Vallès Marineris
de Arthur Z. Balogh



— Dans trois cents ans, avec l'antigrave, la descente sera plus facile.
— Tu as raison, mais nous sommes en avance de trois cents ans ! Quand Vertes râlait, Sam Schuller se faisait un plaisir de le rabrouer. Depuis des années, c'était entre eux une sorte de jeu qui remontait à leur première rencontre, au début de leur entraînement au Grand Canyon, en vue de leur séjour sur Mars.
Suspendue sur des filins d'acier, la plate-forme descendait lentement. Vertes, Schuller, et John Thomas regardaient défiler la muraille de couleur ocre.
Juste avant leur départ vers la planète Mars, ils avaient participé à une réunion insolite avec leur directeur de projet. Pourtant, depuis des mois et des années, depuis le début de leur entraînement, tout avait été dit concernant la technique et les buts scientifiques de l'opération.
Lors de cette séance, assis à côté du directeur, un inconnu, un homme d'un certain âge avait prit la parole après les présentations d'usage. Cet homme était le dernier lauréat du prix Nobel de biologie.
— « Nous attendons beaucoup de vous ! » Le biologiste parlait lentement, avec un accent prononcé.
— « Il y a des millions d'années la vie, sous une forme ou une autre, existait sur Mars. Il faut absolument retrouver son empreinte. C'est à vous que revient l'honneur d'apporter la preuve indispensable que la vie existe ou a existé ailleurs que sur la Terre. »
Pendant les neuf jours de trajet dans leur bulle de plasma mini magnétosphérique, ils parlèrent à plusieurs reprises de ce singulier biologiste.
Ils étaient dix. Avant eux, aucune mission n'avait disposé d'autant d'hommes. L'adjointe de Schuller était une femme, une Asiatique. Trente ans, minuscule, très mince, une vraie Tanagra. Avec ses cheveux coupés au carré, Thu-ha n'était pas aussi belle que la plupart de ses compatriotes, mais elle possédait un caractère d'acier. Pour certains, elle avait un caractère de chien. Sa demi-douzaine de diplômes l'avait probablement aigrie, mais c'était une assistante précieuse.
Lorsque deux semaines plus tard, après leur installation définitive, Schuller partit en mission avec la moitié des effectifs pour explorer Vallès Marineris, il était tranquille. Pendant son absence, rien de fâcheux ne pouvait arriver tant que la jeune femme veillait au grain.
Le soleil, apparemment de petite taille, perçait difficilement les brumes du matin. Très haut sur le ciel beige, s'étiraient des stratus poussés vers le sud-ouest par le vent .
— Les Chinois ont de la chance ! Ils font leur cinéma dans Noctis Labyrinthus, remarqua Willi Fisher, en attente sur la falaise avec Martin. Tous les deux s'occupaient de l'immense grue et de tout le matériel mis à leur disposition.
En dix ans, les Chinois étaient devenus leurs concurrents les plus acharnés. Non seulement ils avaient dérobé les plans de leur transporteur révolutionnaire qui n'avait rien de commun avec les anciennes fusées poussives, mais ils s'étaient installés sur Mars un mois avant eux ! Ils séjournaient maintenant sur le dôme de Tharsis pour visiter systématiquement Noctis Labyrinthus.
— Je n'en suis pas sûr, répondit Martin. J'ai vu les photos de Noctis. C'est beaucoup moins profond qu'ici mais très accidenté. Je voudrais bien savoir ce qu'ils cherchent là bas !
Ils portaient un scaphandre léger avec une autonomie de six heures. Le soleil montait lentement et, comme par miracle, les brumes avaient disparu. L'ombre raccourcit, permettant à la lumière de pénétrer dans les entrailles du canyon.
— La même chose que nous ! Fisher était catégorique.
— Tous ces efforts pour trouver d'hypothétiques vermisseaux ?
— La science, mon vieux ! Il regarda sur sa manche les chiffres du thermomètre. - Il fait moins quarante degrés, maugréa-t-il. L'air se réchauffe.

*

En face de Bronsky, Thu-ha ressentait toujours un trouble inexplicable, comme en ce moment. Dans le réfectoire conçu pour dix personnes, ils n'étaient que deux ce matin.
Stravinsky était parti très tôt avec la Jeep pour régler le télescope d'ultraviolets. Dans une autre partie de la base, Popper et Young s'occupaient des relevés informatiques.
Thu-ha était vraiment très petite comparée à Jan Bronsky, un homme fortement charpenté né en Afrique du Sud de parents russes. Les cheveux blonds de Bronsky lui rappelaient un champ de blé. Et ces yeux ! Bleus comme le ciel du Pacifique un jour d'été et froids comme une bille de glace. Elle frissonnait toujours quand son regard se posait sur elle.
Bronsky dévisageait souvent son commandant. Il voyait bien qu'elle n'était pas belle, mais son attirance inexplicable pour les Asiatiques restait depuis toujours plus forte que tout. Le problème se posait comme une équation impossible à résoudre. Comment approcher une femme qui était son supérieur ? Essuyer un refus pouvait avoir des conséquences néfastes pour sa carrière, à cause de leurs situations respectives. Il hésita beaucoup sans savoir quelle solution adopter.
Être seuls dans le réfectoire se produisait rarement dans une communauté enfermée sous un dôme. Il toussa pour éclaircir sa voix. Surprise, elle leva son regard.
— Le commandant Schuller est parti depuis trois jours déjà. Les mots sortaient difficilement tant il se sentait oppressé.
— Oui, répondit-elle en portant à ses lèvres sa tasse vide depuis un bon moment. Apercevant sa distraction, elle eut honte et rougit violemment. Elle posa brusquement sa tasse inutile, se leva sans rien dire, laissant Bronsky les bras ballants, immobile et ahuri. Il ne comprenait pas les raisons de son départ précipité.

*

Suspendue sur ses filins d'acier, la nacelle continuait sa descente vers le fond invisible du canyon où la lumière du soleil ne pénétrait jamais.
— Stop, ordonna Fisher et les câbles de la grue s'arrêtèrent. Vous êtes à la hauteur prévue.
En bas, les hommes entendaient la voix de Fischer mais, depuis le début, ils scrutaient la falaise qui s'étendait à l'infini, sans trouver ce qu'ils cherchaient.
— Nous ne voyons rien, répondit Schuller. Faites décoller le drone.
Martin programma l'appareil pendant quelques minutes. Ce travail terminé, le cerveau central prit le relais pour s'occuper du reste de l'opération. Le flanc de leur véhicule s'ouvrit pour déployer une rampe de lancement. L'avion robot brillait sous la lumière du soleil, mais Martin n'avait pas le temps d'admirer l'engin. Il disparut derrière une plaque d'acier verticale qui empêchait la chaleur des gaz de griller le véhicule et ses occupants.
Ils n'entendirent pas le bruit de l'allumage avant de le voir s'envoler et monter vers le ciel.
— C'est parti ! La voix de Martin résonna dans les écouteurs des hommes de la plate-forme.
— Il fera un grand détour avant de plonger dans le Canyon. Vertes regarda sa montre. Au moins six ou sept minutes d'attente. Il aida Thomas et Schuller à déployer un écran pour capter les images transmises.
— Il arrive ! Thomas leva un doigt. Comme un insecte immense, le drone devenait visible. Son corps fuselé brillait sous la lumière du soleil. Il passa au-dessus du lieu où ils se trouvaient et s'éloigna sans bruit.
— Après son retour, les images seront transférées n'est-ce pas ? demanda Thomas.
— Exact. Schuller avait une furieuse envie de se gratter le nez.
L'appareil était de retour, mais ils ne le regardaient plus, ils surveillaient l'écran. Le mur du canyon apparut. Ils pouvaient voir la nacelle et leurs silhouettes et remarquèrent une cavité.
Le petit avion avait disparu depuis plusieurs minutes déjà, mais l'image restait immobile. Schuller surveillait les chiffres clignotant sur la partie supérieure de l'écran.
— Pas trop d'erreur, ce n'est pas mal du tout. Un peu plus de quatorze mètres vers le bas et trois à droite.
Il n'avait pas d'ordre à donner. Les deux hommes restés là-haut recevaient les mêmes chiffres. Pendant qu'ils rangeaient leur matériel, la nacelle bougeait lentement. Elle se déplaçait horizontalement tout en descendant sans secousses.
Martin n'avait pas trop de difficulté pour les diriger. Grâce aux caméras, il voyait aussi bien que les hommes suspendus en bas. Ils s'approchaient d'une corniche et l'ouverture était là.
—Terminus, marmonna-t-il entre ses dents et les autres l'entendirent.
— Merci mon ami. Il reconnut la voix de Schuller, mais ne répondit pas, absorbé par l'image de l'ouverture.
— On dirait une faille dans le roc, dit Thomas.
— Tu peux ajouter qu'elle n'est pas trop large, maugréa Vertes et il prépara ses affaires.
— Il faut se pencher pour entrer et je peux vous dire que j'ai une sainte horreur des gouffres. Schuller n'avait jamais laissé entrevoir ses sentiments et ces quelques mots de sa part étaient surprenants.
Avant de passer par l'étroite ouverture, le commandant ne put s'empêcher de jeter un dernier coup d'œil sur le canyon baigné par la lumière pâle d'un astre du jour lointain.

*

Sur Deimos et Phobos étaient installées les caméras de surveillance météorologiques. Pendant que Phobos se levait à l'ouest pour traverser deux fois par jour le ciel de Mars, Deimos tournait dans l'autre sens et mettait 36 heures pour monter au zénith.
L'avantage du système, c'était la vue imprenable sur Mars de près ou de loin, sous tous ses angles. Les prévisions étaient moins compliquées que sur Terre, car les paramètres perturbateurs n'existaient pas.
Presque au zénith le matin, Deimos envoya les images d'un nuage de sable au départ d'Amazonis. La vitesse du vent était estimée à 100 km à l'heure et le nuage s'étendait vers Olympus Monts.
Popper savait que les hommes de Schuller possédaient les mêmes images, les contacter était inutile pour le moment. Young était d'accord.
— Le vent soufflera du nord cet après-midi, de l'est ce soir et du sud cette nuit. La question est de savoir si sa vitesse augmentera dans les heures à venir, s'il continuera à gonfler et à transporter de la poussière ! Young scruta le visage de son collègue pour chercher son approbation.
— Tu as probablement raison. Nous ne savons pas grand-chose sur la météo de cette sacrée planète ! Pourquoi la vitesse du vent augmente-t-elle ou pas ? Le regard dubitatif de Popper ne quittait pas une carte murale où clignotait en permanence un point rouge.
— Nous sommes ici ! Il pointa du doigt la lumière rouge au milieu du Sinaï Planum.
— Très loin du départ des nuages de poussière. Je ne pense pas qu'il faille s'inquiéter pour le commandant Schuller. Sur le plan mural, une petite lumière verte signalait la position de l'équipe sur Vallès Marineris.

*

Ils avancèrent sur quelques mètres, la tête courbée et les genoux fléchis puis le tunnel s'élargit et permit aux hommes de se tenir debout. La lampe de Schuller illuminait un couloir assez large pour y passer à deux. À côté de lui, Vertes toucha avec ses doigts gantés le mur lisse.
— Regarde comme il est satiné ! s'exclama-t-il .
Derrière eux, Thomas se retourna une fois encore pour fixer son regard sur la lumière du jour.
— Tu as déjà vu un mur aussi lisse ?
La question ne surprit pas le commandant, il voulait justement formuler la même observation.
— Jamais ! Je ne sais pas quoi te dire. Sa voix résonnait sourde et il était content que personne ne pût contrôler les battements de son cœur. Il avait l'impression que tout le monde les entendait.
À son tour il esquissa un geste, une sorte de caresse en regardant de plus près. Pas la moindre aspérité, même pas de poussière.
— Bizarre, marmonna-t-il. Il est trop lisse pour être naturel et nous ne pouvons pas supposer… Il n'osa pas terminer sa phrase, son idée était tellement absurde.
Thomas examina la paroi, puis avec un outil trouvé dans l'une de ses poches, il essaya de l'entamer. Après plusieurs tentatives infructueuses, sa conclusion fut sans appel.
— Ta as raison. Ces murs ne sont pas naturels.
Personne ne dit plus rien et Schuller continua à avancer.
De loin, il voyait le bout du couloir, mais, en s'approchant, un autre corridor devenait visible sur le côté.
— Nous continuons ? Vertes s'appuya au mur comme s'il voulait rester.
— Nous sommes venus pour explorer, répondit le commandant.
— Je crois que Vertes pense à notre éloignement, intervint Thomas. Martin et Fisher ne savent pas ce que nous avons trouvé et depuis plusieurs minutes nous ne recevons plus aucun signal de l'extérieur.
— Continuons quand même, trancha Schuller et il s'enfonça dans l'autre couloir. Dès qu'il fit quelques pas dans cette nouvelle section, les murs s'illuminèrent. Tout baignait dans une lumière douce, de couleur ocre. Des deux côtés, des milliers de pastilles alignées éclairaient leur chemin.
Leurs propres lumières blanches et aveuglantes devenaient inutiles et déplacées dans cette illusion de coucher de soleil lumineux.
— Plus de doute possible sur l'origine de ce tunnel. Vertes parlait doucement, en murmurant dans les haut-parleurs de leur casque.
Le couloir leur paraissait sans fin.
Schuller avait l'impression de vivre un rêve, tout était tellement irréel. Il avait envie de s'isoler pour penser tranquillement, sans influence extérieure. Cependant la curiosité le poussait en avant, mais il ressentait une peur inconnue jusqu'alors. Il savait que ses compagnons tremblaient également. Un homme normal ne pouvait éprouver d'autre sentiment face à quelque chose d'aussi inexplicable. Toute leur culture, leurs traditions étaient réduites à néant à l'instant où ils s'aventuraient dans cette faille de Vallès Marineris.
Cette lumière orangée sur les murs lisses se rapetissant par la perspective dans le lointain inconnu n'était plus une hypothèse. Envisager, dans des bureaux ensoleillés, l'éventualité d'une vie microbienne sur la planète rouge, c'était pure spéculation ! Ils étaient venus chercher des bactéries, des vies primitives, des vermisseaux, ils trouvaient l'inimaginable.
Il avait peur. Il percevait la peur des autres, mais ils ne pouvaient plus s'arrêter. À cette étape de découverte le retour n'était plus possible. Impensable même. Il fallait aller jusqu'au bout.
Ils avançaient avec une certaine lenteur. Leurs regards inquiets examinaient les murs illuminés et le sol lisse couvert d'une matière souple qui absorbait le bruit de leurs pas.
Schuller pensait aux archéologues du siècle dernier découvrant les temples ou les Pyramides plusieurs fois millénaires. Certaines tombes étaient défendues par des voies sans issue. D'autres portaient la malédiction des dieux comme défense suprême. S'égaraient-ils dans une tombe ? Quelle puissance défendait ces lieux ? Il n'avait pas de réponse.
— Depuis une demi-heure nous descendons imperceptiblement dans les entrailles de Mars, remarqua Thomas.
— D'où vient ton idée ?
— Regardez derrière vous.
Schuller et Vertes se retournèrent.
— Thomas a raison, nous descendons réellement. Schuller vit au premier coup d'œil qu'ils étaient plus bas qu'au départ. - De toute façon, que l'on descende ou que l'on monte, cela ne change grand-chose. Il faut continuer et il reprit sa marche.
— Le couloir donne l'impression d'être flambant neuf. Aucune trace d'érosion. Pas d'usure, même pas de poussière. C'était le tour de Vertes de donner ses impressions.
— Je pense cependant que ce tunnel et ses installations existent depuis des millénaires ! Schuller termina les pensées non exprimées par Vertes.
— C'est vrai… Vertes essaya de l'interrompre, mais il se tut, surpris. Les millions de pastilles lumineuses des murs clignotaient soudain.
Ils s'arrêtèrent pile, prêts à tout. L'adrénaline inonda leur corps.
— Qu'est-ce que c'est ? Thomas regarda encore une fois le chemin parcouru, mais il n'y avait que l'interminable couloir et ses lumières en folie.
— Si je le savais ! murmura Schuller. Un signal peut être ?
— Dans quel but ?
— Pour nous arrêter, je pense.
Schuller fit un pas et se trouva bloqué par un obstacle invisible.
— Nous sommes coincés.
— Comment ? Vertes avança à son tour sans plus de succès.
Ils voyaient le couloir s'étirer dans l'infini, mais quelque chose d'invisible se dressait devant eux .
— Un champ de force ?
— On ne peut pas savoir Thomas, répondit le commandant. Nous pouvons tout supposer, mais ici nous ne connaissons rien. Nous sommes comme des enfants.
— C'est incompréhensible, maugréa Vertes.
— Nous sommes vraiment immobilisés. Malgré les sons métalliques des haut-parleurs, tous les deux perçurent la détresse de sa voix.
— Pouvons-nous rebrousser chemin ? Thomas essaya, mais il heurta à son tour l'invisible obstacle.- Vous avez raison, acquiesça-t-il. Il y a également une barrière derrière nous.
— Comme devant nous, n'est-ce pas ? Une idée germait dans l'esprit de Schuller.
Les lumières cessèrent de scintiller dans le couloir excepté dans un carré de quelques mètres autour d'eux.
— Mon idée se confirme. Ils nous ont arrêtés ici parce que nous sommes dans un ascenseur. Schuller s'appuyait contre le mur et surveillait le reste du tunnel baigné par la lumière ocre. Il trouvait cet environnement lumineux très agréable, quand tout s'éteignit. Seul, leur carré resta illuminé.
— Que se passe-t-il ? Thomas et Vertes s'éloignèrent du mur s'ouvrant sur le noir.
— Logiquement, nous descendons, expliqua Schuller.
Ils ne sentaient rien. Pas de secousses. Pas de bruit. Ils n'avaient rien senti au moment du départ. Rien. Ils avaient l'impression de rester vraiment immobiles.
— Leur technique est absolument différente de la nôtre, Sam Schuller réfléchissait à haute voix. Une avance de combien d'années, selon vous ? Dix mille ans ou plus ?
— Sincèrement, je préférerais être en retard de trois jours, quand nous étions encore chez nous, sous la bulle. Parfois, Vertes ne manquait pas d'humour.
— Oui, peut-être. Le problème, c'est que nous ne savons pas si nous sommes en mouvement ou à l'arrêt ! Voilà pourquoi il est impossible de calculer la distance parcourue. Nous ne connaissons que le temps passé, mais pas notre vitesse.
Thomas avait raison. Ils n'avaient rien ressenti et ils n'avaient pas de point de repère visuel non plus.
— Peut-on supposer qu'au lieu de descendre nous nous déplaçons à l'horizontale ? Schuller n'envisageait pas le problème sous cet angle.
— Nous avons quitté le couloir il y a dix minutes. En supposant que l'ascenseur utilise la chute libre, nous aurions parcouru pas mal de kilomètres pour arriver à de très grandes profondeurs, raisonnait Thomas. J'envisage plutôt un déplacement à l'horizontale vu l'apparente longueur de ce tunnel.
— Ton idée se défend. Attendons. Schuller écouta l'heure égrenée par sa montre sans s'étonner d'avoir quitté le monde extérieur il y avait trois heures à peine. Ses réflexions furent interrompues par les lumières. Elles cessèrent de clignoter et rétablirent le doux environnement rougeâtre.
—La récréation est finie, remarqua l'un des trois. A travers l'un des murs aveugles ils entrevoyaient une salle.
Schuller traversa la porte, suivi par les autres. La pièce était grande et nue sans aucun meuble ! D'étranges hiéroglyphes lumineux tapissaient les murs en distribuant la couleur habituelle de Mars. Le sol était couvert par le même matériel souple que celui du couloir. Au milieu de la salle, un étrange œil suspendu changeait de couleur en adoptant un certain rythme.
Ils ne pouvaient pas détourner leurs regards. Il fallut beaucoup d'efforts à Schuller pour y parvenir. Il voyait sur la manche de sa combinaison le changement de couleur de l'analyseur d'air virer au bleu.
— Il y a de l'air ici ! s'écria-t-il et sans réfléchir il dévissa la bulle transparente sur sa tête. Les autres l'imitèrent sans hésitation pour respirer l'air un peu raréfié des montagnes en haute altitude.
Il reporta son regard sur l'œil suspendu d'où s'échappaient des éclairs à un rythme intense. Sous l'œil en effervescence, une silhouette frêle et haute se matérialisa devant leurs regards émerveillés. Ils virent un étrange humain, aux yeux profondément enfoncés dans leurs orbites et entendirent loin de leur monde, une voix profonde.
— Bienvenue chez vous.

*

Après une mauvaise nuit saturée de cauchemars, l'humeur de Thu-ha était exécrable. Ses rêves décousus tournaient sans arrêt autour de Bronsky et elle avait honte à cause de leurs connotations érotiques.
Elle retrouva ses compagnons le matin à la cafétéria. La première personne aperçue fut l'immense silhouette de Bronsky. Sa vue l'énerva et cela la rendit franchement impolie. Elle ne répondit pas à leur accueil et son regard s'assombrit encore plus quand Popper lui parla de la météo.
La prévision du temps était l'un des ressorts de Bronsky et elle n'avait pas du tout envie de le convoquer dans son bureau. C'était nécessaire pourtant. Depuis quatre jours déjà le commandant Schuller était parti en exploration et ils n'avaient pas reçu de nouvelles ! Martin et Fisher, restés en surface pour assister techniquement l'équipe engagée dans les entrailles de Mars, avaient perdu le contact.
Les images retransmises par Phobos étaient décourageantes. Un nuage de sable s'étendait sur les deux hémisphères et le vent gonflait la nuée de poussière à presque 200 km à l'heure. Le mont Elysium disparaissait déjà et la nébulosité s'avançait vers Syrtis Major. Un autre nuage venant d'Amazonis enveloppait totalement Olympus Mons et s'apprêtait à couvrir les volcans de Tharsis.
Les retransmissions d'images par Deimos presque au zénith, montraient le déferlement du sable, véritable poudre orange s'étalant sur les plaines et les montagnes.
— Pensez-vous que la tempête arrivera aujourd'hui ? Elle se tourna vers Popper en ignorant délibérément Bronsky qui ne comprenait pas cette froideur.
— Cette nuit probablement, répondit Popper. Mais pas avant le coucher du soleil. Regardez les images de Phobos. Un autre déferlement sur Chryse Planitia s'approche vers l'ancien site de Viking.
— Nous ne risquons pas grand-chose ! Bronsky se permit d'intervenir.
Elle le regarda d'un œil noir.
— Je sais, Monsieur Bronsky. Nous ne risquons rien, mais il y a deux hommes dans la nature, à l'extérieur, en attente sur leur machine et le commandant Schuller avec ses compagnons dans les entrailles de Vallès Marineris !
— Le commandant a des réserves pour une semaine, riposta Bronsky. Il comptait rester le plus longtemps possible si cela en valait la peine. Bronsky se fâcha pour de bon en appréciant peu le comportement de Thu -ha.
— Je crois que Bronsky a raison, intervint Popper. Ils ne risquent rien.
— Même ceux qui sont restés en surface ?
— Leur engin est très lourd. L'abri de survie leur assure la sécurité pour plusieurs jours, expliqua Bronsky.
— Et si la tempête ne s'arrête pas avant une semaine ?
Leur hantise à tous, c'était le souvenir d'une tempête qui avait enveloppé la planète pendant plusieurs semaines.
— Sincèrement, je ne pense pas que ce soit le cas à présent. Popper avait l'air absolument convaincu.
— Mais vous n'en savez rien, objecta Thu-ha. Il faut pourtant envisager cette éventualité.
— Que proposez-vous ? La voix de Bronsky devint dure et perdit ses intonations caressantes en s'adressant à la jeune femme.
Il est fâché, pensa-t-elle pendant qu'un soupçon de tristesse l'envahissait.
— Il faut envoyer quelqu'un avec des réserves répondit-elle.
— Vous avez raison, c'est ce que je voulais proposer, reprit Bronsky. C'est moi qui pars !
— Vous ? Le regard Thu-ha trahissait ses sentiments. C'est impossible !
— Pourquoi ? Je pense être le plus qualifié ! Le meilleur pilote parmi nous, à part le commandant Sam Schuller.
— Vous voulez prendre votre hélico ?
— Oui. Il n'y a pas d'autre moyen. Nous ne disposons pas d'assez de temps pour les rejoindre par la route. Il me reste douze heures au grand maximum. Les préparations ne dureront pas une heure si tout le monde s'y met. La durée de vol est de deux heures environ. Nous disposerons de deux ou trois heures de battement pour tout décharger et tout mettre à l'abri. Si le temps ne s'aggrave pas, je pourrai revenir sans problème.
— Tu viens Popper, il faut se dépêcher ! Vous permettez et Bronsky se tourna vers la jeune femme pétrifiée.
— Oui, bien sûr. Sa réponse était presque inaudible.
Bronsky voyait bien qu'elle avait accusé le coup à l'instant où il avait décidé de partir. Comme il était content ! Il avait envie de la prendre dans ses bras, de la serrer très fort et de lui expliquer qu'il reviendrait sans faute. C'était impossible hélas, car Popper était resté avec eux jusqu'au bout.
Ils chargèrent l'hélicoptère en un temps record. Il n'eut pas le loisir de réfléchir. Fisher et Martin furent avertis de l'arrivée prochaine de Bronsky. Ils savaient qu'il apportait le matériel indispensable pour leur survie en cas de prolongation de la tempête de sable. Sans attendre, Martin déclencha le guide signal laser en direction de Deimos, d'où la station retransmettait en continu sur Mars. Bronsky n'avait qu'à suivre sur son écran la route de son vol.
Avant de quitter le sas pour rejoindre son appareil, Thu-ha s'approcha et lui tendit sa main. Elle avait une toute petite voix, personne ne pouvait l'entendre. Il devina les quelques mots : « Revenez, je vous attends ! »

*

— Le vent se lève. Leur guide montra les nuages effilochés et épars très haut sur un ciel ocre.
— Nous ne le sentons pas encore. Vertes leva ses yeux sur leur guide.
— Ne soyez pas impatients. Il arrive.
En demi-cercle autour de leur hôte, ils admiraient le paysage. Ils n'avaient qu'un vague souvenir de leur entrée dans la salle souterraine sous l'œil géant jetant des éclairs et de l'inconnu leur souhaitant la bienvenue. Comment s'étaient-ils retrouvés dehors pour visiter une planète si différente ? C'était un mystère. Ils ne s'en souvenaient pas.
Au loin, ils apercevaient une immense montagne, bien plus haute que le Fuji, le sommet recouvert de neige. Entre eux et la montagne s‘étalait une étendue d'eau.
— Un lac ? questionna Schuller et ses yeux rencontrèrent le regard bienveillant du martien.
— Un océan. Il s'étend par là ! Son bras décrivit un arc en cercle.
Autour d'eux quelques arbustes avec des feuilles sèches de couleur foncée et à l'aspect de cuir. Elles faisaient un bruit de crécelle sous la caresse d'une brise et en contrebas une rivière étroite charriait ses eaux tumultueuses vers l'océan.
— De l'eau, des arbres, la neige, de l'air. Où sommes-nous ? Schuller s'agenouilla pour toucher la terre, un mélange de pierres et de sable poudreux.
— Il ne pleut plus depuis longtemps. Le Martien se pencha pour prendre un caillou et le lança adroitement. Le galet rebondit plusieurs fois sur la surface ridée de l'eau.
— C'est comme chez nous. Dans ma jeunesse, je faisais sauter les cailloux sur la Tamise, dit Thomas.
— Oui, c'est partout pareil, acquiesça le Martien. Là où nous allons, nous reconstruisons toujours notre cadre de vie. Les autres nous singent pendant que nous créons.
Soudain ils sentirent le vent. D'abord, comme une caresse sur leurs cheveux puis ils l'entendirent siffler et virent les feuilles crépiter furieusement.
— Le vent est arrivé. Schuller sentait sur son visage le sable poudreux comme de minuscules aiguilles.
— Regardez le soleil ! L'astre de jour était auréolé de nuages.
— Pleuvra-t-il, demanda Thomas ?
— Peut-être, qui sait ?
— Il n'y a pas de ville ici ? Schuller s'approcha de leur hôte pour scruter son visage et il se sentait tout petit à côté de ce géant.
— Quelques villages disséminés plus au nord, assez loin de l'eau. Les villes sont enterrées. Venez, on rentre.
— L'orage approche ! Vertes remarqua quelques éclairs dans le lointain.
— Oui répliqua l'hôte. Il pleuvra peut-être, ou ce ne sera que du sable comme d'habitude.
— Vous luttez contre le sable ? Malgré l'essoufflement, Schuller ne faiblissait pas en courant à côté du martien.
— Depuis des millénaires. Il faut sans cesse nettoyer les rivières, les canaux, mais les océans nous dépassent. On ne peut pas désensabler les océans.
— Nous sommes encore loin ? Ils se hâtaient sur un sentier. Ils avaient l'impression de descendre vers une région escarpée.
— Non, pas tellement.
— Et si nous attendions dehors pour voir l'orage ? Schuller espérait qu'ils s'arrêteraient pour reprendre son souffle.
— C'est trop dangereux. Vous ne connaissez pas les tempêtes d'ici. Leur hôte s'immobilisa l'oreille tournée vers l'ouest.
— Vous entendez ?
Un bruit, comme si des centaines ou des milliers de trains roulaient sur leurs rails sans s'arrêter ! Ils avaient l'impression de sentir le sol trembler sous leurs pieds.
— Quel bruit ! dit Thomas.
— C'est l'océan. Les vagues. Une masse d'eau démontée. C'est inimaginable avant de l'avoir vue, expliqua leur amphitryon en reprenant sa progression.- Des vagues de fond d'une hauteur de 50 mètres partent à l'assaut des côtes ! L'hôte parla plus fort pour se faire entendre dans le bruit allant crescendo et certaines de ses paroles furent arrachées par le vent.
— L'océan ensablé depuis des millénaires n'est plus aussi profond qu'autrefois. Il n'y a plus de route sur les côtes, il en reste seulement à l'intérieur des terres.
Ils entendaient sa voix par saccades, car le vent soufflait de plus en plus fort. L'astre du jour se cachait derrière les nuages en mouvement et donnait l'impression qu'il n'avait jamais existé. Schuller ne voyait plus l'immense montagne couronnée de neige. Tout devenait invisible derrière un rideau opaque.
Une goutte d'eau frappa le front de Vertes.
— La pluie, cria-t-il !
— Nous sommes arrivés ! La parole de l'autochtone était presque inaudible. Ils s'arrêtèrent devant un bosquet aux bras tordus et aux feuilles brillantes à l'aspect de cire.
— Restez avec moi ! Il hurlait pour se faire entendre. Des grosses gouttes s'écrasaient comme des balles sur le sol assoiffé laissant des trous minuscules balayés instantanément par le vent.
Ils se trouvaient à nouveau dans la salle environnée de silence sous l'œil éclatant.

*

Jan Bronsky n'avait rien à faire, son appareil volait tout seul. A partir du moment où les réacteurs sustentateurs avaient changé de position et s'étaient mis à l'horizontale, il avait enclenché le pilotage automatique. La position de Martin et Fisher était transmise par Deimos et son engin se dirigeait automatiquement grâce à une lumière laser.
Sur ses écrans, il voyait la tempête de sable gonfler et avancer comme un rouleau compresseur, mais elle était encore loin ; cela lui laissait largement le temps d'accomplir sa mission.
Il volait très haut. La surface chaotique de Mars s'étendait vers les montagnes. Leurs silhouettes se découpaient sur l'horizon. Des failles, des fissures, des dunes, des pierres, partout des étendues mortes et immobiles.
— Bronsky ! Arrivée dans dix minutes, crachota la voix de Martin dans le cockpit.
Un autre nuage de sable s'annonçait au nord et il en remarqua sans plaisir un deuxième venant de l'ouest. Il fallait se dépêcher.
L'approche et l'atterrissage étaient de la routine et quand les réacteurs se turent, il attendit plusieurs minutes à cause de la poussière en suspension.
— Si tu veux bien patienter, résonna la voix de Fisher dans le casque. Il y a trop de poussière.
L'attente s'éternisait et il pensait à son retour. Il essayait de calculer le temps nécessaire pour revenir sur ses pas sans risquer de rencontrer le nuage de sable.
Un peu plus tard, à l'air libre, l'environnement était déjà moins saturé par la poussière soulevée par les réacteurs. Fisher et sa camionnette tout terrain attendaient. Ils échangèrent quelques mots et commencèrent à vider l'appareil.
— Il ne faut pas perdre de temps. Cette tempête avance trop vite, expliqua Fisher en refermant la soute.
— Avez-vous des nouvelles de Schuller et de ses hommes ?
— Rien. Nous avons envoyé un hélitrix dans ce trou à rats, mais il n'y avait rien. On attend toujours.
— Tu restes avec nous, Bronsky, annonça Martin. Rentre avec Fisher !
— Pourquoi veux-tu que je reste ?
— Je viens de recevoir un message. Ordre du commandant. La tempête est déjà tout près de votre base. Elle t'ordonne de rester avec nous.
Bronsky n'était pas content, mais il fallait obéir. Il ne pouvait pas risquer sa vie et son appareil. Il ancra son hélicoptère le mieux possible et rejoignit Fisher.
Sous la bulle de la base provisoire, ils remirent tout en place. Une fois le casque ôté ils étaient moins gênés.
— Du café ? Réunis dans la petite pièce servant à la fois de cantine, salle de réunion et salle de repos, Fisher remplit un gobelet et l'offrit à Bronsky.
— Merci. Un bon café me fait toujours plaisir. Après quelques gorgées, il questionna Fisher.
— Tu m'avais parlé d'un hélitrix envoyé à la recherche de Schuller et de ses hommes. Qu'en est-il ?
— Nous n'avons pas trouvé la trace du commandant Schuller, mais nous avons découvert autre chose expliqua Martin. De la lumière.
— De la lumière ? Je ne comprends pas. De quelle lumière parlez-vous ?
— Au lieu de vagues explications, regarde la retransmission de l'hélitrix. Pendant qu'il parlait, Martin s'approcha d'un grand écran pour effectuer quelques réglages.
Au début, ils ne virent rien, puis des images verdâtres et fantomatiques prises dans le noir le plus total par l'infrarouge apparurent. Elles montraient un long couloir sans fin. Tout paraissait immobile. Soudain, dans un couloir inondé d'une lumière orangée des milliers de pastilles éclairèrent les deux côtés d'un mur lisse et rectiligne.
— Ce n'est pas possible, Bronsky donna libre cours à son étonnement.
— Nous avons eu exactement la même réaction, convint Fisher en se levant pour aller chercher un autre café.
— Pourquoi n'avez- vous pas signalé votre découverte ?
— Nous ne voulions pas exciter tout le monde. N'oublie pas que nous n'avons pas retrouvé l'équipage !
— En rentrant dans la faille empruntée par le commandant Schuller, l'hélitrix a avancé dans le noir sur une longue distance. Plus de sept cents mètres exactement, expliqua Martin. Puis, le couloir s'est terminé par un coude. C'est là qu'il a trouvé la lumière orangée. Après, il a continué sur plusieurs kilomètres avant de buter sur un mur, pour de bon cette fois.
— Et pas de trace des trois hommes ?
— Aucune trace.
— Je comprends mieux maintenant pourquoi vous n'avez rien signalé. Bronsky continuait à regarder la scène immobile d'un tunnel illuminé.
— Nous sommes trois à présent. Je suis prêt à partir avec l'un de vous deux sur les traces de Schuller. Qu'en pensez-vous ?
— Impossible. À cause de la tempête, la plate-forme de descente est remontée. Un accident est vite arrivé. Tant qu'il y a du vent, il est impossible de les suivre. Martin souligna ses paroles avec un geste d'impuissance.

*

— Où sont les autres ?
Schuller parlait avec brusquerie. C'était tellement inhabituel qu'il voyait l'incompréhension dans le regard de ses compagnons.
— De qui parlez-vous ? demanda leur hôte.
—Des autres martiens, expliqua le commandant.
— Il n'y en a pas. Ils sont tous partis depuis des temps immémoriaux.
— Partis ? Mais où ? C'était le tour de Thomas de s'enquérir.
— Ils sont retournés d'où ils venaient. Vers les étoiles.
— Mais vous, que faites-vous ici tout seul ?
— Je suis le gardien. Il parlait d'une voix calme et unie sans passion, comme s'il racontait des banalités.
— Ils sont partis il y a longtemps ? reprit le commandant.
— Oh, il hésita imperceptiblement. À peu près trois milliards d'années.
Ils étaient abasourdis à l'énoncé de ce chiffre.
— Impensable, s'exclama Schuller. Pendant un long moment, personne ne dit rien, écrasé par l'énormité de la nouvelle. Comme subitement réveillé d'un cauchemar, Vertes s'écria.
— Pourquoi vous, pourquoi un gardien ?
— Il fallait quelqu'un pour garder les installations. Plusieurs postes sont encore en activité, expliqua-t-il. Vous voulez savoir pourquoi je suis resté ? Parce que j'ai souhaité faire ce voyage impensable !
— Voyager dans le temps ? Schuller s'assit à son tour sur l'un des cubes mis à leur disposition pendant que le gardien restait debout.
— Oui, répondit leur hôte. On peut voyager dans le sens contraire de la flèche du temps, vers le passé. Par contre, il est impossible d'avancer vers l'avenir. On ne peut pas dépasser la vitesse du changement, le point de contact entre le présent et l'avenir. Ce que vous appelez l'instant. L'espace et l'instant sont étroitement liés. L'instant n'existe pas sans l'espace, mais le vide existait avant le temps. En réalité la durée, c'est le mouvement, la matérialisation de l'Univers. La naissance du Cosmos fut la naissance des transformations, la création de la matière, ce que nous voyons et interceptons comme force invisible creusant l'espace. Le temps essaie de conquérir le vide, de l'occuper. Il le tord, il le creuse avec les forces de notre Univers.
— Nous sommes capables de visiter le passé. On peut revoir tout ce qui existait avant cet instant, le réexaminer à volonté. Par contre, impossible d'aller dans ce qui n'existe pas encore, ce qui est devant la flèche du temps. On ne peut pas explorer ce qui n'est pas encore né et créé, comprenez-vous ? On peut remonter ce qui existe, mais pas le dépasser. C'est le deuxième paradoxe concernant le temps.
— Si vous remontez le passé, il vous est possible de changer l'Histoire, donc l'avenir et d'influencer les événements déterminants, conclut le commandant.
— Vous vous trompez. Au début, nous pensions qu'en supprimant quelque chose, un animal, une personne, un virus, une fleur par exemple, nous changerions l'avenir. C'était une erreur. Nous n'avons pas d'explication, mais les changements restent indécelables. Nous éliminons un dictateur et nous voyons quelqu'un d'autre presque immédiatement prendre sa place. Nous avons déjà essayé plusieurs fois. Des maladies terribles supprimées furent sans exception remplacées par d'autres, plus terribles encore. Dans n'importe quelle situation, la vie apparaît sous différentes formes. L'histoire suit un mouvement apparemment logique, dans une situation chaotique. Nous avons l'impression que l'équilibre se rétablit toujours. C'est la raison pour laquelle nous n'avons jamais réussi certains changements dans le passé des planètes. Nous nous disséminons sur ces terres encore en formation tout en sachant que leur avenir ne peut être influencé par nos germes. En nous y implantant, nous ne causons pas de distorsion de l'avenir. Si nos germes restent en vie et se mélangent avec d'autres germes, cela signifie que notre présence rentre dans un certain ordre des choses. Quand notre tentative est un échec, nous sommes convaincus qu'il n'y a rien à faire, nous n'avons pas notre place dans le futur de cette planète.
— Donc, votre accueil « bienvenue chez vous », signifiait que nous sommes d'origine martienne ? L'incrédulité perçait dans la voix de Schuller.
— Oui, répondit sans hésiter leur hôte. - J'ai vu nos lointains descendants revenir et retrouver leur point de départ. Il fallait que j'attende pendant toutes ces années…
— Pendant combien de temps, l'interrompit Thomas.
— Je vous l'ai déjà dit, environ trois milliards d'années. Bien sûr, nous avons quitté notre terre au moment où techniquement la vie devenait intenable. Nous avons laissé des poches de survie comme celle-ci, pour surveiller votre évolution. La planète bleue d'où vous venez. Mais avant notre départ, nous avons ensemencé la Terre. Regardez !
La lumière orangée s'éteignit et la salle disparut dans le noir en même temps que l'œil central cessait de lancer ses éclairs. Après de courts instants d'adaptation, ils virent une lumière bleuâtre se former dans un ciel constellé d'étoiles. Le point bleuté grandissait pour envahir l'espace. Ils reconnurent la Terre. Elle était entourée de nuages et au-dessus de cette couverture leurs regards émerveillés voyaient un engin gigantesque.
— La Terre, il y a trois milliards d'années… La voix de Schuller perça les ténèbres avant d'être remplacée par celle de leur hôte.
— Oui, votre Terre et l'un de nos bateaux. Avant de partir définitivement, notre mission était d'ensemencer la planète. Regardez !
Ils distinguèrent comme une nuée dorée quittant le flanc de l'engin sidéral appelé bateau par leur hôte. Ces milliards de points dorés descendaient lentement vers les nuages zébrés d'éclairs pour disparaître à l'intérieur.
— Qu'est ce que c'est ? demanda Vertes.
— Des micro-capsules renfermant nos gènes. Nous avons fait notre devoir, tout le reste dépendait du hasard. On ne peut jamais savoir à l'avance si la semence trouvera un terrain favorable pour germer.

*

La planète était voilée depuis cinq jours par un rideau de sable. Les images renvoyées sur la Terre par les lunes martiennes montraient un épais nuage de poussière couvrant tout, un ensemble devenu impénétrable à l'œil humain. L'angoisse et la tension étaient telles que les responsables de la mission furent incapables de cacher le danger devant les médias.
Les télévisions du monde entier retransmettaient des images d'archives. Les commentateurs parlaient d'un possible danger de mort si la tempête ne s'arrêtait pas rapidement.
Le sixième jour, le vent et le sable tombèrent aussi soudainement qu'ils étaient apparus et le calme revint sur Mars.
Young et Popper sortirent pour inspecter les dégâts pendant que Thu-ha rétablissait le contact avec Martin.
Autour de leur base une dune avait disparu emportée par le vent. Plus loin, une autre montagne de sable s'adossait à leur dôme. Son poids représentait un danger certain. Les installations secondaires avaient bien résisté, mais il fallait dégager quelques connexions couvertes de poussière.
De leur côté, Bronsky et Fisher inventorièrent les dégâts. Sous sa bâche, l'hélicoptère avait bien résisté mais la peinture de leur camion-grue avait disparu sans laisser de traces sous l'attaque continue du sable.
— Tout va bien chez vous, questionna le commandant sans cesser de scruter sur l'écran le visage de Martin. Elle était déçue de ne pas revoir Bronsky et faisait un effort pour le cacher.
Martin répondit par l'affirmative. Quand elle parla du retour de Bronsky, il expliqua leur plan en détail.
Pendant leur confinement, ils avaient eu assez de temps pour affiner leurs projets. Ils prévoyaient d'envoyer un autre Hélix pour une nouvelle reconnaissance. Cette fois, ils voulaient le faire accompagner par plusieurs micro-puces capables de se faufiler dans des endroits où il n'y avait pas assez de place pour le petit hélico. Puis, Bronsky et Fisher descendraient à leur tour. Ils comptaient installer dans le tunnel des relais pour garder le contact radio. Si c'était nécessaire, ils étaient prêts à traîner un fil d'Ariane derrière eux pour être certains que le contact ne se couperait jamais.
Elle écouta ces explications sans grand plaisir. Elle voulait que Bronsky revienne le plus vite possible, sans oser ordonner son retour. L'intérêt et le succès de leur mission étant en jeu, ses propres désirs et ses sentiments étaient secondaires.
Les images renvoyées par l'Hélix confirmaient qu'il n'y avait aucun changement dans le couloir. Aucune trace de poussière. La micro-puce n'avait pas trouvé de faille au fond de la galerie illuminée par les pastilles orange.
- Il n'y a pas de porte ici, conclut Fisher.
— D'accord, mais alors où sont-ils ? Il n'y a pas d'autre sortie, c'est visible. Trois hommes ne peuvent pas disparaître sans laisser de trace ! Êtes-vous d'accord avec moi ? Bronsky regarda ses compagnons.
— Nous descendons quand même ? Fisher connaissait déjà la réponse, mais il voulait une confirmation.
— C'est évident, répondit Bronsky et Martin donna des ordres aux appareils pour leur retour.

*

Ils étaient à nouveau dehors. Après l'orage, l'air était redevenu doux et immobile. Sur les épaisses feuilles foncées brillaient encore des gouttelettes d'eau. Ils marchaient l'un derrière l'autre en suivant leur guide.
Ils ne parlaient pas. Ils avançaient plongés dans leurs pensées, sans remarquer les flaques d'eau persistantes sur la terre aride.
— Je ne comprends pas ! Schuller secouait la tête. Il ne s'adressait à personne en particulier. Le Martien avait pourtant entendu et il lui répondit par-dessus son épaule.
— C'est difficile à comprendre, je sais, expliqua-t-il énigmatique, tout en continuant son chemin. Lorsque vous aurez vu l'Océan, nous en reparlerons. On arrive, vous n'entendez pas ?
Depuis un certain temps, ils percevaient un bruit lointain. C'était comme un murmure, au début. Comme des gens enfermés qui discutent dans une chambre. En se rapprochant, le bourdonnement devenait plus fort.
— C'est la mer ? Vertes hâta le pas pour dépasser ses compagnons et il monta à la hauteur de leur guide. Il le dévisagea.
— Mais oui ! Vous verrez comme elle est démontée ! Une fois mise en mouvement par le vent la masse d'eau ne se calme que lentement. Nous arriverons dans quelques minutes, ne soyez pas impatients.
Il n'y avait pas de garde-fou, il n'y avait rien. Arrêtés au bord d'un précipice, le murmure devenait un bruit puissant, comme si des milliers de trains roulaient l'un derrière l'autre. Au lieu de trains, c'étaient des vagues. Des déferlantes. Les rouleaux se suivaient, se rassemblaient et se brisaient comme du cristal en poussière d'eau, plus bas, sous leurs pieds.
L'Océan s'étalait devant eux. La côte était en courbe vers le nord. Au loin, aérienne, la silhouette d'une montagne immense au sommet enneigé. Vers l'est, l'étendue disparaissait dans l'infini. De cette immensité venaient les vagues, l'une après l'autre. Sans fin.
— Ça vous plaît ? Leur hôte les regardait un petit sourire indéfinissable sur ses lèvres minces.
— Il y a des poissons ? demanda le commandant.
— Oui, des monstres. Ils s'entre-dévorent.
— On ne peut donc pas se baigner quand la mer est calme !
— Non, je ne vous le conseille pas.
— Vous disiez pourtant qu'elle n'était pas tellement profonde à cause de l'ensablement, insista Thomas.
— C'est vrai. Elle est quand même profonde de quelques centaines de mètres. Il y a assez de place pour ces poissons et ils s'aventurent souvent près des côtes.
— Et tout ce que nous voyons n'existe plus, a disparu !
Leur guide scruta le visage de Schuller.
— C'est quelque chose comme ça. Venez, retournons là où c'est plus calme, je vous expliquerai et il tourna brusquement les talons.
Ils jetèrent un dernier coup d'œil sur le majestueux océan avant de repartir. Le bruit des flots déchaînés diminuait et redevenait un bourdonnement, comme pendant leur approche.
Leur hôte s'arrêta près d'un bosquet et caressa les feuilles à l'aspect ciré.
— Vous ne comprenez rien, n'est-ce pas ? Son regard restait braqué sur Schuller et il ne cessait de sourire.
— Exact, répondit le commandant. Comment comprenez-vous notre langue, comment respirons-nous quand il n'y a pas d'air et comment nous promenons-nous sur une planète vivante, qui n'existe plus depuis plusieurs milliards d'années ?
— Vous avez raison, répondit-il. Rien n'existe, évidemment.

*

Fisher et Bronsky étaient prêts à partir. Willi Fisher, tout excité à l'idée d'accompagner Bronsky dans les entrailles de Mars, occupait déjà sa place sur la nacelle et attendait son compagnon.
Bronsky tardait à venir à cause d'une visioconférence avec le commandant de la base. Thu-ha l'avait appelé, juste avant leur départ.
— Jan ! C'était la première fois qu'elle le nommait par son prénom et il rougit sous son casque.
— Oui commandant ?
— Faites attention à vous, répondit la jeune femme avant de couper brusquement l'émission.
Ces quelques mots somme toute anodins transformèrent Bronsky, son cœur soudain léger lui donna l'impression d'être capable de soulever le monde.
Debout sur la plate-forme il leva le bras pour donner le signal du départ. Ils disparurent lentement dans les profondeurs de Vallès Marineris.

*

— Regardez ce que vous appelez « l'œil » ! C'est lui !
Placé juste en dessous de l'œil clignotant doucement, l'hôte les surveillait avec attention.
— Qui est-ce ? demanda Schuller.
— Le responsable. Il vous donne l'image de la réalité d'un passé révolu ! Vous m'aviez demandé par quel miracle je parlais votre langue ? Je ne la parle pas. Vous avez l'impression de m'entendre, mais en réalité je pense et vous pensez à votre tour et nous nous comprenons comme si nous parlions réellement ! Vous m'aviez demandé par quel sortilège nous sommes capables de nous promener sur une planète morte depuis une éternité et de respirer l'air, de voir l'océan, ou de nous sauver devant un orage ? Vous aviez l'impression de vous promener. En réalité, nous n'avons jamais quitté cette pièce. Vous voulez savoir comment j'ai survécu pendant plusieurs milliards d'années en attendant votre arrivée ? C'est facile, je ne suis pas ! Je n'existe pas ! Je ne suis pas réel comme vous. Je ne suis que la projection d'une mémoire collective. J'ai choisi il est vrai, d'être cette émanation, car je voulais vraiment connaître nos descendants disséminés sur Terre. Mais je n'existe pas, comme rien n'existe autour de vous à part ces couloirs et cette pièce où nous sommes. Celui que vous appelez l'œil dirige tout. Il surveille les couloirs et il attendait votre arrivée depuis des temps infinis.
— Mais… Schuller essaya de placer un mot.
— Nous n'avons plus le temps ! Vos amis sont inquiets, ils viennent vous chercher. C'est le moment de partir. Mettez vos casques avant que l'air ne disparaisse.
Ils obéirent instinctivement, pendant que leurs pensées se bousculaient.
— N'ayez pas peur. Vous n'oublierez rien. Vous aurez toute latitude pour raconter tout ce que vous avez vécu et vu. Sachez seulement que vous ne reviendrez plus ici, ni vous, ni personne d'autre. Les couloirs resteront fermés pendant longtemps. Nous les ouvrirons à nouveau au moment où vous serez capables de nous suivre sur les routes des étoiles. Partez maintenant ! Retournez chez vous !
Debout sous l'œil, il leva un bras pour un geste d'adieu. L'œil était en pleine effervescence. Ses éclairs de plus en plus forts adoptaient un rythme effréné pendant qu'ils franchissaient la porte à nouveau ouverte.

*

Accompagné de plusieurs micro-puces l'hélix avançait dans le couloir. Là où le tunnel se terminait en cul de sac, ils avaient trouvé un autre passage, ouvert perpendiculairement. La perspective des pastilles de couleur orange se rejoignait à l'infini. Les murs lisses, le silence à peine brisé par le ronronnement des moteurs rendaient les deux hommes nerveux.
Les puces avançaient beaucoup plus vite que l'hélix en transmettant toujours la même vue uniforme d'un couloir vide.
— Regarde ! Fisher contemplait sur l'écran de son casque l'image retransmise par les puces. Ils distinguait clairement trois silhouettes assises, le dos au mur et immobiles.
— Ils sont là, loin devant nous au bout du couloir !
Immédiatement envoyée à la base la nouvelle se répandit, et fut relayée vers la Terre par les émetteurs de Deimos et Phobos.

*

Sous la surveillance d'un robot médecin, le commandant Schuller et ses hommes gisaient inconscients sur leurs lits dans l'attente de leur transfert sur la Terre.
Les examens et les analyses de la machine n'avaient rien relevé d'anormal, mis à part un point de leur cerveau en pleine activité.
— En principe, il n'y pas d'explication n'est-ce pas ? Thu-ha regardait la radio. Ils n'étaient pas médecins et leurs connaissances ne dépassaient pas le niveau des premiers secours.
— Nous ne pouvons pas comprendre. Bronsky se sentait aussi désarmé que la jeune femme devant cette situation. Ils attendaient avec impatience l'arrivée d'une navette avec des spécialistes pour rapatrier Schuller et ses hommes.
— Ce n'est plus qu'une question d'heures maintenant.
Il acquiesça et regarda la jeune femme.
— Comme je vous le disais après notre retour, ils étaient déjà dans cet état dans le tunnel.
— Je sais, nous avons vu la retransmission, répondit-elle. Pourquoi me dîtes-vous cela ?
— Parce qu'il y a une chose que vous ne savez car elle est invisible sur les écrans.
— De quoi parlez-vous ?
— Le commandant a parlé.
— Et vous me le dîtes seulement maintenant ? Elle sauta sur ses pieds et repoussa sa chaise avec brusquerie.
— Calmez-vous. Il parlait tout en restant inconscient. Il a répété deux ou trois fois quelques mots que je n'ai pas bien compris malgré nos haut-parleurs.
— Que disait-il ?
— Quelques courtes phrases qui ne veulent rien dire. Écoutez plutôt : « Nous, les Martiens… »
— Il disait, « nous, les Martiens » répéta la jeune femme songeuse.
— Oui, c'est ça. Sur Terre les spécialistes en sauront certainement plus.
—Vous les accompagnerez pour votre rapport et vous reviendrez avec les remplaçants ! Les yeux de Thu-ha ne lâchaient pas Bronsky et leurs regards restèrent soudés quelques instants.
— Oui, c'est ce que je vais faire. Bronsky se leva à son tour pour quitter la pièce. Il s'arrêta dans l'embrasure de la porte et empêcha sa fermeture.
— Avec votre permission commandant, sa voix tremblait un peu et il se racla la gorge. J'ai beaucoup pensé à vous pendant mon absence. Après mon retour, je vous demanderai si vous voulez m'épouser ! Il libéra brusquement le passage et laissa la porte se refermer sur lui, silencieusement.

***

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