L'anniversaire
de Arthur Z. Balogh


Metallah paraissait toucher la cime des arbres de la colline. Sur son plus petit satellite, « Beausoleil 2 », dans la constellation des Triangles, la courbure de l’horizon restait bien visible.
Jonas habitait une maison trop grande pour une seule personne. Au milieu d’un champ couvert toute l’année d’herbe vert foncé, égayée par quelques arbustes et entretenue par des micro-organismes spécialement étudiés pour « Beausoleil 2 », elle disposait de tous les agréments pour rendre la vie d’un homme acceptable.
Il y vivait seul comme un ermite depuis cinq ans ! Sa femme l’avait quitté brusquement après seulement six mois de vie commune. Elle ne supportait pas leur isolement. Ses souvenirs d’enfance de la Terre d’où elle venait et l’absence de sa famille, hâtèrent son départ. Pourtant, la traversée de 61 années-lumière entre le système de Metallah et celui de la Terre coûtait cher, car il fallait énormément d’énergie pour le transfert.
Jonas n’était que locataire sur « Beausoleil 2 » et pas millionnaire. Ses revenus ne lui permettaient qu’un seul voyage tous les cinq ans ! L’attente se révéla insupportable pour sa femme. Elle partit un jour avec son accord en lui vidant son compte en banque. Elle retourna chez elle sur la Terre.

Il ne souffrait pas trop de la solitude. Son travail de prospecteur l’occupait tellement, qu’à son retour, à six heures du soir, il rentrait terrassé par la fatigue.
Parfois, il se reposait quelques heures dans la salle des communications d’où il pouvait contacter l’univers tout entier, discuter avec d’autres prospecteurs éparpillés dans les différents systèmes, ou regarder les émissions de quelques centaines de milliers de programmes majeurs, en provenance de cent mille planètes !
Pour lui faire plaisir, Moebius 36, le cerveau central de « Beausoleil 2, » récupérait des événements historiques ! En collaboration avec les innombrables Moebius qui géraient les planètes et avec le concours des capteurs éparpillés dans la Galaxie, il interceptait les émissions de radio et de télévision de l’époque héroïque. De l’époque où l’humanité vivait enfermée sur une petite planète.
A la longue, survoler les étendues infinies en surveillant les détecteurs lassait Jonas. Grâce à l’appareil qui lui signalait de vive voix le survol d’un filon, il regardait à loisir défiler les paysages variés de Beausoleil 2. Après quelques heures, ses yeux s’alourdissaient et il devait lutter contre une envie folle de les garder fermés.
Dehors il faisait chaud, mais, à l’intérieur de la maison, la température restait constante grâce à Moebius. En arrivant, il se servit coup sur coup deux verres de whisky allongés d’eau avant de se sentir suffisamment réhydraté.
« Six heures quinze, chanta sa montre »
— C’est l’heure des nouvelles, murmura Jonas. Depuis quelque temps, il parlait souvent tout seul. Entendre sa voix lui donnait l’impression de dialoguer avec quelqu’un.
Il entra dans la salle des communications, une grande pièce au milieu de la maison. Une pièce sans fenêtres. Sur les murs aveugles il pouvait choisir, selon ses désirs, un coucher de soleil sur un océan, une matinée enchantée au milieu d’un parc avec des oiseaux, des montagnes avec leurs têtes enneigées, ou encore la place bucolique d’un village terrien et ses gens endimanchés. Les images se superposaient comme un kaléidoscope, selon son humeur et ses idées vagabondes. Elles se projetaient sur les murs et égayaient ses états d’âme tout en lui donnant l’illusion de regarder par une fenêtre.
La porte de la salle se referma silencieusement et, tout à coup, il vit une colonne de lumière en suspens, juste au centre de la pièce. Bleuâtre, transparente.
Pendant qu’il l’observait, des volutes limpides de fumée naquirent à l’intérieur en s’étirant et en tournoyant et il entendit la voix de Moebius 36.
—Joyeux anniversaire, Monsieur !
Anniversaire ? Il lui fallut quelques instants pour se rappeler qu’aujourd’hui, c’était réellement son anniversaire. Quarante cinq ans.
Il ne pensait à rien. Debout, la bouche ouverte et les bras ballants, il regardait la fumée se condenser, prendre la forme d’un être humain. Diaphane tout d’abord, elle devenait de plus en plus consistante. Surpris, il assista à la naissance d’une magnifique jeune femme, entièrement nue.
Dans la pénombre, il chercha son fauteuil. Celui-ci glissa silencieusement dans son dos. Jonas s’assit, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Mon cadeau d’anniversaire, Monsieur. La réponse de Moebius 36 résonna dans sa tête. Vous êtes trop seul, j’ai pensé qu’un robot virtuel serait une compagne bienvenue.
Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules jusqu’au creux de ses reins. Sa poitrine donnait l’impression d’être dure comme du granit. Ses hanches, ses cuisses aux lignes pures, le ventre délicatement bombé avec l’ombre de son pubis formaient une harmonie et une beauté inouïes. Il n’avait pas vu de femme depuis cinq ans.
— Qui êtes-vous ?
Elle tourna lentement sur elle-même sans changer de place, les bras au-dessus de sa tête. L’expression de ses yeux reflétait un égarement aussitôt disparu lorsqu’elle l’aperçut. Un sourire indéfinissable se dessina sur ses lèvres charnues pendant que ses bras se baissaient lentement. Elle adopta la pose d’une jeune femme surprise en essayant de cacher sa nudité avec ses mains.
— Je m’appelle Alma. Le temps m’a paru long sans toi.
— Ne reste pas nue, couvre-toi !
Elle le regarda avec surprise.
— Nous avons pensé que cela te ferait plaisir, expliqua-t-elle.
— Oui… non… bégaya-t-il. Je préfère que tu sois vêtue.
Il n’en croyait pas ses yeux. Elle fit un mouvement lent comme une caresse qui commença par l’épaule et s’inclina jusqu’à la pointe des pieds et elle se couvrit d’une sorte de collant rouge. La perfection de son corps devenait encore plus troublante habillée.
— Cela te convient-il ? Elle secoua sa tête et ses cheveux retombèrent en cascade sur ses épaules.
— As-tu conscience du temps, Alma ? Il s’inclina pour mieux la distinguer au cœur de la colonne de lumière. Son fauteuil se rapprocha imperceptiblement, selon son désir.
— C’est quoi le temps ? C’est à toi de me l’apprendre, répondit-elle candide.
Pris au dépourvu, il cherchait une explication. — Le temps, c’est ce qui se passe entre deux instants !
— Alors, tu parles de l’éternité ?
Il hésita. — Je ne pense pas.
— Pour moi il y a une éternité entre l’instant de ma naissance et celui de notre rencontre. Tu es le seul être humain que je connaisse. Sa voix très douce lui donnait des frissons. Il n’avait jamais entendu une voix pareille et, depuis cinq ans, personne ne lui parlait, à part Moebius et les différentes émissions absorbées sans retenue. Il revint à la réalité en écoutant Alma.
— Et toi, comment t’appelles-tu ?
— Excuse-moi, je suis impardonnable ! Jonas. Je suis Jonas.
— Et que fais-tu Jonas ?
— Tu ne le sais pas ?
— Non ! Je ne sais rien ! Je viens tout juste de naître, ne l’oublie pas ! Tu m’as appris qu’il ne fallait pas que je reste nue, que cela te déplaisait ! Alors, pour te faire plaisir, je changerai de vêtements tous les jours. Je ne connaissais pas ton nom et je ne sais pas ce que tu fais ! Je ne sais rien ! Quand tu ne voudras plus de moi, tu n’auras qu’à y penser et je disparaîtrai instantanément ! La colonne de lumière disparut soudain en laissant la pièce dans le noir le plus absolu, avant de se rallumer.
— Non, non, ne pars pas ! J’avais peur que tu ne m’aies abandonné.
— Ce n’est pas possible, Jonas. Je suis là pour toi ! Je suis ton robot virtuel.
Ils parlèrent longuement ce soir-là, avant de se séparer. Il vit l’image d’Alma rapetisser avant de disparaître définitivement quand la colonne de lumière s’éteignit.
Il dormit mal cette nuit-la. Dans ses rêves, elle devenait vivante ! Il voyait son corps et son visage.
La journée du lendemain lui parut très longue. Metallah ne bougeait apparemment plus sous un ciel dépourvu de nuages. Il survola de lointaines contrées, mais ses occupations de routine étaient insuffisantes pour lui faire oublier Alma.
Son impatience fut récompensée le soir même. La colonne de lumière bleutée l’attendait dans la salle des communications avec une Alma resplendissante. Elle portait des vêtements de terrienne. Une jupe très courte, et un chemisier transparent et très échancré qui laissait entrevoir ses seins.
— Le temps m’a paru long sans toi, Jonas.
— A moi aussi, mais je pense que c’est différent, répondit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que pour moi, durant les heures passées seul, je suis conscient du temps qui s’écoule.
— Je te comprends peut-être. Mais moi, quand je ne suis pas avec toi, je dors, plus rien n’existe.
— Tu ne rêves pas ?
— Rêver ? C’est quoi ?
— Vivre en dormant. Une autre vie. Il éprouvait quelques difficultés à s’exprimer. Personne ne lui avait jamais posé de pareilles questions. Des questions apparemment enfantines, pourtant essentielles.
— Je n’ai pas d’autre vie que toi ! T’attendre. Elle s’étira comme le font les chats et il avait l’impression que sa poitrine allait faire éclater les boutons de son chemisier.
— Tu as rêvé de moi ? Elle avait l’air ingénue.
— Oui, avoua-t-il honteux.
— Alors, j’ai vécu avec toi dans une autre vie ?
— Si l’on peut dire.
— J’ai envie de te toucher Jonas. Elle avança une main. De l’autre côté de la colonne de lumière, la moitié de son bras disparut. C’était terrible à voir.
— Je ne peux pas ! Elle grimaça en regardant ses mains réapparaître dans la lumière bleutée.
— J’en ai envie moi aussi. À son tour, il tendit le bras vers Alma. Ses doigts bougeaient dans la lumière, mais il ne sentait rien. Il voyait sa main frôler son corsage avant de traverser son corps. Il se retira brusquement.
— C’est impossible, Alma !
— Elle n’est faite que de lumière, Monsieur, intervint Moebius 36. Elle n’a pas plus de consistance que moi. Je ne suis qu’une pensée, elle n’est que de la lumière. Nous sommes des rayonnements sous différents aspects. Vous aussi, d’ailleurs.
— Je te plais ? Elle changea de registre et redevint gaie. Elle se tourna et sa jupe courte laissa entrevoir une petite culotte.
— Oui, tu me plais, répondit Jonas.
Chaque nuit, il rêvait d’elle. Quelques jours plus tard, il lui demanda.
— Tu veux bien enlever ta robe ?
— Il y a longtemps que j’attends cet instant, répondit Alma et ses mains glissèrent sur sa robe laissant apparaître sa nudité.
— Comme la première fois, dit-elle d’une voix altérée. Je te plais ?
Elle se tourna encore en se montrant sans pudeur. Jonas approcha son visage près de la colonne de lumière pour la regarder de plus près. Il discernait la texture de sa peau et imaginait son parfum. Il ferma les yeux.
Il savait bien que rien n’était réel, qu’aucune parfum n’émanait de son corps au milieu de la lumière, mais c’était si bon à imaginer !
Elle aussi approcha son visage en frôlant presque les limites du rayonnement. Face à face, seuls, quelques centimètres les séparaient. Une distance infranchissable.
— Je t’aime Alma, murmura Jonas.
— Je t’aime, murmura la femme et ils se regardaient.
— Il faut que je me rhabille ! Elle rompit l’enchantement.
— Pourquoi ? Tu n’as pas froid, s’alarma l’homme.
Elle répondit en riant.
— C’est quoi avoir froid ? Elle redevint sérieuse. Il ne faut pas que tu me contemples ainsi. Ce n’est pas bon et avec son geste glissant sur son corps, elle se rhabilla.
Ils vivaient un amour platonique. Ils se connaissaient par les yeux et par la parole. Par ces deux sens uniquement. Les deux autres essentiels pourtant, le toucher et l’odorat étaient bannis de leur existence.
— Nous ne pouvons pas traverser la barrière de la lumière, conclut Jonas un soir. Comme les fois précédentes, ils se rapprochèrent chacun de leur côté et leurs lèvres frôlèrent les limites de la colonne luisante. C’était leur échange de baisers. Ils pouvaient traverser ces frontières, mais de l’autre côté il n’y avait rien.
Alma restait toujours la même. Quand il venait dans la salle des communications, elle lui disait inlassablement : « Le temps m’a paru long sans toi. »
Il désirait l’admirer toute la journée. Partir avec elle pour ses prospections et lui montrer le monde, la garder près de lui. Il voulait flâner avec elle dans le jardin, la voir partout, mais c’était impossible.
Il devenait de plus en plus triste et l’incapacité de toucher sa peau apparemment si soyeuse le rendait littéralement fou. Ses visites s’espacèrent.
Un matin, quelques minutes avant son réveil, à six heures, encore à moitié endormi, il perçut une présence dans sa chambre. Elle se concrétisa quand un poids léger s’enfonça dans le matelas. Quelque chose effleura son front. Une touche aussi légère qu’un courant d’air.
Jonas bougea sa main d’un geste instinctif et rencontra une autre main.
Il s’assit d’un mouvement brusque et ouvrit les yeux. Dans la pénombre de sa chambre une silhouette, assise au bord du lit, se penchait vers lui. Le sommeil s’enfuit instantanément. Il serra un bras de femme et faillit avoir une syncope quand elle parla.
— Le temps m’a paru long sans toi, Jonas.
— Alma ?!
— C’est moi.
— Je rêve…
— Non, tu ne rêves pas !
— J’ai une explication à vous donner, Monsieur ! La voix de Moebius 36 s’insinua entre eux.
— Votre relation avec Alma avait pris une tournure imprévue. Vous êtes tombé amoureux de votre robot virtuel. Un sentiment partagé, car son rôle de miroir l’oblige à refléter ce que les humains ressentent. Votre comportement me faisait craindre le pire. Sur une planète d’Achird, chez Moebius 13610, on fabrique des androïdes uniques dans la Galaxie. Ils m’ont fait parvenir Alma aujourd’hui.
— Un androïde ?
— Oui Monsieur. Elle est vivante.
— Ce n’est pas… ?
— Non, Monsieur. Ce n’est pas un robot à l’apparence humaine comme ceux que l’on fabrique partout.
— Et ces produits miraculeux n’ont pas encore envahi la Galaxie ?
— Ils sont partout, Monsieur.
— Attends, Moebius. Je n’y comprends rien. Tout est arrivé si brusquement. S’ils sont partout comme tu le dis, le monde des hommes sera sous leur coupe puisque les robots sont immortels !
— Je vous le répète, Monsieur. Elle est vivante donc mortelle ! Personne sur l’Achird, n’a réussi à résoudre ce problème. Les androïdes qui sortent de chez eux ont tous un vice de fabrication. Moebius 13610 ne sait pas pourquoi. Ces androïdes meurent un jour. Leur corps n’est pas seulement vulnérable aux accidents, aux blessures ou à la maladie, il y a aussi une altération inexplicable de leur gène de base. Le résultat, c’est qu’ils meurent relativement jeunes.
— Donc, Alma… ?
— Oui, monsieur. Vous avez retrouvé votre amour, mais je ne peux pas vous le garantir pour la vie !
Leur conversation silencieuse ne dura que quelques secondes. La jeune femme assise au bord du lit, intercepta la tension de Jonas. Elle dégagea doucement son bras pour se pencher vers lui.
Une bouffée de parfum les enveloppa. L’odeur qu’il avait cherchée vainement depuis des semaines. Dans la colonne de lumière, il n’y avait que sa beauté, maintenant, il trouvait son parfum et la chaleur de son corps.
— Tu m’aimes encore, Jonas ?
— Je te retrouve vivante…!.
—Comme toi !
— Pas un robot !
— Ni un être virtuel...
Sous ses doigts, il sentait sa peau soyeuse. Comme il l’avait imaginée dans la salle des communications quand elle n’était qu’une femme virtuelle.
— Tu ne veux pas me voir nue ? Et sans attendre, elle se mit debout. Elle ne toucha que deux boutons sur les épaules d'une robe courte qui tomba à ses pieds. Jonas devenait le témoin de l’inauguration d’une sculpture, mais au lieu d’un drap, c’était un vêtement qui tombait pour révéler un chef d’œuvre.
— Je te plais ?
— Viens, répondit-il.

Ils étaient amoureux fous et vivaient comme tous les amoureux du monde, comme il l’avait rêvé pendant l’époque si lointaine de la colonne de lumière. Ils se promenaient dans leur jardin sous la lumière froide de trois lunes, enveloppés à leur insu par une barrière infranchissable. Moebius 36 veillait sur eux. Lui savait que la nuit recèle des dangers, même sur une planète inhabitée.
Alma l’accompagnait pendant ses prospections et l’aidait à surveiller les appareils. Ils admiraient ensemble le coucher de Metallah sur une montagne, ou regardaient des émissions provenant des quatre coins de l’univers, en se tenant par la main.
Le soir, ils s’aimaient. Elle se donnait avec fougue et le matin, au moment du réveil, elle lui disait invariablement : « Le temps m’a paru long sans toi… »
Un jour, il lui demanda si elle avait à présent la perception du temps.
Elle devint songeuse. — Depuis que je suis ici, je sens le temps passer. Je comprends maintenant de quoi tu parles. Jonas surprit sur son visage une tristesse infinie.
— Quand je dors, tu n’es pas avec moi, tu es ailleurs. Et je suis ailleurs ! Je suis consciente de notre vulnérabilité. J’aperçois les altérations. Dans la colonne de lumière, je ne sentais rien. Pourtant, tes absences diurnes me semblaient bien longues.
— Depuis ton arrivée, je suis toujours là ! Nous sommes toujours ensemble ! Je ne te quitte pour ainsi dire jamais !
— Ce que tu dis est vrai ! Mais, nous changeons ! Je ne suis plus la même qu’il y a six mois, au moment de mon arrivée. Toi non plus ! Il y a des dégradations. Comment te dire ? Elle regarda Jonas et il comprit qu’elle cherchait désespérément un mot.
— Je ne suis plus la même. Il y a des changements…
— De tes sentiments ? Ses angoisses cachées se réveillèrent.
— Qui parle de sentiments ? Elle rit nerveusement. Tu ne comprends donc pas ? Mon amour pour toi reste immuable. Comme dans la colonne de lumière… C’est mon corps… C’est ma chair, exactement comme la tienne. C’est là où se cache le temps. Le temps devient réellement long, de plus en plus long sans toi.
— Tu as peur de vieillir ?
— Je ne sais pas. Elle était si belle, le regard perdu. Il voyait qu’elle était très loin.
— J’ai un corps comme le tien, avec une mémoire virtuelle. Je sais, je me souviens de mon état antérieur. Avant mon arrivée chez toi.
Le silence les enveloppait.
— Je suis fatiguée de porter en moi la double appartenance. La virtuelle et la réelle.
Cette nuit-là, quand elle s’endormit dans ses bras, Jonas parla à Moebius 36.
— Tu crois qu’elle est malade ?
— Je pense qu’elle a trouvé la cause de la mortalité, Monsieur. Je l’ai déjà signalé à Moebius 13610.
— Tu ne me réponds pas ?
— J’ai répondu, Monsieur. Soyez prêts et profitez tous les deux du temps qu’il vous reste.


Ils vécurent un an ensemble. Leur amour restait aussi intense qu’au premier jour. Jonas trouvait Alma aussi jeune et aussi belle qu’à l’époque du tube de lumière.
Puis Alma cessa de dire à leur réveil : « Le temps m’a paru long sans toi ».
Ils abandonnèrent leurs discussions au sujet du temps. C’était une sorte de conspiration du silence. Comme ils étaient toujours ensemble, Jonas surveillait à la dérobée le comportement et le corps d’Alma. Il ne voyait aucun changement. Toujours jeune comme au premier jour, d’une beauté en apparence indestructible. L’unique altération visible, c’était la fatigue. Épuisée dès le matin, elle se plaignait souvent après leur retour de prospection, après une journée harassante.
Jonas avait peur et Moebius 36 le savait, mais il ne disait rien.
Un matin Alma ne se réveilla pas. Son corps était froid, elle paraissait profondément endormie.
— Alma ? Il l’appela tout en sachant bien qu’elle n’était plus là.

Sa vie s’écoulait comme avant. La prospection pendant le jour, deux verres le soir, mais il ne franchissait plus la porte de la salle des communications. Après le coucher de Metallah, il restait assis dans le jardin à regarder les fleurs s’épanouir sous la lumière froide des lunes.
Un jour, quand il eut vidé ses verres, Moebius 36 l’interpella.
— Permettez-moi une remarque Monsieur ! et il continua, sans lui laisser le temps de répondre.
— Vous avez vécu un grand amour. À vrai dire, un étrange amour. Vous gardez des souvenirs, Alma a ses souvenirs. Chacun de vous garde celui d’une réalité inoubliable ! Pour survivre, il est grand temps de renouer le contact. Venez Monsieur ! Nous vous attendons.
La porte de la salle des communications glissa silencieusement, lui ouvrant le passage. Il franchit le seuil. Dans le noir, les fenêtres de l’imagination ne s’illuminaient pas. En voyant s’allumer au centre une colonne de lumière bleutée, il retint sa respiration. À l’intérieur, comme la fumée d’une cigarette, des volutes tourbillonnaient, s’étiraient et se condensaient en prenant forme lentement. Une silhouette apparut en virevoltant. Le cœur de Jonas battait de plus en plus fort. Les bras levés, nue, Alma ouvrit les yeux. Un sourire indéfinissable se dessinait sur ses lèvres pendant que ses bras descendaient pour cacher sa nudité. Et il entendit sa voix.
— Le temps m’a paru long sans toi.


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