Charme animal
de Artec



Je poussais la porte de cette échoppe avec fermeté. On m’avait prévenu qu’il fallait négocier fermement en guise de tout préambule. C’est une affaire d’habitude et surtout d’honneur. J’expirais longuement avant d’approcher la montagne humaine qui trônait derrière l'antique comptoir. Au dehors, la nuit de novembre tombait sur la ville.
Il ne devait pas parler correctement notre langue. Ou il ne l’avait pas apprise. De toute évidence, il venait d’une contrée lointaine. Avec la découverte des nouvelles routes commerciales, tout devenait possible. Avec perspicacité, je finis par lui faire comprendre que je venais pour voir de véritables peaux. Je n’avais cure des restes de pelleterie. J’avais une commande urgente à honorer et il ne ferait pas bon décevoir ce type de personnes.
— Inutile de proférer des menaces.
— Donc, vous comprenez très bien notre langue !
Ses longues moustaches de cosaque tressaillirent. Il avait décidément un œil malicieux et rieur. Discrètement, je sortis mon rouleau de vieux cuir. Il m’entraîna dans une deuxième pièce. Les véritables négociations commençaient.
— Je suis en recherche de quelque chose de particulier.
— C’est bien pour cela que vous êtes ici.
Il s’en suivit plus de deux heures de tractations en tous genres. J’avais entre les mains de magnifiques peaux. Leurs reflets si soyeux, leurs touchers si doux. Des merveilles de la nature.
Je revoyais cet été là. Les moissons occupaient la plupart des gens, et c’est plutôt la saison calme pour un fourreur. J’allais me promener dans la forêt des lacs. Le soleil perçait difficilement à travers les murailles de verdure. Puis, au détour d’un sentier, je découvris une clairière baignée par le jour. Elle était parfaitement circulaire avec, en son centre, un amas de rochers. Je m’approchais, pour y découvrir une vasque naturelle avec une eau claire comme le diamant. Je me reposais. Derrière moi, j’entendis comme un cliquetis. Une jouvencelle aux yeux rubis avec un grand bracelet d’or au poignet. Je m’avançais, clignant sous la force du soleil.
— Mademoiselle ?
Aucune réponse. La lumière devenait de plus en plus aveuglante. J’avais des visions de mouches devant les yeux.
— Mademoiselle ? Ne partez pas !!!
Je clignais encore plus des yeux. Elle n’était plus là. Je n’avais plus que l’odeur d’un parfum comme souvenir de cette rencontre.
Je retrouvais cette même senteur dans la boutique. Ce parfum me fit l’effet d’une claque. C’était comme entrer dans la forêt après plusieurs jours de pluie. Je redressais la tête, toujours entouré des centaines de peaux du magasin. La montagne cosaque me regardait avec ses gros yeux. Non ; pas de crainte ; un léger étourdissement. Il glissait les renards, zibelines et autres pelisses d’écureuils sur la grande table de bois. Chaque passage s’achevait par un échange de borborygmes. J’avais déjà repéré ce que je voulais prendre par-dessus tout. Le vieux coffre de cuir bouilli m’appelait depuis le début.
— Et, là bas !
— Coffre. Pas grand-chose à voir.
— Je suis venu pour tout voir.
Toujours le même air pour faire augmenter les enchères. Il commença par me montrer des renards, des loups et quelques pièces rares des Carpates. Lentement, je me glissais vers l’étagère basse pendant qu’il rangeait les articles. J’en profitais pour faire jouer les lourdes serrures du vieux coffre.
J’avais devant moi une magnifique création. Ils lui avaient fait un traitement qui lui avait rendu un velouté, un galbé plus soyeux que n’importe quelle peau jusque là connue. C’était le palais des songes, le bain de vapeur aux huiles embaumantes. C’était la datcha de bois et de cristal où le moujik vient reprendre des forces après une chevauchée dans la vaste steppe.
Je reposais doucement le vison dans son écrin de cuir et d’acier. L’image, Son image fantastique, venait encore souffler sur mon esprit. Je ne l’avais pas vu revenir.
Il referma le couvercle brusquement.
— Pas à vendre !
— Mais, pourquoi ?
— J’ai pas à vous expliquer. De toute façon, trop cher pour vous.
Il ne savait rien de ma fortune. J’étais près à lui donner tout mon or. Il s’approchait ; de plus en plus menaçant. Je tenais ferme ; décidé à tout faire pour repartir avec cette fourrure. J’étais certain qu’il ne s’agissait pas d’un simple hasard. Elle allait revenir. Je pourrais enfin la toucher !
Il ne voulait rien entendre. Il poussait des grognements de cosaque, brandissant une dague menaçante. Il n’y aurait pas une seule vente ! Je dus repartir aussitôt. Mais, j’avais réussi à lui subtiliser la fourrure.
J’étais dans un état second lorsque j’entrais dans l’auberge. Je commandais mon repas habituel et partis continuer ma mélancolie près du gros foyer. L’odeur du gigot et de la bonne chère voulait m’attirer vers le monde réel. — Alors, l’ami ? Toujours rêveur.
— Oui, aubergiste.
— Je connais un bon remède. La meilleure des médecines ! Viens donc sentir ces odeurs de ma cuisine. Je te parie que tu finiras comme les gais lurons que voici.
Il me montra une troupe de saltimbanques qui festoyaient joyeusement devant une belle réserve de pâtés et de fines bouteilles vidées. Mon ami aubergiste leur apportait une autre tournée des plats concoctés dans sa cuisine.
— Mais oui ; fit l’un d’eux. Venez donc vous joindre à notre assemblée ! Vous apporterez la sagesse qui nous manque tant !
Je ne pus résister. Ils terminaient tout juste une grande tournée avant de se poser dans la cité. Ils avaient rencontré une jeune demoiselle en péril en traversant la forêt. Un teint de source, le regard perçant comme les renards des vieilles complaintes.
— Elle était en péril ?
— Difficile à dire. En tout cas, elle n’avait pas peur. Elle voulait juste venir avec nous pour traverser la forêt.
— Une véritable bonne fée ; ajouta un compère. Elle nous a fait évité toutes les embûches ; à commencer par les loups et les brigands.
Depuis, la chance ne les quittait pas. Ils fêtaient tout cela avec entrain. Le banquet allait bon train, mais je ne parvenais pas à me griser complètement.
Je sortis de l’auberge avec encore l’image de ce corps. La grâce d’une déesse des bois. Je n’osais croire à une nouvelle coïncidence. Il sera avec elle à chaque instant, peau contre peau, dans une totale intimité. La sensualité de cette peau satinée reprendra le dessus. L’animal venait de céder sa place. Je poursuivais ma marche dans une ville endormie en évitant les obstacles. Je poussais finalement la lourde porte de chêne de mon logis. L’odeur de l’atelier venait me réconforter. Je retrouvais avec une grande jubilation mon antre, mon petit terrier.
— Maître ! Je vous cherchais dans toute la ville !
— Quoi donc, souris ?
Mon jeune apprenti était encore tremblant, ruisselant de sueur. Il tremblait, la peur nouant encore son estomac.
— Un homme ! Terrible comme un ours. Il voulait absolument vous voir. Il était prêt à entrer jusque dans l’atelier ! Et avec des couteaux dans ses ceintures.
— Où est-il maintenant ?
— Reparti. Par la grâce de l’intervention des autres ouvriers.
Je l’entraînais dans l’atelier. Avec une missive au sergent de la ville et quelques bourses d’or habillement distribuées, je pouvais dormir sur mes deux oreilles.
— Prends ceci. Va les donner à qui tu sais.
Je fis parvenir un sac d’or au molosse des steppes. C’était un message sans équivoque, surtout après la visite des gens d’armes. Malgré tout cela, mon apprenti n’était pas très rassuré.
— Il reviendra. Il avait un air de tueur ; des yeux qui brillaient jusque dans la nuit. Le feu semblait sortir de sa tête ! Un monstre…
Je passais quelques heures à calmer cet esprit trop empreint de d'histoires fantastiques. Il ne connaissait pas encore toutes les subtilités de mon commerce. Je m’enfermais finalement dans la réserve de l’atelier.
Mes planches à croquis étaient soigneusement rangées dans un tiroir. Je les sortis et étalais ma dernière acquisition. L'apprêt avait rendu une souplesse sans pareil. Je passais lentement ma main sur ce velouté de soie. Elle frissonnait sous mes doigts. Chaque poil bougeait dans une lente mélopée. Elle brillait d'un éclat de diamants, d'une douceur du Styx légendaire.
En relevant la tête, je vis pour la première fois des ombres se dessiner. Je repensais aux frayeurs de mon jeune apprenti. Une simple caresse me redonna du courage. Mes yeux s’habituaient à cette clarté opaque. J’avançais lentement, à l’affût de la moindre trace, du moindre indice qui pouvait me guider. Je me glissais lentement dans ce nouveau territoire.
Les doigts furetaient lentement. Je me frayais un passage pour découvrir le cœur de la fleur. J'avais enfin fini par ourdir la maille duveteuse.
Comme prévu, la femme du sergent vint le lendemain à la première heure. Elle essaya un manteau d’écureuil. Une ouvrière lui marquait les derniers plis.
— Je ne pouvais croire…
— Quelques retouches, et ce sera parfait.
— Mais, qui a bien pu dessiner quelque chose d’aussi délicat. C’est léger, soyeux, comme une parure de pétales! Vraiment… Quelle est cette personne aux mains d’ors ?
— Notre maître ouvrier, madame.
— Mais, je dois le voir ! Il faut que je le rencontre.
— Je suis désolé. C’est impossible. Il est très occupé.
Elle ne pouvait trouver meilleure excuse. Comme pour chaque essayage, je restais en retrait. L’éternel mystère du créateur.
— Vous êtes certaine ? Je n’abuserais pas de son temps !
— Je ne sais même pas s’il est encore dans l’atelier.
Et la conversation reprit de plus belle sur le même air. Tout se passait à merveille.
Je restais ainsi à observer chaque mouvement. Le manteau était taillé à sa juste mesure. Il épousait parfaitement le grain de la peau. Chaque muscle l'animait. Elle pouvait se mouvoir en tous sens. Le poil brillait sans attirer le regard. Je me remis rapidement sur mon véritable ouvrage. J’étalais la peau sur l’établi, avec un patron pour les entailles. Lentement, avec une dextérité mesurée, je taillais la forme dessinée.
Elle sentait le musc. Son parfum venait encore étourdir l'atelier. A travers son visage, son sourire, j’avais la vie. Elle m’offrait l’oasis, le nid secret sans même se douter de ma présence. Je fermais les yeux avec un sublime épanchement. Mes jambes tressaillirent. Tout allait en parfaite harmonie. Je sentais le souffle doux de ce corps qui vient se pencher, de ces courbure au galbe d’un velouté de soie. Sa peau d’une douceur de teint de lait n’avait besoin d’autre chose. Elle serrait le col, refermant la parcelle sur une intimité à peine dévoilée.
Cette odeur de musc était tenace. Elle était encore gravée en moi. Je rouvrais mes paupières. Une fois de plus, elle se tenait devant moi. Les rires et les sarcasmes des acteurs de la veille venaient encore raisonner dans ma tête. Non, je n’étais pas fol-dingot. Je voulais juste m’approcher d’elle ; la toucher du bout des doigts. Mes lèvres frémissaient, laissant à peine échapper un murmure.
— J’ai fais quelque chose… Un manteau…
Seul un petit rire cristallin me répondit. J’avançais encore un peu plus. Elle recula. Puis, dans un dernier mouvement, elle me fit un petit signe de la main. Un baiser volant ?
Je m’écroulais derrière la planche à découpe.
L’arrière boutique n’avait pas changé de place à mon réveil. L’homme à la carrure d’ours des steppes se tenait encore devant moi. Mon apprenti tentait de se cacher derrière une armoire. Il tremblait plus que le vent. L’homme regardait autour de lui, comme avant de prononcer un jugement.
— Je sens en vous un parfait connaisseur. Mais, vous n’êtes pas encore prêt pour cela.
Je restais de marbre. Avec un peu de chance, je pourrais lancer une négociation, retourner dans le simple domaine commercial.
— Et vous êtes un fournisseur de choix.
— Là n’est pas la question. Il y a un monde proche. Mais, je ne pense pas que votre cœur soit assez ouvert.
— Je peux apprendre. Regardez ce que j’ai déjà fait !
— C’est un bon début. Mais un simple début.
Il se pencha, et ajouta : « elle reviendra lorsque vous pourrez réellement l’approcher.
Il attrapa la fourrure d’un simple revers de la main avant de disparaître dans un tourbillon de brouillard. L’atelier me semblait soudain terriblement vide. J’en oubliais même la présence de mon jeune apprenti qui grelottait encore. Tout me paraissait vide, un affreux néant qui allait me broyer.
Il ne me restait plus que quelques restes de ce passage. Lentement, je rangeais chaque instrument à sa place. Petit à petit, la chaleur des cuirs et des fourrures revenait.
L’odeur du musc et de la forêt toute proche surgissait à nouveau pour accompagner chaque geste. Je sentais comme une présence, une chaleur qui m’accompagnait. En soulevant les esquisses, mon épiderme frissonnait.
Des lèvres s’étaient posées sur ma nuque.


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