Arrête de me regarder comme ça,
Woody, je peux tout expliquer
de Arn Abo



Couché sur la jaquette glacée d'un livre de France-Loisirs, Woody me regarde droit dans les yeux. Je lis dans son regard une infinie tristesse de me voir dans cet état un jour férié, comme si je le décevais profondément.

Entre lui et moi, un seul écran : ses lunettes. Eh bien, autant être franc et le dire tout de suite, je n'aime pas les lunettes de Woody Allen. C'est regrettable, je sais, mais je préfère éviter la naissance d'un quiproquo, de cette sorte de malentendus qui sentent sous les bras dès le matin.

Je ne les aime pas, bon, mais de leur côté, m'aiment-elles, ces lunettes ? Car rien n'est plus triste qu'un amour non partagé, sauf peut-être l'impossibilité de retrouver une meringue moelleuse à l'intérieur, comme on n'en fait plus depuis la disparition de Pierre Bozonnet.

Restons-en au niveau des supputations : les lunettes de Monsieur Allen et lui-même semblent s'entendre à merveille et de manière durable. Je dis ' semblent ', car est-ce bien la réalité ? Après des décennies de vie commune, sont-ils tous les deux toujours aussi bien branchés ? N'auraient-ils pas quelques petites divergences de vue ?

Autrement dit, se pourrait-il que je leur fasse un certain effet, à ces lunettes, au cas où je me mettrais dans l'idée de les séduire ? Aurais-je une chance, ne serait-ce que l'ombre d'une petite chance ? Eh bien justement, je le répète, inutile d'insister comme ça, je n'en ai pas envie.

C'est pourtant assez étrange. Elles sont brunes, comme je les aime, plutôt fortes, aucun problème, au contraire ça me va tout à fait. A l'œil, elles semblent boxer dans la catégorie des moins huit dioptries, c'est exactement la mienne.

Donc, à première vue, nous serions faits pour nous entendre. Du moins pour nous voir. Pour nous entendre, il faudrait un micro dans la branche gauche, un ampli dans la droite, un fil entre les deux. Aller exiger une telle intervention chirurgicale d'une conquête toute fraîche, il ne faudrait pas manquer de culot. J'ai bien peur que ce soit vraiment trop lui demander. Pourtant, sait-on jamais ...

Sait-on jamais … Pourquoi pas une pulsion sauvage, rien que du sexe et aucun sentiment, inspirée sans doute par le Malin, ce sont des choses qui arrivent. On m'a dit qu'à l'occasion , cela pouvait être très gratifiant. C'est vrai, quoi, comment faire pour pratiquer la vertu et être quand même heureux ?

Quand j'ai posé la question à Trois Pierre, sans chercher à retenir mes larmes, il m'a seulement dit, en ami sincère :
- Fais comme moi, essaie de vivre sans lunettes...
J'essaie. De toute façon, je n'ai pas le choix, mes propres bésicles ont appris quelque chose de cette histoire - où il ne s'est pourtant rien passé, je le jure - entre les lunettes de M. Allen et moi, et elles en sont sorties complètement brisées. Pardonnez-moi si je vous prends pour Marilyn Monroe, seul à seule dans un ascenseur en panne, et surtout si je me comporte en conséquence.

Extrait de 'des risions anthumes', autobiographie (Google www.arnabo a écrit.fr ) 12 euros franco, chèque à l'ordre de 'l'Aile', association humanitaire ( www.laile.fr ) adressé à l'Aile, Arn Abo, 16bis rue de l'Aigle d'Or, 78100 St Germain


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