Le réveillon du siècle
D'Arnaclassis

Pour un réveillon, ça va être un réveillon, le réveillon du siècle, avait déclaré enthousiaste François pendant qu'il plaçait chacun autour de la table
– Excusez-moi mais je me mets à côté du bar ! Je vais vous servir illico un petit whisky de derrière les fagots dont vous me direz des nouvelles ! Bon, Philippe tu te mets là, à ma gauche et toi Armand à ma droite. On laisse à Florence le bout de table près de la cuisine, ça sera plus pratique pour elle.
– Oui tu as raison, remarqua Philippe, faut savoir être attentionné avec les femmes.
– Tu ne devrais plus prendre la peine de nous indiquer nos emplacements tu sais ! Depuis vingt ans qu'on fête le réveillon chez toi, même les chaises nous reconnaissent, fis-je.
C'était devenu une tradition ce petit réveillon à quatre. Sans doute se déroulait-il chez François du fait qu'il était le seul à s'être marié. Et immuablement donc, tous les 31 décembre, François et Florence, couple bon chic bon genre de cadres supérieurs nous invitaient tous deux, Philippe et moi, anciens camarades de grandes écoles, à un repas au menu tout aussi immuable.
Philippe, quadragénaire épanoui à présent, essayait en vain de faire du gringue à Florence dans le dos de son époux. La vérité oblige toutefois à préciser que les années passant il devenait certes moins entreprenant. Quant à moi, je suis Armand, l'emmerdeur de première, mais qui, comme tout emmerdeur de première, fait cruellement défaut quand il est absent
Le réveillon du siècle même qu'il avait dit, je me rappelle. Nous on était tous là à faire semblant de le croire ! On fait toujours semblant de le croire François, après tout c'est lui qui rince, on a de bonnes manières tout de même, et puis on tient à revenir l'année suivante ! Finalement et rétrospectivement on aurait dû prêter plus d'attention pourtant à ces mots "réveillon du siècle" ! Mais n'anticipons pas.
– Alors ce whisky les amis ? Il était comment ?
– Sympa admis-je. Il a un an de plus que l'an dernier. Il aime la pâtée ton chien ?
– C'est du foie gras Armand !
– Je sais merci ! Mais en quoi le fait de manger du foie gras m'empêcherait-il de m'enquérir des goûts culinaires de ton chien ?
Après le foie gras, le saumon fumé, puis la dinde. Bref, le dîner suivait son petit train de sénateur, les réveillons, il faut que ça dure tout de même ! Tout un timing à respecter. Vous apportez le fromage trop tôt et à dix heures du soir vous commencez à trouver le temps long jusqu'aux douze coups de minuit. Attendre la nouvelle année, oui !, mais faudrait voir toutefois qu'elle ne se fasse pas attendre trop longtemps. On n'a pas que ça à faire dans la vie.
Onze heures cinquante ! Le champagne se prépare à être dégusté par certains, roté par d'autres. L'heure aussi à laquelle les conversations deviennent moins philosophiques. On a l'impression que François trouve déplacées les blagues de carabins alors qu'il s'apprête à faire son petit discours pour la nouvelle année. Tous les 31 décembre, il nous fait son petit discours, le même peut-être d'ailleurs, mais personne n'écoute !
Mais là au moins pour une fois, honnêteté intellectuelle du narrateur oblige, il avait modifié quelques lignes, je crois même que Florence a levé un sourcil comme si elle essayait d'en saisir des bribes.
– Mes chers amis, combien grande est ma joie de vous avoir tous réunis auprès de moi en ce jour, en ce soir plutôt, mémorable, ce soir du 31 décembre 1999, fin de siècle et fin de millénaire.
– Heu sans vouloir jouer le grognon, intervint Philippe, force doit rester à la vérité ! La fin de millénaire ce sera le 31 décembre 2000, vu qu'il n'y a jamais eu d'année 0.
– Mes chers amis, nonobstant les pseudo-intellos rabat-joie qui confondent calendrier historique et calendrier astronomique, levons nos coupes à ce nouveau millénaire qui verra le progrès continuer sa route et illuminer le devenir de l'humanité.
– Te bile pas François, le coupai-je, on aura bien droit à quelques nouvelles barbaries, l'homme reste un loup pour l'homme, fin de millénaire ou non.
– Assez de pessimisme en ce jour, Armand, tonna François. Car la lumière remplacera les ténèbres.
C'est marrant la vie moi je trouve ! Car au moment où François nous décrivait l'avènement d'un millénaire de félicité et de lumières, le salon fut plongé dans le noir.
– Ha merde, c'est cet enculé d'halogène qu'a foiré maugréa François.,
– Hou là tu commences mal le millénaire toi avec ce langage ordurier aux remugles nauséabonds dignes du millénaire écoulé, fis-je goguenard. Et si je peux me permettre, m'est avis qu'il n'y a plus du tout de lumière dans l'appartement, l'halogène n'y est pour rien.
– Apporte une bougie Florence ! Dans le tiroir de la chambre. Pendant ce temps, je vais aller voir dans le couloir si la coupure est générale.
François est le genre toujours à l'aise même dans les situations délicates, bien mis sur lui, sachant ne pas montrer son incertitude. Alors le voir revenir blanc comme un linge, ça vous crée un froid dans l'assistance.
– C'est quoi, mais c'est quoi ces conneries ? bredouilla-t-il !. Plus une lumière dans la ville Et y a le voisin en peau de bête avec une torche à la main.
– Et on prétend que le champagne ne soûle pas, crut bon de dire Philippe
– Soit pas sot voyons, tu sais bien que notre voisin de palier est toujours en marcel, il a dû prendre une bougie lui aussi c'est tout, le morigéna Florence ! J'y vais.
– Pendant ce temps, si vous permettez, je reprends du champagne, dis-je tout en me servant à tâtons sans attendre une improbable autorisation.
– C'est fou ! eut-elle encore la force de balbutier à son retour en s'effondrant sur sa chaise. Non seulement il est en peau de bête avec une torche, mais il tague les murs d'immondes dessins. Des animaux sauvages et des femmes aux féminités démesurées, le porc abject.
– Vous voulez mon avis ? articulais-je. Il se passe quelque chose de pas normal, mais de pas normal du tout ! Le monde semble avoir été projeté dans le passé.

Là-haut les anges se planquaient car Dieu piquait une sainte colère.
– Décidément Père, vous n'écoutez jamais ! fit Jésus. On vous avait pourtant mis en garde contre le bug de l'an 2000.
Fin

Arnaclassis

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