Célibataire. 25 ans. Plein d’avenir. Peu de passé.
de Benoît Berthou

1.
Ma voisine m’a préparé, pour mon anniversaire, un singulier cadeau. Un grille-pain, Moulinex, blanc, " perfectoast electronic ". Sur ce blanc elle a écrit, au marker, indélébile, son prénom. Sur toutes les faces. " Comme ça tu penseras à moi. " Je ne vis pas avec elle. Nous ne grillons pas notre pain ensemble. Ce n’est pas un outil. C’est un objet. Un objet qui m’appelle. Et m’inquiète. Impossible de griller du pain sans tout de suite penser à elle. Un rappel. Un vrai discours amoureux.

2.
Je suis célibataire. Pas par choix. Peut-être par paresse. Plus par goût en fait. Non pas par goût du célibat, mais parce que le couple n’a pas de goût. Ma voisine a un chien. Elle le sort, le cajole, il ronronne. Souvent je lui dis : " un petit effort : fais un enfant ! " " Avec qui ? " Je rentre vite chez moi. Je n’ai pas de chien. J’ai une voiture. Une Clio. Rouge. Il y assez de place pour 5. Et j’y monte toujours tout seul. Voiture de célibataire. Elle consomme. Et moi aussi je consomme. Beaucoup. Je gaspille, j’achète tout fait, je suis prêt à tout pour me nourrir sans peine. J’achète des disques. J’achète des livres. Je suis le véritable consommateur. L’homme de la reprise. Je dépense. Tout tient sur mes épaules. Je suis mobile. Tout tient dans le coffre de ma voiture. Les publicités ne m’inspirent pas. Trop d’enfants. Elles incitent à acheter. J’achète de toute façon. On me voit comme un paradoxe. Pilier d’une société, dite de consommation, moi qui suis asocial. Il y a longtemps que les familles épargnent. On compte sur moi. Je le sais.

3.
Au moins une fois par semaine, je fais un jogging. Survêtement Joinville. Chaussures Le Coq Sportif. Coupe-vent aigle. Je ne cours nulle part. Je n’ai pas de destination. J’ai un circuit. Toujours le même. Certaines portions de mon circuit sont fréquentées. Je ne fais pas de rencontres. J’observe les autres. J’adresse des saluts. Les couples ne me saluent jamais. Le jogging est une question de principe. Pas de plaisir. Dans ma vie, il n’est pas question de plaisir. Juste de déplaisir. Il y a des choses qui me dérangent. Ma voisine ne me dérange pas. J’irais presque jogger avec elle. Ce grille-pain me dérange. Je fais avec. Entre le monde et moi, je place un exercice. Comme le jogging, rester en forme. Comme la radio, rester informer. Comme le ménage, rester rangé. Entre moi et le monde, il est question d’hygiène. Le monde est salissant. Je n’ai qu’une hantise ce sont les tâches. Les plis aussi. Je lave et je repasse. Dans les laveries. La laverie est un lieu idéal. Mon Olympe. Blanc, propre, ouvert tard. Un lieu d’immobilité, d’attente et de silence. J’y arrive, avec mon Ariel liquide et mon linge. Je trie, je classe, je place. Puis, prostré, mon portable Philips (abonnement SFR : 0603298145) en attente, j’observe le bon déroulement du programme. À travers le hublot, en plein liquide, j’aperçois ma chemise luttant avec mon pantalon. D’autres sont là, comme moi, seuls, hypnotisés. Ce que je porte est déjà sale. Et sera dans la prochaine machine. Je trouve toujours à laver. Car toujours je salis. Au contact du monde. Et l’hygiène n’est rien d’autre que la gestion de ce contact. Mes habitudes, mes principes, mes vêtements. Placer toujours quelque chose au milieu. Réduire le contact au frôlement.

4.
Ce n’est pas que le monde soit dangereux, ou que j’ai peur du monde. Ce n'est pas que les autres soient cruels, ou que j’ai peur des autres. Je suis au contraire très gentil. J’ai toujours à la maison une bouteille de Martini et quelques cacahuètes. Au cas où... Mais mes amis passent rarement à l’improviste. Ils me laissent faire les courses. C’est que le monde n’existe plus. Que cette entité, si pleine d’altérité, que l’on a pu me décrire, n’a plus aucun visage. D’altérité, elle est devenue ipséité. Elle tient toute seule. Sans que ce soit quelque chose à connaître, à désirer, ou à regarder. Le monde tient sans moi. Sans ma conscience et sans ma volonté. Le monde est au-dessus, en dessous, tout autour de moi. Ce n’est pas un autre, c’est un milieu. Ce n’est pas l’autre terme de mon individualité ou de mon expérience, c’est l’ensemble des choses qui m’entourent. Je ne peux pas regarder le monde. Je dois m’y penser. Je ne peux pas être citoyen du monde. Je dois y habiter. Je ne peux pas découvrir. Je dois naviguer.

5.
Le soir, souvent, je chausse des lunettes noires pour regarder la nuit. Des Vuarnet. Jamais de Ray-Ban. Ma voisine me disait tout à l’heure que je devrais me mettre en couple. " Après tout, le temps est à l’amour. " Le temps est à l’amour comme le temps est à la pluie. Par précipitation. En ajustant mes lunettes, en me plaçant à la fenêtre, je comprends encore mieux les raisons de mon célibat. C’est que l’on place tout dans le 2. Comme si tout ce qui m’entoure était l’Un. Et qu’avec moi, cela fasse 2. Mais si le monde a aujourd’hui une figure, c’est celle du réseau. Une structure sans centre, sans fondement, dont la seule figure est son déploiement même. Et si je me découvre profondément nihiliste, ce n’est pas que je ne crois pas à l’amour. Car, comme tout célibataire, je suis forcé d’y croire. Et de le redouter. C’est que je cherche dans à m’imposer dans cette absence de centre. Il est alors question de principe. De principes et de préceptes. Seul le principe me permet d’aller droit. D’aller nulle part, mais d’aller. De diriger mon mouvement, d’orienter mon célibat. Si je ne suis pas au monde, c’est que le monde n’est pas à moi. Ou qu’il n’est tout simplement pas là. Pas présent, mais environnant. Pas perçu, mais perceptible. Qu’il est une inquiétude. Jamais on a fait d’objet pour moi, d’art pour moi, d’amour pour moi. On me laisse en pâture le chant de la télévision, et des grille-pains bariolés. On me dit égoïste, renfermé. On m’appelle. On me somme. On exige de moi que je sois au monde comme un homme à une femme. Concerné, attentif. Je récuse tous les impératifs. J’édicte des principes, des exercices, des habitudes. Je suis systématique. Le principe vaut l’éthique.

6.
J’ai ressorti aujourd’hui un objet que je n’utilisais plus. Un four à pizza individuelle et électrique, en métal chromé, composé d’un dôme et d’un plateau. L’appareil est joli. Il n’y a de place que pour une seule pizza. De taille moyenne. Je vais inviter ma voisine. Elle n’est pas très gourmande.

Benoît BERTHOU
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