. Une Porsche le doubla comme une fusée. « Celui-là, il va se faire choper un jour, c'est clair ! » ricana-t-il. C'est drôle les risques que les gens encourent pour gagner quelques minutes. Une camionnette le dépassa lentement. Quatre lettres fixa son attention, le subjugua. Quatre lettres qu'il aurait aimé ne plus voir. Toujours ces mêmes quatre lettres. « Sofy, Une belle panoplie de produits » était écrit sur la carrosserie. « Cette fois c'en est trop ! » et il décida de suivre le véhicule.
Une excitation grandit dans l'esprit de Frank. Il était en train de suivre une camionnette à l'insu de son conducteur. C'était la première fois qu'il prenait ce genre d'initiative, et il ne savait pas vraiment pourquoi. Car, s'il analysait bien la situation, cette firme ne lui avait rien fait de mal. Tout n'était finalement qu'interprétations de hasards. Par exemple, il suffit que d'apprendre la signification d'un nouveau mot pour que le lendemain, on l'entend dans une conversation. Il décida de ne plus suivre le véhicule, que c'était ridicule finalement. Durant les 50 kilomètres qui séparait de son lieu de travail à son domicile, la camionnette était toujours devant, toujours avec son slogan qui le narguait. « Ce soir, je vais tout faire pour oublier cette histoire grotesque » se dit-il, décidé. Enfin, la sortie d'autoroute à 500 m. Frank avala difficilement sa salive. Le clignoteur droit de la camionnette se mit à fonctionner.
« Mais bien sûr ! Si je reçois autant de publicités et que je me fais autant harceler de la part de cette société, c'est sûrement qu'ils se sont installés dans les environs ! Et ils font des campagnes commerciales dans leur voisinage afin de mieux tester leurs produits sur le marché. De toute façon, nos routes devraient se séparer à un moment ou un autre ! ».
Effectivement, au bout de deux kilomètres, la camionnette se décida à tourner à gauche dans le zoning industriel de la région. Frank la suivit. « De toute façon, ce n'est pas un grand détour ». La camionnette s'immobilisa dans le parking de la société Tonus, célèbre entreprise de soda de la région. Frank se demanda tout naturellement ce que des gens d'une société qui fabriquent des gels douche pouvaient bien faire à une heure pareille sur le parking de Tonus, chaîne de production de boissons. Un homme sortit avec un colis et s'engouffra par une porte de service.
- Bonjour chérie, comme tu vois, je rentre du boulot. Ta journée a été « tonifiante » ?
- Ha ha très drôle, mais je rêve, tu sens la transpiration ! Par très professionnel pour quelqu'un qui travaille dans une société d'hygiène corporelle !
- Hé je reconnais bien là ma petite femme et son humour corrosif. Tu sais quoi ? J'ai pu revenir avec une camionnette de la société, donc … pas besoin de prendre le bus ce soir !
- Ha ha tu as d'autres bonnes nouvelles comme ça ?
- Ah ça, tu verras si tu patientes un peu…. (ils s'embrassent)
Oui évidemment. C'était une situation des plus plausibles. Au fur et à mesure qu'il y pense, Frank se mit à penser que c'était d'ailleurs la situation la plus vraisemblable. Il allait juste se résoudre à quitter les lieux quand l'homme revint, sans le colis. Son attitude était étrange et il inspecta les lieux d'un air suspect. D'un coup, Frank eut un frisson qui parcourut sa colonne vertébrale. L'homme avait figé son regard sur sa voiture. Cet instant dura une éternité. D'un geste prompt, l'homme se dirigea vers la camionnette et démarra en trombe. Pas de doute, il y avait du louche là-dessous ! Frank mit le contact et le prit en chasse. La camionnette n'hésitait pas prendre des risques, si bien que Frank abandonna la partie rapidement. Non décidément, quelque chose ne tournait pas rond dans cette affaire. En rentrant chez lui, Frank ferma sa porte à double tour, fit le tour de son appartement, puis alluma son ordinateur. L'enquête pouvait commencer.

Mise au point
Vincent reçut trois messages assez énigmatiques cette nuit-là. Ils provenaient chacun de Frank et le moins que l'on puisse dire, c'est que son ami avait réussi à l'intriguer. Tous les éléments arrivaient comme les pièces d'un puzzle. Le coup de fil, la boîte aux lettres, le rêve, la poursuite, Tonus, ... Vincent ne savait pas trop que penser de tout cela. Il avait plutôt tendance à prendre tout cela comme un jeu et croyait que Frank percevait cette histoire de la même manière. En fait, c'était assez excitant pour lui, et comme un roman, il attendait d'avoir la suite, ou mieux de participer à l'aventure. Après quelques réflexions, il enfila sa veste, descendit l'escalier et monta dans sa voiture.
Trois quarts d'heure plus tard, Vincent était devant la porte de l'appartement de Frank. Celui-ci lui ouvrit, jeta un regard méfiant dehors et referma la porte aussi sec, en la verrouillant. Vincent sourit. Décidément, Frank s'y croyait vraiment.
- Tu veux quelque chose à boire ?
- Oui, tu as un « Tonus » ? répondit Vincent moqueur.
- Oh arrête s'il te plait, malgré ce que tu peux croire, je ne suis pas d'humeur à rigoler. Un coca, ça va ?
- Ca me va. Tiens, Frank, tu crois pas que tu exagères ? Je veux dire : c'est arrivé à tout le monde d'être harcelé par les témoins de Jéhovah, les enquêtes des produits vaisselle ou encore les lettres du type : « Vous êtes le gagnant ! …potentiel d'un magnifique séjour aux Antilles si vous répondez dans les 24h. » Crois moi, je pense que tu amplifies la situation.
- Alors, dis-moi pourquoi ce chauffeur s'est enfui comme s'il avait quelque chose à cacher ?
- Eh bien, d'après ce que tu m'as expliqué, tu avais tout l'air de le suivre et même s'ils n'ont rien à cacher, tu avoueras que voir une personne dans une voiture dans un parking vide en train de l'observer, peut déclencher certaines émotions.
- Mmm.
Frank n'était pas convaincu. Son intuition lui murmurait que l'intrigue était bien là. Mais Vincent avait raison, il n'avait aucune preuve, seulement des coïncidences étranges. Sur cette réflexion, il enchaîna :
- Ecoute, tu as sûrement raison, excuse-moi. Je suis un peu nerveux ces derniers temps. Tu sais, le boulot, les trajets, les coups de téléphone. En fait, ce qui me faudrait, ce sont des vacances. Mais pour l'instant …. Tiens pour se changer les idées, je te propose une partie d'échecs.
- Ok !
Ils firent trois parties. Celles-ci étaient intéressantes, car pas du tout conforme aux ouvertures « classiques ». Ils faisaient beaucoup d'erreurs, mais le jeu était agréable. Vers 23h, le téléphone retentit, faisant sursauter les deux amis. Frank sentit son cœur battre plus fort, et il hésita à décrocher. « Vas-y » lui souffla Vincent. Il s'approcha du combiné et le prit d'un coup sec. « Allô ? ». Une voix familière lui répondit. « Salut c'est Isabelle. Vincent est toujours chez toi ? ».
Ils rirent aux éclats, soulagés.


Un rêve bien étrange
Une drôle de couleur rouge traversait les rideaux, ce matin-là. Quelque chose semblait irréel, surnaturel. Frank se leva doucement, et se dirigea vers la salle de bain. Ses mouvements semblaient être ralentis par une force extérieure, comme si l'air était devenu plus difficile à traverser. Des rayons de lumière illuminaient toutes les pièces, de toute côté, comme si le soleil était partout. Il continuait à marcher, à traverser toutes les pièces, tout lui semblait inaccessible. Lorsqu'il tentait de s'approcher d'un objet, celui-ci s'éloignait de plus belle. Frank tituba. Il voulut s'asseoir dans son divan, qui avec la lumière, était rouge sang. Lorsqu'il s'allongea, il sentit une sensation de bien-être intense, tout ses membres se détendaient, s'apaisaient. Puis une voix à répétition se fit entendre, sans pouvoir connaître son origine : « qu'est-ce qu'on est bien dans un sofa tout de même… ah ça fait du bien de retrouver dans son sofa le matin….je me demande ce que je ferais sans mon sofa…ah je resterai bien toute la matinée dans mon sofa… mais qu'est-ce qu'on est bien dans un sofa tout de même …». Et sur cette voix le dorlotant, il s'endormit.
Lorsqu'il se réveilla, Frank n'était ni dans un sofa et le soleil était caché derrière de gros nuages gris. Il pleuvait. D'un coup, il se souvint de son rêve, qui aux premiers abords, lui parut agréable. Soudain, un désagréable frisson envahit tout son corps.
Sofa, Sofy, ça suffit !
Ce n'était plus possible. Il était temps de passer à l'action.
Frank se leva et tourna en rond nerveusement. Quelle folie s'était emparée de lui ? Après quelques minutes fiévreuses, il se calma et rationalisa. Devant son ordinateur, il se connecta à Internet et chercha l'adresse du siège social de SOFY qu'il trouva après quelques minutes. C'était au centre ville et demain se tenait une présentation de leurs nouveaux produits à la presse.
Un plan germa dans l'esprit de Frank. Un plan qui nécessitait la collaboration de son ami Vincent.


Soirée entre amis
- Te faire passer pour un journaliste ? Dans quel but ?
Frank n'était pas à son aise pour expliquer sa démarche car elle sortait clairement des sentiers battus. Malgré tout, il entreprit de défendre son idée.
- Il faut que j'aille voir ce qui se trame derrière cette société, pourquoi elle me traque au point de hanter jusque dans mes rêves. Un peu pour exorciser le sort. Pour me rassurer et oublier toute cette histoire.
Assis dans un divan, Vincent fit la moue.
- Tss .. Beaucoup d'énergie pour si peu. Attends encore deux jours et tu ne souviendras plus de ... comment s'appelle encore cette boîte ?
- Ecoute Vincent, je peux comprendre que tu n'as pas envie de t'impliquer dans cette aventure mais moi, j'ai vraiment envie d'aller jusqu'au bout. Alors, est-ce que oui ou non, tu me permet d'utiliser ton scanner pendant une demi-heure sans que tu me poses de question ?
Les deux amis se regardèrent étrangement. Quelques secondes passèrent après lesquelles Vincent éclata de rire.
- Parfois, ce que tu peux être sérieux ! Vas-y ...
- Merci Vincent, c'est important pour moi ...
Frank souleva le couvercle du scanner et déposa soigneusement une carte de presse. Cette carte, il l'avait emprunté à Sébastien, avec qui il était en relation, plus qu'une réelle amitié, depuis le lycée. C'était le genre de personnage qui n'était qu'agréable lorsque tous les projecteurs étaient braqués sur lui. A ces moments-là, il était drôle, amical et ouvert. Les fois où il y avait de la "concurrence" - par exemple où Jimmy - un autre camarade du lycée que Frank voit de temps en temps - était revenu de son expédition au Groenland et expliquait son aventure polaire de façon épique, Sébastien devenait ironique, son humour devenait noir, son esprit obsédé par l'idée de déstabiliser son "adversaire".
Connaissant très bien ses faiblesses et grâce à quelques flatteries bien placées, Frank n'eut pas trop de difficultés à recevoir en prêt la carte de presse de "Sébastien Lemortier chroniqueur au People Mag".
Quelques retouches photos plus tard, il réussit à obtenir une grossière contrefaçon mais malgré tout suffisamment bien faite pour être acceptée pour une présentation de produits commerciaux tout public.
Isabelle, la compagne de Vincent, fit son entrée : le couple invita Frank à rester manger. Autour d'un spaghetti, ils discutèrent beaucoup, se racontèrent des histoires drôles et moins drôles : l'ambiance était décontractée. L'espace de quelques heures, Frank oublia ses peurs et ses angoisses. C'était réconfortant d'avoir de vrais amis.
Vers 2 heures, il prit congé. Sur le pas de la porte, il embrassa Isabelle et secoua énergiquement la main de son ami. Cette poignée de main signifiait quelque chose : Frank aimait bien faire passer des "messages" lorsqu'il saluait quelqu'un. Cette fois-ci, cela voulait dire : "Merci et fais-moi confiance".
En regardant Frank, Vincent lui répondit télépathiquement : " Ne fais pas de conneries ... je te connais".
Il n'y avait pas un chat dehors : tout était calme. Seuls la lune et les étoiles virent les amis se quitter dans la nuit.


L'exposé
Assis dans le métro, Frank se demanda si tout ce qu'il était en train de faire à un sens. Il récapitula sa mise en scène : il avait sa carte de presse, une carte de visite bidon au nom de "Bernard Demot - chroniqueur". Il avait préféré changé le nom pour éviter tout problème à son complice involontaire.
Tout était prévu jusqu'au moindre détail. Même s'il ne s'attendait pas à un contrôle très sévère, il n'aimait pas faire les choses à moitié.
Le métro s'arrêta et Frank sortit du transport urbain. Après deux volées d'escalier mécanique, il huma l'air de la ville. Il mit quelques instants pour se repérer, puis se dirigea vers un immeuble de bureau sur lequel quatre lettres géantes se détachaient nettement : SOFY.
Comme il l'avait prévu, il s'introduisit dans le bâtiment par une porte tourniquet et sans difficulté, il montra sa carte de presse au portier qui lui fit un petit signe approbateur. Après avoir suivi les pancartes indiquant le lieu de la présentation, il rentra dans une salle où se tenait une petite foule.
Frank était nerveux. Manifestement, il n'était pas à sa place dans l'assistance. Après une demi-heure, l'éclairage de la salle diminua en intensité et les murmures s'atténuèrent. Une femme assise au premier rang se leva et monta sur l'estrade. De mine très sévère, elle souria très faussement dès qu'elle se présenta devant les projecteurs, approcha son visage du micro et commença son discours.
"Merci d'être venu si nombreux pour cette présentation de notre nouvelle gamme. Inconnu sur le marché il y a encore quelques mois, c'est avec joie et surtout beaucoup d'enthousiasme et d'espoir que nous dévoilons aujourd'hui les produits SOFY qui ont la prétention d'être présents dans tous les ménages de notre pays dans les très prochaines années.
Grâce à notre politique dynamique et notre détermination, nous arriverons à convaincre nos clients qu'actuellement, il leur manque quelque chose pour leur bien-être. Ce quelque chose, Sofy peut l'apporter, et seul Sofy peut vous aider".
Incroyable ! Frank était terrorisé par ce qu'il venait d'entendre. Comment peut-on être commercialement si agressif ?
"Pour arriver à ces objectifs, nous organiserons tout ce qui est en notre pouvoir pour montrer la qualité de nos produits - nous utiliserons des méthodes originales, inédites qui surprendront peut-être, mais qui ne laisseront pas indifférents. Notre démarche marketing sera orientée résultat et croissance. Nous voulons établir une symbiose entre SOFY et notre clientèle, c'est-à-dire tout le monde. Que chacun ait besoin de l'autre : une complémentarité idéale dans un monde de bulles et de savon ! Une note de tendresse dans un environnement pas toujours hospitalier. Nous voulons représenter un espoir, un partenaire solide sur qui vous pouvez vraiment compter !"
Une salve d'applaudissements accueillit ses mots. Frank n'en revenait pas. Une secte. Il ne pouvait s'agir que de cela.
L'exposé était fini et tout le monde s'approcha de la présentatrice pour lui poser des questions. Frank resta un peu en retrait, attendant la suite des événements lorsqu'une main puissante se posa sur son épaule.
"Ces produits sont pour tout le monde ... mais pas pour toi !"
Frank repoussa la main brusquement et se retourna. Une armoire à glace se tenait devant lui, menaçant. Qu'avait-il voulu dire par là ? Comment avait-il détecté son imposture ? Frank était certain que la seule chose à faire était de prendre la clé des champs. Il se faufila dans la foule des journalistes poursuivi par le gorille en espérant que la porte soit encore ouverte. Il s'introduisit dans le tourniquet qui se mit en route ... pour se bloquer à mi-parcours. Frank était prisonnier. Le gorille, s'apercevant de sa prise, ralentit le pas et s'approcha de la vitre.
"Oh, la jolie fouine que nous avons là ! Malheureusement pour elle, ce n'est pas son jour de chance !"


La fuite
Coincé entre deux plaques de plexiglas, Frank enrageait : son coeur se mit à battre plus rapidement. Dans quel pétrin s'était-il fourré? Une chose était néanmoins sûre : il n'était pas paranoïaque.
Le garde du corps attendit sagement et la présentatrice arriva lentement et s'approcha de la vitre. "Il ne restera que deux types de personnes : ceux qui achèteront nos produits et les autres." Elle soupira. "On ne peut jamais faire l'unanimité, n'est-ce pas, Grégory ?". Le garde du corps acquiesça en ricanant.
Frank regarda rapidement autour du lui : un bout de bois était coincé entre le tourniquet et le montant. Il frappa rageusement contre la paroi : effectivement, ce n'était pas son jour de chance.
"Que fait-on de lui ?". La femme le regarda et répondit doucement : "comme pour les autres", puis tourna les talons. Comme pour les autres ? Dans quelle organisation était-il tombé ? Son coeur battit encore plus fort. Il se souvint de la poignée de main avec Vincent la veille. "Ne fais pas de conneries ... je te connais". Il ferma les yeux et sentit le moteur du tourniquet se remettre en route. Dehors un chien avait attrapé le morceau de bois. D'abord surpris, Frank prit ses jambes à son cou : il dévala la rue à toute vitesse et grimpa dans un bus. Il avait réussi à échapper ... mais à échapper à qui ? et à quoi ?
Il ne comprenait toujours pas.


Virée à la campagne
Ne se sentant plus en sécurité en ville, et après avoir mûrement réfléchi, Frank décida de partir quelques jours à la campagne. Après être sorti du bus, il marcha jusque son appartement et dès qu'il y rentra, sa conviction était encore plus forte : il devait fuir. Il rassembla quelques affaires en hâte, sortit et se mit au volant de son véhicule. Après avoir englouti quelques kilomètres, son rythme cardiaque ralentit, il se sentait mieux : il avait eu peur, maintenant, il était excité. Les gens qu'ils croisaient en voiture semblaient avoir une vie tellement banale par rapport à celle qu'il venait de vivre. Il composa un numéro sur son appareil téléphonique main libre et après quelques instants, une voix répondit :
- Sébastien Lemortier
- Seb, c'est Frank
- Salut, tu m'appelles pour me rendre ma carte ?
- Euh ... c'est ça, mais avant cela, oserais-je te demander encore un service ?
- Demande toujours ...
- Puis-je emprunter le chalet pour 1 jour ou 2 ?
- C'est à dire que ... pour quand ça ?
- Euh ... Aujourd'hui et demain
- Ah ...
Il y eut un moment de silence qui rendit mal à l'aise Frank. Ce n'était pas gagné.
- Ecoute, Seb, c'est un cas d'urgence sinon je ne te le demanderai pas comme ça.
- Ah ouais, ouais je comprends ... elle s'appelle comment ?
- Ce n'est pas ça ...
- Hé, il n'y a pas de mal à ça, c'est normal. Allez, elle s'appelle comment ?
Une idée toute simple germa dans l'esprit de Frank
- Euh ... Virginie
- Ben voilà, fallait commencer par là ! Les clés se trouvent sous le deuxième géranium sur l'appui de fenêtre. Fais bien gaffe à prévenir la voisine avant de rentrer, sinon ..
- Ok merci beaucoup, Seb, je savais que je pouvais compter sur toi.
- Elle est jolie au moins ?
Frank attendit quelques instants avant de répondre :
- A en mourir
- Profites-en bien !
La communication coupée, Frank appuya sur l'accélérateur et repensa à la dernière phrase qu'il venait de dire. Il sentait bien le double sens de sa remarque mais pourquoi autre chose l'inquiétait à présent ? Il se demanda si finalement, il sera en sécurité dans le chalet de Sébastien. Que décidemment, tout pouvait arriver ... à tout moment ... et en tout lieu.


Le chalet
Le chalet était un lieu de ressourcement qui rappelait de bons souvenirs à Frank. Que de week-ends délirants s'y étaient déroulés ! Vincent, Sébastien, Jimmy, Isabelle, tous venaient au chalet pour oublier le rythme trépignant de la ville pour vivre au ralenti l'espace de quelques heures. Des bons souvenirs oui, il en avait, alors pourquoi ce pincement au coeur lorsqu'il rangea son véhicule dans la cour ? Le chalet était en partie entouré de sapins. Une vue apaisante sur les collines ardennaises réconforta Frank lorsqu'il sortit du véhicule. Il se dirigea vers la maison voisine pour signaler sa présence. Une dame ouvrit la porte et le reconnut :
- Bonjour Frank, comment vas tu ?
- Plus ou moins, merci Madame Jonquere, j'ai téléphoné à Sébastien pour lui demander de passer un jour ou deux pour me détendre.
- Je comprends ça. Tu es tout seul ?
- Euh ... oui
- Ca ne va pas Frank ? Tu veux rentrer quelques minutes ?
- Non non ça va ... tout va bien, je vous remercie. A bientôt.
En rejoignant le chalet, Frank comprit que non, ça n'allait pas du tout. Il trouva la clé dans le deuxième géranium et rentra dans le chalet. Rien n'avait changé, tout était disposé comme à son dernier passage. Deux ans déjà ! Le temps passait tellement vite.
Il rangea quelques vivres dans le réfrigérateur, et monta dans une chambre. Cela faisait une drôle d'impression d'être seul dans cet endroit ! Il fallait absolument se changer les idées et il décida de regarder la télévision. Frank ne devait pas trop réfléchir sur le choix de la chaîne : il n'y en avait qu'une de disponible sur laquelle était diffusé un reportage animalier. Ca devrait le détendre !
Le soir tomba et il était toujours assis devant la télévision, somnolent. C'était à présent l'heure du journal télévisé. Après quelques titres internationaux et des reportages, une phrase fit sursauter Frank, écarquillant ses yeux comme jamais :
"Fait divers : Course poursuite hors du commun dans la capitale. Un homme non identifié a arraché plusieurs affiches publicitaires de la société SOFY, en pleine campagne actuellement pour promouvoir leurs nouveaux produits. Une chasse à l'homme s'est opérée, sans succès. Un reportage d'Anne De Meulder"
Frank était rassuré : il n'y avait pas que lui qui trouvait l'attitude de cette société dérangeante ! A ce moment, il aurait tellement aimé être avec cet inconnu devant la télévision, savourant une victoire contre leur ennemi une bière à la main.
Le reportage se poursuivit avec l'interview de la présentatrice de Sofy que Frank reconnut immédiatement :
"Ce sont des actes de pur vandalisme inacceptables. Nous avons investi énormément dans cette campagne de publicité, indispensable pour le maintien de plusieurs centaines d'emplois. Cet homme s'est également fait passé pour un journaliste lors de notre conférence de presse, en scandant des phrases à l'encontre de notre société, rendant tout exposé impossible. Nous avons voulu le maîtriser mais il a réussi à s'enfuir en prenant un bus."
Frank n'en revenait pas : il était bouche bée devant le téléviseur. La télécommande à la main, il appuya machinalement sur le bouton "OFF" et resta immobile plusieurs minutes. Cette société avait quelque chose contre lui, il n'avait pourtant rien fait de mal. Finalement, il n'avait qu'à se rendre à la police pour expliquer les faits. Il eut l'impression cependant que c'était sa parole contre la sienne. Il coupa son téléphone, et décida de lire un peu pour se détendre. C'était une nécessité d'effacer de sa mémoire toute cette histoire. Ici, à l'écart de tout, il ne risquait rien. C'est du moins ce qu'il crut au moment où il monta à l'étage pour tenter, par un sommeil réparateur, d'oublier tout ce qu'il venait de vivre.


La visite
Tout était calme et Frank était allongé sur le lit contemplant la décoration de sa chambre. c'était très calme, un calme déroutant, comme on en trouve plus en ville : seul le vent soufflait intensément et résonnait dans la cheminée. Bien sûr, il ne trouva pas le sommeil; tout était si confus dans sa tête. Un bruit au rez-de-chaussée troubla soudainement ses pensées. On frappa à la porte d'entrée. Après quelques instants d'inquiétude, Frank décida d'aller voir. Il descendit prudemment la volée d'escalier qui le mena vers le salon. Les coups sur la porte se répétèrent : la cadence était lente. Knock ......... Knock ......... Knock. Comme si quelqu'un frappait au ralenti. Il se tenait à présent devant la porte, et instinctivement, il prit un couteau, puis entreprit d'ouvrir la porte.
Frank l'ouvrit lentement, comme pour être en phase avec la cadence du bruit sur la porte. Il poussa un cri d'effroi. Devant lui se dressait un homme très grand et très maigre au visage vieilli. Il portait un jean, et un tee-shirt aux lettres disproportionnées.
Quatre lettres à présent fatidiques et sans surprise.
L'homme ne dit rien et entra dans le salon. Il s'installa dans le divan, puis fixa avec un drôle de sourire Frank. Cet homme l'invita à s'asseoir en face de lui. Irrésistiblement, Frank lâcha le couteau et obéit. Après quelques instants, il se sentit prisonnier. Même si l'homme ne bougeait pas, Frank avait l'impression qu'il se rapprochait de plus en plus. Son visage devenait de plus en plus précis et aux allures monstrueuses. Il ne put s'empêcher de crier lorsque l'image du vieux homme entra dans son périmètre de sécurité. L'homme se mit à crier également mais en ricanant. Pour Frank, tout cela avait la consistance d'un cauchemar. Mais chaque fois qu'il se tentait de se persuader qu'il allait se réveiller, il n'en était rien. D'un effort surhumain, il réussit à se lever et se dirigea vers la porte.
Fuir et encore fuir : c'était la seule solution.


Game Over
Le véhicule de Franck s'enfonçait dans la nuit à une vitesse vertigineuse sur une route à travers les champs. Il avait réussi à s'introduire dans sa voiture et démarrer en trombe. Son coeur battait à présent à tout rompre. Qui était cet homme lugubre ? Que lui voulait-il ?
Il roula encore et encore, de plus en vite. La nuit était son alliée, il voulait se perdre, pour que personne ne puisse le retrouver. Arbres et buissons se dévoilèrent furtivement à la lueur des phares. Où allait-il s'arrêter ?
Une voix le fit sursauter. Sur le siège, le vieillard géant était toujours là :
- Tu me voulais ? Et bien ... me voilà !
Frank se ressaisit. Il tenta de lui parler.
- Mais, je ne vous veux pas ! Je veux juste qu'on me laisse en paix !
Dans le rétroviseur, le visage du vieillard se durcit.
- Menteur ! Menteur ! C'est tout juste le contraire : tu me cherches, tu me trouves.
Puis d'un geste lent, il entoura de ses bras Frank et posa ses mains sur les siennes.
- Qu'est-ce que vous faites ?
- Je cherche une solution à ton problème.
- Noooon !
Les mains tournèrent doucement de quelques degrés. Ils croisèrent un cycliste qui termina sa course vraisemblablement dans le bas-côté. Mais cela, Frank ne le perçut pas car son véhicule venait de percuter un chêne bordant la petite route ardennaise.
Non pour Frank, ce n'était pas encore aujourd'hui qu'il allait gagner le record du tour. Le jeu était bel et bien terminé.


Réveil
Un noir profond, un vide absolu. Un sommeil sans rêve, sans vision, intemporel déboucha sur quelques lueurs. Puis progressivement, Frank reprit conscience et perçut vaguement une voix calme et ferme :
- Ne bougez pas, tout va bien se passer, Monsieur, on s'occupe de vous.
Il tenta d'ouvrir ses yeux mais la lumière était trop forte. Progressivement, il se souvint du chalet, de l'accident. "Mon Dieu, quel choc ! Est-ce que je suis encore en un seul morceau ?".
- Vous avez eu beaucoup de chance ...
"Que voulait dire cette phrase ? Que j'ai de la chance d'être vivant même si je suis paralysé à vie ?" pensais Frank.
- ... Vous n'avez que quelques fractures. Reposez-vous ...
"Ouf". Et Frank se rendormit, soulagé.
Lorsqu'il se réveilla à nouveau, une pluie forte s'abattait au dehors. Un policier entra dans la pièce et demanda s'il comprenait correctement lorsqu'il parlait. Inquiet, Frank acquiesça. Le policier prit une chaise et s'assit soigneusement à côté du lit.
- Monsieur Peters, vous avez eu un grave accident de la route. Dans votre cas, vous avez blessé un autre usager de la route et nous sommes dans l'obligation de vous poser quelques questions...
Frank l'interrompit brusquement.
- Est- ce que vous l'avez retrouvé ?
- Qui cela ?
- Une personnage âgée, de grande taille, en tee-shirt ...
- Elle était dans la voiture ?
- Oui !
- Il n'y avait personne d'autres que vous dans la voiture.
Secrètement, Frank n'était pas étonné de la nouvelle. Fou, il était devenu fou. Il répondit aux questions de l'agent par des oui et des non, sans conviction, puis s'inquiéta de l'état de santé du cycliste. Le policier lui répondit qu'il était déjà sur pied.
- Monsieur, sachez que l'on a fait une analyse de sang pour évaluer si vous aviez bu ou consommé de la drogue ce soir là et que cette analyse est en cours. Nous vous prions, dès que vous serez sur pied, de vous rendre au commissariat pour que nous puissions prendre votre déposition complète.
Frank baissa la tête.
- Si vous voulez également un avis personnel, poursuivit l'agent, si vous n'aviez pas bu ce soir-là, je vous conseille dès lors de voir un psychologue. Au revoir.
Lorsqu'il fut seul dans sa chambre, une phrase surgit toute seule de la bouche de Frank :
- Tout ça, c'est de sa faute !


Révélation
Assis l'un en face de l'autre dans le petit salon de l'hôpital, les deux amis se regardaient étrangement, chacun essayant de comprendre l'autre. Vincent brisa le silence le premier :
- Je suis content que tu t'en sois tiré, mais tu as des ennuis.
- Vincent, dis-moi que je ne suis pas fou ! Cette société me traque jour et nuit et je ne sais dans quel but !
- Frank, je voudrais te dire que ... voilà ... la fameuse journée où tu t'es rendu à cette présentation ... je t'ai suivi.
Frank écarquilla les yeux, se sentant trahi par son ami. Pourquoi avait-il fait cela ? Vincent poursuivit :
- C'est en arrivant au siège de la société qui soit disant t'harcelait, que j'ai compris. Je suis ton ami et je suis là pour t'aider.
- Donc tu as vu ! ...
- Je t'ai vu oui, bloqué dans le tourniquet à l'entrée, qui s'était bloqué par accident. Je t'ai vu tapé sur la vitre comme un enragé comme si tu étais claustrophobe. Je t'ai vu courir comme un fou sans personne pour te poursuivre. Et j'ai vu également le nom de la société que tu m'avais soigneusement caché depuis le début. Mais le nom de cette société comprend 5 lettres, Frank et non 4 comme tu le pensais. Ce nom, c'était ...
- Tais-toi !
- SOFTY. Une innocente entreprise qui vend des gels douches comme d'autres.
- Assez !
- Je me suis renseigné, Frank. Cette société ne t'a jamais appelé, tu n'as reçu aucun appel, aucun email. Tu as inventé tout depuis le début. Bon dieu, pourquoi tu ne t'ai pas confié à moi plus tôt ? On aurait pu en parler et éviter tout cela ! J'y ai même cru à un certain moment ... Et j'ai relevé ton courrier pour vérifier ... et j'ai trouvé une lettre, que j'ai ouverte. Je pense que tu ferais mieux de la lire.
Vincent tendit la lettre à son ami qui doucement, tremblotant la prit et l'ouvrit. Frank déplia la lettre et dans un grand soupir, se mit à pleurer.
Désormais, il comprit ce qu'il s'efforçait à oublier depuis plusieurs mois, sans succès.


Frank,
Cela fait maintenant six mois que toi et moi nous nous sommes quittés, que chacun a choisi une voie différente de l'autre. Enfin surtout pour moi, car en ce qui te concerne, tu as choisi de t'accrocher à moi de façon indescriptible.
Je ne compte plus tes lettres que je ne lis même plus depuis des semaines, les centaines de SMS que j'ai reçus et qui m'ont obligé à changer de numéro de téléphone, les innombrables mails qui réellement sont devenus indésirables. Je ne t'ai jamais répondu persuadée que tu allais comprendre par toi-même que ton espérance était vaine. Je me trompai.
Je t'écris cette unique et dernière lettre pour t'informer que je pars - et cette fois loin - et pour ta propre santé mentale, tu ne sauras pas dans quelle ville ou dans quel pays je me rends. Je veux que tu m'oublies.
Le passé ne t'aidera pas à surmonter cette épreuve. Pense à un avenir sans moi. Mais j'ai l'impression que les mots ne se traduiront qu'en pensées qui flotteront et s'envoleront comme toutes les autres discussions qui nous ont éloignés toi et moi, petit à petit.
Brûle mes photos, efface mes mails, chasse tout ce qui te fait penser à moi. Prends des vacances, amuse-toi. Cela ne sert à rien d'agir comme tu le fais.
Je t'écris tout cela même si mon amour pour toi s'est estompé et ne reviendra plus, et parce que je ne veux pas que tu sois malheureux à cause de moi.
Adieu Frank, une dernière fois, je te le demande, oublie-moi.
Oublie mon nom.
Sophie


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