Une longue journée
de Arthur Z. Balogh



Il ne connaissait pas l'heure. Oublié depuis longtemps le passage du temps. L'été, il couchait dans un parc et l'hiver, comme maintenant, quand la nuit venait, sous un porche, sur ses cartons.
Il était assis sur un banc. Par chance, il ne pleuvait pas, mais le vent de l'est frisquet s'infiltrait sous son vieux manteau usé. Il regardait dans une sorte de brouillard passer les gens autour de lui. Le litre de rouge ingurgité depuis son réveil lui rendait la vie supportable. Il ne voyait plus très clairement les visages fermés ; tout baignait dans une grisaille.
Une cigarette. Il fourrageait dans ses poches avant d'en trouver une récupérée sur le trottoir, hier. L'allumer ? C'était impossible ! Il lui manquait la force de se mettre debout pour demander du feu à un passant. Plus tard, quand les brumes seraient moins épaisses, il se lèverait pour aller sur le marché ramasser les fruits abîmés. Il tenait la cigarette entre ses doigts et regardait un point fixe.
On pouvait imaginer qu'il réfléchissait mais, depuis longtemps, il ne pensait plus. Il faisait seulement semblant. En réalité, il ne regardait rien. Il écoutait battre son cœur. Il oubliait de penser depuis…il ne se souvenait plus depuis quand.
L'été, c'était bon. Il se souvenait de l'été. Il y avait moins de fruits l'hiver et le froid, surtout la nuit… c'était l'époque difficile.
Il fouillait dans son sac qu'il gardait sur le banc. Il ne savait pas ce qu'il cherchait, parce qu'il n'y avait pas grand chose, à part quelques journaux ramassés dans le métro.
Aller dans le métro peut-être, mais il n'en avait pas envie. Sauf quand il pleuvait trop fort. Il n'aimait pas le métro. Dans le temps, il y a si longtemps, lui aussi voyageait plusieurs fois par jour et, à une époque, il possédait même une voiture. Sa vie était si différente. Le métro lui rappelait quelque chose que les gens appellent le passé mais il n'avait pas envie, mais pas du tout envie de penser à son passé.
Il ne pensait plus. Il oubliait tout, même de se lever et d'aller pisser. Sur ses cuisses la chaleur était agréable, surtout maintenant que le vent descendait au grand galop sur l'avenue.
Il fouinait encore dans son sac quand il toucha la bouteille désespérément vide. Dans une poche intérieure, il cachait encore un billet de dix euros en réserve, mais pas pour maintenant, pas pour aujourd'hui. Plus tard, il trouverait un copain sur le square, celui qui squattait la nuit une cabine téléphonique.
L'avantage de vivre sans penser c'est qu'on ne s'aperçoit pas du passage du temps. Il ne connaissait pas d'autre signal que la disparition des brumes devant ses yeux.
Il se grattait. La main sous le manteau et la chemise, il se grattait frénétiquement. Les gens se pressaient toujours autour de son banc. Des femmes bien habillées portant leurs cabas, des écoliers, des garçons et des filles, des jeunes hommes qui lui faisaient peur, des filles attendant les clients assises sur le capot d'une voiture, des hommes d'affaires courant vers des rendez-vous, des amoureux éconduits et des amoureux repus. Une voiture de police, gyrophares allumés, avançait au pas dans l'enchevêtrement d'une circulation démente. Il distinguait tout maintenant, les vapeurs d'alcool avaient fui.
Il ne vit pas le jour passer, mais les réverbères s'allumèrent soudain en même temps que les vitrines des magasins.
Son sac tenu en main, il traînait sur le trottoir et les gens qui couraient vers des buts mystérieux s'écartaient en évitant tout contact.
Les éboueurs balayaient déjà les restes du marché. Il se penchait sur les cageots vides et trouva dans un tas d'immondices deux poires et une pomme abîmée. Plus loin il y avait deux belles carottes oubliées. Il mit tout dans son sac et partit vers son porche abandonné.
En cours de route, il croqua une des carottes avec une incisive, comme les lapins.
Les cartons étaient là bien pliés, comme il les avait laissés le matin. C'était sa maison. Penser à sa maison, un bref instant, lui réchauffa le cœur. Un vague souvenir de bonheur se cachait quelque part dans les plis de ses souvenirs rongés par le temps, avant de s'évanouir dans le néant. Il avait réellement l'impression de rentrer chez lui, comme dans une autre vie.
Il faisait déjà froid. Il s'installa sur ses cartons, le sac sous sa tête. Avant, il avait mis sur ses pieds les journaux récupérés pour les protéger du froid de la nuit. Il se grattait encore et ses mains étaient bien au chaud sous le manteau.
Le vent soufflait sur l'avenue, balayant les feuilles mortes et un frisson le parcourut. La journée avait été longue, mais la nuit… ?


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