L'agneau enragé
de Benjamin Doumenc


Hommage à Stephen King

L'adolescent est assi au fond à droite de la classe. Une quarantaine de nuques studieuss grattent feuilles sur feuilles devant lui. Le blabla du professeur couvre de peu le bruit des stylos et des copies que l'on retourne.
Il se lève, repoussant sa chaise bruyamment. Sa respiration s'est accélérée. Un instant, il s'arrête, en équilibre au dessus d'un abîme exhalant une odeur délicieuse de folie et de passion. Si une seule tête se retournait... Un moment éternel s'écoule.
Il a basculé et le monde est tombé avec lui.
Sa main tremblante de force contenue saisit le revolver, qu'il a pris dans le tiroir du bureau de son beau-père, et place délicatement le canon au dessus de l'arcade sourcilière de son voisin. Il ne lui laisse pas le temps de comprendre et appuie sur la détente. Et c'est là, au moment où le crane vole en morceaux, où son visage est constellé de taches de sang tiède, que la chose molle et griffue qui se tapissait au fond de sa gorge, éclate et se propulse vers l'avant. C'est ce cri qui, enfin, va faire se retourner les autres. Un cri de fou, un concentré de démence sur deux syllabes et en même temps l'expression du plus profond soulagement. Ils le regardent, lui, debout, haletant, avec un bon sourire rouge et grinçant plaqué sur ses joues et des yeux qui ont perdus le vague et le flou qu'ils leur connaissaient. Ils le voient enfin.
Il tombe et le monde bascule avec lui.
Il remonte l'allée et, doucement, son sourire s'affirmant et dévoilant la blancheur choquante de ses dents, il distribue la mort à droite et à gauche sur le rythme lancinantd'un métronome. Aux deux tiers de la rangée, il recharge son outil, ses doigts palpant ses poches en aveugles tandis qu'il laisse flotter son sourire candide sur les suivants. Un frisson commun étreint la classe au bruit du chargeur s'enclenchant; un frisson de terreur mélée d'impatience et de larmes d'émotion. Il reprend sa marche, toujours, gauche-droite, droite-gauche.
Il se tend vers son but et le monde vacille avec lui.
Il est seul avec le professeur maintenant. Derrière lui gisent tous les élèves, un sourire, son sourire, aux lèvres. Dans des positions diverses, les corps sont étendus pacifiés mais tordus par la souffrance. Le professeur essaye de se lever mais il est trop tard. Fermement, le jeune homme dépose le bout du canon entre les deux yeux écarquillés, son sourire se réduit à une ombre fugitive sur ses lèvres et il dessine au tableau une grande rose écarlate.
Il vacille et le monde se tend vers lui.
Titubant, les néons faisant une auréole de la sueur mélée de sang de son front, ses gestes guidés par une détermination intérieure, il se tire une balle dans chaque pied, au centre de chaque main et , trempant à plusieurs reprises un doigt dans le sang de ses plaies, il écrit en lettres de feu sur le mur:
I.Tu n'auras point de Dieu
II.Tu n'auras point de maître
III.Tu ne porteras point d'armes
IV.Tu respecteras toute vie
V. NO FUTURE
et s'effondre les bras en croix contre une table.
Il voulait sauver l'humanité et le monde passa outre.

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