Sous les ponts de Paris
d'Anthony Le Doyen


9 février 1989. Arsène,49 ans commanda une bière dans un bistrot malfamé non loin de la cathédrale. C'était une de ces personnes à double facette. Le jour, il était taximan. La nuit, il prostituait son corps dans un club gay. Arsène était un gaillard bien bâti avec une gueule d'ange faisant frémir les filles, ne laissant bien évidemment pas les homosexuels indifférents. Il se tenait au bar, se posant mille questions en buvant sa bière. Dans le resto, il n'y avait pas un chat. On pouvait entrevoir le cuisinier, un noir à l'acné légère préparer la bouffe du soir. Il y avait également une vieille guitare recouverte de poussière ainsi qu'un vieux micro des années 50 qui traînaient derrière le comptoir. Pour couronner le tout, une vieille fatma repassait son linge à côté du flipper. Arsène sourit. Qu'est ce qu'il pouvait bien foutre dans un boui-boui pareil. Songeur, il faisait tourner la canette dans sa main et tomba sur la date limite de consommation qui indiquait : août 88. Il se leva, paya et s'éclipsa.

Arsène rôda une bonne heure devant la cathédrale, clope au bec. Après quoi, il marcha le long du fleuve, traversa la voie ferrée, s'engouffrant très vite dans les maquis. Il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors. Notre homme se trouva bientôt devant un vieux bunker désaffecté datant de la seconde guerre mondiale. Il attendait visiblement quelqu'un. Arsène fuma une cigarette. Puis deux. Le paquet y passa. Toujours rien. Ce que j'avais oublié de vous dire, c'était que cet endroit était le point de rendez vous de tous les gays de la ville. De vieux vicelards ainsi que des échangistes venaient ici à la
conquête de plaisirs interdits.

Après une heure d'attente, le magnifique arriva. Le vieux Alex, surnommé dans le milieu " le shérif " à cause de sa passion frénétique pour les armes à feu et de son éternel blouson bleu avec le drapeau américain brodé dessus. C'était une personne peu recommandable aux allures de tombeur. Il avait été mis plusieurs fois en examen pour trafic d'enfants et homicide sur maghrébins. Faute de preuves, il avait été relaxé.

Alex est SDF et fume la pipe.

Les 2 compagnons formaient un duo de choc. Tous les soirs, ils se fixaient rendez vous ici, repérant quelquefois des amants d'un soir. Ce soir, comme tous les samedis soirs, ils se rendaient au Club 1. C'était une boîte rétro, prisée par le bas monde où l'on y boit de la bière à un mark. On s'y croyait plus dans un vieux Derrick que dans une discothèque. Alors que la soirée battait son plein, Alex essayait en vain de violer un homme dans les toilettes pour handicapés. Pour sa part, Arsène dansait la chemise ouverte sur un haut parleur. Ils étaient ivres. Rapidement repérés, ils furent tout deux invités à regagner la sortie. Il était alors 3 heures du matin.

Les deux lesbiens montèrent sur leur vieille mobylette et démarèrent. Inconscients, ils roulaient dans l'illégalité la plus complète. Ebétés, les lascars ne voulaient se quitter. " On va encore renarder chez les putains ? " demanda Arsène. " Yes " répondit Alex. Et c'était reparti. Ils passèrent devant un groupe de travelos brésiliens avant de se retrouver dans une ruelle déserte ou presque. Ils se présentèrent devant un clochard complètement déchiré. " On se le fait ? " questionna Arsène. En vieux philosophe, Alex annonça " Oui ". Ils retournèrent la victime et lui firent subir à tour de rôle les vices les plus infâmes. Bientôt, les gaillards s'aperçurent que leur proie était inerte. " Il va falloir l'achever " dit Arsène.

L'air bouffi, Alex sortit un Magnum 357 de sa veste et le posa sur la tempe du clochard. Il ne ratait jamais son coup ce vieux débris. Il disait toujours : " Quand je tire, il sait qu'il est mort ". Soudain, un coup de feu retentit dans la pénombre. Ils traînèrent le cadavre jusqu'au pont avant de le jeter dans le fleuve. Il était alors 4 heures du matin. Alex et Arsène se quittèrent comme si de rien n'était.

Ce n'est que 2 mois plus tard qu'Alex Dinard fut mis en examen, le test ADN le mettant fortement en cause. Il nia les faits mais avoua tout de même avoir été présent sur les lieux du crime. Il dénonça son collègue Nicolas Le Sellier dit " Arsène " comme étant le principal protagoniste. Les magistrats restèrent figés quand Alex prit la parole à la barre. " C'est Arsène qui l'a tué. J'ai même tenté une fellation pour le réanimer. "

Le procureur général, secouant la tête, demanda la prison à perpétuité assortie de 20 ans de sûreté pour Alex Dinard et 10 ans de réclusion pour son complice. Les deux SDF passeront donc les prochains hivers au chaud. Ca se passe comme cela (Reprenez avec moi tous en cœur) : " Sous les ponts de Paris ".

Anthony Le Doyen "Mes tripes au soleil"


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