Tao
de Benoît Bouille



« C'est fini, nous n'avons pas pu stopper l'hémorragie… Comment va le bébé ? » Demanda le médecin, dépité, à l'infirmière qui tenait dans ses bras le nouveau-né encore raccordé au corps sans vie de sa mère par le cordon ombilical. Celle-ci, horrifiée, ne pouvait détacher son regard du petit être qui venait de naître. Elle resta sans voix, incapable de faire le moindre mouvement, tandis que le médecin s'approchait pour contempler le petit orphelin.

Yin était une jeune femme extraordinaire. Depuis sa plus tendre enfance, son entourage s'accordait à dire qu'elle était l'incarnation même d'un ange. Elle brillait par sa gentillesse, sa douceur, son dévouement à autrui. Sa seule présence avait pour effet d'atténuer les conflits et les disputes. Près d'elle, on se sentait serein, paisible. Elle dégageait une aura d'amour inconditionnel pour son prochain, quel qu'il soit. Elle ne portait pas de jugement et comprenait les agissements de chacun. Certains pourtant la jugeaient à tort simple d'esprit, naïve, et tentaient de profiter de sa docilité qu'ils appelaient faiblesse. Yin, bien consciente de ce que ces gens pensaient d'elle, faisait tout de même de son mieux pour leur rendre service dès que l'occasion se présentait, n'espérant jamais rien recevoir en retour. Elle semblait ne pas avoir hérité de tous ces petits travers qui existent en chaque être humain.

Durant toute son enfance, Yin fut choyée par ses parents et sa famille. Tous ses camarades l'adoraient à l'école, tous la trouvaient gentille, ouverte, et se sentaient bien en sa présence. Elle ne se disputait jamais avec personne. C'est à la mort de son père, fauché par un chauffard ivre, que Yin connut pour la première fois la douleur et les pleurs. Ses larmes coulèrent plusieurs jours durant, cependant elle n'éprouvait aucune colère. Elle parvint à maîtriser ces pulsions finalement plus animales qu'humaines et, pour vaincre le démon de la vengeance et de la haine qui tentait de s'installer en elle pour la ronger, elle décida de rendre visite à ce meurtrier involontaire et lui pardonna. Ceci eut pour effet de soulager sa conscience qui, un instant, avait eu de mauvaises pensées, et de donner une nouvelle chance au chauffard dépressif qui, troublé par la réaction de l'adolescente, ne but jamais plus une goutte d'alcool et reprit sa vie en main.

Petit à petit, Yin prit conscience des dures réalités de la vie. A l'école surtout, elle avait beau être souriante, gentille avec tous ceux qui l'entouraient, certains adolescents se montraient souvent méchants avec elle. Yin ne comprenait pas cette cruauté gratuite. Eux aussi semblaient considérer l'amour de son prochain et la compassion comme un signe de faiblesse. Ils semblaient croire que pour vivre en communauté, il faut mépriser les personnes différentes et se moquer ouvertement du malheur des autres. Les années passant, de plus en plus semblaient se complaire dans les moqueries et la jalousie. N'étaient-ils pas assez déterminés pour vaincre leurs pulsions primitives pour accéder à la paix intérieure ? Yin ne les comprenait pas. Pourtant, elle ne les jugeait pas, pensant qu'ils finiraient par se rendre compte qu'ils pouvaient avoir des interactions bien plus agréables avec leur prochain. Quelle ne fut pas sa désillusion quand elle s'aperçut qu'au lieu de changer, cette minorité entraînait les autres dans sa chute, en leur faisant croire que c'était la seule façon d'agir.

En grandissant, Yin s'aperçut que la cruauté existait à une échelle bien plus grande. Beaucoup semblaient avoir été vaincus par leurs démons intérieurs, et rencontraient plus souvent la souffrance que le bonheur. Yin savait qu'elle n'avait pas à se plaindre de sa vie en comparaison avec celle de beaucoup d'autres. Elle mangeait à sa faim, avait une famille aimante et avait trouvé un bon travail. Mais son amour et sa compassion avaient fini par avoir des effets néfastes sur elle. Elle ne pouvait s'empêcher de s'approprier inconsciemment les malheurs des autres, en s'efforçant de toujours trouver un moyen de les diminuer. Sans s'en rendre compte, elle accumulait le désespoir de ses proches en elle lorsqu'elle tentait de leur venir en aide. Mais jamais elle ne le montrait, elle restait souriante, douce et aimante, avec pour seul objectif de faire oublier à chacun ses tracas.

Un matin, Yin se trouva différente en se regardant dans le miroir. Quelque chose en elle avait changé. Elle avait les traits tirés, paraissait extrêmement fatiguée. Ses amis lui avaient conseillé d'évacuer toute cette souffrance tapie au fond d'elle, d'exploser une fois pour toute, mais elle s'y refusait. Cela ne profiterait à personne, prétextait-elle. Mais il y avait autre chose. Certes elle se trouvait fatiguée, voire même livide, mais ce n'était pas cela qu'elle avait remarqué en se regardant dans le miroir. Les jours suivants, elle passa son temps à vomir. D'après sa mère, c'était le seul moyen qu'avait trouvé son corps pour se débarrasser de toute cette souffrance qu'elle gardait en elle et qui ne lui appartenait pas. Puis elle se réfugia dans la nourriture, ce qui lui rendit meilleure mine. Elle avait en effet perdu beaucoup de poids. Quelques semaines plus tard, sa mère décida de l'accompagner à l'église, afin de demander conseil au prêtre de la paroisse. Celui-ci contempla Yin intrigué, et lui proposa de l'exorciser, soutenant qu'un démon avait pris possession de son corps afin de déchoir l'ange qu'elle abritait depuis sa naissance. Yin refusa poliment, et s'éclipsa. En dernier recours, Yin et sa mère se rendirent à l'hôpital, espérant qu'un médecin pourrait trouver un remède à cette étrange maladie. C'est ainsi que Yin apprit qu'elle attendait un enfant, n'ayant pourtant jamais eu de rapports intimes avec un homme.

Huit mois et demi plus tard, Yin se trouvait en salle de travail, prête à accoucher du bébé qu'elle n'avait jamais conçu. Sa mère patientait dans le couloir de l'hôpital, cherchant toujours à résoudre le mystère de cette « immaculée conception », pendant que le médecin et les infirmières s'affairaient à tenter de stopper l'hémorragie de Yin, sans succès.

« C'est fini, nous n'avons pas pu stopper l'hémorragie… Comment va le bébé ? » Demanda le médecin, dépité, à l'infirmière qui tenait dans ses bras le nouveau-né encore raccordé au corps sans vie de sa mère par le cordon ombilical. Celle-ci, horrifiée, ne pouvait détacher son regard du petit être qui venait de naître. Elle resta sans voix, incapable de faire le moindre mouvement, tandis que le médecin s'approchait pour contempler le petit orphelin. Le bébé que Yin venait de mettre au monde fixait l'infirmière d'un regard noir accompagné d'un petit rictus. Ses petites cornes lui donnaient un air de véritable diablotin.

De retour dans la chambre de la maternité, la mère de Yin, encore sous le choc de l'annonce de la mort de sa fille et ne sachant rien de la naissance du petit démon, découvrit un mot de Yin comportant seulement une phrase : « Le blanc n'existe pas sans le noir, prends bien soin de mon petit Yang, pardonne-moi, adieu »


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