La mort dans l'âme
de Benoît Bouille



Jour 1

« Je suis le plus grand des médiums. J'ai un véritable don, et c'est une bénédiction. Depuis ma plus tendre enfance, je fais des rêves prémonitoires. Je suis capable de voir l'avenir de n'importe qui. J'en ai bluffé plus d'un, qui tentaient par tous les moyens de trouver « le truc ». Aujourd'hui, grâce à ce fabuleux cadeau de la nature, je suis devenu une célébrité mondialement reconnue. Quand je prédis quelque chose, ça arrive toujours. Pour moi, la vie est belle, tout me sourit. Je vis de ce don, je suis même devenu le conseiller officieux de plusieurs membres importants du gouvernement. Je suis un homme accompli. Il n'y a pas de surprise dans ma vie. Tout se passe toujours comme prévu. Je me délecte de cette situation. »

Jour 2

« Je ne suis plus rien. J'ai un don, c'est une malédiction. Cette nuit, en rêve, j'ai vu ma propre mort. Demain, à cette heure, je n'existerai plus. J'aurais tellement voulu ne pas savoir, pouvoir profiter de ma vie jusqu'au dernier instant. Il n'y a rien de plus horrible que de connaître le jour et l'heure de sa mort, de savoir comment cela va arriver. Mon existence n'a plus aucun sens. Quoi que je fasse aujourd'hui, c'est inéluctable. Je ne peux supporter ce sentiment d'impuissance face à mon destin. Il m'est impossible de rester sans rien faire, à attendre mon dernier souffle. C'est un cauchemar. J'ai l'impression de ne plus contrôler ma vie. Tout me paraît plus terne, mon déjeuner à un goût amer. Demain à 14 heures 16 précises, sur le tournage de l'émission à laquelle je dois participer, je serai victime d'un arrêt cardiaque. Je dois empêcher ça !

Je suis allé à l'hôpital, le médecin m'a avoué ne pas vraiment croire à ce don que je dis posséder, mais il m'a tout de même pris au sérieux. Il m'a fait un check-up complet. Résultat, je suis d'après lui en parfaite santé. Je ne peux pas le croire, je ne fais jamais d'erreur. »

Jour 3

« Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Et dire que c'était la dernière… Tout va s'arrêter dans quelques heures. J'ai bien pensé à ne pas me rendre à ce tournage, mais tout porte à croire que cela ne changera rien. Où que je sois, je vais mourir aujourd'hui, à 14 heures 16.

Je n'en peux plus d'attendre. Je refuse de partir de cette façon. C'est trop banal, j'avais imaginé quelque chose de plus original. Quitte à mourir aujourd'hui, autant que ce soit de la manière que j'ai choisie ! Je veux garder le contrôle, faire un pied de nez au destin. C'est décidé ! A 14 heures 15 aujourd'hui, je m'élancerai du toit de mon immeuble. Je préfère le suicide à la fatalité. »


Le lendemain, on pouvait lire dans un grand journal national :

« Ernest Broz, le célèbre médium a été retrouvé mort, gisant sur le trottoir devant son domicile vers 14 heures 15 hier après-midi. La police aurait vraisemblablement conclu à un suicide. Fait troublant, au même instant, à l'autre bout de la ville, Martin Junot, sur le tournage de la nuit des sosies, a été victime d'un arrêt cardiaque fulgurant, alors qu'il répétait son rôle de sosie le plus parfait du défunt médium […] »

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