L'ânesse et le sceptre d'airain
de Auguste Picrate



Il était une fois un jeune gars qui devait un jour devenir prince et qui sut que son histoire serait un jour racontée, bien des siècles après. Pas parce que son art de gouverner fut remarquable et de nature à imprègner la Mémoire Universelle, mais pour tout ce qu'il advint avant....
Donc il était une fois.. Mais non ! Il sera une fois... Nicolas, futur prince de Bretagne. Il compte les nuages. Il s'ennuie. Il compte les pierres du chateau. Il compte ses années : 16. Il compte ses frères et soeurs : aucun. Ses amis : aucun.
Son père, Arkaos, est souffrant, touché par de graves accès de mélancolie, depuis la mort de "Princesse Damaris".
Depuis une trentaine de printemps, Arkaos règne sur toute la province en homme juste et ferme, en despote éclairé. L'impôt est payé, les champs sont labourés, les crimes châtiés de façon exemplaire, le territoire protégé par des chevaliers redoutés, mais les sujets ne sont pas tous heureux. Son père qui ne savait pas ce que douter voulait dire est pris subitement de tourment.
Lui qui tient dans ses mains toutes les clefs de l'organisation de la principauté, il se fait vieux..., que se passerait-il s'il venait à mourir ?
Nicolas serait-il prêt à prendre sa succession ? "Cest encore un enfant, un doux rêveur. Il parle peu, fait de longues promenades en solitaire, et ne s'intéresse qu'aux chevaux, aux philosophes, aux minéraux ! C'est à peine s'il se fait obéir par les valets qui profiteraient bien de sa gentillesse si je n'étais là !"
Nicolas regarde au loin, en haut de la muraille. Il est songeur. Son père à qui il vient de rendre visite, ne va pas fort. Il dit qu'il a besoin d'être seul pour lutter contre sa maladie. Arkaos n'est plus le même homme. Son regard n'est pas aussi franc qu'habituellement.
Il sait ce qu'il attend de lui. Lui même pensait qu'il finirait par changer, par être de la même trempe que ce souverain respecté de tous. C'est une charge immense à assumer et Nicolas craint de n'en être point capable. Jamais. Ah, si seulement il avait eu un autre frère. Sa destinée est comme le manteau de son père : trop grand et comme son sceptre : trop lourd !
Si Nicolas prenait de mauvaises décisions, il provoquerait le malheur de tous les siens et comment pourrait-il être sûr de bien agir ? Certaines décisions avaient des répercussions loin dans l'avenir. Arkaos avait gagné la plupart des guerres menées contre les provinces ennemies, mais que se passerait-il si elles faisaient une coalition ? Arkaos avait interdit qu'on cultive le chou fleur car personne n'en mangerait, or, on le chuchotait - le palefrenier lui avait livré ce secret - dans d'autres régions c'était un dicotylédone dialypétales superovarié très apprécié.
Nicolas redoutait d'avoir à s'engager sur sa voie toute tracée, son destin de fils de Prince.
Tante Androstérone ! Elle était un peu fofolle mais on lui prêtait des pouvoirs magiques et le don de clairvoyance. Elle pourrait lui dire, elle. Seulement, c'était loin, à trente ou quarante jours, et il n'avait habituellement le droit de sortir du château qu'avec une double escorte car Arkaos avait quelques ennemis hors forteresse.
Il pourrait s'habiller en paysan, prendre un âne au lieu d'un cheval, et s'absenter sans rien dire à son père ! Il lui fallait convaincre le palefrenier de lui en prêter un et de lui expliquer comment le bâter.
Joseph, le palefrenier était un rude homme mais il aimait bien discuter de chevaux avec Nicolas. Ils montaient parfois ensemble et il appréciait que Nicolas sache parfaitement maîtriser son cheval : c'était très important pour un futur prince.
Il était aux ordres du père et Nicolas ne devait surtout pas lui expliquer le but réel de son voyage. Il était néanmoins obligé de lui donner quelques explications car sa demande n'était pas chose courante.
" Mon père est souffrant et un mage m'est apparu en songe. Il m'a dit que je trouverais une pierre spéciale qui guérirait sa maladie. Je dois trouver ce minerai seul. Arkaos ne croit pas aux songes et je ne veux pas l'inquiéter. Il me fait confiance, mais n'aime pas que je m'éloigne du château. En prenant l'âne et en me déguisant, je ne risque pas de me faire capturer. C'est très important et j'ai besoin de ton aide Joseph, il faut que tu convaincs l'ânetier de me prêter sa bête."
Mais Joseph n'était pas du genre à s'en laisser conter et souleva plein d'objections : " Et si quelqu'un te voyait avec un âne, déshonneur à ton rang ! Et si tu te fais attaquer par des brigands ! Où dormiras tu, mon enfant ?..."
Nicolas répondait tant bien que mal. Au fond, lui même n'était pas certain de réussir...
Personne ne pourrait imaginer que c'était le fils d’Arkaos, ainsi accoutré, qui voyageait seul avec un si vulgaire animal. Il savait se défendre et maniait avec vigueur l'épée. Il pourrait dormir dehors, comment faisait les vagabonds ?
Enfin, Nicolas dut commettre la pire des infamies : mentir !
Mentir à Joseph, une personne qu'il respectait énormément. Mais il le fallait. Pour achever de le convaincre, il lui promit qu'il obtiendrait ce qu'il lui demandait : une permission écrite de son précepteur, du régisseur et qu'il irait demander au prêtre ce qu'il en pensait. Or, Nicolas ne voulait surtout pas mettre dans la confidence ces trois personnages importants car ils finiraient bien par ébruiter son affaire et si Arkaos avait le moindre soupçon, il n'aurait aucune peine à s'opposer à son dessein.
Le surlendemain, il avait contrefait parfaitement les écrits et rapportait une entrevue avec le prêtre et Joseph donna l'ordre à l'ânetier de lui préparer Magaloche, l'ânesse la plus revêche mais la seule à connaître tous les chemins de la région. Il ne donna à l'ânetier aucune explication. Il décidait, et lui, devait obéir, c'était ainsi.. Il prodigua des conseils pour la manier . Beaucoup de fermeté mais attention à la susceptibilité de cette bête qui était très compléxée de par sa condition. Enfin, il trouverait bien le style qui convenait car s'il voulait avancer, il lui faudrait autre chose que le baton et la carotte.
Nicolas se riait de voir avec quelle facilité il avait pu rouler un homme si expérimenté que Joseph.
Joseph se riait d'avoir pu ainsi faire croire à Nicolas qu'il avait marché, car Joseph n'avait fait que ce qu'il convenait de faire... Si le mage n'était pas apparu à Nicolas, Joseph avait fait, lui, un rêve prémonitoire.
Arkaos se riait de savoir ce qui se tramait derrière son dos. Il allait mieux depuis qu'un étrange messager était venu lui relater des recommandations de Tante Androstérone ! Il devait laisser à Nicolas faire sa vie d'homme ! Soit ! L'avenir en dépendait.
Arkaos détacha trois de ses plus vaillants chevaliers pour protéger son fils discrètement. Il était surpris et très fier qu'icelui ait entrepris un tel projet.
L'ânesse se riait des tours qu'elle allait pouvoir jouer à Nicolas et du rôle qu'elle occuperait dans cette histoire...
Le lendemain, à la fraîche, il fallait partir. Il aurait aimé qu'il pleuve fort, histoire d'avoir un jour de répit. Mais il ressentait qu'il devait quitter sa prison dorée et accepter de nouveaux risques, de goûter à la vraie vie, quoi !
L'ânesse n'était pas tellement chargée et Nicolas ne savait s'il devait monter dessus ou marcher à ses côtés.
Ils traversèrent un premier village. Avec sa tenue, Nicolas passait inaperçu mais ils entendit les gens rirent de lui. " Ce qu'il est benêt ! Il marche alors qu'il a un âne pour le porter ! "
Dès qu'ils furent loin, Magaloche lui parla : " Bon ,écoute, moi j'en ai marre de marcher, alors on a qu'à faire une halte. Et puis, donne moi donc un peu d'avoine, j'ai faim." Nicolas était interloqué. Pas parce que l'ânesse parlait, çà s'était déjà vu ! Non, c'était le ton ! Il répliqua séchement : " Donnez de l'avoine à un âne, il vous paiera avec des pêts !" Que n'avait-il pas dit ! Magaloche était offusquée : " Je suis une ânesse qui a voyagé, "Môa" et je pourrais t'en apprendre des choses, à toi jeune homme qui vit en permanence reclus dans tes appartements."
Nicolas lui rappela ses titres. Magaloche riait. " Ici, hors de ton royaume, tu es perdu. Je suis là pour t'amener à bon port, mais ne me prends pas pour plus bête que je ne le suis."
Nicolas lui expliqua en détails le pourquoi du comment de son voyage.
" Tu vois à Arkaos je n'ai rien dit, et à toi, je me confie !"
Magaloche fut flattée et ils repartirent. Nicolas la montait.
Ils traversèrent un hameau et Nicolas entendit quelqu'un dire : " Pauvre bête ! Il est pourtant jeune, il pourrait très bien marcher ! "
Magaloche aimait bien décider : "Tiens, on passera la nuit ici." " Bon, il faut faire un feu " " Bon , allez on mange."
Nicolas se méfiait de son tempérament mais il avait besoin de son aide. Dès qu'il se laissait aller, Magaloche en profitait et avait tendance à oublier que le maître, c'était lui.
Au treizième village qu'ils traversèrent, Nicolas la portait avec sa charge sur ses épaules et les gens riaient de voir ce spectacle.
Une autre fois, Nicolas portait une besace, un panier, la dame-jeanne et marchait aux côtés de Magaloche." Ce type est couillon. Il a une bête et il porte la moitié du barda ! "
Nicolas finit par s'affirmer et lui imposa le rôle qui lui était traditionnellement dévolu. Celle ci ne disait plus rien sans ronchonner et Nicolas ne savait pas quoi faire pour la détendre. Il faisait le bouffon mais Magaloche n'était pas d'une nature facile. N'y tenant plus, il provoqua une explication : " Si je te laisse porter tout le fardeau, c'est parce que Dieu l'a voulu ainsi. Si je marche à tes côtés, c'est parce que je ne veux pas trop de fatiguer. Je te respecte même si tu n'es qu'un âne - euh, enfin - non, je te respecte car tu sais des choses et que tu parles bien. Que je sois trop bon avec toi, tu oublies que je suis ton prince. J'essaye d'être juste avec toi, je ne te cache pas grand chose, alors toi aussi, mets y du tien, magaloche !."
Elle se contenta de braire à ces belles paroles. Ce qui lui importait, c'était son attitude, pas ce qu'il pouvait dire. Elle s'enfonçait dans chaque brèche car c'est ainsi que la Vie lui avait appris. Il n'arriverait jamais à rien ce prince débonnaire et elle avait bien envie de profiter de ses points faibles.
Alors oui, il arrivait à Nicolas d'être excédé et d'avoir envie de lui filer des coups de tatane mais il la respectait trop - et puis surtout il avait en tête ce que lui avait conseillé Joseph le palefrenier : Ni baton, ni carotte.-
Dès que "le vent tournait", Magaloche déployait mille ruses pour amadouer le prince. Elle se montrait alors adorable, sous son meilleur jour. Elle lui montrait des endroits à pierre, des paysages merveilleux , le réchauffait avec ses naseaux... Elle attendait toujours l'extrème limite, le moment où il était devenu impossible au prince de se contenir.
Quand Nicolas explosait de rage, et cela arrivait une cinquantaine de fois par jour lorsqu'il ne fumait pas de lianes, il jetait à terre le barda et donnait des coups de pied dans les arbres. Magaloche fredonnait alors une ballade et attendait patiemment qu'il se calme.
Malgré tout, Nicolas l'aimait bien et prenait soin d'elle. Il la brossait chaque matin, lui parlait des philosophes de l'Antiquité et lui montrait ses cristaux.
Magaloche n'était pas pressée d'arriver chez Tante Androstérone et tenait absolument à lui faire visiter des endroits insolites, utiles à l'éducation de son âme, disait-elle. Elle affectionnait tout particulièrement les auberges où l'on pouvait danser et boire toute la nuit.
Le prince était curieux mais il regrettait à chaque fois. Lui aussi, avait envie de prendre du bon temps, mais il pensait sans cesse au sens de son voyage : il devait assumer son destin.
Lui, ce qu'il aimait c'était chercher de nouvelles pierres, pêcher, ou passer une journée au bord d'un lac. Magaloche le taquinait : "Tu es jeune et si ennuyeux ! Profite de la vie ! Ne sois pas triste !"
Alors ils firent quelques détours...
Elle décida un jour de le conduire à la fameuse auberge du Sans Souci, réputée pour la liberté de ses mœurs. On n'y dormait jamais, on s'amusait. Magaloche pressentait qu'elle allait y rencontrer l'âne de sa vie.
Depuis le matin, elle lui posait plein de questions sur les philosophes de l'Antiquité et cela paraissait suspect à Nicolas. Elle lui proposa ensuite de s'arrêter pour chercher des pierres et elle dénicha une superbe améthyste dont elle lui fit don. Nicolas n'en revenait pas : Une si jolie pierre qui serait sans nul doute l'un des joyaux de sa collection.
Au repas, elle l'incita à puiser d'avantage dans la dame-jeanne.
Après sa sieste, Magaloche exposa au prince son dessein. " C'est un endroit formidable ou tu t'amuseras beaucoup avec des femmes et où l'on te fera boire un vin très particulier. Cela sera très formateur pour toi futur prince qui veut comprendre tes sujets. "
Nicolas était réticent car il redoutait qu'il se passerait une chose pénible dans cette satanée auberge et qu'il allait y perdre quelque chose. Il enveloppa soigneusement l'améthyste, la cacha dans sa botte et finit par accepter.
Magaloche disparut, dès la première nuit, trois jours au cours desquels Nicolas eut beaucoup de mal à retrouver ses esprits. D'ailleurs, il n'était plus Nicolas. Il but énormément et sans même savoir par qui, fut initié aux délices de l'amour.
Lorsque Magaloche revint, Nicolas était transformé. Il avait maigri de 20 kgs, avait le visage hagard, le regard éteint et affichait un sourire niais.
Magaloche, quant à elle, rayonnait de joie. Elle lui présenta son compagnon "Grogri" et lui demanda de bien vouloir le racheter à son propriétaire car elle ne pourrait plus se passer de lui.
Le prince fatigué et encore sous l'emprise de ce vin étrange eut un accès de colère irrépressible.
" Ker zut ! Mais où étais tu passé sale ânesse ? Oublierais-tu le sens de ma mision ? Je dois succéder à mon père bientôt et il me faut savoir si je saurais gouverner. Tu me fais perdre mon temps !"
Magaloche ne put résister à l'envie de rire et Grogri se mit à braire sans aucune pudeur.
Nicolas en d'autres circonstances aurait pris tout cela à la rigolade mais il ne pouvait supporter d'être humilié par un âne. Prompt à l'épée, il trancha un bout de l'oreille de Grogri. Magaloche était interdite. C'est vrai qu'il maniait rudement bien l'épée ce bon prince, on aurait pas dit à le voir comme çà ! On avait entendu juste un petit sifflement et puis pof, un bout d'oreille en moins pour Grogri !.Mais à quoi pensait-elle ! Vite ! Il fallait qu'elle secoure Grogri !
Nicolas pendant ce temps se calmait en jetant à terre le barda et en donnant des coups de pied dans le saule pleureur. Redevenu doux, il ramassa le bout d'oreille, le rajusta, désinfecta à la Bétadine dermique dosée à 10 % et appliqua une bande en toile de jute en moins de temps qu'il m'a fallu pour écrire cette phrase.
Il alla touver le propriétaire et lui racheta à prix fort Grogri. Magaloche ne disait plus rien.
Ils n'étaient plus tellement loin de Tante Androstérone et les derniers jours furent marqués par une complicité exemplaire. Ils marchaient tous les trois à l'unisson. Les rapports étaient francs et même si les discussions étaient souvent houleuses, elles se faisaient toujours dans le respect de l'autre, dans la loyauté.
Tante Androstérone les attendait sur le seuil. Elle avait l'aspect austère mais les yeux pétillants. Elle scruta longtemps Nicolas puis lui demanda s'il voulait bien lui donner son améthyste. La plus belle pierre de sa collection ! Mais il n'hésita pas à s'en déposséder : il vivait avec beaucoup d'émotion cette rencontre et avait fermé la porte au regret.
Elle leur offrit le souper : de l'avoine pour Magaloche et Grogri, du pain et du lait pour le prince. Il ne s'en offusqua point.
Il n'eut pas besoin de révéler à Tante Androstérone ce qui motivait sa venue, elle le savait déjà.
" Tu seras prince, un bon prince. Tu peux t'en aller dès demain car tu n'as nul besoin d'en savoir plus. "
Nicolas lui posa sans discontinuer des questions, des questions dont seul, il lui appartenait de trouver les réponses. Tante Androstérone répondait de façon de plus en plus énigmatique et commençait à délirer. Nicolas bouillonnait d'impatience mais il se maîtrisait parfaitement. Rien ne transparaissait. Il avait été mis à rude épreuve avec Magaloche et il s'en servait.
Il joua avec les mots et fit éclater de rire plusieurs fois sa tante, phénomène qui ne s'était produit depuis qu'elle étudiait ses vieux grimoires d'alchimie.
Mais elle n'était pas dupe, tante Androstérone ! Elle savait bien où il voulait en venir et elle lui accorda : Il pourrait, en scrutant son améthyste qu'elle allait lui transformer, connaître le futur.
Elle le mit en garde, pour la forme, de ne pas abuser de ce don. Elle savait qu'elle agissait mal en lui cédant ainsi, mais c'était inéluctable et elle ne pouvait pas s'y opposer : Elle ne décidait plus de rien depuis sa brouille avec sa cousine Adrastée de Némésis de la Haute Sphère. Quelle prétentieuse celle là avec sa méga baguette magique !. Elle avait les faveurs des dieux parce qu'elle savait y faire, et puis avec cette façon de se déhancher, pas étonnant...!
Tante Androstérone prévint Nicolas que trois chevaliers d'Archaos l'épiaient et lui indiqua comment il devrait les semer.
Nicolas était plein de bonne volonté mais jeune et faible. Il n'était pas prêt à défier les lois de la nature humaine. Le désir de toute puissance, il l'avait en lui. Il pensait toujours poursuivre de nobles fins mais adaptait sa conduite au gré des circonstances. Il voulait connaître le peuple et les plaisirs terrestres. Magaloche n'aspirait qu'à rentrer en Bretagne. Grogri était d'accord. De toute façon, il ne savait rien lui refuser.
Ils réfléchissaient ensemble sur l'art de bien gouverner, sur la liberté, les contraintes, les vertus du chou-fleur, l'autonomie, mais Nicolas était absorbé par une idée obsédante : Quelles étaient donc ces femmes qu'il avait rencontrées à l'auberge du Sans Souci ?
Nicolas prétexta qu'il avait encore besoin de bien réfléchir à des questions d'ordre politique et qu'en prévision des dures épreuves - qu'il ne faisait qu'entrevoir car il n'était pas au faîte de son pouvoir magique - il se paierait bien volontiers du bon temps. Après tout, çà n'était pas répréhensible. Le prince ne discuta pas d'avantage. Il avait décidé, il fallait à présent obéir.
Rapidement, Nicolas devint un personnage dans ce petit univers. Les gens se laissèrent facilement impressionnés par les propos qu'il tenait. Certes, il pouvait prédire le futur mais plus on lui demandait de précisions, plus il accentuait le côté mise en scène. Il exerçait une influence telle, qu'il tuait l'esprit d'initiative des personnes qui payaient de plus en plus en cher tous les conseils qu'il prodiguait. Séduites par un résumé simple de leur parcours, les personnes acceptaient d'être ainsi prédéterminées et se contentaient de leurs sorts.
Nicolas amassa ainsi beaucoup de pièces d'or et séduisit de nombreuses femmes. Il devint de plus en plus méprisant, capricieux, orgueilleux. Toute sa gentillesse proclamée n'était donc qu'illusion ?
Magaloche ne supportait plus sa morale à la petite semaine. Il justifiait tous ces actes sous le couvert d'un devoir de connaître la vraie vie, l'âme des gens qu'il gouvernerait. L'argent ? Il le redistribuerait, mais plus tard. Magaloche préféra fuir avec Grogri.
Il en fut triste et s'enfonça de plus belle dans la trahison de ses nobles idées. Il fuyait le temps et noyait ses remords dans sa chopine.
Les pauvres à qui il avait pris une bonne partie de leurs maigres économies avaient de plus en plus de mal à supporter son arrogance mais ils le craignaient.
C'est une nuit de pleine lune : Un mari passionné criant vengeance, le frappe à coups de baton pendant qu'il somnole. Il gémit ! Il n'est donc pas invulnérable ! Les autres se précipitent pour le rosser. Il n'a pas la force de se défendre. On conduit son corps inanimé loin de l'auberge. On le jette dans un fossé. Il ne peut qu'être mort.
Le visage couturé, les côtes brisées, une jambe cassée, Nicolas, futur prince de Bretagne, ancien riche thaumaturge, a très froid. Il essaye de ramper mais il ne le peut. Ses plaies le brûlent, il souffre atrocement, mais que peut-il faire ? Il perd de nouveau connaissance.
Arkaos était très inquiet depuis le retour de ses chevaliers, suivi de celui de Magaloche en compagnie de Grogri. Il a fait pendre ses chevaliers , fait fouetter l'ânesse mais a choyé l'âne en pensant que çà pourrait être un de ces artifices comme on en trouve dans les contes qui aurait ainsi transformé son fils. Le fait de pendre ses trois vaillants chevaliers n'a pas changé grand chose, mais cela lui a fait du bien. Magaloche décida de tout raconter à Joseph le palefrenier. Le Père, de plus en plus affaibli, ordonna que l'on envoie une troupe demander secours à Tante Androstérone, être fantasque, mais seule capable de retrouver la trâce de Nicolas.
Magaloche sentait qu'il fallait agir vite et qu'elle n'aurait qu'à suivre son intuition pour le retrouver. Elle prit les devants.
Nicolas ne bougeait plus, son corps était refroidi. Il ne souffrait plus. Il faisait des rêves comme jamais il ne lui avait été permis d'en faire. Il sentait même une langue râpeuse lui caresser le visage. C'était vraiment étrange comme sensation. Son corps était secoué. Il entendait même Magaloche lui parler. Elle allait chercher une guérisseuse. Il serait sauvé.
Lorsque Nicolas reprit connaissance, il se sentit transformé. Il se souvenait de ses frasques, mais c'était très loin dans le Temps. Il eut l'idée d'être sorti d'un monde dont il n'avait pas fait vraiment partie, un monde dans lequel il n'avait fait que jouer et rêvasser. Il passa des journées entières sans parler, assis sur un rocher au bord d'un ruisseau, à méditer sur ce qui l'avait perdu, sur ce qu'il avait fait - mais après tout, il ne serait pas ce qu'il était en devenir, s'il n'avait jamais été ce qu'il fut !- et sur le chemin qui lui restait pour parvenir à vivre dans "l'Ici et Maintenant".
Ce que Nicolas avait vécu, chacun avait eu, d'une façon ou d'une autre, à le connaître...
A présent, Nicolas acceptait sa mauvaise part et l'appréhendait comme un joueur de poker menteur estime son adversaire.
Il jugerait les gens mais ne pourrait les condamner. Il avait étudié les philosophes mais son esprit ne commandait pas son corps. Des désirs, il en avait et c'était important de les connaître. Il lui fallait simplement rétablir le dialogue.
Ses "sujets" ? Non, c'était des personnes, libres de leurs destins, de vivre comme elles l'entendaient. Certes, il voudrait les convaincre de vivre vertueusement, mais lui même ne savait pas se gouverner ! Il voudrait encourager les personnes qu'il allait administrer, s'il réussissait sa quête, à plus de responsabilité quant à la façon de s'organiser mais les hommes étaient faibles et çà serait vite le foutoir, il le redoutait. Il fallait des garde-fous, mais il fallait trouver autre chose car rien n'est immuable.
Il regardait le cours de l'eau. C'était quoi cette espèce de vapeur là bas ? On aurait dit un geyser.
Nicolas fut subjugué par tant de beauté. Elle était plus affriolante que toutes les femmes qu'il avait connues. Et puis cette robe moulante en peau d'écaille, c'était vachement sexy !
Il s'approcha tout doucement. De grands yeux noirs lui perçaient le cœur, mais çà ne faisait pas mal. Une voie envoûtante caressait ses grandes oreilles décollées :
" Petit prince désespère d'aller au bout de sa quête dans l'art de bien gouverner...
Petit prince s'est montré cupide, odieux, menteur. Il a pêché d'excès de vie et d'eau de vie ...
Petit prince n'a pas su gouverner sa quéquette en lui apprenant à penser...
Petit prince partira dès demain rejoindre son destin et son père qu'il a trahi...
Petit prince, ne sois pas triste, tu apprendras la tempérance, l'union corps-esprit...
Petit prince, ne fuis pas la vraie vie. Enseigne ce que tu sais à ceux qui t'ont choisi..."
Une grosse baleine happa sa petite sirène. Nicolas avait beau bien manier l'épée, ses jambes tremblotaient et puis il était déjà suffisamment mal en point comme cela. Il décida de se dire qu'il avait probablement dû rêver.
Afin de se purifier, il mangea pendant trois jours des racines et des glands, ce qui amusait Magaloche. Tante Androstérone fit son apparition escortée de 200 hommes.
Avec ses conseils, Nicolas abandonna vite ses attelles. Sa tante lui offrit : un magnifique destrier noir, un livre, un "guèmebauye" pour jouer de la musique sacrée, et un ultime voyage dans l'avenir.
Nicolas avait bien compris à quoi sa vanité l'avait menée et se satisferait à présent des réminescences. Grand était en lui l'espoir de pouvoir changer. Changer, lui, d'abord, oui c'était çà ! " Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien " aimait-il répéter.
Jusqu'à présent, il n'avait fait que déplacer de touts petits cailloux et son levier s'était brisé. Il unirait ses forces à celles des autres et il pourrait alors même soulever les pierres d'achoppement.
Il repartit sur son magnifique cheval. Magaloche le suivait, silencieusement, respectueusement : Il n'était plus le même homme !
En chemin, il eut maintes occasions d'aider les gens. Parfois il s'agissait de donner un coup de main, de payer de sa personne; parfois il s'agissait de se libérer d'une pièce, mais souvent, ce que l'on attendait de lui, c'était du réconfort. Mû par une sorte d'instinct, il écoutait attentivement chacun, puis disait ce qu'il croyait devoir dire. Sur l'instant, il n'avait guère le temps de trop réfléchir et laissait son coeur parler, et cela suffisait.
Tous les petits changements qui pourraient s'inscrire dans un projet plus vaste, il les suscitait en y mettant tout son corps et toute son âme.
Même les problèmes les plus ardus cédaient la place en s'inclinant avec respect, devant l'imagination et l'union des intelligences. Comme pour cette vieille femme, fatiguée d'aller chercher l'eau du puits plusieurs fois par jour, pour laquelle tous les gens de bonne volonté avaient prêté leur concours en réalisant un captage à partir d'une vis d'Archimède et d'un système complexe de conduits amenant ainsi l'eau à la ferme.
Ce n'était jamais lui qui trouvait la solution, mais il aidait les autres personnes à croire en elles.Il apprenait énormément en découvrant toutes les ressources et talents cachés de tous ceux qui devaient ruser avec la Nature. Il fallait leur faire d'avantage confiance et leur donner la possibilité de s'exprimer. Il le ferait dès qu'il gouvernerait.
Arkaos était très mal en point. Il ne savait pas s'il retrouverait son fils. Il s'inquiétait pour la suite. La seule personne qui serait digne de le succéder, c'était Joseph le palefrenier. Ce brigand repenti, qu'il avait su accueillir, avait de nobles principes. Mais c'était inconcevable.
Arkaos, dans son for intérieur, n'avait jamais admis toutes ses traditions qui empêchaient de reconnaître la juste valeur de chacun. Mais, il avait gouverné comme ses ancêtres lui avait appris à le faire. Le précepteur , le prêtre, le régisseur veillaient au grain. Ils n'avaient aucun intérêt à tolérer le moindre changement. Il fallait que la multitude puisse être contrôlée. Asservis par le travail, les paysans et les soldats avaient toute liberté pour organiser à certaines périodes, des fêtes graveleuses. Tout esprit de révolte était ainsi facilement étouffé.
On encourageait les rivalités entre les villages et l'instruction ne concernait que les chefs guerriers et les "Oratores".
Nicolas fut conduit immédiatement à la chambre de son père. Il s'éteignait mais avait lutté de toutes ses forces quand la venue de son fils lui avait été annoncée.
Arkaos lui expliqua qu'il avait tenté la même quête : Bien sûr que pour toutes les décisions, l'Homme d'action devait se décider le plus droitement possible mais encore, fallait-il qu'il soit rapide. Il s'agissait de ne pas tergiverser, dès lors que l'on s'engageait dans le monde réel !
Le monde réel ? En quoi consistait-il exactement ? Qui en décidait ?
" Maintenant, approche toi que je te livre le Secret des secrets. Il ne se transmet que par tradition orale mais avant il faut que je t'explique que.. AAARGH !..." Arkaos avait trop hésité, sans doute.
La succession fut donc précipitée et Nicolas n'eut pas eu le temps d'achever son interrogation. Poussé par les évènements, il devint un bon prince ( car il faut que le conte finisse bien puisqu'il me faut suggérer que celui qui agit avec l'idée du Bien doit inévitablement devenir heureux.)
Entouré de nombreux conseillers, il supprima les châtiments corporels, poussa les gens à conquérir la "difficile Liberté", développa les échanges avec les autres provinces, inventa les caisses de secours mutuels, les coopératives de production, les chapeaux ronds et patin couffin.
Donc, au niveau du Politique, çà baignait. Mais...
Nicolas songeait depuis belle lurette à ses fiançailles mais aucune fille ne lui paraissait digne de supporter son étrange caractère. Même les plus belles qui n'étaient pas idiotes avaient de trop grands pieds et ne pouvaient enfiler, ni la "Pataugas" en verre du pied gauche, ni la pantoufle d'or du droit. Nicolas, âme d'enfant endurci, ne pouvait même pas pleurer sur son sort, car cela lui était interdit.
Alors, parfois, il se saoulait à l'alcool de chou fleur avec Joseph, Magaloche et Grogri.
Une nuit sans soleil, il parvint à les faire tous pleurer et d'un torrent de larmes naquit sa promise :
Elle était grande, elle était brune, elle sentait bon l'eau du ruisseau.
Seulement, elle parlait trop. Et pour ne rien dire...
Elle passait tout son temps à se coiffer et à changer d'habits.
Elle dansait très bien et Nicolas ne pouvait exercer sereinement ses charges, sa véritable raison d'être. Il avait beau se doper au kouign-amann, tous les bretons mal éduqués connaissent bien ce vieil adage du druide Glazial : "Si topinambour, rutabaga".
Un jour de grande colère, il la "détourella" et elle périt, dévorée par les huîtres, en poussant d'horribles cris.
En rémission, il se fit moine, désigna Joseph le palefrenier pour le remplacer, s'adonna à la culture du chou-fleur et le peuple fut heureux. Nicolas aimait ce qu'il faisait et ne regrettait rien. Donc au niveau du chou-fleur, ça baignait. Mais...
Nicolas comptait les années qui filaient, ses amis : deux, ses enfants : aucun
Un jour de crachin, Nicolas eut une illumination : Après tout, il serait plus près du Très haut, s'il vivait réellement dans l'ici-bas.
Il se rasa de près, se fit coudre un nouvel habit, scella son cheval : il avait appris par ouï-dire, que sept nains recherchaient un Prince pour sauver leur dame qui ne foutait plus rien depuis qu'elle avait mangé une pomme véreuse. Nicolas sentait qu'il était l'homme de la situation.
FIN

Version pour ma promise :
Donc : Nicolas, âme d'enfant endurci, ne pouvait même pas pleurer sur son sort, car cela lui était interdit ( Alors, avec çà, essaye donc de transformer la configuration d'une étoile en bois de santal ! Je demande à voir ! )
Alors, parfois, il se saoulait à l'alcool de chou fleur avec Joseph, Magaloche et Grogri.
Une nuit d'un mois de février d'une année bissextile, il parvint à les faire tous pleurer et d'un torrent de larmes naquit sa promise :
Elle était grande, elle était brune, elle sentait bon l'eau du ruisseau.
Nicolas la reconnut de suite, mais elle, non. Elle aurait voulu qu'il soit plus vieux.
Qu'à cela ne tienne, Nicolas se teignit les tempes en gris !
Mais elle n'était pas femme que l'on peut tromper et son regard s'éteignit
Il fut triste une matinée complète, puis attaqua la face nord pour monter aux cieux.
On le renvoya avec cette recommandation : Dans le poèle à bois de ton coeur, faut pas du buis, ni du bois de cagette, mais du bois de chêne ou de Etre, euh... poil aux yeux
La Belle écoutait Troubadour Culture, lui, Troubadour RFI, Troubadour Libertaire et Troubadour Ondes Latines, mais il n'y avait pas d'interférences. Chacun s'enrichissait de la musique de l'autre.
Elle était sensible à l'art, au Beau ; lui, il faisait ses meubles tout seul et ne délaissait pas son labo.
Ils n'étaient pas vraiment faits l'un pour l'autre de prime abord et à courte vue. Ils apprirent à se connaître, à se respecter. Ils se rencontrèrent et se racontèrent juste ce qu'il faut.
Il abandonna ses jeux de mots vaseux - il les gardait pour lui tout seul ou pour ses potes - se remit à l'étude, et ne donnait plus le baton pour se faire battre.
"Elle ne pouvait pas s'engager pour le moment " Il attendrait, mais pas plus de 3000 ans.
Ils s'aimeraient, peut être un jour,peut être déjà, peut être dans une autre vie. Peut être même connaîtraient-ils le délire amoureux, celui qui élève.
Cela dépendait de peu et de tellement de choses !


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