Bon travail de deuil, les enfants !
d'Arnauld Fouquet

Il avait déboulé les quinze rues numérotées dans le même ordre que la veille, que l'avant-veille, que tous les jours d'avant, d'encore avant, et ainsi de suite depuis septembre, longé les quais, croisé la file des camions qui dévalent en permanence vers la ville pour aller livrer n'importe quoi. La Toyota couinait sur les rails qui traversaient la rue. Tous les matins, la suspension à lames geignait, dix ans que cette ruine espérait un coin de garage, d'huile, de ferraille, le bout de la zone industrielle, la fin des quais.

Avant non, avant la voiture était jeune, avant il en avait une autre, plus vieille encore, cassée depuis. Au carrefour, il croisait le regard de chauffeurs, un peu lourd, calme, ils n'auraient de fatigue que les déchargements, l'excitation aisée des quartiers commerçants et le désappointement des retards de livraison, les bouchons, le regard un peu mauvais du patron, c'était tout pour la journée. Il en avait honte, il les enviait, à 8 heures 40, il contournait les bâtiments des cantines du district par le chemin du stade, longeant les palissades qui en interdisaient l'accès depuis cinq ans, certains disaient que c'était à cause de la vétusté des murs d'enceinte, d'autres optaient pour un glissement de terrain ayant engagé de nouveaux travaux. Tous attendaient et lui longeait, jusqu'au panneau "State School" appuyé sur le mur d'une classe juste en face du parking. Trois femmes l'attendaient, entourées d'une nuée d'enfants dont quelques-uns de ses élèves. Avec eux, eux tous, il avait commencé à être hargneux le jour où il avait cessé d'avoir peur, du moins, à faire semblant. Il les aimait aussi, d’une façon déraisonnable et chaotique.

Il avait stoppé sa voiture, serré le frein à main puis, il avait saisi son cartable tout en se contemplant dans le rétroviseur, posé, égal à lui-même, un grand coup d'épaule dans la portière lui permit de réveiller un mécanisme d'ouverture qui avait exactement l'âge du véhicule.

Il s'agissait d'un sweater assurément volé dans le couloir ou dans un vestiaire, ou encore au dortoir, pendant la sieste des petits, en tout cas à l'école, une fringue toute neuve, du centre commercial voisin qui par chance disposait d'un stock important. Que comptait-il faire ? Qui surveillait ? Y avait-il une assurance contre ça ? Il devait remplir des papiers, oui, pour le remboursement, elles comptaient écrire au maire, lui raconter comment ça se passe dans ces putains d'écoles. Il se surprit à sourire à ses élèves, sourire qu'aucun ne lui rendit, c'était l'habitude sauf quelquefois l'après-midi à la sieste, rarement.

Les mères criaient à présent : "Mr. Thomas Rigdley ! Thomas Rigdley ! c'est le bordel dans votre classe, nous voulons voir la directrice, elle nous remplira les papiers !" Il leur expliqua que Mrs Perreault était en congé maladie depuis bientôt dix jours, qu'elle reviendrait sûrement début mai et qu'elle serait sans doute à ce moment-là parfaitement disposée à régler ce différend, ensuite, il ouvrit la porte de service avec son trousseau personnel, lorsqu'elles voulurent le suivre, il leur signifia que l'entrée des élèves se ferait comme d'habitude à neuf heures précises. Il se glissa rapidement à l'intérieur du bâtiment et ferma à clé derrière lui.

Le couloir était déjà éclairé, l'un des néons clignotait, ça agaçait les yeux. Mrs Springfield et Mrs Garret étaient dans leur classe, il les salua en passant, la deuxième, Mrs Garret, l'arrêta : "Thomas ! Thomas ! Je pourrai vous l'envoyer encore comme hier, hein ! ? Dites !". Il la regarda un instant, elle avait sans doute mal dormi, d'ailleurs peut-être n'était-elle arrivée tôt que pour lui demander ça, pour en avoir le temps, et il ne fallait pas s'y méprendre, c'était déjà courageux de sa part. Il acquiesça en souriant, mais elle resta tendue. "Vous comprenez n'est-ce pas ? Ils ont promis de m'en débarrasser, mais comment ? ils ne le savent pas encore, alors vous êtes un homme vous, ils m'ont dit qu'avec les hommes c'était pas pareil, la référence au père vous comprenez ?". Dix fois, cent fois la référence au père, à la cantine, à la récréation, elle lui assenait cette putain de référence au père, elle et les autres, il était le seul homme de l'école, égaré chez les petits, les monstrueux petits, à grimacer un rôle de père, de juge et de gendarme, d'ogre et de loup, au choix, tout ce qui pourrait faire passer une idée de loi et d'ordre, rien qui ne marche. Certaines collègues refusaient catégoriquement de faire appel à lui, d'autres s'y complaisaient, toujours en avance d'une excuse pour y fourrer une honte illégitime. Il ne leur en voulait absolument pas, ne faisait jamais mieux, s'usait autant, ne savait jamais dire non.

Il a bien fallu rentrer, le couloir au néon tremblotant, la classe aux néons criards, quelques instants pour se reprendre et enfin la nuée, pleurs, manteaux, mauvais gâteaux, enfants de pisse, parents d'alcool, adultes loupés, sales, gourds, fleurant le graillon, la merde, l'arrogance de l'ignorance. "Et la directrice, putain, elle n'est pas là, on veut la voir pour la question du vêtement. Mr. Thomas Rigdley ! Mr. Thomas Rigdley ! Qu'est-ce qu'on fait ?".

Il ré-expliqua. Les mômes commençaient à lancer n'importe quoi dans la classe, à jouer comme ils savaient, à tout ignorer des jeux, à conjuguer trois verbes à tous les temps, jeter, casser et déchirer, réviser en hurlant méthodiquement toutes leurs insultes, transformer l'espace en une énorme poubelle pour y passer la journée.
"Mr. Thomas Rigdley ! Mr. Thomas Rigdley ! Eh ! Le vieux, il venait d'avoir trente-huit ans)." Le porte-monnaie de mon fils, il l'avait lundi dans la poche, où il est passé, un dollar et quarante cents, ça fait une somme bordel de dieu ! Qui les a volés ? vous savez vous quel est cet enculé de morveux que je lui casse la tête !"
Thomas sortit son portefeuille, il connaissait ces lâchetés.
"Voici un dollar, c'est tout ce que j'ai pu récupérer."
"Et le larfeuille ?"
"Cherchez vous-même…"
L'homme hésita un instant, les autres enfants criaient ou pleuraient indifféremment en se tapant dessus, il renonça, prit le billet et…
"C'qu'il faut pas faire quand même!"
Il sortit en claquant la porte. La classe était fermée, comble de bruits, de coups, d'insultes, d'un vide sauvage, la cage était close, l'enfer pouvait commencer.

C'est vers dix heures trente, un peu après la pause de la récréation que Thomas Rigdley égorgea le premier, l'un des plus grands, il ne s'est même pas débattu, depuis cinq minutes il déchirait soigneusement toutes les feuilles que l’enseignant coupait une à une en tremblant, le coupe-papier ne mit qu'une fraction de seconde pour changer de rôle. Bizarrement, la classe ne réagit pas, preuve que rien ne la tenait sans doute, quelques pleurs un peu plus vifs, des cris, oui, mais rien d'inhabituel, le sang coulait, d'autres enfants s'approchaient, plutôt curieux, Thomas Rigdley tenta d'en égorger un second, il n'acheva pas et inscrivit seulement une longue estafilade du cou jusqu'à la nuque, ça pissait quand même le sang un peu partout, et puis les mômes devinrent comme des bêtes, l'enseignant frappa ensuite au hasard, en aveugle, dans la ronde des hurlements. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Thomas Rigdley s'étonna vaguement du carnage et regarda ses mains, il savait exactement ce qui lui restait à faire, il retourna le coupe-papier dans sa paume, s'entama profondément les poignets avant de s'évanouir comme une masse, les jambes collées au banc, le dos sur la moquette poisseuse.

"Pourquoi est-ce qu'ils me réveillent, moi j'ai passé toute la nuit sur le coup de la 43e rue, y'en a d'autres au service merde !"
Il maugréait en se grattant le bas ventre, sa femme tenait le téléphone avec cet air de chouette hystérique qu'il ne supportait plus.
"Ça a l'air grave, tiens, prends-les, c'est à toi qu'ils en veulent !"
"Dis-leur qu'ils aillent se faire enculer tous !"
Elle masquait d'une main terrorisée le micro du combiné.
"Arrête Luke, ils pourraient entendre !"
"C'est bien c'que j'veux ! Exactement ça ! Qu'ils m'entendent clairement et qu'ils aillent ce faire mettre après !"
Il prit l'appel et bouscula sa femme du même geste, c'était gratuit, méchant, mais ça lui plaisait.
"Oui ?"
Elle le regarda, l'homme se tordait le visage, comme si l'écouteur était douloureux.
"Ah ! Le salaud ! Mais c'n'est pas vrai ! Alors ?! Il est vivant, il a avoué ? Oui, inutile c'est évident, alors pourquoi vous me réveillez, espèces de… Quoi les parents ? Ils sont dingues, c'est logique et moi je suis vanné, dites-leur, ça frise l'émeute ?! Eh bien qu'ils s'étripent ! Ce qui peut arriver dans ces coins-là, je m'en tamp… Le gouverneur est sur place ? Qu'est-ce qu'il fout là-bas ? Il est malade ! C'est pas les élections, tant pis, qu'on lui colle un pétard au cul !… Ah !… C'est si chaud que ça ! Bon, j'arrive." Il raccrocha et ferma les yeux.
"Luke, tu n'crois pas que…"
"Non, je ne crois rien, on m'a proposé un voyage en enfer, comme je suis trop con, je vais y aller, fais-moi du café."
Il ajouta :
"Betty, s'il te plaît."
Cinq minutes plus tard, il se brûlait la gorge, reposait la tasse et glissait son arme sous l'aisselle, encore quelques secondes et il virait comme un somnambule au coin de la rue.
On emmenait Thomas Rigdley dans un fourgon, à moitié inconscient il criait :
"Arrêtez-moi ! Arrêtez-moi bon Dieu !" en tirant sur les sangles de la civière, un type de la police lui répétait d'un ton paisible :
"C'est fait, c'est fait mon pote, et pour longtemps, pour très longtemps ! Tu auras largement le temps de reprendre ton souffle salopard ! Un grand procès et une petite piqûre…" Il répéta ça au moins deux ou trois fois. Luke Matherson gara sa voiture en plein tumulte, se fraya un chemin entre les badauds, les braillards, les émeutiers pour aboutir dans la salle de classe, un peu dérouté, curieusement les corps des enfants avaient été évacués depuis un bon quart d'heure et le médecin légiste était encore sur place, ils se présentèrent un à l'autre brièvement, l'homme était très jeune pour ce genre de profession et venait de débarquer sur ce district, Matherson s'adressa à lui :
"Vous pensez quoi ?"
"Demandez-moi plutôt ce que j'en comprends, je vous répondrai rien et vous serez fixé."
"Je le suis, c'est complètement idiot, mais il n'y a rien à expliquer."
Sa blouse était sale et il avait les traits tirés, éreintés, vaguement las, d'ici, on entendait trop encore les gens dehors hurler, pire, on les voyait, des nez, des fronts, écrasés sur les vitres, des bouches ouvertes, haineuses.
"Les parents sont à côté, ils sont assommés, vraiment, quant aux autres là, ils me…", le médecin ne finit pas sa phrase. Il ne fallait pas montrer sa peur, Matherson le savait, l'une de ses premières leçons remontait du fond de son ventre.
"Je vais retourner au bureau."
Il regarda le médecin.
"Faites en autant, partez, croyez-moi, le nombre ne fait rien à l'affaire, nous allons faire le nécessaire pour fermer l'école quelque temps."
Matherson marchait en rond dans la classe,
"Tout ça doit retomber…"
Dehors, on pouvait voir quelques policiers donner des coups de matraques sans trop de distinction. Le lieutenant demanda que l'école fût vidée. On exécuta sa requête non sans difficultés, mais lorsqu'il sortit du bâtiment un quart d'heure plus tard, la cour était déserte. Il franchit la grille en voiture, protégé par quelques uniformes, récolta des crachats sur ses vitres, alluma ses essuie-glaces, c'était bête, le ciel était parfaitement dégagé, l'inspecteur se sentit ridicule, fatigué aussi.

"Lieutenant Matherson, le recteur du district vous attend dans votre bureau."
Il faillit demander pourquoi.
"Comment est-il ?"
Le policier eût un sourire pas vraiment rassurant,
"Bah ! on vous laisse la surprise."
À travers les vitres du bureau, il pouvait voir un petit homme rougeaud debout, raide, derrière un fauteuil. Il songea que la journée allait être longue, soupira profondément et entra.
"Ah ! Je vous attendais, alors écoutez-moi bien, il faudrait que toute cette histoire ne dépasse surtout pas le cadre du fait divers, terrible soit ! Mais l'homme est tombé fou, que voulez-vous ! La profession n'y est pas pour grand-chose, donc, voilà, soyons clairs, il est indispensable de calmer le jeu, non, donc non, on ne doit pas… Vous devez faire ça, je n'ai pas encore les consignes du ministre, mais vous aurez un coup de fil du gouverneur dans la journée."
Il répéta comme pour lui-même :
"Dans la journée, oui, avant tout il faut recouvrer tout notre calme."

Matherson pensa que ce petit homme ne donnait pas l'exemple.
"Je suis sûr que je peux compter sur vous ! Maintenant vous voudrez bien m'excuser, mais cette affaire m'a déjà pris trop de temps, si vos services peuvent se tenir en rapport avec les miens concernant tout nouveau développement, je vous en remercie d'avance."
Il se retourna sur le pas de la porte,
"Cette entrevue a été vraiment très fructueuse, n'ayez crainte, pour chacun de nos contacts la hiérarchie sera respectée."

Le petit homme rouge remit son chapeau, lui jeta un étrange regard de chouette et sortit du commissariat sans saluer personne. Matherson l'observa tandis qu'il s'éloignait.
"Voilà bien le genre de folie qui n'égorgera jamais quiconque mais qui passe toute sa morgue à étrangler tout le monde, pour huit cents dollars par semaine, mille peut-être…"
L'inspecteur fit une moue écœurée et referma sa porte.

Miss Shan reposa en tremblant son café, la sonnerie annonçait la fin de la pause, le petit professeur de Français en aurait pleuré ; ils étaient tous pâles dans cette salle, blafards sous les néons, effrayés par cette journée d'insultes qui n'avait pas encore défilé. Des grappes d'adolescents hirsutes se chiffonnaient juste derrière les vitres, les mêmes qu'il faudrait enfermer des heures et des heures sur une chaise pour délivrer benoîtement cette mascarade d'enseignement. Miss Shan sortit d'un bond sans prendre son cartable, personne ne remarqua son geste. Elle courut jusqu'au parking, une sortie donnait sur la rue, une autre sur la cour. Le professeur connaissait les deux et ne mit qu'une seconde pour choisir. Elle s'engouffra dans sa wolkswagen, démarra en trombe et catapulta plusieurs groupes d'élèves dans la cour. Garée au fond du parking, la voiture avait donc disposé de tout l'élan nécessaire à l'opération. Elle alla renverser une nuée d'enfants avant d'en coincer deux entre son pare-chocs et le mur du fond du préau. Les jambes instantanément broyées, ils s'affalèrent dans l'instant sur le capot, Miss Shan ne voyait plus rien, elle avait le front en sang, posé sur le volant.

La porte du bureau s'ouvrit à la volée,
"Monsieur Matherson ! C'est le Grec !…"
Le Grec, ni pizza, ni hamburger pour se poisser les doigts, pas de steak non plus, juste en bas à gauche du commissariat c'était un Grec, alors tout doucement Matherson s'était habitué au fêta, à la salade, au cube de moussaka, servis à l'assiette, s'il vous plaît, avec les couverts enveloppés dans la serviette et le cruchon de résiné embué à côté, le tout faisait fonction de casse-croûte et de repas un peu avant midi. Le lieutenant salua le méditerranéen, il aimait bien ces repères qui vous rassurent l'existence, la barbe du restaurateur, son air affable, discret, gentil, éloigné du tumulte, des rapports et des armes à feu, une sorte de balise pour le ventre, vivante, même les jours de détresse, même aujourd'hui, un bol de fraîcheur sur la ferraille du bureau. L'homme à la barbe lui a souhaité un bon appétit, après, tout est allé très vite, la porte du bureau ne s'est pas refermée.

"Je vous dérange ? N'en parlons plus ! Tout devient trop grave pour perdre notre temps inutilement, je vous en prie, pas d'amalgame intempestif !"
Le petit monsieur rougeaud était là avec le même chapeau, la même excitation, comme renouvelée, impeccable, inquiétante, quelque chose qui lui dévorerait l'intérieur.
"Je vous en prie, ces deux affaires ne doivent absolument pas donner lieu à une quelconque association d'idées, je vous en donne l'assurance. De toutes façons, nos services restent en contact permanent n'est-ce pas ?"
Matherson acquiesça sans poser aucune question, ce qui semblait être la meilleure attitude. Il fallait gagner du temps, quitte à s'informer par la suite. Il resta longtemps debout, stoïque sous la tempête, et parvint à être à peu près affranchi à propos d'une nouvelle affaire sans avoir eu besoin d'avouer son ignorance initiale. Fidèle à son personnage, le recteur ne laissa place à aucune réplique, l'assura pour finir du soutien de "ses services" remit son chapeau et claqua la porte.
"Cet homme ne connaît pas le son de ma voix."
Fait curieux, cette idée incommodait le policier,
"La prochaine fois, je lui scotche la bouche et je lui balance le roman de ma vie en cinq cents feuillets, simple espacement."
Il goûta le résiné, se félicita que celui-ci n'ait pas eu le temps de tiédir, reprît là où il en était, oublia, en bon professionnel, les malheurs sûrement déjà consignés quelque part, mais qu'il ignorait encore, rapprocha son fauteuil du bureau.
"Excusez-moi Lieutenant mais on a une nouvelle affaire…"
"Deburg ! Tu vois l'horloge au-dessus de l'armoire en fer ?"
"Euh ! Oui."
"Bien ! Quand la petite aiguille aura rejoint la grande, tu pourras revenir me sortir ta salade, en attendant, la mienne refroidit."
"Eh bien je…"
"Merci, Deburg, merci."

Thomas Rigdley ne se débattait plus. Trois larges lanières lui enserraient les épaules le ventre et les jambes, deux autres, plus petites, lui maintenaient les poignets. Tout de suite, Matherson ne put s'empêcher d'avoir cette pensée habituelle face à ce genre de spectacle :
"Si son nez le gratte, il est mal."
Pour une fois, il ne parvint pas à se retenir.
"Votre nez ne vous démange pas ?"
"Non, merci, ça va."
La réponse semblait naturelle donc particulièrement curieuse dans un tel endroit, elle décida le policier à mettre des formes assez inhabituelles chez lui.
"Je suis le lieutenant Matherson, je m'occupe de votre affaire…"
"Et moi, je suis Mr. Thomas Rigdley, ex-professeur, égorgeur d'enfant, fou à lier, ne vous approchez pas, je suis dangereux."
"Vous n'auriez pas quelque chose à m'apprendre qui puisse guider mes…"
"Guider quoi ? Si vous voulez savoir, je n'avais rien prévu."
"Je m'en doute un peu."
"Rien prémédité, si c'est ce à quoi vous pensez, préméditer… Ça rendrait mon cas plus grave mais, mais à la réflexion, je ne vois pas ce qui pourrait aggraver la saloperie dont je suis l'auteur, alors s'il vous plaît, passez-moi à la chaise et qu'on en finisse."

Matherson faillit répondre que ça ne se faisait plus depuis longtemps, que les individus de son espèce devraient se tenir au courant des nouvelles normes en vigueur, qu'on avait d'autres moyens, finalement, il renonça. L'homme réprima un hoquet, sursauta dans son lit avant d'ajouter :
"De toute façon, je ne suis plus moi, je ne suis plus rien."
Il hésita et puis…
"Allez-vous en."

Matherson se retrouva dans le couloir, le planton en faction le dévisageait :
"Ça ne va ne va pas Lieutenant ? On n'arrête pas de lui faire des piqûres, alors vous savez, il est peut-être un peu dans les vapes, c'est sûrement décousu c'qu'il raconte n'est-ce pas ?"
Matherson hocha la tête, il trouvait ce type beaucoup trop équilibré pour un déséquilibré, Matherson regretta dans l'instant d'être venu, quitta rapidement l'infirmerie centrale de la prison, il dut attendre un bon moment avant de pouvoir sortir sa voiture, une jeune femme entravée descendait d'un fourgon cellulaire juste derrière son véhicule, un des flics qui l'accompagnaient serrait une sacoche de cuir vert sous son bras, un genre de cartable de prof.

"Deburg !"
Il entre, il ne sourit pas.
"C'était quoi ton feuilleton ce midi ?"
"Quel feuilleton ? Ah ! bah ! l'histoire de la fille…"
"Quelle fille ?"
"Le recteur a dû vous en parler, je ne suis pas revenu après parce que les collègues m'ont dit que… Et puis il y avait votre pendule et votre salade…"
"Oui ben maintenant j'ai plus faim alors tu vas parler ou faut que j’allume la lampe à souder ?"
Deburg protesta : "Arrêtez chef, c'est pas drôle ! C'est l'histoire de la fille avec sa voiture…"
"Celle qui a renversé un môme à la sortie d'un collège ?"
"Euh ! c'est-à-dire qu'elle en a plutôt tué deux et blessé quinze à l'intérieur d'un collège…"
"C'est donc pour ça qu'il est revenu l'autre pingouin !… Et il n'a même pas été fichu de me torcher ça clairement l'andouille."
"Vous parlez d'un haut fonctionnaire"
"Je parle d'un gros bipède noir avec un bec énorme comme un tiroir de commode, qui ne sait même pas voler et qui fait des grimaces. Bon, je repars à la prison du comté, et sans portable, les gens laisseront des messages. Je deviens vieux et con et surtout vieux et surtout con."
Deburg ne fit aucun commentaire audible.

Mickaël Landau aimait bien la philosophie, il était capable de se concentrer sur une lecture même dans le train, dans le métro, dans le rayon jouet d'un grand magasin une veille de Noël, mais il n'avait aucune raison d'aller dans ce rayon ni pour une veille de Noël ni pour une aucune autre occasion. Mickaël Landau n'avait pas de petits neveux, pas de filleuls et surtout pas d'enfants. Aucun, ce n'était pas faute d'avoir essayé longtemps, avec différentes partenaires pétries de bonne volonté. Non, c'était comme ça, le professeur Landau n'avait que des élèves, beaucoup et depuis presque vingt ans, Il disait : "disciples…" mais pour rire. Par ailleurs, il fuyait le cours magistral comme la peste, croyait dur à la pédagogie participative et ne reniait Reich que devant ses collègues et son principal. Ses élèves l'adoraient. Ils furent nombreux à venir à son enterrement, à pleurer aussi.

Matherson regardait cette jeune femme par le judas, assise de dos, elle pleurait et il ne devinait d'elle qu'une belle nuque de danseuse et deux épaules rondes sous un chemisier blanc. Il avait examiné les circonstances de l'accident, et c'était tout sauf un accident. Un truc en elle avait souhaité, commandé et exécuté ce carnage. En perdant le contrôle de son véhicule, elle serait directement allée dans le grillage, là, elle avait accéléré à fond dans la direction des élèves, et on n’avait relevé aucune trace de frein sous le préau : ce n’était que des meurtres, une belle série. Il plaqua le petit cartable vert sur sa poitrine, prit son souffle et entra.
"Je vous ai ramené ceci, c'est pas très régulier mais comme il n'y a rien de dangereux à l'intérieur, j'ai pensé que…"
"Foutez-moi la paix, la seule chose dangereuse ici c'est moi et vous le savez très bien."
Elle avait les mains serrées près du visage, une ceinture de grosse toile verrouillée autour des poignets et du cou l'empêchait d'étendre les bras.

Matherson pensa tout de suite à sa démangeaison fatidique. Ainsi, comparée à celle de Thomas Rigdley, cette solution lui parut plus satisfaisante, cependant le lieutenant fut déçu, à aucun moment de leur entretien, par ailleurs fort court il est vrai, Mademoiselle Shan n'éprouva le besoin de se gratter le nez. Et le plus désolant dans l'histoire, c'est qu'il ne pouvait même pas se payer le luxe de lui poser la question qu'il avait assénée à Thomas Rigdley puisqu'elle aurait pu à chaque instant de leur entrevue se frotter le nez si le besoin s'en était fait sentir. Ce qui visiblement n'avait pas été le cas.
Il la quitta déçu et inquiet, cette fille belle et triste aurait bientôt les veines ravagées par les piqûres de tranquillisants, un visage bleui de folle, un corps grêle, des vêtements tristes et des yeux vides, en attendant, son histoire ressemblait beaucoup à celle de Thomas Rigdley, à croire que le métier de prof devenait vraiment calamiteux.

Au retour, Deburg était absent, mais son arme de service traînait encore sur le perroquet, Matherson ouvrit en grand le tiroir de son bureau pour y dissimuler l'arme. Ce type oubliait son assurance vie beaucoup trop souvent au goût de son patron. Il méritait bien une petite leçon. Le lieutenant téléphona à sa femme de ne pas faire à manger ce soir, resta mystérieux juste comme il faut, jeta un œil sur la main courante avant de partir : 3 suicides dans l'après-midi. Un printemps trop gris ne vaut rien au moral, ces vagues de désespoir surprenaient toujours, nul ne savait les prévenir ni les endiguer, elles touchaient même les flics de temps en temps, les meilleurs en premier, " C'est sans doute pour ça que je ne suis pas tenté ! "
Il partit sans éteindre.
Ce soir-là, Matherson eut un peu honte de lui, alors il dévalisa le Grec et ramena chez lui un tas de petites choses à goûter, plus de la moussaka, de l'ouzo et du vin, il rentra chez lui par le jardin et installa tout sur la terrasse avant d'embrasser sa femme, et Betty lui avoua en riant qu'elle l'aimait encore mais de justesse, ils dînèrent lentement, vidèrent tout, et se firent un amour chaleureux juste avant de dormir.

"Luke ! t'es pas un peu gonflé de me faire suer avec ça à huit heures, j'ai même pas fini mon café et j'ai les mômes à déposer au collège…"
"Henri ! je te dis que dans ta taule, t'as un système qui permet de se gratter le nez et pas l'autre c'est quand même important, un prévenu, aussi salaud soit-il, doit avoir le droit de se gratter le nez quand ça lui chante. T’es pas d’accord ? Je peux passer te voir aujourd'hui ?…"
"Pour cette connerie là ou pour une autre ?"
"Je sais pas encore. On mange ensemble ?… J'amène !"
"OK ! mais dehors, mon bureau me colle le bourdon ces derniers temps."
"13 heures ?"
"13 heures."

"Pourriez-vous s’il vous plaît me restituer mon arme de service qui doit se trouver si mes souvenirs sont exacts dans le deuxième tiroir à droite de votre bureau ?"
"Et comment tu sais ça petit, tu fouilles ou tu m’espionnes ?… Ou les deux ?"
"Arrêtez Luke, vous n’êtes pas drôle, c’est la millième fois que vous me la faites !"
"Justement, c’est pour t’apprendre le métier et ça ne rentre pas vite, un jour, tu te feras allumer sans avoir eu le temps de comprendre…"
"En attendant, hier j’allais constater un suicide, dix-sept étages sans ascenseur, à son arrivée en bas, l’individu était très calme et ne présentait aucun danger pour la sécurité publique…"
"Fous-toi de moi !"

Le lieutenant Matherson extirpa de son bureau le gros calibre en maugréant…
"Quand tu te seras fait sécher une bonne fois, faudra pas venir m’enguirlander après…"
"Trois suicides sur notre secteur hier…" Deburg raccrocha sans hésiter son arme sur le portemanteaux.
"Ote au moins la poussière !"
"…dont deux profs…"
"Qu’est-ce qu’ils ont en ce moment ?…"
"J’ai regardé un peu les stats c’est pas exceptionnel, c’est rare mais c’est déjà arrivé, pour le suicide des deux profs, j’ai creusé un peu."
"C’est bien, faut aider les fossoyeurs, c’est pas un métier facile…"
"Arrêtez l’ouzo et les boulettes Lieutenant Matherson, ça vous détraque l’humour… L’un des deux était prof de philo, il a laissé ça… C’est une photocopie, vous pouvez la garder."

Je me fais peur, tout moi, jamais ça ne m’était arrivé auparavant, c’est un sentiment inexplicable, d’avant les mots, et je sais ce que je dis. Je ne pense qu’à des choses affreuses, indicibles, mais néanmoins si oppressantes que j’ai peur de moi, je vais partir avant ma nuit. J’ai toujours eu la violence en horreur et désormais je ne suis que ça, que de la violence, du sang et de la mort, et ma chère et tendre philosophie ne me sauvera pas. Alors quoi qu’il m’en coûte, je vais commencer par la mienne, je vais simplement être ma première et unique victime. Que personne n’en doute, il s’agit bien d’un crime, le seul. Et c’est bien ainsi. Je ne m’enfuis pas pour m’épargner d’avoir à vivre, Dieu ! Je désirerais tellement rester, non. Je tue la bête en moi, celle qui s’est emparée de moi depuis une quinzaine de jours à peine et contre laquelle tous les tranquillisants n’ont eu aucun effet. J’ai trop changé, trop vite, trop mal, je tuerai donc la bête.
Ne me regrettez pas, je ne suis plus moi, qui comprendra ?

"Pas moi mon gars, pas moi…"

Matherson regardait Henri qui regardait sa moussaka :
"Tu me feras bouffer n’importe quoi !…"
"Goûte !"
Les abords du lac étaient calmes, la saison ne permettait pas encore de miracles et il fallait avoir une vieille peau flétrie de vieux flic ou un vieux cardigan de vieux directeur adjoint de prison pour penser déjà à pique-niquer dehors.
Henri mettait maintenant le nez dans son gobelet de rosé :
"Non, je ne dis pas, ça change !… Mais quand même manger, ça tous les jours, faut avoir pris une sérieuse dose de plomb dans le cervelet, non ?"
"L’huile d’olive, ça me tient dans une forme incroyable, et ça m’aide à garder ma ligne…"
Henri n’osa pas regarder en face ce que Matherson appelait : "sa ligne", il se contenta de hausser les épaules.
"C’est quand même pas pour me parler de ta ligne que tu m’obliges à ingurgiter ça en contemplant la flotte ?"
"Tu te rappelles nos premiers jours à la brigade ?"
"Arrête ! Tu dois avoir un truc particulièrement gonflé à me demander pour me jouer les sirènes…"
"Tu te souviens comme elles nous faisaient peur ?"
"Quoi ?"
"Les sirènes justement… Toutes ces bagnoles bariolées qui déboulaient sur les trottoirs, t’avais même failli te faire…"
"Stop ! T’es mûr pour la maison de retraite… Je ne t’ai pas rejoint pour écrire le brouillon de ton discours au banquet des anciens de la Police…"
Matherson n’écoutait rien.
"Oui, tout nous foutait la trouille, on s’affolait, au premier mort couché sur le goudron, tu voulais tout plaquer, tu te rappelles ?"
"J’ai jamais supporté cette partie-là du boulot, c’est sûrement pour ça que j’ai fini par partir…"
"… Et moi je suis resté. Je n’ai plus peur de rien."

Monsieur Henri Di Giovando, directeur adjoint de la prison du District sécha sans remords le reste de rosé et contempla avec tristesse un petit pâté d’huile d’olive planté sur sa cravate.
"Bon, dis tu me ramènes au bureau ? C’était bon ton truc mais…"
"Plus jamais peur de rien, les vols à la tire, allez ! venez ! Les vols à la tire ! Les grand-mères torturées ! Même pas peur ! Viol, meurtres égorgements en tout genre ! OK ! Je prends, qu’on m’amène le catalogue ! Pour les enfants battus vous n’avez que ce modèle-là cette année, minable, c’est le même que l’année dernière ! Ah ! C’est le même papa ! j’comprends mieux ! drogues, vieilles cloches qui meurent dans les caves, jeunes cons ultra violents, monstrueux calibres, petites cervelles et boucheries en gros dans les maternelles ! ouah ! Super la livraison, beau millésime, superbe pompon ! merveilleux manège ! Bougez pas on prend des photos pour Halloween… Non, pas peur… pour l’album c’est tout, Pas peur… Pas peur… Rien à dire ! "
Henri avait repris sa place et regardait le lac, au loin, un train rouge coupait la rive en deux entre le ciel et l’eau.
"Bon ! D’accord, je me suis un peu moqué, mais ça a l’air grave ton feuilleton…"
"T’as suivi l’histoire de ce prof qui a joué aux quilles avec ses élèves ?"
"Bien sûr ! elle est au frais chez moi, … Comprends pas d’ailleurs."
"Et le type de la maternelle ?…"
"Aussi, au frais, pareil, … Comprends pas plus… Mais beau taré quand même…"
"Pas plus que nous…"
"Comment ?"
"Non, rien. En tout cas, j’ai pas pleuré, pas du tout…"
"Qu’est-ce que tu veux dire enfin ?"
"Rien, tout cela ne me fait plus rien, j’me sens sec, trop sec, trop tôt."
"Arrête ! Ça fait vingt-cinq ans qu’on a fini d’chialer… Ça fait partie du job, tu le sais très bien…"
Matherson se leva en se tenant le dos, il secoua ensuite son pardessus sur lequel il s’était assis…"
Henri tenta une sortie :
"T’as mis plein de vert, Betty va hurler !"
"Tu parles, j’ai trouvé le remède, je le laisse au boulot régulièrement et les jours de creux je le pose au pressing, le soir même, je rentre nickel… Henri, je veux les voir ensemble."
"Qui ?"
Matherson tendit sa main pour aider son ami à se lever.
"Bah ! Les deux prévenus dont on a parlé…"
"Dont TU as parlé ! Alors c’était ça ton documentaire, c’était pas la peine de me l’envelopper autant, tu les convoques et…"
Henri s’arrêta et fixa le flic un instant :
"Non, non, non, et re-non, tu te fous de moi, il y a autre chose, évidemment qu’il y a autre chose…"
L’adjoint Henri Di Giovando attaché fédéral à la prison du district commença à se gondoler avec méthode.
"Après vingt-cinq ans putain on s’ennuie toujours pas avec toi ! Dans quel plan foireux voulais-tu encore me traîner ? Alors, avoue crapule ! t’es démasqué, tu voulais que je les foute dehors pour voir s’ils allaient se rendre d’eux–mêmes à confesse ? Ou un autre truc encore plus débile ? ! Dis ! J’en peux plus."
"T’es trop con, à se traîner pendant toutes ces années un pote qu’est con comme une huître c’est pas de tout repos !"
"Alors, tu voulais quoi ?"
"Je veux qu’ils se voient… Attends, attends, je sais, c’est possible, mais je veux qu’ils se voient seuls, seuls et longtemps… Et il faut aussi que l’un sache précisément ce qu’a fait l’autre…"
"Et s’ils s’étripent ?"
"Ça n’est pas impossible, on va les surveiller… Et tu sais bien, une erreur sur ce genre de public gênerait qui ?"
Ils étaient remontés en voiture et Matherson ne regardait plus son invité. L’autre boudait à moitié, lové sur le siège passager, les yeux perdus quelque part entre le caniveau et le goudron des trottoirs. Le flic savourait dans un parfait silence : Il aurait sa rencontre.

Deburg mâchonnait un reste de sandwich devant la vitre. On voyait mal. Des coulures, des tâches sombres, des auréoles bizarres envahissaient l’autre côté du miroir, au "pays des merveilles" selon l’expression de Matherson : "Que voit-on au pays des merveilles ?…" Rien, on n’entend rien non plus, leurs sanglots sont muets.
Il contemplait depuis presque une heure l’intérieur d’une petite pièce verte, avec une table, deux chaises vides, et deux cadavres vivants. Ils s’étaient recroquevillés chacun dans un coin et ne se regardaient qu’à la dérobée, quand l’un surprenait les yeux de l’autre, on pouvait être sûr du résultat : rien.
Un combiné sonna, vertical sur le côté du mur.
"Rien, un hochement de tête à l’entrée, c’est tout. Oui, je reste."
Deburg jeta le dernier morceau de saucisse à la corbeille.
C’est à cet instant précis que l’homme commença à parler.

Matherson s’est fait coincer bêtement. Le recteur du district a surgi dans son bureau alors que Deburg lui annonçait la bonne nouvelle au téléphone, il n’avait pas eu le temps de voir le danger venir, l’autre était déjà lancé.
"Des nouvelles ? Oui, je sais, je sais, il n’y a rien à trouver, les choses sont limpides et dramatiques, et vous allez parler aux journaux, je vous connais, la télé est en bas, vous n’y résistez jamais, et encore la police ça n’est rien, il faut voir la justice, ces juges n’ont plus aucun sens moral, ils trahissent quotidiennement leur devoir de réserve, des vrais speakers… Incroyable ! Vous ne trouvez pas ? Je suis atterré, Ils vont tout inventer. Vous comptez leur parler ? Vous savez, j’ai une grande habitude des rapports avec la presse, et dans ce domaine, croyez-moi, il ne faut pas être né de la dernière pluie ! Ils mangent les enfants de chœur, qu’ils soient de la police ou pas ! Vous leur causez dix minutes le matin, ils en laissent trente secondes le soir et vous vous regardez aux infos dire exactement le contraire de ce que vous pensez vraiment… Si je vous assure. Vous ne préféreriez pas que je leur parle ?"

Matherson s’entendit dire "Oui" puis peut-être marmonner une excuse juste avant de quitter son bureau.
"Il y a quelque chose qui cloche ! Je me doutais bien que ça devait être un truc exceptionnel, vous ne faites pas souvent appel à moi Lieutenant… N’est-ce pas ?" Balint contemplait la scène derrière la glace, fasciné comme par une expérience en laboratoire, il s’adressait au policier mais sans prendre la politesse de le regarder.
"Avouez ! Psychologie, psychiatrie, vous pensez souvent être parfaitement compétents, c’est vrai que l’école de police désormais…" Il n’acheva pas sa phrase, l’homme et la femme de l’autre côté s’étaient encore rapprochés, dans une sorte de tête-à-tête nu, leurs mains posées à quelques centimètres les unes des autres sur une table déserte semblaient par instants se détendre et presque caresser le métal ou au contraire vouloir se recroqueviller, se tordre, disparaître.

"Elles vont se toucher ! Regardez !"
Mais la jeune femme s’était redressée comme pour reprendre son souffle, c’est elle qui parlait à présent, de son métier, du chahut, de la peur, d’une impression d’absurdité qu’ils partageaient, le mot revenait sans cesse. Elle lui expliqua qu’elle n’avait pas voulu de ce métier, elle aurait aimé faire de la recherche, mais il lui avait fallu gagner sa vie, cela faisait deux ans seulement qu’elle enseignait, elle ajouta que désormais plus rien ne serait possible et qu’elle se détestait. Il avait employé le même mot pour désigner son propre état d’esprit quelques minutes auparavant. Et puis, comme à la fin de tous les monologues précédents, comme Rigdley l’avait fait, elle parla du moment favorable qu’elle guettait désormais à chaque instant, de la méthode qu’elle voulait simple et sans appel, de l’organisation nécessaire de son suicide.
"Vous enregistrez, j’espère !"
Deburg fusilla Balint : "Vous vous foutez de nous ou quoi ?"
Matherson intervint : "Vous en pensez quoi ?"
"Marions-les ! … Ces deux-là ont vécu le même type de drame et la façon dont ils se le racontent est pour le moins troublante."
"Et pour le plus ? On n’aimerait pas vous avoir fait venir pour des prunes…"
Deburg insista : "Pour une fois qu’on vous demande…"
"Bon, ils sont passés à l’acte, et je pourrais conclure qu’ils sont fous…"
"Oui, nous aussi on pourrait…"
"Ok, pour ça vous n’avez pas besoin de moi… Cependant Lieutenant, leur situation individuelle est suffisamment complexe pour nous inciter à ne pas faire l’économie d’un peu de temps avant d’envisager un véritable diagnost…"
"Vous faites chier Balint, ces deux-là sont deux extraits de souffrance pure, je me suis copieusement mouillé pour vous les servir à cette sauce, je ne comprends pas encore ni pourquoi ni par quel miracle ils se parlent, mais j’avais pensé que vous pouviez m’aider, maintenant si c’est pour voir arriver dans six mois une connerie illisible dont je n’aurais plus rien à foutre et qui ne vous servira qu’à justifier vos vacations de merde, c’est vraiment trop con… Je vous redis donc que faites chier, tellement que c’en est insolent. Sortez !"

"Attendez ! De toute façon, ce ne sont pas mes réponses qui vont vous aider mais plutôt les questions que je pourrais me poser…"
"OK, alors posez-vous tout ça sur la table, on fera le tri."
Le psychologue fixa l’autre côté du miroir, Là où Thomas, la tête dans les mains, le visage impassible, écoutait Elreen vider son sac.
"Vous connaissez l’expression : péter les plombs ?"
"Il se fout encore de nous…"
"Et bien c’est une métaphore mal choisie, un type qui ne va vraiment pas bien ne les pète pas au contraire, il ne parvient plus à opérer à l’intérieur de lui-même ce petit déclic, à obéir à cette petite voix qui vous dit : " Arrête ! Tu vas trop loin… " Pour être plus clair et filer un peu plus loin la métaphore électrique, en cas d’incident technique, si les plombs ne fondent pas, la maison brûle…"
"Et…"
"Attendez…"
Balint resta un instant silencieux, c’était difficile de savoir s’il ménageait son effet ou s’il était bouleversé par l’autre côté du miroir, Thomas Rigdley avait posé la main d’Elreen sur sa joue. Les deux flics se taisaient.

"Et quand vous allez jusqu’au bout d’une pulsion, quand le fusible ne saute pas et qu’il y a passage à l’acte, votre raison est définitivement altérée, en ce sens, ce n’est pas l’acte que vous avez posé qui vous détruit, dans certains cas, cet acte peut être anodin ou disons plutôt bénin, une gifle, une exhibition, une excentricité quelconque, mais c’est le fait d’avoir pu exécuter cet acte, d’avoir pu le décider. Donc le degré de folie ne peut pas être mesuré à l’aune de ses conséquences, des individus deviennent complètement dingues après s’être promenés une fois tout nus, d’autres, plusieurs fois meurtriers, sont capables d’argumenter à propos de leur meurtre ou sur n’importe quel autre sujet… Vous me suivez ?"
"On rame, mais on suit."
"Donc, d’un côté on a si vous voulez le niveau de conscience d’une personne folle, et de l’autre on peut considérer le danger que cette personne folle peut faire courir aux autres membres du groupe, ou tout simplement à la société, il n’y a pas de lien direct, de cause à effet, entre ces deux facteurs, pour être plus clair, créons deux catégories, d’une part les "très fous" pas dangereux et d’autre part, les "pas très fous" très dangereux, bien… Vous voyez que déjà, on s’écarte du sens commun…"
"Qui voudrait que le danger pour les autres soit proportionnel à la folie…"
"Exactement Lieutenant ! Et on aurait vite tendance à classer nos deux spécimens dans la catégorie "gros cinglés" alors que tous les assassins, même sans mobile apparent, ne relèvent pas de la psychiatrie… C’est évident."
"OK ! donc pour nous aider, vous êtes en train de nous démontrer que c’est pas des clients à vous…"
"Tout à fait ! Mais attendez encore avant de me foutre dehors… Une définition par défaut est encore une définition…"

La femme pleurait, pas des sanglots non, des larmes muettes qui mouillaient les paumes de l’assassin, ce pauvre type.
Deburg demanda si on ne devrait pas arrêter l’expérience...
"Ils sont heureux, c’est pas très moral mais vu ce qui les attend, j’crois qu’on peut leur laisser prendre ça…Vous pouvez continuer Balint ?"
"Oui, Lieutenant, c’est bientôt fini… Donc on a vu que ce n’est pas l’acte qui rend fou mais la décision de passer à l’acte, c’est à cet instant que la raison s’altère, et quel que soit ce degré d’altérité, l’individu en question n’est plus le même après, en théorie bien sûr, le jugement social concernant la gravité de l’acte effectué vient accentuer cette différence…"
"En théorie…"
"Oui… Mais pas chez eux…"
Maintenant, les deux professeurs ne bougeaient plus, les têtes s’appuyaient l’une sur l’autre, Thomas Rigdley parlait tout bas, on n’entendait plus.
"Chez eux, la conséquence de leur acte les affole, les détruit, ils sont tout à fait lucides par rapport au jugement moral, trop peut-être, mais tout se passe comme s'ils étaient étrangers à la décision fatale..."
"Ils n’ont jamais cherché à nier leur responsabilité…"
"Non ! Et c’est sans doute ça qui vous gêne… Et pour cette raison que vous m’avez appelé… Parce que vous avez en ce moment le même raisonnement qu’eux… Ils ne se reconnaissent pas dans ce qu’ils ont commis, mais ils sont obligés de l’admettre, objectivement, ils se sont vus le faire… Il se trouve que leur truc a fini en boucherie, mais ils auraient pu être déstabilisés par un acte beaucoup plus anodin, comme je vous l’ai dit, ils ont une très haute image d’eux-mêmes, un beau sur-moi pour les intimes, qui a volé en éclats, ce qui les conduit directement à une logique suicidaire… Ils n’ont plus que ça en tête…"
Matherson Pensa au professeur Landau, à la lettre qu’il avait laissé…
"Et une conscience de soi aussi forte n’aurait pas dû autoriser ces massacres… Quelque chose les a empêché de fondre un fusible…"

Balint avait baissé les yeux, il reprenait sa veste.
"Voilà, j’ai fini, je vais conclure par un sentiment absurde un peu énervant, ces deux-là sont innocents des crimes qu’ils ont commis… Génial, non ? Comme expertise psychiatrique… Maintenant, je vous autorise à me donner un coup de pied au cul, je suis attendu à l’hôpital… Séparez-les sans trop tarder, plus vous allez attendre, plus vous aurez du mal. Matherson, Deburg, je reste à votre disposition, et je vous envoie un rapport, évidemment, comptez six mois…"

Aux infos du soir, Matherson écouta le recteur fumer sur la police et son incompétence, ce qui était normal, et s’étonner en même temps du manque de conscience morale et de sens religieux chez certains enseignants, ce qui semblait beaucoup moins logique. Betty lui trouva une tête de gourou, il en avait le discours.

C’est Deburg qui a déniché du biscuit quelques jours plus tard en consultant les assurances maladies (catastrophées…) des enseignants, les dépressions nerveuses et autres gestes d’énervements plus ou moins graves se multipliaient tandis que les T.S ratées ou non avaient doublé par rapport à la même période l’année dernière, on ne comprenait rien et le recteur faisait des déclarations de plus en plus hystériques à la télévision, allant jusqu’à demander que les cours soient provisoirement assurés par l’armée.

Matherson sortit du plastique la deuxième fourchette, depuis le début de la semaine, Deburg goûtait aux joies du tzatziki. Il sursauta à la sonnerie du téléphone et un superbe soleil verdâtre de concombre au yaourt vint fleurir un dossier Rigdley en attente sur le bureau.
"Lieutenant Matherson ? C’est Balint, dites… Vos clients, ils prenaient des tranquillisants au moment des faits ?"
"Je crois, oui, mais à faible dose, c’était pas signifiant, pourquoi ?"
"Rien, mais je suis tombé sur un article, justement aujourd’hui, je peux passer vous voir ? C’est un peu compliqué au téléphone…"
"Ok, quand vous voulez…"
"Alors à tout à l’heure…"
Il raccrocha, le combiné sonna à nouveau.
"J’ai pas fini de manger !"
La voix égrillarde du recteur fatigua l’écouteur :
"Lieutenant, je sors à l’instant du bureau de votre supérieur, vu la tournure sanitaire que prennent les événements, il a préféré vous déclarer incompétent, vous êtes donc dessaisi de l’intégralité du dossier, une secrétaire de mon service passera prendre cet après-midi toutes les informations dont vous pouvez disposer, comme la circulaire numéro 125-459 de juillet 1974 m’y autorise, Monsieur."

Le combiné se vida d’un coup, et Matherson en fit tout autant avec le cruchon de résiné, la dernière goutte lui tomba sur la moustache.
"Deburg, on va enfin pourvoir retrouver nos bons vieux serial killers à l’ancienne, ceux qui sont tout fiers de leurs boucheries, ça nous changera des profs chichiteux, on est lourdés mon pote, complètement à la rue sur ce coup…"
Deburg essuyait le dossier…
"… M’étonne pas… Ça sent de plus en plus le souffre cette histoire…"
"Exactement, et on ne saura même pas si le héros meurt à la fin, tu pourras faire un paquet cadeau du dossier… Mais motus sur la petite entrevue des tourtereaux, je ne veux pas qu’Henri ait des emmerdements, il a été gentil…"
"Et on pourrait encore en avoir besoin… Ok !…"
"Tu attends la confirmation écrite avant de jouer les pères Noël, moi je descends chez le grec lui rapporter ses petites affaires, ça me changera les idées … Passe un coup de fil à Balint, il voulait nous voir, si après ça il veut toujours, il peut…"

Matheson s’empara du plateau et ouvrit d’un coup d’épaule la porte de son bureau ;
"Au fait, Deburg, avant que je t’enguirlande pour autre chose, on a quand même fait du bon travail sur ce coup, toi surtout…"
"Merci…"
La porte se referma, Matherson murmura pour lui-même : "Du trop bon peut-être…"
À cet instant, Deburg, immobile debout au milieu du bureau, pensait exactement la même chose.

"Deburg vous a dit ?"
Balint sourit.
"Oui, mais je suis quand même désolé d’être venu si tard."
"Vous avez de la chance, je ne voulais pas repasser au bureau…"
"Votre collègue m’a dit le contraire… Il est parti en disant que je pouvais vous attendre…"
"Comment a-t-il pu savoir que j’allais repasser, je l’ignorais moi-même… Il est presque 20 heures."
"Je crois qu’il vous connaît bien."
"Et vous êtes resté à m’attendre ?"
"Oh ! je viens d’arriver et mettons que c’est pour toutes les fois où je vous envoie un rapport inutile en retard…"
"Là, on est à la rue sur le dossier."
"Mais j’imagine que vous voulez savoir… c’est un peu long, mais je crois que ça peut vous intéresser."
Matherson prit l’arme de Deburg qui traînait encore sur le perroquet et la glissa dans un tiroir. Bien sûr qu’il avait envie de savoir, mais il en avait marre du bureau.
"Docteur Balint, vous aimez les plats grecs ?"

Betty était ravie, Balint pratiquait un humour ravageur aiguisé par la couleur gris perle du rosé, prêt à se poser sur tout, charmeur. Matherson s’était promis d’être un peu jaloux demain, pour faire plaisir à sa femme.
Ils avaient parlé de Thomas Rigdley et d’Elreen Shan, du courrier qu’ils s’envoyaient désormais, de leur curieux désir de se tuer ensemble, de leur meurtre, de leur incroyable innocence… Et Balint avait expliqué,
"Lukes, vous savez ce que c’est que de la littérature grise ?"
"Arrêtez de me poser des questions dont j’ignore les réponses…"
"Ce sont des articles, des mémoires de recherche à usage interne pour les universités, qui n’ont pas fait l’objet d’une publication…"
"Et…"
"Je dirige encore quelques étudiants, des thésards, et l’un d’eux m’a déniché ça, l’article n’a pas six mois, résumons, on y parle d’une molécule de synthèse, un neuromédiateur, qui associé à des neuroleptiques aurait un effet désinhibant…"
"Traduction…"
"Très simple, reprenons cette métaphore électrique, l’absorption de ce cocktail chimique vous shunt la boîte à fusibles, un petit coup et hop ! Plus rien ne vous arrête…"
"Un peu comme le petit coup d’alcool avant d’entrer en scène ?"
"Oui. À la puissance 1000 ; et ciblé au quart de poil sur les récepteurs psychosensoriels…"
"Mais on leur a fait une prise de sang, on n’a rien trouvé."
"Matherson, ce n’est pas à vous que je vais apprendre les bases, En médecine comme à la criminelle, pour trouver, il faut savoir ce que l’on cherche… Ce neuromédiateur est tout neuf… Six mois d’existence, pas plus."
"Et la littérature grise… Je comprends, la suite est plus simple, on fait prendre ce truc à un groupe de gens qui vont ensuite déstabiliser un système…"
"… Et l’assassin est aussi innocent que sa victime, le meurtre aléatoire est né !"
Betty hocha la tête :
"Non, les terroristes font ça très bien et depuis longtemps, ils ignorent qui va mourir, cela dit, avec ce délicat progrès, ils ne sauront même plus qui va tuer."
"Ça ne va pas faciliter le boulot…"
Ils continuèrent à s’effrayer un peu plus des capacités criminelles de ce qui ne restait encore qu’une hypothèse de travail complètement dingue, c’était à vomir, mais pas plus après tout qu’une voiture piégée lancée à fond sur un bus scolaire, et Matherson se consolait en secret, il y avait une chance pour que les deux petits profs ne soient pas des bouchers.
La bouteille de gris s’est retrouvée vide, personne ne sait qui est allé chercher le brandy.

Deburg dormait dans une chambre bleutée, il avait un visage de gosse malade, le soleil de juillet n’arrangeait rien. À travers les stores, sa lumière dessinait une prison lumineuse sur les draps et autour des barreaux du lit. Les deux balles trônaient dans un petit bocal sur la table de nuit, cette tradition était sordide…
"Assieds-toi Lukes, on va attendre qu’il se réveille."
Betty chuchotait à son oreille et c’était doux. Le jeune enquêteur Anton Deburg, 23 ans, avait été tiré comme un lapin lors d’une mission banale à pleurer de contrôle d’identité. Pendant presque huit jours, l’équipe médicale avait réservé son diagnostique, mais depuis 48 heures il s’était stabilisé… Stabilisé, un drôle de mot pour un môme qui dort.
"D’abord, c’est fessée déculottée mains mouillées au vinaigre, pour lui apprendre une bonne fois pour toute à garder son arme sur lui…"
Le lieutenant n’était pas vraiment fier, l’arme en question rouillait toujours dans un tiroir perdu de son bureau.
"Lukes, tu te fais du mal, les témoins ont dit que ça n’aurait rien changé…"
"Après seulement, je lui dirai le reste !"
Il réfléchit tout haut au bonheur de lui raconter la fin : l’arrestation de "Monsieur Le Recteur du District", sa tête d’allumé complet et sa "Church of White Education"… De merde qui avait vérolé la moitié des établissements scolaires de cet état, y compris l’université, ce qui expliquait bien des choses…
Deburg parla sans ouvrir les yeux :
"Et les deux profs ?…"
"Ah ! mon salaud ! Attends un peu… Les prévenus Thomas Rigdley et Elreen Shan ont quitté ce matin la prison du comté pour un long séjour en maison de repos, Balint était présent avec moi pour assister au départ… Il leur a dit un truc du genre : "Bon travail de deuil, les enfants !" T’as beau dire Betty, il est quand même un peu fondu Balint !"
Deburg tourna la tête et murmura :
"La même ?…"
"La même quoi petit ?"
"Maison de repos…"
"Mais oui la même ! espèce de crapule ! Maintenant gare à tes fesses gamin ! Betty ! passe-moi le vinaigre !"
Deburg riait aux éclats, comme un gosse.

Fin

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