La femme idéale
Anthony Jacotot




Seymour s’était éveillé très tôt ce matin là, longtemps avant que la sonnerie intempestive de ce réveil qu’il haïssait tant n’ait eut la désobligeance de retentir. Il voyait, à travers les rideaux de velours rouge qui masquaient les fenêtres de sa chambre, un mince filet de lumière fiévreuse qui venait s’écraser au pied de son lit, comme pour donner une couleur à sa journée naissante, un avertissement sans doute. Il se sentait malade, avec au cœur une vague nausée entretenue par une peur sournoise qui tisonnait avec ardeur les braises de vieilles angoisses qu’il croyait éteintes. Seymour avait l’habitude de cette crise au réveil, elle revenait, inlassable et insatiable, chaque année, avec la régularité d’un métronome, le même jour encore et toujours, ce jour de février qu’il attendait et redoutait avec autan de craintes que d’impatience. Il fixa le cadran de ses yeux morts et la date s’imprima au fer rouge sur sa rétine douloureuse, imparable. Le quatorze février. La Saint-Valentin. Cette date, dont la finalité commerciale le répugnait au plus haut point faisait naître chez lui un sentiment diffus et changeant, mêlé d’antagonismes, inquiétant et excitant.

Ce soir, comme chaque soir de la Saint-Valentin depuis qu’il était en âge de fréquenter des femmes, il devait présenter sa nouvelle conquête à sa mère, qui, selon son bon vouloir, permettrait ou non à la jeune femme d’intégrer le cercle familial. Jusqu’à présent, elle les avait toutes rejetées, sans exception, et Seymour, son fils aimant et soumis qui allait sur ses trente-cinq ans, l’avait toujours, bon gré, mal gré, approuvé dans ses choix, rompant le soir même avec la prétendante malheureuse. Il se souvenait avec une certaine nostalgie, de la dernière femme qu’il avait présenté, Marianne, de cette soirée de Saint-Valentin avec elle et sa mère qui s’était si parfaitement déroulée qu’il avait nourri un bon espoir de pouvoir continuer à la fréquenter et pourquoi pas de l’épouser. Mais sa mère avait refusé, pointant un index inflexible sur la jeune femme. « Elle n’est pas des nôtres » avait-elle tranché sans contestations possibles, de sa voix pleine de sécheresse ; terre aride, sol se craquelant sous les pieds de Seymour. Voyant le désarroi de son fils, elle avait ajouté, apaisante, que personne d’autre qu’une mère ne peux savoir ce qu’il y a de mieux pour son enfant. Et il l’avait cru. La mère de Seymour refusait de voir l’héritage familial, par ailleurs relativement conséquent, dilapidé par une femme qui n’aurait ni leur éducation, ni leurs valeurs. Il lui avait bien objecté par le fait qu’elles soient du même rang social qu’eux n’était pas en soi une garantie, mais elle n’avait rien voulu entendre ; pour sa mère, rien ne valait un bon mariage d’intérêts pour pérenniser l’espèce. Ambiance feutrée et pourriture. L’amour, selon elle, n’avait rien à voir la dedans.

Alors Seymour s’était résigné, fréquentant avec la discrétion (le secret ?) qui sied à un gentleman des femmes qui évoluaient dans le même milieu, luxueux et gâté que lui. La dernière en date s’appelait Bérangère, elle dirigeait une agence de conseil, autrement dit elle brassait du vent et ça lui rapportait gros, jamais mariée, sans enfant, bref la candidate idéale. Il était presque sur que sa mère l’apprécierait, presque, parce qu’il était évident qu’elle trouverait encore quelque chose à redire, si elle ne pouvait pas attaquer sur le fond, elle biaiserait et critiquerait son physique, son nez trop long, sa poitrine trop plate ou bien encore elle se moquerait de son élocution qu’elle trouverait grotesque et risible. Seymour se surprenant à penser parfois que sa mère ne trouverait jamais une femme susceptible de lui convenir et quelque part ça le terrifiait. Peu importe, ce soir les choses allaient changer, il aimait Bérengère, ou tout au moins il ressentait un certain bien-être en sa compagnie, et assurément il refuserait de se soumettre si le verdict de sa mère venait, une nouvelle fois, à être négatif.

Rasséréné par la résolution qu’il venait de prendre, Seymour se dirigea d’un pas alerte vers sa salle de bain personnelle. Il prit une douche brûlante, puis une serviette ceignant ses reins, il entreprit de se raser proprement, avec un succès mitigé puisqu’il se coupa tout de même à deux reprises. Il pressa un tampon d’ouate sur ses entailles qu’il retira une fois le flux tarit. Le dessin saignant formé par le morceau de coton ressemblait étrangement à un cœur. Seymour y vit un bon présage et se sourit dans la miroir. Ce soir serait le bon soir, il en était convaincu. Mais il n’avait pas le temps de rêvasser, il devait encore faire quelques courses ce matin, après quoi il passerait son après-midi à préparer un dîner somptueux. Il aurait pu commander chez le traiteur, mais il pensait, naïvement, que le fait de se donner du mal à préparer lui même le repas, pourrait toucher sa mère et la mettre dans des conditions idéales pour ce qu’il avait à lui dire. Il voulait épouser Bérangère.

Seymour se décida enfin à quitter le manoir familial, il n’avait que déjà trop tardé. Au volant de sa berline noire, il s’enfonça dans la circulation, flèche à la pointe d’obsidienne tranchant l’asphalte avec détermination. Arrivé aux portes de la ville, il se sentit presque physiquement agressé par toutes ces pancartes, ces panneaux et autres affiches qui se réclamaient de la fête des amoureux ; champ visuel saturé dans une variation allant du rouge criard au rose bonbon. Epouvantable matraquage commercial sans lendemain qu’on leur assénait à grands coups de cœurs et de baisers. Il roula un moment sur le boulevard, faisait bien attention de garder les yeux fixés sur la bitume. Toute cette propagande le dégouttait profondément, et ce qui le répugnait encore plus, c’était tous ces gens qui se laissaient prendre, comme autant de mouches sur ces affreux rubans collants qui tombaient en torsades dégoulinantes, piégés par despublicités gluantes vantant un amour sirupeux et encombrant. Seymour pesta, pas moyen de trouver une place libre en ville, il lui fallait se résoudre à trouver un parking souterrain, ce qui rallongerait sans doute son itinéraire et il détestait marcher en ville, les odeurs, les gens, les bousculades, tout l’incommodait. Finalement une place se libéra miraculeusement ; il en remercia le ciel qui bien sûr n’y était pour rien.

Une bonne cinquantaine de mètres le séparait encore de l’épicerie fine, maigre distance, mais qui ne l’empêcha pas de croiser un couple de gays, bras dessus, bras dessous, s’embrassant et riant comme si ils ignoraient que la mort et la pourriture ne laisserait rien subsister de cet amour qu’il feignait de croire éternel. Il fit se achats en un peu moins d’une demi-heure et s’en tira pour une somme rondelette. Le dîner serait parfait, il se le répétait en sortant du magasin, comme si il se fut agit d’un mantra qui le protégeait de la malchance. Sur le chemin qui le ramena à sa voiture, il croisa de nouveaux couples qui affichaient ostensiblement une tendresse surfaite, de manière à ce que tous le monde en profite et se souvienne les avoir vu afficher en public, un amour forcé et grimaçant, peut-être parce qu’eux mêmes avaient peur de ne pas s’en rappeler, amnésiques qu’ils étaient les reste de l’année. Seymour ne poussa pas plus avant sa dissection des relations amoureuse ; il s’en était mis plein les mains et ça dégoulinait affreusement.

Il reprit le chemin de la maison ou il arriva autour de midi, il avait l’estomac trop noué pour pouvoir avaler quoi que se soit, aussi décida-t-il de commencer à préparer le repas du soir. Bien lui en prit, puisqu’il acheva de dresser la table quelques minutes seulement avant l’heure du dîner. Faire la cuisine lui avait pris plus de temps que prévu, parce qu’il avait laissé trop longtemps le dessert au four, ce dernier avait eu le mauvais goût de brûler. Seymour avait du reprendre la recette depuis le début. Rageant contre sa propre étourderie, il avait inspiré, puis expiré longuement à plusieurs reprises, disciplinant sa respiration pour retrouver le contrôle de ses nerfs à vif. Ses efforts s’avérèrent payants puisqu’en fin de compte tout fut prêt à temps. Bérangère, ponctuelle, arriva juste avant l’heure qu’il avaient tout deux fixés auparavant. Il l’accueillit avec un léger pincement au cœur, Seymour espérait de tout cœur que sa mère, qui était déjà la, apprécierait la nouvelle venue. Il l’avait débarrassé de son lourd manteau souillé de flocons de neige et l’avait guidé jusqu’à la salle à manger qu’il avait voulu chaleureuse, large table en chêne, chaises assorties, fauteuils confortables, cheminée en pierres apparentes ou plusieurs bûches se consumaient en craquant, rien ne manquait au tableau et le tout avait un petit côté romantique qui ne sembla pas déplaire à Bérangère.

Ils s’installèrent et prirent ensemble un apéritif, après quoi le dîner commença, Seymour faisant lui-même le service, Bérangère semblait gênée, sans doute aurait-elle aimé se rendre utile elle aussi, mais il avait insisté pour qu’elle ne quitte pas sa chaise. Elle se sentit donc obligée de faire la conversation, comme pour compenser, ce qui ne dérangea pas Seymour, qui loin d’être un orateur né , préférait laisser parler Bérangère, ainsi sa mère pourrait se rendre compte par elle-même qu’elle était en tout point idéale pour lui. Tout se déroulait selon ses plans, maman restait sans réaction, comme fascinée par la jeune femme, la fin du dîner approchait et elle n’avait pas encore manifestée le moindre signe de mécontentement à l’égard de Bérangère ; pas d’éclats de voix tonitruant, pas de remarques acides ni de doigt pointé sur l’invitée, arqué comme un cobra prêt à mordre, déchire, a rejeter, rien de tout cela et c’était bien la première fois que le dîner de Saint-Valentin se passait aussi bien.

Et pourtant, le geste, imperceptible aux yeux du profane, finit par arriver, inéluctable, sans que rien ne semble l’avoir provoqué ; tout bascula en quelques fractions de seconde, glaçant l’enthousiasme de Seymour. Une peur sans nom lui enserra la gorge. Sa mère venait de bouger. Tendant son doigt venimeux à l’encontre de l’inconnue qui voulait lui voler son fils. Sa défunte mère morte depuis bientôt huit ans et qui pourtant continuait de lui pourrir se dîners de Saint-Valentin. Seymour se souvenait du jour de l’enterrement, ce jour ou il avait sectionné l’index droit de sa mère, l’emportant avec lui, comme un macabre trophée ; ce doigt qui l’avait si souvent écrasé de son autorité, il l’avait volé. Au début, son projet était de manger le fruit pourri en voie de
décomposition, mais il n’avait pu, attribuant sa faiblesse à l’odeur, à la couleur de la viande alors que la seule chose qui l’effrayait c’était sa provenance. Seymour avait donc cousu le doigts dans la doublure de sa veste, un peu en dessous de la poche intérieure, le conservant toujours sur lui comme un talisman contre le mauvais œil, un peu comme ces mains de cadavre appelées «mains de la gloire » qui étaient connues pour conférer à leurs possesseurs d’étranges facultés. Il l’avait conservé et cet index ravageur, vengeance putride, qu’aujourd’hui quatorze février il regrettait ; cet index qui, il le sentait à présent, se tortillait comme un ver répugnant, morceau de chair putréfié et à demi momifié se pliant et se dépliant avec obstination dans un geste de négation évident. Seymour imagina le doigt tranché se frayant un chemin tel une chenille lépreuse dans la doublure de sa veste, sinuant le long de son dos, rampant dans l’encolure, cherchant un endroit ou crever le tissu, pour pouvoir jeter l’opprobre sur Bérangère.

Seymour n’osait plus bouger, son corps raidi, transi de peur, incapable d’effectuer le moindre mouvement ; il voyait Bérangère lui parler, mais ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle disait, le visage livide, il se contentait de hocher la tête ou d’acquiescer vaguement. Elle ne semblait rien percevoir, ni le soudain malaise de Seymour, ni les mouvements saccadés qui tendaient la toile de sa veste. Il se leva de sa chaise avec difficulté, la tête lourde, et se retourna vers la cheminée comme si il allait remettre du bois dans le feu. En arrière fond, il entendait toujours le monologue de la jeune femme qui poursuivait imperturbablement, insatiable de ses propres paroles. Bon sang, ne comprenait-elle pas qu’entre eux c’était terminé. Seymour passa une main tremblante sur son front, il transpirait abondamment comme saisi d’une fièvre subite et dévorante. Il aurait tellement voulu tenir tête à sa mère, lui faire accepter Bérangère, mais il était bien trop lâche, et se résolutions du matin semblaient bien loin maintenant. Il écoutait Bérangère monologuer d’une oreille distraite, peu à peu il retrouvait son calme, finalement sa mère devait avoir raison, comme d’habitude, ce n’était pas une femme pour lui, il avait besoin d’affection et d’attention et ne supportait pas d’être traité comme quantité négligeable. Seymour se sentait délaissé ; abandonné, contre toute attente il se rangea aux arguments de sa mère, après tout qui mieux qu’elle pourrait savoir ce qui lui convenant, et empoigna le tisonnier dont le bout rougeoyait, incandescent, d’une main ferme et résolue. Derrière lui, Bérangère commençait à s’inquiéter. Qui sait ? Peut-être aurait-il plus de chance l’année prochaine.

Contact : Anthony Jacotot