Double prescription
de Arn Abo




- Et le sommeil ?
- Pardon ?
- Comment dormez-vous ?
- De manières multiples. Après déjeuner, je me couche sur le tapis, m'endors
en quelques instants, dors trois à cinq minutes, et me trouve ainsi ragaillardi pour l'après-midi.
- Bravo ! Et encore ?
- Plusieurs fois dans la journée, je peux somnoler, au désespoir ou pour le plaisir de mes interlocuteurs. Au cours d'une réunion, il m'arrive même de m'assoupir au milieu d'une phrase ...
- Oh !
- Oui Docteur ! Si je m'endors en écrivant, ensuite je ne parviens plus à relire ce que j'ai écrit en dormant. Si je m'endors quand je parle, j'oublie ce que je disais avant, c'est vraiment très gênant. Voilà.
- Je vous comprends. Mais vous ne dormez pas aussi un peu la nuit ?
- Si, bien sûr. Couché vers 22h 30, je me réveille presque toujours entre 2 et 4 heures le matin, et ...
- Pourquoi ça ?
- Parfois à la suite d'un cauchemar. Par exemple, cette nuit même, je jouais aux chaises musicales avec une grosse coccinelle. Mauvaise perdante, elle m'affirme que je suis Brigitte Bardot.
- " Parfois ", vous dites.
- Le plus souvent, même pas besoin de cauchemar. Et mon esprit subtil en est tellement perturbé qu'il me réveille incontinent ...
- Subtil, en effet.
- Ah ! oui : " incontinent ", ça me fait penser : je voulais vous annoncer que je ne fais plus pipi au lit la nuit.
- Voilà qui est fort encourageant. A soixante ans bientôt, tous les espoirs sont permis.
- Je ne vous le fais pas dire, Docteur.
Ensuite, je reste éveillé une bonne heure, me passant et repassant le film de tout ce qui va me tomber dessus dans la journée.
Je m'endors épuisé et me réveille à 5h 30. J'ai dormi 6 heures.
- Vous parliez de cauchemars. Vous ne rêvez pas d'autres manières ?
- Si ! Je rêve que je vole, que je saute du cinquième étage et me pose en douceur, parfois je peux - au prix d'un effort - traverser les murs.
- A la bonne heure !
- C'est très agréable en effet. Si je suis pressé, je peux même mettre le booster et me transformer en fusée. En quelque sorte, je vole à ma guise à pied, à vélo ou en Ferrari turbo. Tout cela à ma grande surprise et surtout à celle de mon entourage.
- Votre entourage est donc au courant de cette ... faculté … heu … très particulière ?
- L'entourage dans le rêve, je veux dire. Il y a des envieux partout.
- Globalement, vous pensez quoi de tout ça ?
- Globalement ? globalement ... heu ... la journée sera rude.
Et je ne parle pas de l'été !
- Bon. Il ne faut pas se laisser aller.
Je vous prescris ' Argentum Nitricum 1000 K '
Une médication de taureau à laquelle n'importe qui ne résisterait pas. Si ça ne marche pas, vous pourriez prendre un car de CRS et son chargement, une fois bien revenus à feu doux et à l'huile d'olive vierge, avec deux gousses d'ail frais et une botte de petits oignons blancs nouveaux.
- Ah ! Docteur, comme je voudrais devenir médecin, moi aussi !
Vous êtes homéopathe réputé, donnez-moi un conseil.
- Eh bien les psychopathes de qualité sont très recherchés.
Je vous verrais bien dans cette spécialisation, où vous devriez exceller. En tant qu'ancien interné des Hôpitaux de Paris, vous auriez même d'emblée une carte de visite flatteuse.

* * *

J'avais besoin d'y voir plus clair, avec le concours d'Adèle :
- C'est simple : il faut appeler un chat un chat. Tu es rongé par le stress. D'où vient-il, ce stress ?
- Si j'appelle " un chat ! un chat ! ", je ne risque pas de voir deux chats rappliquer chez moi ?
- Tu sais bien qu'un chat n'obéit jamais quand on l'appelle. Alors, ce stress ?
- Eh bien, je suppose que mon esprit subtil aurait pu entrer par effraction dans mon corps bouffi, et l'occuper subtilement depuis près de 60 ans sans payer de loyer ? Le stress, ce serait le loyer, avec arriérés et intérêts ...
- Tu fais des progrès, la guérison est en vue.
- Le docteur me dit de prendre de l'Argentum Nitricum pour taureau, puis une petite fricassée de CRS avec leur car. Ca fait beaucoup ...
- Normal. Quand on squatte, après trente ans, il y a prescription. Donc pour toi, après soixante ans, tu as droit à deux prescriptions.
- Vraiment, Adèle, tu vois tout dans le dedans, même au plus sombre !

* * *

Pour un bon suivi, j'ai donné des nouvelles à Luc :
'' La première partie du traitement n'ayant pas eu les effets escomptés, je me suis rendu à la gendarmerie du Vésinet pour passer commande du car et de la brigade nécessaires, en expliquant bien qu'il s'agissait d'une prescription médicale. Estimant ne pas avoir le niveau intellectuel requis pour comprendre ma demande, le gendarme a sollicité l'intervention du maréchal des logis Graindavoine.
J'ai senti comme une réticence de la part de ce dernier. Devant mon insistance, le chef s'est exclamé « il est plutôt sulfureux, celui-là ! », son collègue a ajouté perfidement « je crois qu'il a sa dose ... » , et le chef d'enchérir « on n'a pas un cas sur mille comme ça ! »

Sulfureux ... dose ... Sulfure ... mille cas, ça m'a soudain rappelé votre deuxième prescription exacte : un tube dose de ' Sulfur 1 000 K ' ! J'ai alors voulu m'éclipser discrètement, mais les gendarmes se sont intéressés à moi plus personnellement, avec une amicale fermeté, souhaitant vivement me connaître mieux : identité, adresse, profession ... Ils ne voulaient plus me lâcher.
Pour m'excuser de mon erreur et leur faire plaisir, j'ai dit que sitôt guéri je m'engagerai dans la Gendarmerie. Initiative déterminante : tous les gendarmes de la brigade ont tenu à me féliciter chaleureusement et en riant de bon cœur, puis ils m'ont aussitôt libéré.

(Entre nous, je n'ai pas du tout l'intention de le faire. Et je les ai bien eus : pour le concours d'entrée, je crois qu'il faut avoir moins de 25 ans, et je ne leur ai pas dit mon âge ! ) ''

Tout dans la tête.


Texte extrait de 'des risions anthumes', nouvelles (Google www.arnabo a écrit.fr ) 10 euros franco, chèque à l'ordre de 'l'Aile', association humanitaire ( www.laile.fr ) adressé à l'Aile, Arn Abo, 16bis rue de l'Aigle d'Or, 78100 St Germain



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