La petite mouche noire avec une tache jaune sur le dos
de Arn Abo



Cette histoire se passe fin 2005 dans un pays celte assez particulier. Quoiqu'au fond tous les pays soient particuliers à tel ou tel point de vue et, pour le reste, se ressemblent à bien des égards. Ainsi, ne serez-vous pas surpris si la même aventure vous arrive un de ces jours. Dans ce pays vivait un forestier solitaire qui avait construit sa maison tout en bois dans une clairière, au milieu de ses vingt mille arbres. Il ne s'y trouvait pas à demeure, allant d'une contrée à l'autre, à la recherche de quelque chose en rapport avec les enfants des rues. Une affaire personnelle. Mais il était bien rare qu'il manquât un équinoxe ou un solstice dans sa cabane.

L'été dernier, il avait remarqué, parmi les nombreuses mouches anonymes qui y bourdonnaient, une petite mouche noire avec une tache jaune sur le dos. Il s'était pris d'amitié pour cette erreur de la nature : tout le monde sait bien que, si la plupart des mouches sont noires, aucune ne porte de tache jaune nulle part. Non pas qu'il éprouvât le moindre sentiment de rejet ou de mépris pour les mouches noires ordinaires - il avait d'ailleurs conclu un pacte d'amitié avec tous les animaux - mais pour cette petite mouche-là, que voulez-vous, c'était comme ça.

Advint l'automne, un peu tardif, cette fois, et il s'en fut comme chaque année sous d'autres cieux. Les mouches prirent possession des lieux en toute liberté. Pas une miette de gâteau égarée ni une épluchure de pomme de terre sauvée du balai ne leur échappèrent. Elles profitèrent du redoux pour s'amuser comme des folles dans cette cabane en l'absence de son occupant habituel, somme toute bien bruyant et encombrant. La petite mouche avec sa tache sur le dos participait aussi à la fête, bien qu'elle ressentît comme une pointe de nostalgie. Quelque chose lui manquait, ou quelqu'un.

Aux approches de l'hiver, plusieurs mouches moururent sans raison, puis d'autres, et d'autres encore. Les survivantes comprirent que leurs jours étaient comptés, avec ce froid qui gagnait, et se réfugièrent derrière les vitres pour profiter des derniers rayons du soleil, obtenir quelques jours de répit, quelques semaines, pourquoi pas. Avec ces petits matins déjà blancs dehors, il était clair pour les plus lucides que c'était la fin du voyage. Elles se blottirent dans les coins chauds, évitant efforts inutiles et courants d'air - si nombreux, vu la multitude de petites ouvertures mal bouchées dans une cabane de forestier - afin de prolonger un peu le sursis.

Alors, la petite mouche noire avec une tache jaune sur le dos se mit à voler avec fougue, comme pour s'entraîner à un grand vol dans le froid, et toutes les vraies mouches noires, conscientes des caractéristiques physiques propres à leur race, se moquaient d'elle, se plaignant même du bruit qu'elle faisait en volant. On la priait de justifier ces exercices insensés. Elle leur fit part de son intention de s'envoler bientôt de cette cabane, devenue un mouroir depuis que son propriétaire était parti, et de s'approcher le plus possible du soleil, dont le déclin leur semblait à l'origine de leur fin. Elle s'entraînait à fond pour réussir ce projet.

Toutes lui répondirent que cette idée était stupide, avec tant de véhémence que plusieurs ne supportèrent même pas cet effort exceptionnel et en moururent prématurément. Lorsque la petite mouche s'élança, avec pour tout bagage sa tache jaune comme un sac à dos, toutes les mouches noires la suivirent des yeux, prévoyant - espérant ? - la voir tomber sur le sol dès les premières secondes. Mais quand elles la perdirent de vue, la petite mouche continuait à voler vaillamment, toute son énergie tendue pour aller le plus loin possible.

Quand il revint, quelques jours avant l'hiver, il vit toutes ces mouches mortes sur le sol, au droit des fenêtres. Balayant ces corps sans vie, il rechercha spécialement parmi eux celui d'une petite mouche noire avec une tache jaune sur le dos. Introuvable. Il pensa aux enfants des rues des grandes cités, qui ont quitté spontanément leurs familles, mourant de faim, parfois dès l'âge de quatre ans. Moins d'un sur dix atteindra l'âge adulte, mais chacun est prêt à tout tenter pour réaliser son rêve d'une autre vie.

Alors il comprit que la petite mouche avait dû s'échapper, tenter quelque chose de géant, se battre de toutes ses forces pour réaliser un projet fou. C'est curieux, n'est-ce pas, qu'il ait pensé cela d'emblée bien qu'aucune des trois mouches encore vivantes lors de son retour ne lui ait raconté quoi que ce soit de ce qui était arrivé. Il en fut tout heureux pour sa petite protégée, se mit au travail le cœur léger et décida de laisser quelques passages, de ne jamais calfeutrer tous ces petits orifices ici ou là. Il se promit aussi d'ajouter quelques passerelles dans sa propre vie.

- A soixante-six ans passés, il est grand temps, non ?
- Il n'est jamais trop tard !

Extrait de 'des fleurs de bitume', contes (Google www.arnabo a écrit.fr ) 10 euros franco, chèque à l'ordre de 'l'Aile',
association humanitaire ( www.l'aile.fr ) adressé à l'Aile, Arn Abo, 16bis rue de l'Aigle d'Or, 78100 St Germain


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