Un puits sans fond
de Artev



Lorsque l'inspecteur Laruche entra dans le jardin, les équipes étaient déjà à pied d'œuvres. Un cadavre dans un vieux puits, une petite ville de lointaine banlieue, voilà de quoi réveiller chaque homme du commissariat.
Laruche descendait prestement de la voiture de patrouille. Il se dirigeait vers l'entrée principale.
— Un coup de fil pour vous.
Un auxiliaire lui courrait après. Le sous préfet s'en mêlait. Il avait quitté Paris pour être un peu plus tranquille. C'était sans compter sur la grosse affaire de la décennie. Encore un panier de crabes.
Laruche retourna vers ses hommes. Le cadavre était déjà emballé. Les officiers judiciaires commençaient les premiers relevés. Il admirait les plates bandes qui résistaient aux assauts des pieds de la loi.
— Alors, qu'est-ce que vous avez trouvé?
— Rien de bien spectaculaire. Le cadavre se réduit à un squelette pratiquement décomposé.
— Qui a donné l'alerte?
— Les ouvriers. Ils l'ont trouvé en récurant le vieux puits. Sinon, rien de plus.
— On n'a vraiment aucune idée sur la victime?
— A ce stade de l'enquête? Non.
Une grosse voiture franchit l'entrée du jardin. Elle vint s'immobiliser devant le perron. Un homme svelte et élancé, un cigare aux lèvres, sortit et cingla vers les enquêteurs.
— C'est qui le chef, ici?
Laruche s'approcha. Il sentait les vapeurs de Givenchy. Voilà le mobile de l'appel du sous-préfet.
— Bonjour Monsieur.
L'autre le toisa. Son veston de lin devait attendre la première trace de faux pli pour repartir au pressing.. Laruche soupira intérieurement. Encore un ami du 16ème arrondissement.
— Pourquoi une telle intrusion?
— Les ouvriers ont trouvé un cadavre dans votre puits.
Il ne réagissait pas. Les crocus manifestaient plus de sympathie que cette caricature de petit apparatchik. Laruche continuait, neutre:
— Pour ce qui est de l'enquête, nous gardons toutes les hypothèses ouvertes.
L'autre ne réagissait pas plus qu'un poteau indicateur. Il tourna les talons et retourna dans sa voiture. Laruche avait au moins réussi à dégager le terrain.
La maison était passablement âgée. Comme de nombreux pavillons, le lierre courrait sur les murs et renforçait l'image d'une nature domestiquée. Situé à l'orée d'un bois, elle avait un côté agréable qui justifiait les bouchons du dimanche soir. Sa radio de voiture grésilla.
— Lieutenant Laruche?
— Oui.
— On a les premiers résultats d'analyses. Il s'agit d'une femme, d'une trentaine d'année environ.
— Le décès remonte à quand?
— Au moins trois mois. J'attends les résultats de toxicologie.
Laruche cherchait dans sa mémoire. Il avait fait le tour des annonces du commissariat. Il n'avait pas relevé de cas disparition d'une femme de cet âge dans les environs.

Laruche avait encore le nez plongé dans les avis de recherche lorsque le télécopieur cracha une liasse de feuilles. "Son" cadavre était bien une femme. Elle est décédée par strangulation juste au moment des premières neiges de cet hiver. La mort fut rapide, mais elle n'a pas été pendue. Elle a été jetée ensuite directement dans le puits.
Il n'avançait pas plus. L'identité était en train de vérifier quelques pistes avant de donner une image sur ce visage. Laruche reprit la lecture de ses propres notes. Après quelques minutes, n'y tenant plus, il quitta son bureau. Au passage, il réveilla le planton qui somnolait par cette première chaleur estivale.
— Vous sortez chef?
— Ouais! Je vais faire un tour en ville, histoire de vérifier une hypothèse ou deux.
— Et… pour vous joindre? Vous prenez une patrouille?
Toujours cette nouvelle obsession qui allait, à coup sûr, les tuer un jour.
— Non. Vous pourrez toujours par le portable.
A condition que le réseau fonctionne. Laruche avançait lentement dans les vieilles rues. Il traversait la grande place du marché, pour entrer dans la zone piétonne. Seuls quelques magasins signalaient une vie par cette chaleur printanière. Les fleurs le guidaient dans la bonne direction. Immédiatement, il remarqua la jeune femme.
— Bonjour, mademoiselle…
Elle arrangeait un bouquet d'œillets, relevant les yeux vers ce client singulier. Il montra sa carte de police.
— Peut-on parler dans un endroit plus discret? Ce ne sera l'affaire que de quelques minutes.
Elle lui indiqua une pièce arrière. Laruche se faufila entre les branchages et les rubans. Il lui expliqua en quelques mots la macabre découverte.
— En quoi cela me concerne-t-il?
— La propriété vous appartenait.
— Par héritage, seulement. Je l'ai revendue aussitôt. D'ailleurs, ce fut une bonne affaire. L'agence a été très professionnelle sur ce coup là.
— Et depuis?
— De toute façon, je n'y ai mis les pieds qu'une seule fois.
Elle ne voulait pas en dire plus. Laruche essayait d'en savoir plus. Elle n'a jamais vu l'homme au cigare, un VIP de la capitale. Elle se contente de faire ses heures dans la boutique, et de rentrer le soir.
Laruche ressortit en la remerciant. Peu crédible comme histoire. Il s'installa à la terrasse d'un café non loin. Il déplia son journal à la page des sports, regardant furtivement dans la rue le plus régulièrement possible. Et, comme de bien entendu, elle franchit la porte et baissa la grille. Il se leva, et lui emboîta aussitôt le pas.

Elle entra dans la salle pendant que Laruche entamait son deuxième verre. Il n'avait pas l'habitude de fréquenter ce genre d'endroits. Le saxophoniste commençait un morceau en solo, laissant un peu de répit aux membres du jazz-band. Laruche s'était volontairement mis dans un coin de la salle. Finalement, il se laissait bercer par les mélodies.
Elle portait une robe courte de soie mauve, légèrement cintrée. Elle avait de petits escarpins et ses pieds flottaient sur le sol. D'un ample geste de la main, elle fit voleter les cheveux autour d'elle. Sans maquillage, elle était cependant différente de son rôle de petite vendeuses de fleurs. Mais, Laruche ne s'y trompait pas. Il sentait venir la bonne piste: elle n'était pas la petite fille sage calfeutrée dans son appartement le soir venu.
Elle discutait avec deux hommes que Laruche avait déjà croisés à la Mairie. Elle se fit inviter à danser, faisant allègrement tourner sa robe sur les rythmes endiablés de l'orchestre. L'ambiance tonique contaminait les clients: tout le monde était à la fête. A la surprise de Laruche, elle ressortit rapidement.
Elle démarra son scooter et disparut dans les rues ensommeillées. Laruche partit aussitôt à sa suite. Ils dépassèrent la gare ferroviaire, et se dirigèrent vers les hauteurs de la ville. Ils atteignirent rapidement les bois.
Elle disparut après un large virage. Plusieurs chemins partaient dans des directions différentes. Laruche ne se sentaient guère inspiré. Un bruit revenait, en échos, à l'opposé. Il exécuta un demi-tour serré, avant de repartir sur les chapeaux de roues.
Il retrouva le croisement qui l'avait induit en erreur. Se fiant à son instinct, il emprunta le chemin de droite. Il s'enfonçait encore un peu plus dans la forêt. Alors, qu'il passait de vitesse, une forme beige le troubla. L'automobile partit sur le côté, avant de s'enfoncer au pied d'un arbre. La bête repartit, claudiquant.
Laruche sortit de sa voiture. Sa tête bourdonnait de mille feux. Il l'avait perdu. Il s'engagea sur la route, avant de rebrousser son chemin. Il appela son garagiste préféré encore vaillant à cette heure tardive. Les lumières de la ville offraient un dernier refuge. Il finit par s'affaler sur son lit. Demain serait un autre jour.
*
Laruche se réveilla de bonne heure. Après quelques tartines, une tasse de café et une bonne douche, il se sentait d'attaque pour affronter la réunion journalière. Bien entendu, l'homme au cigare avait encore frappé. Le Patron craignait une affaire de mœurs; il n'avait pas l'habitude de marcher sur les œufs. Laruche hésitait sur cette piste. Enfin, toutes les hypothèses restent ouvertes. Il les rassura; sans dévoiler son aventure de la veille au soir. Il avait appris à se méfier de tous. Il poursuivait sa première piste. Il serendit au cabinet d'assurance qui avait traité l'affaire.
— Inspecteur, sachez que je suis tout disposé à répondre à vos questions. Seulement…
— Seulement?
— Certaines pourraient être, disons,… embarrassante.
— Le secret professionnel. Oui, je me doute. Mais, je voudrais seulement avoir quelques renseignements sur une succession déjà réglée.
— Ah! Vous venez pour l'affaire?
Evidemment, toute la ville ne parlait que de cela. Le vieux commercial, flairant un coup tordu, ne s'était pas mis en avant. Après quelques minutes de tergiversations, il finit par confirmer les dires de la jeune fleuriste.
"En fait, le patrimoine ne se limitait pas à de l'immobilier. Ce domaine n'était pas de mon ressort, mais du notaire. Bref, il y avait une petite somme en assurance vie, et quelques placements que je lui avais conseillés."
Laruche réfléchissait un instant.
— L'héritière. Vous l'avez rencontré souvent?
— Très peu avant la triste disparition de mon client. Elle était dans un pensionnat, à l'étranger je crois. Elle est rentrée depuis peu. Depuis, elle habite en ville. Elle travaille clez le fleuriste du centre.
Laruche n'en apprit pas plus. Il retourna vers le pavillon. De la route, il découvrit une vue d'ensemble de ce jardin. Un véritable parterre à la française, fleuri de nombreuses couleurs et entouré de dentelles de buis. Ils avaient fait une magnifique composition avec quelques mètres carrés seulement de terre. Son regard porta sur le puits. Les ouvriers avaient repris les travaux de terrassement. L'allée promettait une douce transition avec la forêt en lisière. Laruche s'approcha.
— Une autre découverte?
Un ouvrier bondit. Avec la police, on ne sait si c'est une simple plaisanterie ou une menace pour sa quiétude.
— Oh! Non, merci.
Laruche sourit, histoire de le rassurer sur ses intentions. Il voulait juste en savoir un peu plus sur les lieux.
— Ici? C'est une ancienne maison bourgeoise. Je crois qu'elle a été construite par un banquier.
— Tiens! On m'a dit que l'ancien propriétaire était cadre dans une minoterie.
— Oui. Mais, moi je vous parle du tout premier. C'était du temps de l'ouverture du chemin de fer. Il paraît que le type avait bourlingué en Amérique, avant de faire son trou à Paris.
— C'était qui.
— Me rappelle pas du non. Il a adorait les chevaux. Il avait fait construire des écuries et une grange dans un champ, par là. Elle doit être complètement abandonnée maintenant.
— Et l'autre?
— Un descendant, à ce qu'il paraît. Mais, dans une version plus calme. Du genre boulot-dodo, si vous voyez.
Laruche apprit quelques anecdotes croustillantes sur le personnage. Dans une petite ville comme celle-ci, cela n'avait rien d'étonnant. Il en profita pour s'enfoncer dans le bois.
La grange était effectivement envahie par les mauvaises herbes. Des lapins détallaient lorsqu'il s'en approcha d'un peu trop près. Il hésita, mais finit par jeter un coup d'œil à l'intérieur. Les poutres s'étaient écroulées, de nombreuses pierres formaient des éboulis. Il allait rebrousser chemin, lorsqu'un détail attira son regard.
Près de l'ancienne entrée, la place semblait dégagée. Nette, même. Il n'y avait aucune trace d'herbe, et le sol était égalisé. Pourtant, il ne voyait pas de tessons de bouteille ou de restes d'un campement sauvage.
Laruche avait posté ses hommes tout autour du bâtiment. Le courtier en assurance lui avait assuré que la ruine faisait bien parti du lot. Mais, à l'heure actuelle, elle n'intéresse plus personne. A part quelques lapins, qui va aller dans cet amas de ronces?
Laruche ne se posait pas cette question. L'endroit n'avait pas été mis à l'écart par hasard. Pour un amateur de chevaux, il n'avait pas construit beaucoup d'étables! Il sentait quelque chose d'autre.
Un froissement dans les herbes trahissait une présence. La radio crépitait. On attendait ses instructions. Une forme fine et athlétique surgit au milieu de la petite prairie et enjamba l'éboulis pour entrer dans la ruine. Sous la combinaison, Laruche était certain de reconnaître la belle fleuriste.
Personne ne bougeait. Seul, il avançait à sa rencontre. Prenant soin de ne pas l'effaroucher, il y allait à petits pas. Elle était assise sur le sol, grattant le bas d'un mur avec une truelle.
— Bonjour!
Elle bondit, se tourna vers lui, la truelle encore à la main.
— Vous!
— Oui. Je crois que nous avons besoin d'une petite discussion.
Elle regarda tout autour d'elle. Quelques têtes émergeaient des fourrés. Elle était cernée. Laruche s'avança encore, gravissant le tas de vieilles pierres. Elle se tenait droite. Elle regardait dans toutes les directions.
— Venez. L'histoire se termine là.
Elle ne dit pas un mot. D'un bond, elle disparut derrière une grosse poutre. Laruche la rappela, en vain. Il entendit détaller derrière le bâtiment.
Laruche s'élança. Elle avait caché un vélo tout terrain. En pleine descente, au milieu d'un chemin forestier, elle gardait une longueur d'avance. Ses hommes courraient dans tous les sens, en vain.
Laruche sauta dans sa voiture. Les mécaniciens avaient fait un véritable miracle: elle démarra dès le premier tour de clef. Il prit le chemin du vallon. Il tourna dans divers virages, avant d'arriver à un petit pavillon de pierre. Le vélo rutilait, posé contre la pierre. Il entra dans une pièce sombre.
— Cette fois, vous ne pourrez pas y couper.
Elle ne bougea pas. Elle l'invita à s'asseoir dans un large fauteuil de velours.
— Comment m'avez-vous retrouvé?
— A chacun ses petits secrets. J'ai réussi à vous suivre jusqu'à mon petit accident, hier. Les mécanos ont fait leur par de boulot.
— Donc, vous connaissez toute l'histoire?
— Presque. Mais, pourquoi avoir revendu la baraque, si c'était pour y retourner ensuite?
Elle lui raconta tout depuis le début. Les années passées au pensionnat en compagnie de la véritable héritière. Leur amitié très qui avait continué malgré leurs différents niveaux sociaux. Cette idiote ne savait même pas comment profiter de son patrimoine. Elle avait, enfin, une chance de tirer son épingle du jeu. Il suffisait de l'éliminer et de prendre sa place. Après toutes ces années, plus personne ne la connaissait.
— Pourquoi rester, une fois l'argent en poche?
— Mais, pour retrouver le véritable héritage! Une caisse de lingots d'ors ramenés d'Amérique centrale! Je l'ai presque trouvé!
Laruche soupira. Encore une victime de l'El-dorado. Elle avait vraiment une mine pitoyable.


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