L'amour bricolo…
de Auguste Picrate



Réf : 007 « Pilote d’avion planeur cherche hôtesse de Terre pour voyager à deux sans y laisser trop de plumes »
Ce texte me plaisait. Bien sûr, j’aurais voulu en dire plus, dire qui j’étais, ce que j’attendais de la vie, ce que j’étais prêt à donner, mais il fallait débourser 50 francs par ligne supplémentaire.
Je n’avais pas laissé de téléphone. Je voulais qu’elle écrive et qu’elle se décrive. Je ne demandais pas de photos. Elle pouvait fixer son lieu et son heure de rendez vous car j’étais totalement libre : j’avais décidé de consacrer ma vie à rechercher celle qui m’aiderait à la vivre mieux.
Elle s’appellait Laura. Elle était caissière à Plastoc Market. Un bon job.
Depuis son histoire malheureuse avec le responsable des fruits et légumes, elle cherchait un homme stable, prévenant, non fumeur , non buveur, grand, beau , mais l’argent, elle s’en foutait.
Il y avait huit fautes dans sa lettre et son écriture était assez nerveuse.
Elle me proposait un rendez vous chez elle, rue Tombouctou - Paris 18 ème. Elle laissait son numéro de téléphone.
Deux pastilles de menthe pour ne pas sentir le ricard et j’allais faire mes courses, histoire de voir avant.
Jour de chance, il n’y avait que deux caissières. Les deux avaient leurs charmes.
Avec les deux, j’aurais pu vivre : je cherchais la relation idéale, pas la perle rare.
Dans ce magasin, pas de lecteurs de codes barres, les caissières tapaient des codes à trois chiffres. Elles devaient les connaître tous par coeur.
Alors, de quoi parlerait-on le soir après avoir fait l’amour ? De l’approvisionnement en poissons surgelés, d’engueulades avec les clients, du nombre de boites d’oeufs cassées... ?
D’un autre côté, je n’aurais plus besoin de payer les courses : elle sortirait tout en douce. Ca valait le coup de tenter ma chance avec une des deux. Pas de problo, j’étais prêt.
J’ai appelé. J’en disais le moins possible, cela évitait les impairs :
Pas de gros mots, pas de phrases biscornues ou assassines et puis j’écoutais ce que les silences pouvaient vouloir dire.
Elle a raccroché, alors j’ai raccroché aussi.
Finalement, elle voulait qu’on se voit au dehors.
On irait au restau. Un restau que je connaissais.
Le patron me saluerait en entrant, ça ferait bien. Je devais simplement faire gaffe à ne pas trop boire.
J’ai mis ma plus belle chemise et mon costume en jean.
Je suis arrivé en avance. De toute façon, je la reconnaîtrais sans problème. J’ai eu envie d’envie aller aux toilettes. Ce sont des choses qui arrivent même dans les plus belles histoires.
Une femme, pas super belle, mais pas môche du tout, semblait chercher quelque chose. Son sac ?
C’était moi. « Vous êtes le type de l’annonce ? C’est marrant, je vous voyais plus grand. »
Elle avait les cheveux attachés et des petits seins qui te fixaient avec insolence à t’en faire cogner contre tous les poteaux de la jungle urbaine.
Elle était caissière à mi-temps, pour payer ses études. Elle n’était pas là le jour de mes courses.
Et elle éclate de rire.
Mes amis m’avaient bien dit : « Plaisante, ne sois pas coincé. Surtout, sois naturel ! »
Alors je me dis : « Il faut que je sois totalement naturel ! SOIS NATUREL ! ! »
j’y pense très fort.
J’avais appris quelques blagues croustillantes que je m’empresse de lui raconter, l’air détendu. Elle a l’air de s’ennuyer.
Elle me parle plus de ses études que de son boulot ; Elle est étudiante en comptabilité.
Je me sens couillon. Je n’ai jamais rien compris aux chiffres.
Elle insiste pour savoir ce que je fais. Elle a posé plusieurs fois la question, alors je suis bien obligé de répondre :
« Et bien, je prépare plusieurs concours :
- Le concours de postier
- Le concours de gardien de chèvres
- Le concours de Télésuperstar pour savoir qui a tiré sur Mirabelle dans « Arlette boit
du Malibu »
- Le concours de nouvelles érotiques »
Elle écarquille les yeux. Je ne vais tout de même pas lui dire que je suis en soins tcharbologiques, enceint d’un livre depuis l’éternité.
Je ne peux pas lui dire que, de temps à autre, j’empile des boites de camembert sur une palette, je coupe des milliers de tranches de conté et que je prépare les plateaux repas pour Air France.
Je ne peux pas tout lui dire d’un seul coup. Il faut qu’on apprenne à se connaître.
Je commence à la flatter. Elle a de beaux souliers, elle est bien habillée, elle a une si jolie voix.
Et qu’est-ce qu’elle écoute comme musique ? Ah oui, moi aussi.
On ne parle pas des choses qui fâchent : politique, religion, recettes de cuisine... Elle me cause des meubles qu’elle vient de s’acheter. Son armoire qu’elle n’arrive pas à installer.
· « Ah, vous devriez la ramener. »
Sa machine à laver le linge : Formidable ! Elle essore et elle sèche.« Terminé la corvée des laveries automatiques !» Mais, ça, je ne lui dis pas !
Est-ce que j’ai une voiture ? Non, jai une carte orange deux zones. Mais pour aller à Tombouctou, je prendrais un prolongement de parcours !
Elle rit. De bon coeur, cette fois.
Un rien la fait rire ! Un tableau de travers, un client qui entre avec son teckel habillé en tenue en soirée, un serveur maladroit, moi, quand je me suis pris les pieds dans le tapis. Elle rit tout le temps, parfois pour de vrai ; parfois, elle se ment. Je m’imagine devant ma machine à écrire avec un
casque anti-bruits, mais nous n’y sommes pas
encore...
Je lui ressers un peu de vin.
A chaque gorgée, je prends bien soin de m’essuyer les lèvres, avec ma serviette, comme maman me l’a
appris.
Et merde ! J’ai encore oublié de nettoyer mes ongles !
Je retourne aux toilettes. Je ne suis pas tout à fait à l’aise...
Je prends ma tension. Elle est correcte. Peut être que les piles de l’auto tensiomètre ne sont plus bonnes. A cette heure, mon médecin ne répond plus. Je tâte ma balle anti-stress, j’avale un tube d’ « Aspartam », je regarde la photo du Dalaï-lama en respirant profondément. Je sors. Elle n’est plus là.
Elle est sous la table car elle n’a pas l’habitude de boire du vin. Je l’aide à se relever, je finis son verre, je règle la note, je finis mon verre. Je lui donne le bras. Elle a l’air très amoureuse et elle raconte des tas de bêtises. Je me dois de la raccompagner. Je lui hèle un métro.
Elle me dit qu’elle peut rentrer seule, que tout va bien, mais elle n’arrive même pas à composer son digicode. Après plusieurs tentatives, nous entrons dans le hall. C’est coquet. L’ascenseur est immense. Pratique pour mon déménagement ! Au moment où je me décide de l’embrasser, nous sommes au 156 ème étage de sa tour et la porte s’ouvre automatiquement. Elle me dit que ça la gêne que je vienne chez elle ainsi. Qu’est-ce que je vais penser d’elle, et tout le baratin habituel. J’ai en tête les conseils de mes amis : « Stéphane, ne pense plus, agis ! »
Je lui arrache... un sourire en sortant de ma manche le code pénal et lui montre ce que j’encoure si je ne lui porte pas assistance en pareilles circonstances. Nous entrons. Elle me verse un Whisky. Les glaçons fondent instantanément tellement ma main est brûlante. Elle part dans la salle de bains. Elle vomit. Je n’ose pas lui demander si ça va et je fais le mec qui n’a rien entendu. J’entends le bruit de la douche. J’en profite pour prendre ma tension. Les piles ont dû fondre. J’écrirais dès demain à 5O millions de consommateurs pour me plaindre de la marque de mon auto tensiomètre.
Elle sort. Elle sort en bleu de travail, toute radieuse. « Ca ira pour travailler comme tu es ou tu veux que je te prête une salopette ? »
Elle sort une caisse à outils. Des outils de femme : manches tordus, outils de marque pour ce qui ne sert pas et le reste de qualité douteuse. Mais là, n’est pas ma préoccupation immédiate : Ce que je cherche, c’est le chemin le plus court pour me sauver. Je me demande comment est-ce qu’on appelle ce type de désirs un peu particuliers.
· « A- t’on vraiment besoin de tout cela ? On peut faire plus simple ! »
· « Mais comment veux-tu m’installer mon armoire autrement ? »
Et elle m’embrasse et me dit au creux de l’oreille : « Si tu as bien travaillé, après, on verra. »


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