Il se servut un whiska
de Auguste Picrate



Pascal était seul pour un mois. Sa compagne l'avait quitté pour un voyage en Afrique.
Connaissant par avance sa réponse, elle ne lui avait même pas proposé de l'accompagner. Qu'aurait-il été faire là bas ?
Non, les voyages, ça ne l'intéressait pas. Pascal ne se sentait bien que chez lui, à l'abri du regard et du contact des gens et, à la limite, au bistrot d'en face.
Cela l'emmerdait bien d'être à nouveau seul. Il n'aimait pas les gens mais aimait encore moins la solitude. Il regrettait amèrement le départ de son amie, mais n'avait rien dit, rien montré. Surtout pas !

Elle était si différente de lui...Il tenait énormément à elle et il savait ce qu'il lui devait.
Ils avaient trouvé un arrangement : elle le laissait tranquille lorsqu'il avait trop mal en lui pour communiquer, même avec elle, et lui, la laissait vivre sa vie de "militante", militante de l'écologie et du "Tiers Monde".
Elle allait, tout au long de l'année, sans jamais se relâcher à toutes sortes de réunions, de manifs pour telle ou telle raison, à des conférences.
Chacun sa vie !
Elle aimait ce qu'elle faisait et était sincère, et puis elle était gentille avec lui, alors, il la laissait faire.
Et cette fois, elle était carrément partie au Sénégal !
"C'est pour mieux me rendre compte, sur place, tu sais pour notre projet de pompes à énergie solaire photovoltaïque".
Elle était curieuse de rencontrer une autre culture aussi. Elle était partie, pour un mois, avec mille balles en poche, un guide géographique, et une seule adresse, un unique contact !
Mais elle s'en sortirait bien, "sa Sandrine", il lui faisait confiance, mais le problème, son problème à lui, c'est qu'il s'emmerdait vraiment.

Elle lui manquait beaucoup, cela l'ennuyait de se l'avouer, mais c'était la réalité. Ah, elle ne pouvait jamais rester tranquille, il fallait toujours qu'elle s'occupe de tous ses trucs ! Ah quoi bon ? Il ne comprenait pas. Alors, qu'est-ce qu'il avait fait ? Il avait sitôt son départ repris ses habitudes de célibataire, de sauvage et d'ivrogne.
Il vivait les volets baissés, ne rangeait rien, regardait la télé en attendant que la journée veuille bien se passer, buvait et dormait. Il travaillait aussi, mais la nuit, dans un quotidien régional : ouvrier de production. Quatre à cinq heures par nuit et bien payé. Pas de soucis à se faire.
Il sortait peu. Rien que faire les courses, c'était un calvaire. Seul plaisir : le troquet : 11h30, 18h et 21h. Réglé comme une horloge !
Il buvait son coup, ne restait jamais plus de 10 minutes et se sauvait chez lui : il avait eu sa dose de discussions.
A 32 ans, Pascal n'attendait plus grand chose de la vie. Il ne croyait en aucun Dieu, s'attendait chaque jour au pire, et n'avait, lui, envie de se battre pour aucune cause. Non, il ne sentait concerné par rien. Tout était foutu ! Il fallait attendre et faire en sorte de ne pas se retrouver un jour, sans job, sans ressources, sans rien. De ce côté là, ça collait pour le moment.
Qu'est ce qu'il pourrait faire pour s'ennuyer juste un peu moins?
Il songea au coup de téléphone de la semaine dernière : Magalie.
Une copine de Sandrine. Elle cherchait quelqu'un qui aurait pu lui garder son chat pour une semaine, le temps de ses congés, au bord de la mer. Un chat, c'est pas chiant.
A chaque fois, qu'elle l'avait vu, elle avait été sympa avec lui. Elle le trouvait même drôle, aux dires de Sandrine. Drôle, lui ! Il trouva le numéro dans le calepin de Sandrine. Il dût s'y reprendre à deux reprises car il était déjà pas mal entamé. Trois sonneries, une voix charmante : "OUI ?"
C'était assez encourageant !
- "Euh, ouais, c'est Pascal, le mec de Sandrine. Bon pour ton chat, t'as trouvé quelqu'un ?"
Magalie fut ravie et vint dès le lendemain avec son fauve. Elle avait emmené des boites de bouffe, ses gamelles, son panier, sa balle en mousse et du collyre car le pauvre minet avait chopé un virus dans le noeunoeil. Il ne fallait pas oublier de le soigner. Ok, parole donnée.
Pascal avait fait attention à ne pas picoler trop le matin et avait dérogé au rite du 11h30. Il s'était peigné et avait enfilé une chemise propre qui lui allait bien ; enfin, en tous cas, Sandrine aimait bien le voir dans cette chemise.
Il n'avait pas eu le temps de ranger. Après tout, il lui rendait service, alors ...
Elle était toute souriante et en petite jupe. Belles gambettes. Une petite caresse pour le minet, histoire de faire copain-copain et Pascal s'était empressé de débarrasser Magalie.
-"Installe toi, mets toi à l'aise, euh, tu bois quek chose ? Et tu pars quand au fait ?"
-"Ouh là le désordre, on voit que Sandrine n'est pas là ! Ah ces hommes !"
-"Ouais."
-"Euh, tu ne veux pas ouvrir les volets et aérer un peu, çà sent le tabac. Cà ne t'ennuie pas ?"
-"Pas de blème. Bon qu'est-ce que tu bois ?"
-"Comme toi"
Il était Pastis moins cinq et Pascal sortit même les biscuits d'apéritif et les olives. Dehors, il pleuvait - comme d'habitude - mais ça n'était pas le plus important. Il proposa au chat une olive mais celui ci la snoba. Crétin de chat !
-"Je suis sûr que Mistigri et toi, vous allez bien vous entendre, tu verras, il est adorable."
Et elle éclata de rire. Alors, lui aussi.
Magalie était une fille tout le temps gaie, pleine d'entrain. Elle était devenue bonne copine avec Sandrine. Elles militaient toutes les deux chez les Verts.
-"Mais tu pars quand en vacances ?"
-"Jeudi soir. On va rouler toute la nuit pour éviter les embouteillages. Tu connais Nice ?"
-"Ouais, ouais, je connais. Tu veux déjeuner avec moi ? J'ai une paella surgelée ?"
-"Non, je ne peux pas ce midi"
-"Bon"
-"...Mais je veux bien revenir avant mon départ, euh, disons mardi. Oui, mardi."
-"Mardi, ça roule! Tu bouffes comme Sandrine ?"
-"Biologique ? En principe, oui, mais fais comme tu veux, je ne veux rien t'imposer."
-"T'inquiète pas, j'ai pris l'habitude avec Sandrine et je te ferais un bon petit plat."
Pourquoi, l'avait-il invitée ? C'est ce qu'il se demanda dès qu'elle fut partie. Bah, il s'emmerdait tellement et puis elle serait contente de dire au revoir à son chat. Mistigri, tu parles d'un nom !
Le mardi, il avait fait un peu de ménage et avait pensé à ouvrir les volets. Elle était à l'heure, avait mis une jupe encore plus courte et avait pensé à amener une bonne bouteille de rouge.
Il lui avait préparé un plat végétarien : Du bolghour mélangé avec de la ratatouille biologique et des escalopes végétales avec des petits oignons bio. Elle avait aimé.
Cette fois, il n'avait pas sacrifié à ses habitudes : A 11h30, deux demis. A 11h40, chez lui.
Ils apéroburent, passèrent à table, sifflèrent le vin et Pascal commençait à trouver qu'il avait bien fait de l'inviter.
Malheureusement, la conversation devint vite chiante : Magalie cherchait à ce qu’il s’engage dans la conversation, elle le surinait de questions : "Sandrine m'a dit que tu avais...", "Mais maintenant, que penses tu de..."
Il n'aimait pas parler de sa vie et il n'aimait pas l'idée que Sandrine ait pu raconter des choses sur son compte.
Lui aussi, il avait cru en de belles et nobles théories, lui aussi, s'était senti responsable de son destin, impliqué dans un monde en évolution, acteur. Des marches et des actions, il avait donné! Et maintenant, terminé, il avait renoncé à ce type de vie trop exigeante. Plus d'espoir. Il ne restait plus qu'à fuir le Temps et à attendre.
- "Parlons d'autre chose, si tu veux bien" dit-il sèchement.
Magalie n'insista pas.
Mais parler de quoi au juste ? Elle ne s'intéressait pas à la formule 1, lui non plus. Elle aimait les livres, mais lui cela faisait un bail que lire le fatiguait - Il préférait à présent la télé et le magnétoscope, il trouvait que cela lui abîmait moins les yeux.
La conversation tourna vite court. Les longs silences ne gênaient pas Pascal, mais Magalie était embarrassée. Elle le brancha sur l'actualité la plus récente. Il s'en foutait pas mal et n'arrivait pas à faire semblant. Il n'était au courant de rien, ouais bon, et puis ?
Magalie finit par comprendre et ils restèrent sans se parler à s'observer tout en buvant le digestif. Magalie, excédée, lâcha:
- "J'ai quand même l'impression que tu es bien malheureux et que tu t'ennuies."
Il fut surpris mais ne dit rien et se leva pour aller pisser.
Magalie poursuivit :
- "Si tu as envie de sortir un peu, de voir du monde, tu pourrais peut être aller à la randonnée qu'organisent Eric et Sylvianne. Ils partent ce week-end avec Alain et Nathalie, Christian, Serge et Christine, je crois. Je suis allé déjà avec eux, c'était super. Tu ne regretterais pas. Tu t'amuserais."
Eric et Sylvianne étaient déjà venus boire le coup chez Sandrine. Ils étaient corrects. C'était surtout Sandrine qui avait entretenu la conversation - Après tout, c'était ses amis à elle - mais lui, était resté souriant toute la soirée.
Il n'avait pas envie d'aller à la montagne, de se taper le trajet, de se fondre avec des gens qu'il ne connaissait à peine.
Il répondit : "Humm, humm...GRR, on verra. Oh, non !", puis il proposa à Magalie de coucher avec lui. Elle rougit, fit semblant de le prendre à la rigolade, et partit.
Elle lui avait laissé les coordonnées d'Eric et de Sylvianne, il les avait noté sur un bout de papier qu'il s'était empressé de balancer dans la corbeille, dès que la porte fut fermée.
De toute façon, le numéro était noté dans le calepin de Sandrine. Mais non, il n'en aurait pas besoin, il préférait rester seul, lui et le chat. Au moins, il savait à quoi s'attendre.
Il passa le reste de la journée à regarder deux films vidéo: un Pagnol, un Bruce Lee, et à faire un méga roupillon. Le soir, il but un peu plus qu'à l'accoutumée puis il dormit encore deux heures avant d'aller bosser.
Il serait bien resté au pieu mais il fallait y aller. Surtout ne pas lâcher son job.
Une vingtaine de minutes avant qu'il ne parte, pendant que, lentement, il buvait son café, le téléphone sonna.
C'était Sandrine et il comprit tout de suite, à sa voix, que tout se passait bien pour elle, là bas.
- "Et toi, mon oursin ? Tu ne t'ennuies pas trop au moins ? Tu es sage ? Tu ne vas pas voir d'autres femmes, j'espère !"
- "Mais non, doudouce, je fais de la poterie et je vais peut être partir à la montagne avec Eric et sa clique, enfin, je ne sais pas trop."
- "Tu fais de la poterie ? Tu me feras voir ?"
Il lui expliqua, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs, que Magalie était venue lui apporter son chat et que c'était elle qui lui avait parlé de partir à la montagne, mais bon, qu'il pensait rester chez lui pour lui faire une sculpture en argile parce qu'il l'aimait, même si elle était loin.
- "Mais vas-y ! Cà te changera les idées. Si çà ne va pas, tu trouveras un car pour rentrer. "
Elle lui dit à quel point elle avait été choquée, malgré tous les articles de journaux qu'elle avait lu sur le sujet, par la réelle pauvreté, la profonde misère de "ces gens là". Elle n'en croyait pas ses yeux et ce qui la surprenait encore plus, c'est que tous ces hommes et femmes gardaient espoir et que la plupart étaient très gentils et hospitaliers. Certains villages avaient des tas de projets, mais il manquait souvent les sous. C'était dur de voir ce décalage entre ceux qui avaient la clim et ceux qui n'avaient pas l'électricité. Elle ne regrettait pas son congé sans solde, elle apprenait énormément.
Pascal écoutait avec toute l'attention qu'il pouvait. Que pouvait-il dire ? Que pouvait-elle y faire ? Ca n'était pas son problème mais celui des gouvernants et de toute façon, cela faisait des années que ça durait et il en serait toujours ainsi. Il les plaignait mais se sentait impuissant, incapable de changer quoi que ce soit et puis c'était loin ! Ici aussi, il y avait de quoi faire ! Le Monde était ainsi fait : plein d'injustices et l'Etre Humain ne changerait jamais. Il y avait de la misère partout, oui et alors ? Le peu qu'elle ferait ne changerait rien à la situation globale, alors POURQUOI SE COMPLIQUAIT-ELLE AINSI LA VIE ?
Ils ne restèrent pas longtemps au téléphone car la communication coûtait chère, elle l'embrassa et raccrocha.
Il s'ennuyait tellement qu'il restait parfois plus de 1O minutes au troquet, pour discuter de conneries et pour boire.
Il avait hâte qu'elle rentre. Quand elle était près de lui, il se sentait moins désespéré et arrivait même à être joyeux et à plaisanter, à aimer l'existence.
Ses copains, au bar, l'énervaient. le problème de Pascal, c'est qu'il ne croyait en rien, n'avait aucun but précis dans la vie, mais il ne se contentait pas non plus de médiocres lots de consolation du quotidien. Se passionner pour le loto, le tiercé, les voitures, il ne pouvait pas.
Le sport ? Il s'en foutait. Il ne prendrait jamais l'avion pour aller voir un match de foot "historique" - chaque match avait tendance à devenir de plus en plus important d'ailleurs - et dire qu'il y avait des mecs assez cons pour chialer ou se battre pour cela! C'était devenu presque une raison de vivre pour ses pauvres bougres. Le tennis, le patinage artistique, tu parles ! La boxe, ouais, il aimait, mais sans plus. Il n'y arrivait pas. Impossible de s'adapter. Il ne pouvait se tromper autant : il était médiocre et c'était ainsi. Il n'avait pas la sensation d'exister pour quelque chose de grandiose en s'associant aux hystéries collectives, aux mythes modernes. Il aurait sans doute pu paraître bien plus heureux autrement mais il n'y avait rien à faire, il se savait inutile, ne pouvant rendre que quelques menus services : installer les étagères de sa voisine ( la mémé qui avait toujours été sympa avec lui ); garder le chat de Magalie ; enregistrer un film vidéo pour un pote ou une potesse de Sandrine ; régler la mobylette du petit jeune d'en bas...
Les réveillons, les mariages, les feux d'artifice, les boites de nuit, les vacances, le pavillon, il s'en foutait.
Il fuyait ce genre de bonheur merdique. Il n'était pas parvenu à devenir un "beauf" authentique et que pouvait - il faire d’autre que s’ennuyer ?
Il n'aimait pratiquement plus personne mais n'était pas raciste, ne ressentait pas le besoin de toujours pester contre les fonctionnaires, de cracher sur tous les hommes politiques, de gueuler en l'air contre le "trop d'impôt" ou sur les prises de position du pape. Non, il était simplement indifférent.
Beaucoup de choses lui déplaisaient mais, face à l'absurde, il s'était résigné. Plutôt que de contester en vain, il avait déclaré forfait, préférait se taire en admettant qu'il était un tocard et assumer sa petite vie de solitaire, de loup sans croc. Sa tristesse.
Au courrier, il avait reçu une lettre de Sandrine. Le projet de pompes photovoltaïques sur lequel son association travaillait depuis des mois avait des chances de se concrétiser sur trois ou quatre sites. Une partie du financement était collecté par les villages concernés et il y aurait un financement de la Communauté Economique Européenne ainsi que de la Fondation "Energies pour le Monde". Cela se présentait bien et des ingénieurs locaux travaillaient par ailleurs à l'implantation d'éoliennes de pompage, fabriquées par des artisans.
C'était bien.

Le vendredi soir, il ne travaillait pas et il était cassé.
Il restait allongé, à contempler la fissure du plafond et à ruminer un tas de mauvaises pensées.
Il avait connu une période de sa vie où il avait été plus en phase avec son je-ne-sais-quoi : le petit truc magique qui te pousse à aller de l’avant et à faire ce pour quoi tu es fait...
A présent , il était vachement devenu dépendant de Sandrine, il ne servait à rien, à personne. Si Sandrine restait avec lui, c'était bien parce qu'elle avait un côté assistante sociale, elle finirait bien par en avoir marre un de ces quatre. Il n'avait rien à attendre, il était foutu.
Il en était là à s'interroger lorsque la sonnerie du téléphone retendring. Il ne savait pas s'il allait répondre, il sentait que ça ne pouvait pas être Sandrine et puis, il ne pourrait pas faire l'effort de parler longtemps.
- "Ouais, ALLO ? Qui est là ?"
- "Euh.. Ah salut Pascal. Humm, c'est Eric. Comment ça va ?"
- "Ca va très bien. Qu'est ce que tu veux ? C'est Sandrine qui t'a dit de m'appeler, hein , c'est ça ?"
- "??? Non, absolument pas. Je t'appelle pour savoir si tu veux venir avec nous à la montagne. On part demain. On pensait que tu allais appeler."
- " J’ peux pas, j'ai mon chat à soigner."
- "Ah oui, le chat de Magalie, tu ne peux pas le confier à un voisin ?"
- " J’en sais rien. Il faut voir. De toute façon, j'ai pas de bagnole, parce que tu vois, moi, je m'en tape d'avoir une caisse. RIEN A FOUTRE. Tu comprends ?"
- "La bagnole, c'est pas un problème, on a de la place pour toi. Maintenant, tu fais comme tu veux. Tu décides. Nous, ça nous ferait plaisir que tu viennes avec nous. Alors si tu es ok, on passe te prendre demain, alors ?"
- " ... Bon, ouais. Ouais, ok. Mais p'têt bien que je rentrerais en autocar."
- "?..Euh, oui. A demain, Pascal. On passe à 8 heures, d'accord ?"
- "Ouais, pas de blème. A demain."
Après tout, il verrait bien. Ca ne pourrait pas être pire. Il déprimait trop. Sandrine serait contente d'apprendre qu'il était parti avec eux, qu'il pouvait s'en sortir sans elle.
Ca le requinquerait un peu, ou cela achèverait de l'enfoncer ; il ne savait pas, mais il n'avait pas trop le choix. Et puis, il y avait le bus.
Il se passa de l'eau sur le visage, se rhabilla et alla voir sa voisine, la mémé qui l'aimait bien. Il lui expliqua pour le chat, pour les gouttes de collyre. Il pouvait lui confier deux jours ? Oui ? Il lui emmènerait demain matin. Il fuma un cigare, mangea un pamplemousse, vomit, prépara ses affaires, programma le réveil à 7h30 et s'endormit.

Le lendemain, ce furent les autres qui le réveillèrent en sonnant à sa porte. Son réveil n'avait pas dû fonctionner ou alors il ne l'avait pas entendu. Il était vexé, se sentait con, et du coup, prit son air de grand dur blasé.
Il avait le visage miné et les autres rigolaient en douce. Il n'aimait pas qu'on se paye sa tête. Il les retardait mais ils ne dirent rien. Pascal prit sa douche, se prépara tranquillos son café, mangea deux biscottes. Trois quarts d'heure. Les autres ne disaient toujours rien. Ils prenaient tout cela très bien.
Ils étaient plutôt cool, gentils.
Il amena Mistigri à la voisine, prit son sac, monta dans la voiture d'Eric et Sylvianne. Il était à l'arrière avec Christine. Dans l'autre voiture, il y avait Alain et sa femme Nathalie, Christian, Serge et une fille dont il n'avait pas retenu le prénom.
Dès les premiers kilomètres, il regretta sa décision.
Il avait très mal au crane et Christine et Sylvianne se sentaient obligées de se taper une bavette avec lui. Elles lui posaient des questions, cherchaient à faire de l'humour.
Quand on lui demanda pour Sandrine, il fut fier de pouvoir expliquer que Sandrine allait équiper le Sénégal "d'éoliennes à énergie voltaïque" pour récupérer de l'eau.
Après ce fut de nouveau des conversations débiles. Il en avait marre mais ne voulait pas faire d'histoires. Il aurait été plus tranquille chez lui ! Eric l'observait dans le rétroviseur intérieur de temps à autre et il lui proposa de se reposer un peu, histoire de "cuver" un peu avait-il dit en s'esclaffant. Tu parles d'un con ! Enfin, c'était pas bien méchant.
Il lui était dès lors permis de ne plus écouter poliment ces deux pipelettes. Il prit congé d'elles en s'assoupissant mais il captait des bribes de conversation : A un moment donné, ils parlaient tous les trois de littérature. Tous ces livres, Pascal les avait lus et relus quand il avait 20 ans.
Il finit par s'endormir totalement.
Le chalet qu'ils avaient loué était très chouette, le paysage, splendide. Mais, il y avait du monde en pagaille.Trop de monde. Il était à peine midi et la place du village était envahie. Les gens venaient ici en famille, en couple, en groupes. Pas moyen d'être peinard en dehors de son chez soi se disait-il, en enrageant. Nulle part. On est trop nombreux sur cette planète. Même la montagne était colonisée.
Tous les amis d'Eric paraissaient sympa, aussi, s'efforça t’il d'adopter un comportement d'être sociable. Il était mal à l'aise et n'avait envie que de se coucher, mais il aida à vider le coffre et à tout ranger. Il but la tasse de café que lui avait proposée Sylvianne, puis il réussit à s'endormir en dépit des incessants bavardages, assis sur le canapé.
Vers une heure et demie de l'après midi, il fut réveillé par Christine :
- "Ca va mieux ? Tu veux déjeuner avec nous ? C'est prêt."
Il se joint au restant du groupe et tout le monde lui sourit. Lui aussi. Il se sentait en forme. La cuite de la veille était oubliée.
Il était assis en bout de table, comme un patriarche. Et en plus, il y avait de la viande à manger. Certains n'en prenaient pas.
Ils étaient sympa au fond. Des écolos, des pacifistes, des Tiers mondistes, des utopistes, mais ils étaient quand même sympa.
La nana dont il n'avait pas retenu le prénom gueulait contre l'élevage intensif industriel, contre les conditions de transport des animaux, c'était dégueulasse et Pascal trouvait qu'elle avait raison (d'autant plus qu'elle était mignonne.)
Lui-même faisait bien attention à n'acheter que des oeufs de poules élevées en plein air. C'était plus cher, mais meilleur et puis Pascal aimait bien les animaux.
Au moment du dessert, il se proposa de faire flamber les bananes.
Il ne mit pas le feu aux rideaux et tout le monde avait l'air ravi.

Au moment du café, il trouvait qu'il parlaient beaucoup de leurs conférences, des recours qu'ils avaient déposé auprès du tribunal administratif, de leurs actions médiatiques et tout leur bazar, mais bon, il ne pouvait pas leur en vouloir, c'était des amis de Sandrine et il s'y attendait un peu. Ce qui comptait, c'est qu'on le laissât tranquille, dans son coin, à boire son café et à prendre de temps en temps une bonne gorgée de vieux rhum avec sa flasque qui ne le quittait jamais.
Un petit incident vient troubler ces instants magiques : Quelqu'un lui demanda s'il voulait signer une pétition réclamant l'organisation d'un référendum sur le recours à l'énergie nucléaire. C'était Serge qui lui tendait la feuille. Qu'est ce qu'il en avait foutre du nucléaire ? Maintenant que ça y était ! Il faut bien de l'énergie, non ? Tout avait été pensé et décidé par des technocrates hyper-balèzes, alors, c'était trop tard.
Il refusa aussi sec et Serge n'insista pas.
Il remarqua bien qu'Eric prit à part Serge, peu de temps après mais il n'entendit rien et puis, il s'en foutait pas mal.
A trois heures, ils sortirent pour une soi-disant toute petite ballade. Il fallait profiter du soleil ! Ah bon.
Ils marchaient assez rapidement, Pascal fermait la marche, mais s'efforçait de garder la cadence. Il suait, crachait ses clopes mais ne demanda à aucun moment qu'on ralentisse un peu. Il avait l'honneur sauf. Il appréciait l'endroit et ils finirent par croiser de moins en moins de personnes. Pascal ne comprenait pas pourquoi les citadins se disaient bonjour sans se connaître quand ils étaient à la montagne, mais il se prit au jeu et répondait bonjour à chaque fois et proposait même de boire un coup de rouge qu'il avait dans sa gourde. En haut du plateau, ils firent une halte de 2Omn, pour boire de l'eau et manger des fruits secs. Pascal proposa sa gourde. Seul, Serge en prit. Pascal mangea des amandes et des raisins secs, et s'alluma un cigare.
Après tout, il n'était pas le seul à être rougi par le soleil et à être fatigué.
- "Ca va Pascal ? Tu veux qu'on reste plus longtemps ? On a essayé de ne pas marcher trop vite."
- " J'ai un peu mal aux pieds, mais t'en fais pas pour moi. On peut même accélérer le pas si tu veux."
Et c'est ce qu'ils firent sur le chemin du retour. Le soleil tapait moins et ça descendait. Facile !
Cette fois, Christine marchait à ses côtés. 23/24 ans, assez jolie, elle le regardait bizarrement. Qu'est-ce qu'elle lui voulait ? Il ne lui dit rien pendant tout le trajet. Elle non plus.
Le soir, après cette ballade épuisante, les bouteilles de cidre que Pascal avait achetées à l'épicerie du village furent bien accueillies. Tout le monde sirotait en silence et ce ne fut qu'au moment de décider qui prendrait sa douche en premier que le tumulte reprit. Pascal n'était pas pressé et passa en dernier. Il n'y avait plus d'eau chaude. Cà ne faisait rien. Il se demanda comment faisait Sandrine pour se laver là bas.
Avant le dîner, tout le monde semblait absorbé par la lecture de revues qu'ils avaient apportées. "Ils partent deux jours se reposer et ils amènent de la lecture" pensa avec amusement Pascal.
Une revue traînait sur la table basse, il la prit, regarda la couverture : SILENCE Ecologie, Alternatives, Non violence. Ah ah !
Il la reposa avec un sourire en coin.
Christine l'avait vu faire.
_ "Tu n'as même pas envie d'y jeter un oeil ?"
- "Non merci. Je ne lis pas ce genre de trucs" répondit-il en s'efforçant de sourire.
- "Tu lis quoi ?"
- "Rien. A vrai dire, je ne lis plus depuis une éternité et je ne m'en porte pas plus mal."
- "Tu ne t'informes pas ?"
Mais c’est qu’elle avait réellement l'air choquée !
- "Si, je regarde les infos télévisées ! Non ça n'est pas vrai. Je ne m'informe pas et je ne vois pas en quoi cela change le cours des choses. Je suis libre de ne pas m'informer. On est en démocratie, non ?"
- "Tu préfères être indifférent à tout ?"
Elle commençait sérieusement à l'énerver cette petite jeune qui voulait lui donner des leçons.
- "Pourquoi "à tout"? Non, simplement, je ne m'intéresse pas aux mêmes choses que vous."
- "Bon, mais à quel genre de choses t'intéresses-tu alors ?"
Pascal regretta cette conversation immédiatement. Il avait entendu tout à l'heure qu'elle était étudiante en Sociologie et elle se la jouait un peu trop!
Il ne lisait pas les journaux, les magazines, rien, et alors ? Elle pouvait bien lire tant qu'elle voulait, il s'en tapait. Il avait trouvé la couverture de la revue amusante, c'était tout.
Mais qu'est-ce qu'elle croyait ? Lui aussi, il avait lu la presse quand il était étudiant, il se constituait même des dossiers avec les articles qu'il découpait. Qu'est-ce que çà lui avait apporté ? Il avait pu tenir de beaux discours, bien argumentés, c'était tout. Un jour, il avait tout balancé, arrêté en cours ses études et devancé l'appel sous les drapeaux.
Depuis, il ne lisait plus rien en dehors du magazine télé. Il préférait ne pas comprendre - il savait déjà que ça n'allait pas - et tenter tant bien que mal d'oublier l'inutilité de son existence en se divertissant.
- "Je n'aime pas raconter ma vie, Christine. Je ne suis pas venu ici pour cela. Je n'ai pas la même façon de voir la Vie que vous, et je vous demande de respecter mon choix."
Cette fois, Alain intervint :
- "Pourtant, Sandrine nous a dit que tu avais été longtemps un anarchiste et que tu avais participé à pas mal d'actions militantes. Tu as viré ta cuti ou quoi ?"
C'était dit sans méchanceté mais c'en était trop pour une seule journée.
- "Ecoute moi bien, rigolo ! Vous commencez à me chauffer tous les deux. Je ne crois pas en ce que vous croyez, je ne crois pas que vous puissiez changer la nature de l'Homme. Moi, je n'ai plus envie de perdre du temps, de faire des efforts pour des bandes de cons hypocrites et mesquins. Je suis un peu plus vieux que vous et vous verrez si vous mêmes, vous ne serez pas déçus tôt ou tard.
J'ai décidé de me soucier de rien et J'ASPIRE A LA TRANQUILLITE. J'AIME BIEN - ET JE VEUX - QU'ON ME LAISSE EN PAIX ! EST-CE BIEN CLAIR ?"
Sa réaction était sans doute démesurée, mais c'était déjà trop tard.
Alain était blême et ne dit plus rien. Il valait mieux ainsi.
Maintenant, il y avait un froid. Il semblait à Pascal qu'il y avait entre lui et les autres un mur, un barrage infranchissable. Ils vivaient dans deux mondes bien à part.
Il prit une bière, ses cigares, son sac et sortit.

Il se dirigea en premier lieu vers l'arrêt de bus. Le prochain car était pour le lendemain, à 6h30. Il allait sans doute passer une bonne partie de la nuit dehors. Il vida sa bière, balança la canette par terre et entra dans un pub : "Les Trois Grâces".
Il but ainsi pendant deux bonnes heures, seul. Puis, il vit entrer la fille dont il ne connaissait pas le prénom.
Virginie se dirigea vers lui et s'assit à sa table.
- "Cà fait un petit moment que je te cherche. On est plusieurs à s'inquiéter d'ailleurs."
- "Je n'ai pas besoin de vous, je suis bien ici. Tu peux partir et le dire à tes amis."
- "Tu permets que je reste un peu avec toi ? Je ne parlerai pas"
Pascal ne répondit rien. Elle commanda un vin chaud. Il dit au garçon de l'ajouter à sa note.
De temps en temps, leurs regards se croisaient, mais Pascal ne pouvait longtemps soutenir ces beaux yeux pairs.
Il préférait regarder fixement devant lui. Il était triste de ne pouvoir communiquer. Il avait été maladroit et se sentait encore plus mal que la veille. Virginie restait.
Deux hommes, attablés quelques mètres plus loin, regardaient dans leur direction avec de plus en plus d'insistance et cela ne plaisait pas du tout à Pascal. La fille ne lui appartenait pas, il n'avait aucune vue sur elle, mais ce soir, il y avait beaucoup de haine en lui. Il détestait les frimeurs, les dragueurs de bistrot. Il se détestait lui même et ces deux là allaient peut être en subir les conséquences. Il était prêt.
Un des hommes se leva, approcha et demanda à Virginie si elle ne voulait pas se joindre à leur table. Pascal laissa faire, se contentant d'observer la scène. Virginie refusa sèchement et pourtant l'homme se permit d'insister :
- " Allez, venez quoi ! Vous verrez, on rigole bien au moins avec nous."
Pascal l'attrapa brutalement des deux mains par le col, l'obligeant à se plier, la tête appuyée sur la table. Il lui dit : "Dégage de suite, mec !" Il le repoussa avec violence et se leva pour lui faire face, les poings serrés.
Le mec essaya de lui décocher un coup de boule. Classique et Pascal l'avait vu venir. Il lui balança un bon coup de coude dans le pif, un coup de pied bien sec au niveau de la cheville et un direct dans le foie. C'était fini. Son acolyte , une grosse caisse, se leva mais fut visiblement impressionné par le regard que lui lança Pascal.
Pascal était grand, faisait dans les 90 kg, mais chargé comme il l'était, il ne faisait sans doute pas le poids face à ce monstre tout en muscles. Mais il avait la haine, et malgré toute l'hostilité de la salle qu'il ressentait, il était prêt à se battre jusqu'au bout. Il avait le regard d'un fou, terrifiant.
Le monstre approcha lentement et dit qu'il s'excusait pour son copain, que cela ne valait pas la peine de se battre pour cela.
Virginie le supplia de s'en tenir là. Voila qu'elle chialait maintenant ! Pascal et elle sortirent du café dans un silence royal. Pas un murmure. Juste avant de quitter les lieux - en lançant au passage un biffeton de 200 sacs, qui tomba pile dans le tiroir-caisse qui se referma aussitôt en émettant un « cling » très discret - il jeta un bref regard sur le mec qu'il venait de frapper. Il était assis et appuyait un mouchoir sur le nez. Ca pissait pas mal. Pascal se dit qu'il avait encore de bons restes et qu'il n'aurait jamais dû abandonner la boxe française. Il regarda l'autre homme qui avait su se montrer conciliant et dit :
- "désolé pour ton pote mais moi, je n'aime pas qu'on m'emmerde, c'est tout !"
Ils marchèrent quelques minutes d'un pas rapide, Virginie ne supportait pas la violence, les machos. Il l'avait déçu et elle devait le prendre pour un sacré con.
Il stoppa net et vomit sur le bas côté de la route.
Ce fut lui qui rompit le silence :
- "T'aurais pas un kleenex ?"
Mais Virginie était même contre les mouchoirs jetables.
Il s'essuya avec les feuilles d'un arbre. L'arbre ne protesta pas.
- "Tu sais Virginie, je suis désolé pour ce qui s'est passé. Ne va pas croire que j'aime la violence mais ce soir je suis malheureux et j'ai bu beaucoup trop."
- "C'est trop tard pour regretter, mais j'ai compris que tu souffrais. Rentrons maintenant."
Pascal ne voulait pas rentrer, revoir les autres. Il préférait dormir dehors ou marcher toute la nuit. Mais ils rencontrèrent Eric. Il était tout affolé.
- "Ah vous voilà enfin, on commençait à s'inquiéter. Il y a eu une bagarre dans un café."
- "Oui, oui, nous sommes au courant : Nous sommes passés devant. Nous avons marché un peu. Je n'aime pas me mêler à tous ces curieux." répondit Virginie qui sut employer tout autant de ruse pour ne pas repasser devant Les Trois Grâces.
Ils arrivèrent tous les trois au chalet. Tout le monde était souriant - sauf Pascal - et Eric, qui avait l'air d'être très choqué par cette histoire de bagarre.
- "Je ne comprendrais jamais toute cette violence gratuite, inutile, abjecte. Un nez cassé pour une querelle, c'est triste."
Il était plus ébranlé que Virginie. Qu'est-ce cela pouvait lui faire à lui qui n'avait rien vu, qui n'avait fait qu'entendre des témoignages et qui avait dû imaginer toute la scène.
Les autres n'avaient rien vu, rien entendu et n'avait pas pu le lire dans le canard du coin, alors ils s'en foutaient.
Alain s'adressa au nom du groupe :
- "Bon, on a décidé qu'il valait mieux éviter certains sujets de conversation entre nous. Oublions tout cela et allons nous coucher pour la rando de demain. La météo montagne est favorable, ça va être super ! "
Pascal ne répondit rien, ne s'excusa surtout pas et partit s'installer dans la cuisine.
C'était déjà bien qu'il ait accepté de revenir au chalet. Il l'avait surtout fait pour Virginie.
Il ne pourrait jamais trouver le sommeil. Il se fit réchauffer du café et alluma une cigarette. Il se rejouait dans sa tête tout ce qui s'était passé dans cette journée. Il cherchait la faille.
Virginie vint le rejoindre. Elle n'avait pas l'air de trop lui en vouloir. A elle, il sentait qu'il pouvait se livrer, parler.
- "Tu sais Virginie, je suis très déçu que tout se soit gâché ainsi parce qu'aujourd'hui, j'ai passé un bon moment avec vous. Ouais, vraiment. Pourtant, je suis quelqu'un de solitaire, de plus en plus renfermé.
Je vous aime bien. Enfin, vous avez été très gentil avec moi. Je suis con, j'ai foutu l'ambiance en l'air. Je ne voulais pas, je.."
- "Dramatise pas ! Personne ne t'en veut pour la petite histoire de tout à l'heure, et quant à la bagarre, je n'oublierai pas mais c'est inutile d'en parler aux autres, et puis bon, tu étais bourré.
Par contre, tu devrais cesser de tirer la gueule. Tu pourrais faire des efforts pour te rapprocher de nous, même si nous ne pensons pas pareil, même si nous n'avons pas d'idées politiques communes."
- "Non, non, çà n'est pas une question d'idées politiques... Je ne suis pas à l'opposé de vos idées mais je ne crois pas en un changement possible. Vous perdez votre temps, comme moi ,j'ai perdu le mien à l'époque où j'y croyais encore."
- "Mais en ce moment, ne penses-tu pas que tu perdes ton temps à boire sans arrêt et à fuir la société - Excuses moi, mais je te parle comme je le pense - Tu n'aimes pas les gens, la foule - Je le sais parce que Sandrine nous l'a expliqué et puis, il n'y a pas besoin de t'observer longtemps pour s'en rendre compte - Il doit bien y avoir des personnes que tu estimes, des gens qui t'intéressent, non ?"
- "J'aime bien Sandrine, effectivement."
- "Oui, çà je sais bien. Elle m'a même dit que quand vous êtes rencontrés, tu étais très agressif mais que maintenant, tu es très attentionné et qu'elle t'adore.
Elle m'a dit aussi que quelque chose t'avait terriblement fait souffrir et que tu luttais en permanence contre une partie de toi."
- "Mais pourquoi est-ce que Sandrine a besoin de raconter tout çà ? Cela ne te regarde pas !"
Il se servut un whiska. Virginie prit une bière.
- "Elle nous l'a raconté un soir où elle était affolée parce que tu l'avais appelée à notre local, juste avant la fin de notre réunion, pour dire que tu voulais en finir, que tu ne supportais plus la vie. Nous étions à côté de Sandrine et apparemment tu n'allais vraiment pas bien. Elle était très inquiète et c'est Serge qui l'avait emmenée en voiture."
- "Parfois, c'est vrai, je n'ai vraiment pas la pêche, mais ça finit toujours par revenir. Je déprime par moment mais c'est mon problème, je ne veux pas t'en parler."
Virginie se rapprocha, prit ses mains, lui sourit.
- "J'imagine que tu ne dois pas toujours être bien dans ta tête.
Tu dois être sensible, très sensible, mais je suis sûre que tu t'en sortiras et qu'un jour tu renonceras à vivre replié sur toi et que tu te réconcilieras avec ta conscience.
Moi aussi, souvent, je constate à quel point les gens peuvent être stupides, vaniteux et méchants. Ce qui me motive et me donne envie de continuer, c'est que je rencontre parfois des gens exceptionnels, très intéressants."
- "Des gens intéressants, j'en ai vu à la télé. J'en ai même rencontré, tiens ! Mais ils sont en infime minorité : ils ne représentent rien !"
- "Oui, mais dans chaque individu, il y a quelque chose d'intéressant ou qui peut le devenir. Les irrécupérables, ce sont eux qui sont en minorité ! C'est une question d'éducation, de culture !
Pour te dire franchement, au début, j'avais une image de toi assez négative et je n'avais pas du tout envie de te parler, mais quelque chose en toi, un je-ne-sais-quoi, m'attirait, et je tenais à entrer en contact avec toi. Je suis certaine que tu es quelqu'un de chouette !"
- "Tu es bien gentille mais tu te goures complètement !"
Pascal mit de côté son whisky et prit une bière.
- "Demain, tu viens te balader avec nous ?"
- "Non. Je pars demain matin. Non, je ne peux pas. Non"
Après un long silence, Virginie se colla contre Pascal. Il la serra dans ses bras. Elle lui dit à l'oreille :
- "Peut être nous reverrons-nous un jour, qui sait ?"
Et elle l'embrassa, sur la bouche - un tout petit baiser pour lui dire bonne nuit et pour ne pas lui donner trop envie ( C'était une bonne copine de Sandrine ).

Pascal attendit cinq heures et demie du matin, rassembla sans faire de bruit ses affaires - ses yeux étaient habitués à l'obscurité - et retourna dans la cuisine boire une autre bière. Il fut tenté de laisser un petit mot mais se ravisa : il déchira ce qu'il avait commencé à griffonner car il trouvait que c'était mal formulé.
Il mit la cuisine en ordre, nettoya partout, vida le cendrier et prépara le café pour les autres ; ils n'auraient plus qu'à appuyer sur l'interrupteur. Il tomba sur la pétition pour le référendum qui traînait sur le tabouret. Il la signa. Il sortit sans réveiller personne. Il faisait frais dehors.
FIN



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