Elvire… virevolte… volte-face… facétie…
de Arn Abo



Plaisant petit village, juché sur une falaise, que ce Pétrusse-le-Haut, aux remparts du treizième siècle et avec son couvent d'Ursulines, surplombant fièrement la Divonne. Et ce troupeau de vieilles maisons frileusement pelotonnées sur l'arrière, côté plateau, autour de leur petite église de poupée qui les garde. C'est le village natal d'Elvire, j'y viens pour la première fois, en ce printemps 1974, elle ne l'avait jamais proposé jusque là.
Je crois qu'elle a décidé de me présenter à sa mère, au cas où. Oui, je vous explique : ces quatorze années, émaillées de demi ruptures et de retours à moitié, nous ont amenés ce week end ici pour prendre sereinement une décision définitive. Si c'est oui, c'est oui, si c'est non, chacun fera sa vie de son côté. A trente-cinq ans passés, il est temps de plonger, non ?
Nous allons, sur le cours des remparts, lentement. De temps à autre, on se prend la main, quelques pas. Plutôt bon signe, je veux dire présage d'union, mais Elvire ne dit rien. Samedi comme ça, dimanche pareil. L'après-midi s'avance et nous n'avons pas encore abordé 'le sujet'. Tout prétexte est bon pour reculer cette explication. Dans ce havre de paix où elle aime venir se ressourcer, retrouver sa mère quand elle déprime, elle avait l'avantage du terrain.
Nous entrons dans le jardin des Ursulines. Les arbres commencent à perdre leurs feuilles pourpres, orangées, or, brunes ou fauves. Quelques-unes encore vertes. Elvire garde le silence, je ne veux pas la brusquer, et je ne me sens pas davantage capable de plonger. Nous nous arrêtons quelques instants. En bas, la vue porte loin, la Divonne déroule son ruban d'argent depuis les contreforts des Collines Rousses, où elle prend source, et déjà vigoureuse. Je croyais que le lieu faciliterait les choses, et puis … rien. Pourtant, ce serait trop bête de ne parler que ce soir, dans le train du retour …
Et soudain, la foudre ! Je vois Natacha à quelques mètres, se levant d'un banc. Oui, Natacha Bernina, mon modèle, la reine de la nouvelle et du conte, à l'écriture de rêve, tout en demi teintes, aux chutes abruptes ou, le plus souvent sibyllines, qui vous abandonnent frustré dans un brouillard de sentiments contraires … "Elvire, laisse-moi quelques instants, je reviens".
Je m'approche doucement de ma muse, elle sent que je la regarde, lève les yeux vers moi.
- Natacha ?
La voilà toute surprise. De ne pas me reconnaître ? Pas étonnant, nous ne nous sommes jamais rencontrés. D'entendre un inconnu l'appeler par son prénom ? Ça ne se fait pas, je veux bien l'admettre.
- Excusez ma familiarité. Je connais tellement vos écrits !
- Ah ? …
Un petit sourire de Joconde. Je me considère comme invité à poursuivre. Elvire nous tourne le dos, figée dans la contemplation des Collines Rousses comme si elle ne les avait encore jamais remarquées. Mais que fait donc Natacha dans ce coin perdu ?
- Vous êtes ici pour quelque temps ?
Juste une petite moue. Il est vrai que ma question est un peu bébête.
- Comme ça …
- Vous savez que j'ai tout lu de vous : la Porte, le Téléphone Vert, le Fil d'Ariane …
- Oui ?
- Mais oui ! Et aussi un Petit Crime, Halo sur la Lune … sans oublier ce pauvre Mimo. Chacune de vos nouvelles est une aquarelle, je ne me lasse pas de vous lire.
- Merci !
- Eh oui. Vous savez ? J'écris aussi. Enfin, j'essaie. Rien à voir avec vous, bien sûr, en comparaison. Vous êtes mon modèle. Je devrais dire mon idole.
Là, elle rit carrément. J'ai peut-être été trop loin ? Je parle un peu fort ? Non, ça n'a pas l'air de la déranger. Coup d'œil en coin : Elvire fait la gueule, on dirait. Elle doit avoir envie de me planter là. Surtout ne pas m'éterniser avec Natacha. Elle fait une amorce :
- Alors ?
Alors …quoi, 'alors' ? Je panique un peu.
- Alors … heu …alors, voilà : je voudrais un autographe de vous !
Un autographe ! La stupidité colossale. Nul ! Moi qui déteste cette manie des autographes. Rien de plus débile. Et, dans mon trouble … Natacha ne dit pas non - à cette perspective de se débarrasser rapidement de moi ? - cherche et trouve un ticket Carrefour de plein de gasoil, cherche en vain un stylo. Je cherche aussi, rien. Si ! Un gros marqueur à pointe feutre. Elle me fait en souriant gentiment une sorte de pâté noir au verso du ticket, comme un N informe.
- Merci, Natacha, merci ! Et surtout …
Un regard sur Elvire, qui maintenant se marre copieusement. Au moins, elle est de bonne humeur. Pourvu que Natacha ne la voie pas !
- Et surtout quoi ?
Surtout quoi, je ne sais même plus. Encore la panne.
- Heu … Surtout, continuez à écrire !
Horreur ! Elle vient de voir Elvire rire à gorge ouverte. J'ai l'impression que Natacha se retient de pouffer, elle aussi. Se connaîtraient-elles ?
- Eh bien, vous aussi !
Voilà qu'elle m'encourage à écrire ! Je l'embrasse, ou pas ? Non, je n'ose pas. Elle me tend la main, je la lui serre, un peu trop longuement, peut-être. Natacha ajoute :
- Vous semblez très doué, vous réussirez certainement.
Alors là, état de grâce ou coup de grâce, je ne sais pas, mais je craque, me jette à son cou et l'embrasse sur les deux joues. Elle part en faisant un clin d'œil, je rejoins Elvire.
- Dis donc, Elvire, tu aurais pu rire plus discrètement !
Elle continue à rire.
- Ah, non. Impossible. Quel spectacle ! Inoubliable. Je ne savais pas que tu connaissais Mireille.
- Mireille ? Qu'est-ce que tu racontes ? C'était Natacha Bernina. J'adore ses nouvelles.
Elvire ne rit plus.
- Ses nouvelles ? La dernière nouvelle, Arn, la voici : il s'agit de Mireille Sauvagnot, la fille du libraire. On a toujours été dans la même classe.
- Allons, Elvire, arrête. Tu me fais marcher.
- Elle sait très bien qu'elle ressemble à une vedette de l'écriture. C'est elle qui t'a fait marcher, à fond la caisse. On n'aura pas fini d'en rire de sitôt dans les chaumières, à Pétrusse.
Je ne sais plus que dire. Elvire en profite.
- Tu as juste le temps de prendre ton sac à l'hôtel et sauter dans le train de cinq heures dix. Moi, je vais rester quelques jours chez ma mère …

Texte extrait de 'des astres intimes', nouvelles (Google www.arnabo a écrit.fr ) 10 euros franco, chèque à l'ordre de 'l'Aile', association humanitaire ( www.laile.fr ) adressé à l'Aile, Arn Abo, 16bis rue de l'Aigle d'Or, 78100 St Germain


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