Le sablier
de Arthur Z. Balogh



L'ordre formel du professeur Hertzsprung 63 surprit Moebius. Malgré son habitude de répondre aux questions superflues ou pointues d'une humanité éparpillée sur des milliards d'années lumière, il crut quelques instants que ses neurones seraient courts circuits.
- Veuillez confirmer, Professeur !
Hertzsprung 63 n'avait pas l'habitude de répéter ses ordres. Le service de recherches intergalactiques qu'il dirigeait depuis bientôt dix ans utilisait pour ces calculs les différentes unités éparpillées de Moebius. L'ordinateur central de l'univers enregistra l'ordre pour la deuxième fois. « Calculez la forme de l'univers ! »
Depuis des temps immémoriaux le monde scientifique était tombé d'accord pour considérer l'univers comme une bulle en constant développement. Certains savants avaient même calculé que d'ici quelques milliards d'années, l'univers visible serait vide et absolument noir à cause de l'absence d'étoiles. Car les étoiles allaient partir, disparaître, s'enfuir en s'éloignant.
Le professeur Hertzsprung, le 63ème d'une lignée d'astrophysiciens, avait des doutes. Sans trouver une explication scientifiquement acceptable, il était convaincu que tout ce que nous voyons, ce que nos instruments voyaient, n'était qu'une réalité déformée. C'est la courbure de l'espace qui donnait l'impression de l'éloignement. En réalité, l'univers se dirigeait vers un point commun. C'est pour démontrer sa théorie qu'il donna son ordre incroyable à Moebius.
Le travail de Moebius était plus que gigantesque. Installées dans les milliards de galaxies connues ses sous unités scrutaient l'univers. Elles avaient trouvé d'autres milliards de galaxies inconnues et encore inexploitées. Il faisait ses calculs. Ses différents télescopes de surveillance qu'il envoyait régulièrement vers des régions où les galaxies les plus lointaines paraissaient disparaître, apportaient une image de grisaille. Une grisaille inexplicable en apparence.

*

Le professeur était dans la salle. Moebius avait averti par l'implant des communications que ces recherches étaient terminées.
- Vous avez la réponse à ma question ?
- Des réponses partielles, professeur. Le mot partiel l'étonna, car Moebius ne l'utilisait jamais. Il avait réponse à tout.
- Nous avons trouvé ça !
La voix de l'ordinateur central raisonnait dans sa tête pendant qu'il voyait l'écran- mur s'illuminer et la lumière s'éteindre autour d'eux.
- Un scintillement gris d'un matériel inconnu forme la frontière de l'univers à plus de 20 milliards d'années lumière. Ce matériel est impénétrable. Il a l'aspect d'un champ de force. À travers, avec un grossissement extrême, on peut distinguer des lignes et des courbes inexplicables.
Le professeur voyait des lignes sans aucune signification.
- Comme nous le savons, la vitesse des galaxies augmente avec leur éloignement. Mais contrairement à ce que nous avons cru depuis toujours, l'univers ne grandit pas uniformément dans toutes les directions. Il est réellement courbe et les galaxies se rejoignent dans une sorte d'entonnoir où leur vitesse et leur masse deviennent telles que la lumière est incapable de s'échapper.
- Comme les trous noirs, pensait le professeur.
- Oui, mais ce n'est pas un trou noir, monsieur !
- Alors quoi ?
- Je ne sais pas, répondit Moebius.
Ce mot n'existait pas dans le vocabulaire de Moebius et le professeur Hertzsprung 63 n'en croyait pas ses oreilles.
- Regardez comment la forme de l'univers se présente d'après mes calculs.
Un immense fond de bouteille rond se terminant par une sorte d'entonnoir se formait sur le mur.
- Une immense bouteille qui se vide ? Ses pensées reflétèrent toute l'horreur qu'il éprouvait.
- Je ne pense pas qu'il se vide, monsieur. Je dirais plutôt qu'il se transvase.
- Vous en avez la preuve ?
- Non, pas de preuve. Une supposition plutôt. Le goulot est le grand attracteur dont nous avons soupçonné l'existence depuis des millénaires. Son étendue, - mille années lumière - la concentration des galaxies et leurs vitesses frisant la vitesse de la lumière laissent supposer que notre univers se déverse dans un autre espace-temps où il se ralentira pour retrouver l'immobilisme initial.
- L'avant big-bang ?
- Si vous voulez.
- Vous connaissez la forme supposée de cet autre univers ?
- Oui monsieur.
- Montrez-moi ça, ordonna-t-il et son excitation était à son comble.
- Il faut vous montrer autre chose avant, monsieur.
- Montrez !
Il ne voyait rien. Dans le scintillement il y avait seulement une ombre aux contours incertains.
- Vous voyez, monsieur ?
- Non, je ne vois rien, et son agacement était perceptible.
- Pardonnez-moi. Vous ne pouvez rien saisir évidemment. Il faut réduire l'image pour vous.
Il voyait apparaître sur l'écran un œil immense. Un iris noir environné d'un large espace bleu.
- Vous me montrez un œil !
- Oui monsieur, un œil.
- Il est dehors, en dehors de l'univers ?
- Oui, monsieur.
- On nous regarde ?
- Oui.
- Seigneur, Dieu nous regarde !
- Je ne sais pas monsieur. Dieu ou autre chose. Un œil aux dimensions de l'univers nous regarde. En se basant sur cet œil, sur la forme d'une bouteille se terminant par un entonnoir par où s'écoule notre univers, j'ai recréé l'image de cet autre univers accolé à nous.
Il vit apparaître sur le mur l'image d'un appareil bien connu.
- Mais c'est un…il hésitait à prononcer le mot.
- Vous ne vous trompez pas monsieur. Nous sommes dans un sablier et on nous observe.


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