Chaos
de Benoît Bouille



« Voilà dix années que je le cherche, dix années de ma vie pendant lesquelles son visage ne m'a jamais quittée un seul instant. Je ne vis que pour le retrouver. Il va payer, je le jure devant la Terre entière, je lui réserve une mort particulièrement lente et douloureuse. Cela fait dix ans que je voue mon existence à cette vengeance, que j'ai mit tout le reste entre parenthèses. Comment pourrais-je encore vivre normalement ? Comment pourrais-je cesser de penser à ce jour terrible ? De quel droit cet homme a-t-il pris la vie de ma mère ? Je n'aurais de répit que lorsque ce monstre inhumain moisira au fond d'un trou et servira de repas aux charognards. »

Juliette est une jeune fille magnifique, torturée par le décès tragique de sa mère. Un soir, alors qu'elle rentrait de l'école, cette jolie brune de neuf ans déjà s'était ruée dans la cuisine afin de dévorer les biscuits et le verre de lait qui l'attendaient comme chaque jour sur la table avec un petit mot de sa maman « bon appétit, je rentre à 20 heures, je t'aime ma puce sois sage ». Comme chaque jour Juliette avait ensuite regardé ses dessins animés préférés avant de monter dans sa chambre faire ses devoirs en attendant le retour de sa mère. A vingt heures cinq, Juliette, encore dans sa chambre, entendit le bruit de la clé qu'on enfonce dans la serrure de la porte d'entrée, et se réjouit à l'idée de pouvoir enfin raconter sa journée bien remplie à sa mère, qui était aussi sa confidente, et lui donnait des conseils qui se révélaient si souvent utiles pour régler tous ses soucis d'enfant. Alors qu'elle se préparait à se précipiter dans les escaliers pour accueillir sa mère, Juliette entendit une voix masculine derrière la porte. Maman serait-elle rentrée avec un ami ce soir ? Ce n'est vraiment pas dans ses habitudes… Elle décida d'attendre à l'étage et d'observer par-dessus la rampe de l'escalier pour tirer cette affaire au clair.

La porte s'ouvrit, et deux silhouettes pénétrèrent dans l'entrée. Maman était donc bel et bien accompagnée. Mais il y avait quelque chose de bizarre. Le monsieur, habillé tout en noir avec une cagoule et des gants cachait la bouche de maman d'une main, et tenait un énorme couteau dans l'autre qu'il ne tarda pas à lui approcher de la gorge. Prise de panique, Juliette resta pétrifiée, dans le noir, regardant la scène impuissante.
«- Promets-moi de te taire et je ne te ferais aucun mal », lui dit l'homme. Maman acquiesça d'un signe de tête.
« - Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? demanda maman d'une voix tremblante.
- Donne-moi ton argent, tes bijoux et tous tes objets de valeur !
- Mes bijoux sont dans ce tiroir, derrière vous. Prenez-les et fichez-moi la paix
- Donne-moi aussi ton sac à main ! Dépêche-toi ! »
Ensuite, tout alla très vite. Maman ramassa son sac à main, et le jeta violemment au visage de son agresseur. Puis elle essaya de s'enfuir, pour appeler à l'aide. L'homme la rattrapa et elle chercha à se débattre. Elle hurla, et l'homme la gifla. Elle hurla à nouveau, frappant l'homme de toutes ses forces. Elle lui arracha sa cagoule et je pus voir son visage, éclairé un instant par les lueurs des phares d'une voiture. Je n'oublierai jamais ce visage. Maman tomba lourdement sur le sol, et l'homme s'enfuit.

Tétanisée, Juliette laissa passer quelques secondes avant d'oser bouger. Du haut de l'escalier, elle appela timidement sa mère, qui ne se relevait pas. S'armant de courage, elle descendit une à une les vingt-cinq marches que comptait l'escalier, se rapprochant ainsi à chaque instant de la macabre découverte. Le corps de sa mère gisait sur le sol, son ventre et son visage baignant dans une mare de sang, le couteau de l'agresseur encore enfoncé en plein cœur. Juliette tapota délicatement la joue de sa pauvre maman, espérant ainsi la réveiller. En vain. Elle remarqua avec horreur que sa mère n'était déjà plus la belle femme pétillante qu'elle connaissait et qu'elle aimait. Son visage était figé dans une expression de stupeur, et déjà, la mort en prenait possession. Ses magnifiques yeux bleus écarquillés devenaient vitreux, son odeur avait quelque chose de différent et l'atmosphère était tout à coup devenue extrêmement pesante. Ce calme plat semblait de plus en plus menaçant. Juliette, dans un dernier élan de bravoure, saisit le combiné du téléphone et composa le numéro de la police, tout en se blottissant contre le corps sans vie de sa mère. A ce moment, elle eut le sentiment que toute chaleur s'évaporait de la dépouille de cette dernière à toute vitesse. Elle se rendit compte à cet instant qu'elle ne se souvenait déjà plus de la voix qu'avait sa mère et cela lui déchira le cœur. Mais le pire de tout était qu'elle ne parvenait pas à s'empêcher d'avoir peur maintenant de ce corps inerte, de cette même personne qui l'avait si souvent rassurée. A peine dix minutes plus tard, des dizaines de personnes envahirent la maison, sans la moindre utilité car sa chère maman ne lui revint pas pour autant, et le meurtrier ne fut jamais retrouvé. Juliette apprit plus tard que la mort de sa mère avait permis à un enfant de son âge de survivre grâce à une greffe de moelle osseuse, en raison de la miraculeuse compatibilité des deux parties, et qu'elle pouvait être fière de cela. Mais Juliette n'était pas fière. Pas plus qu'elle ne se sentait égoïste en répondant qu'elle aurait préféré que sa mère ne décède pas, même si cela aurait inévitablement engendré la mort de cet enfant qu'elle ne connaissait pas et qui ne représentait absolument rien pour elle.

Juliette alla ensuite vivre à la campagne, chez sa tante, et elle passa chaque jour de sa vie à imaginer sa vengeance, le jour où elle retrouverait cet assassin. Chaque nuit, elle s'endormait avec cette pensée. Elle revoyait sans cesse le visage de ce monstre, celui qui lui avait enlevé sans aucun scrupule l'être qui lui était le plus cher en ce monde. En grandissant, elle réussit à convaincre sa tante de l'inscrire à des cours d'arts martiaux, dans lesquels elle trouva une échappatoire pour exprimer sa colère. Les recherches de la police pour retrouver le meurtrier de sa mère ne menant nulle part, malgré la description minutieuse de la jeune fille, furent abandonnées. Les années passant, Juliette devint une magnifique adolescente qui faisait tourner la tête de nombreux garçons, malgré le fait qu'elle ne riait jamais. Elle se donnait corps et âme dans l'apprentissage approfondi des arts martiaux, guidée par se sentiment malsain de haine qui ne la quittait pas. Pourtant, lorsqu'elle combattait, elle dégageait une impression de sérénité, de parfaite connaissance de soi et de contrôle sur ce qui l'entourait qui déstabilisait ses adversaires et leur faisait perdre toute confiance. Ses grands yeux noisette dignes d'un personnage de manga fixaient inlassablement ceux-ci sans sourciller et son visage fermé de brune ténébreuse inaccessible en impressionnait plus d'un. Elle se sentait intouchable, invincible. Jamais elle ne perdait un combat. Elle était capable de venir à bout à mains nues de plusieurs adversaires armés d'épées ou de poignards. Elle seule pouvait semer le chaos et la désolation partout où elle passerait.

Puis vint le jour tant espéré, par hasard, un soir d'automne, elle retrouva la piste de l'homme qu'elle avait si longtemps cherché. Il vivait à quelques rues de ce qu'elle appelait maintenant « la scène du crime », l'endroit où sa vie avait basculé, le lieu où, étant enfant, elle croyait naïvement être vraiment en sécurité. Il s'appelait Richard Leveaux. L'être inhumain qui avait froidement assassiné sa mère avait donc bien un nom. Elle l'avait retrouvé par pure coïncidence, en surfant sur le web, sur un site de rencontre auquel elle s'était connectée pour tuer le temps, recherchant les membres de son quartier qui y étaient inscrits. Il figurait sur une photo appartenant à un certain Nicolas Leveaux, visiblement son fils âgé de vingt et un ans, soit deux ans à peine de plus que Juliette. Non seulement il avait un nom, mais il avait aussi une famille… Juliette ne se l'était jamais représenté sous cet angle. Qu'importe ! Ce n'est pas ce détail qui lui ferait changer d'avis. Il lui avait pris sa mère, elle le prendrait à son fils, et ce ne serait que justice. Elle décida de se rendre à la nuit tombée chez ce Nicolas Leveaux, qu'elle appellerait maintenant « le fils du monstre » afin de découvrir où se terrait l'assassin.

Lorsqu'elle arriva ce soir-là devant le pavillon semblable à tous les autres de la rue correspondant à l'adresse indiquée, elle sentit sa main trembler, pour la première fois depuis la nuit fatidique du meurtre. Appliquant ses leçons de self-control, elle se ressaisit très vite. Elle appuya sur la sonnette, refoulant ses nausées liées à la crainte des retrouvailles, qu'elle avait pourtant si bien préparées chaque nuit depuis dix ans. Et ce qu'elle redoutait arriva : la porte s'ouvrit.
« Que puis-je pour vous mademoiselle ? » lui demanda le jeune homme charmant qui se tenait dans l'encadrement de la porte.
« Vous êtes Nicolas Leveaux, fils de Richard Leveaux ? » Interrogea Juliette d'une voix glaciale
- En effet. Mais qui êtes-vous ?
- Conduisez-moi à votre père, j'ai un message personnel important à lui confier.
- Je regrette mademoiselle, c'est impossible. De plus, il est un peu tard pour une visite. Je vous conseille de rentrer chez vous. Bonne nuit , dit-il en refermant la porte. Juliette s'interposa et força l'entrée au pavillon, bousculant le fils par la même occasion.
- Je vais te le répéter autrement blanc-bec, dit-elle en sortant un couteau à cran d'arrêt de sa poche. Tu me conduis à ton père immédiatement ou je te saigne comme un goret ! Fais seulement un geste vers moi et je me ferai une joie d'éparpiller tes restes dans ton jardin après avoir bien pris soin de te faire chier dans ton froc en pleurnichant comme une fillette pour que je t'achève vite !
- Qui c'est la dame papa ? demanda une petite voix tremblante venant de l'intérieur de la maison.
- Ce n'est rien ma chérie, retourne te coucher, papa arrive. Je suis avec une amie, on fait un jeu. Elle va bientôt partir, répondit-il sans se démonter.
Déstabilisée par cette situation, Juliette recula d'un pas. Elle ne pouvait tout de même pas reproduire l'acte gratuit qui avait gâché sa vie ! Que faire ? Elle sentit les larmes lui emplir les yeux.
- Je vais vous conduire où vous voulez, mais si vous touchez à ma fille, il n'y aura plus aucun endroit assez sûr pour vous cacher sur Terre, je vous le garantis, rétorqua le jeune homme.
- Montez dans la voiture !
Nicolas Leveaux s'exécuta, sans ajouter un mot.
- Conduisez-moi à votre père, c'est tout ce que je vous demande.
- Très bien, si c'est ce que vous voulez, je vais vous guider jusqu'à l'endroit où il se trouve.
Le jeune homme lui fit traverser la ville, et, arrivé au panneau de sortie de celle-ci lui dit :
- Tournez à droite, nous y sommes.
Il pleuvait depuis maintenant une bonne demi-heure, et l'averse devenait de plus en plus violente, on ne distinguait rien qui se trouvait à plus de cinq mètres, la nuit n'arrangeant rien à la situation.
- Ici ? Mais ?! Il n'y a aucune habitation, c'est une impasse ! Il n'y a qu'une…
- Une falaise c'est exact. Cependant, vous vouliez que je vous mène à l'endroit où se trouve mon père, et c'est ce que j'ai fait.
Juliette sortit de la voiture, désemparée. Elle s'approcha du bord de la falaise. La mer était agitée ce soir.
- Je ne comprends pas. Où se trouve votre père ?
- Il est mort. J'ai moi-même jeté ses cendres à la mer, du haut de cette falaise. Maintenant, si vous m'expliquiez ce que vous lui vouliez ?
Juliette ne répondit pas tout de suite, abasourdie par la nouvelle qui lui tombait dessus. Elle fixait les vagues qui s'échouaient avec force contre le bas de la falaise, laissant la pluie couler le long de ses cheveux ondulés et de son visage, les gouttes d'eau se mêlant aux larmes qu'elle avait enfin fini par laisser s'échapper.
- Comment est-ce arrivé ? demanda-t-elle.
- Il s'est suicidé il y a dix ans. Ma mère n'a jamais voulu me dire pourquoi, mais il paraît qu'il a fait quelque chose de mal qu'il n'a pas pu assumer. Que lui vouliez-vous ?
- C'est sans importance.
- Mon père était un homme bien. Je ne sais pas ce qu'il a pu faire, mais il l'a fait en désespoir de cause. J'étais à l'agonie, et il lui fallait de l'argent pour payer mes soins. Ironie du sort, la veille de sa mort, j'ai subi une greffe de moelle osseuse qui m'a sorti d'affaire. Il ne l'a jamais su. Si vous savez quelque chose que j'ignore, vous devez me le dire.
C'en était trop pour Juliette. Elle éclata en sanglots.
- Partez, ordonna-t-elle. Prenez ma voiture et tirez-vous d'ici. Allez retrouver votre fille, elle a besoin de vous.
- Il n'en est pas question ! Je ne partirai pas avant d'avoir des réponses !
- Fous le camp d'ici ou je te butes salopard. Elle se retourna vers lui, le regard noir de rage, le menaçant avec son couteau.

L'homme monta dans la voiture et démarra. Juliette le regarda quelques instants s'éloigner dans la nuit puis retourna au bord de la falaise. Il y avait quelque chose d'envoûtant dans le chant de ces vagues. Juliette, ne pouvant contenir ses larmes, se mit à chantonner la chanson préférée de sa mère à l'époque de son enfance, se balançant comme si elle cherchait à se bercer. Elle se rendit compte avec effroi qu'elle avait gâché sa vie à rechercher quelqu'un qui n'était plus là, et qu'elle avait par la même occasion failli gâcher celle d'une autre famille. Ne sachant pas où aller, ne trouvant aucune motivation pour quoi que ce soit, elle resta au bord de la falaise, se balançant sous la pluie, telle une démente. Une voiture de police arriva quelques minutes plus tard, alertée par le fils du… monstre ? Déboussolée, à bout de nerfs, elle ne jeta pas un regard au policier qui s'avançait prudemment, et elle lâcha son couteau dans le vide, le regardant rebondir sur les rochers avant de s'enfoncer dans les abysses à tout jamais. Tout était chamboulé dans son esprit, plus rien ne paraissait si simple qu'avant. Elle se laissa aller à se balancer, de plus en plus fort, au rythme de sa chanson, ne pensant plus à rien, K.O.

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