Le procédé
TRANSLIFE MEGA SOUND PERFECT
de Auguste Picrate



Pierre SKULLY ne pouvait plus s'en passer. Le médecin lui avait vivement recommandé de ne pas l'utiliser plus de deux heures par jour, surtout au début. "On ne connaît pas encore les effets secondaires ... Pas assez de recul.. Risques d'accoutumance..."
Pierre n’avait aucune raison d’entraver son désir.
Quelle belle invention ! Et d'un poids si léger qu'il oubliait souvent qu'il portait son appareil.
Il prenait de nouveau les transports en commun, sans éprouver aucune appréhension. Il lui arrivait aussi de flâner quelques minutes entre deux rendez vous car c'était devenu agréable. Même au travail, il s'amusait à le porter.
Deux écouteurs à peine visibles, les lunettes virtuelles tout à fait semblables à des lunettes colorées classiques, le transcodeur , l'ordinateur neuro-sensoriel miniature, les comprimés pour se mettre plus facilement en condition. Il avait acquis le droit au bonheur pour le prix d'une somptueuse berline à moteur à hydrogène.
On avait baptisé ce nouveau procédé le T.M.S.P : Translife Mega Sound Perfect. Les élites se dépêchaient de l'acquérir. On en parlait partout. On prévoyait que les prix allaient rapidement baisser et certains exemples représentatifs de la classe moyenne auraient droit ainsi au bonheur permanent en accédant à ce gadget révolutionnaire.
Les expérimentateurs étaient très optimistes quant aux possibilités de se faire implanter la vision virtuelle en amont du nerf optique, afin d'éviter le port des lunettes, disgracieux pour certains. C'était la version II.
On avait d'abord essayé sur certains cobayes humains - des prisonniers - mais les résultats n'avaient pas été tous publiés.
Maintenant la version finale était prête et les premières véritables opérations allaient pouvoir commencer.
Certains savants étaient hostiles, prétextant de vagues considérations d'éthique. Ils finiraient bien par s'accorder à l'ère du temps, plaisantait Pierre.
Les religieux criaient au scandale. Ils étaient résolument anti-modernistes mais avaient peu d'audience.
Ce système permettait de voir la réalité sous une autre forme, tout simplement. C'était devenu indispensable aux élites qui sans cela, avaient des difficultés à se concentrer sur leurs missions.
Les gens largués, de plus en plus nombreux, allongés sur trois sièges ou à même le sol dans les couloirs du métro, Pierre les voyait radieux, profitant d'une totale liberté. Il aimerait lui aussi pouvoir prendre quelques jours de vacances ! Il les enviait.
Tous ces jeunes qui zonaient , ne sachant que faire de leur temps de vie, tous ces jeunes à qui le gouvernement avait fini par attribuer un revenu minimum de subsistance, une A.I.S, Allocation pour Inadapté Social, sous forme de tickets services, quelle chance pour eux que des élites telles que Pierre - il était analyste financier , niveau bac + 12 - puissent par solidarité leur reverser une part des richesses qu'elles créaient.
Ils écoutaient de la musique rebelle - le gouvernement avait créé sa propre maison de disques -, passaient leur temps à se battre entre bandes rivales et prenaient des cachets pour être insensibles, pour oublier...
Pierre SKULLY écoutait de la musique sophrologique : c'était le programme musical qu'il choisissait le plus souvent en branchant son appareil car il avait un besoin irrépressible de méditer, au moins un bon quart d'heure par jour. Après sa conscience n'avait plus rien à dire. Il vivait à fond. Il avait 10 ans devant lui - peut être 12 en comptant avec les médicaments - de carrière au top niveau, après quoi, il devrait se recycler mais il aurait de bons revenus assurés.
Quand quelqu'un refusait l'aumône publique, l'A.I.S, et osait mendier dans la rue, Pierre déclenchait son enregistreur et son portable : le discours était simultanément analysé en termes de technique de vente :
Une voix monocorde, volontairement enrouée, c'était pas mauvais d'un point de vue marketing, mais les gens étaient tout de même de plus en plus blasés et des capteurs enregistraient leurs réactions. Les résultats étaient présentés instantanément sous forme de courbes.
Des pointes d'humour : cela pouvait plaire mais il fallait faire dans l'autodérision pas dans l'ironie. Il fallait surtout montrer son infériorité. Il fallait toucher les gens par un discours original et en visant ce qu'il leur restait de sensibilité mais ne pas aller trop loin, ne pas sembler remettre en cause le système.
Les gens qui restaient à la surface étaient obligés de s'adapter. Certains avaient choisi de vivre dans des galeries souterraines , dans le métro ou les égouts, bouffant la poussière des rails, encaissant le froid, le bruit, se battant avec les rats, buvant de l'eau souillée. Ils seraient prêts, eux, à vivre la catastrophe nucléaire dont on parlait de plus en plus depuis que la surgénérateur de Creys-Malville avait connu son troisième grave accident de fonctionnement.
Le T.M.S.P de Pierre SKULLY était équipé des lunettes de visée à connexion automatique , c'était une option que lui avait vivement recommandée le vendeur.
Pierre ne savait plus tellement discerner le réel de son rêve éveillé quasi permanent, durant son « temps transport », pendant lesquel il déclenchait son T.M.S.P. Si un danger d'agression était analysé par son ordinateur, la lunette de visée se mettait à clignoter, les écouteurs émettaient un son strident : Pierre sortait automatiquement son revolver. Bien sûr des erreurs d'appréciation étaient possibles mais une vie humaine ne coûtait plus qu'une amende. Pour Pierre cette amende représentait une semaine de salaire, pour un pauvre, l'emprisonnement à vie car l'A.I.S ne pouvait y pourvoir.
Chaque personne disposait ainsi de la libre appréciation et pouvait faire justice par elle-même. Les cadres avaient le permis de port d'armes, le gilet pare balles et l'arme dès la fin de leur cursus universitaire. Les deux tiers de la population qui touchaient l'A.I.S n'avaient pas droit à porter d'armes et ne pouvaient en acheter avec les tickets services, mais elles se débrouillaient. Système D.
De temps en temps, Pierre avait des bouffées d'angoisse et ils s'empressait de se faire une piqûre. Il se disait parfois, qu'un jour peut-être, les gueux se soulèveraient et qu'on ne pourrait rien y opposer. Que faire face à des gens qui n'ont rien à perdre ? Il redoutait aussi un accident nucléaire car il serait incapable de se débrouiller en survie. Il se faisait tout livrer à domicile. Que ferait-il en cas de pénurie ?
Un jour, sur une des 73 chaines de télévision interactive, Pierre sélectionna un programme de « vieux films d'autrefois ».
Il ne portait pas son T.M.S.P et par un hasard bio-électriquement inexplicable, une sorte d'instinct oublié, il sentit des larmes qui se formaient. Pris de panique, il rebrancha son système. Pleurer était devenu tellement inconcevable pour cette caste de gagnants destinés à être constamment heureux que même les concepteurs du T.M.S.P n'y avaient pas songé.
Pierre n'avait pas pensé à essuyer ses larmes et un court circuit fut provoqué. Pierre perdit la vue.
Rien de grave, il envoya un ordre verbal à son "organiser" : "Prendre rendez-vous ce soir Hôpital Section Elite Financière. Volontaire pour implantation système T.M.S.P Version II".


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