Miroirs de chair
de Anne Roditi


Si le vide existe, il se lira sur chaque molécule de ma chair. Si le miroir reflète l’image exacte, l’Autre pourra se reconnaître à travers mes traits.
Si chaque émotion a un visage, je montrerai une multitude de faces.
Ce que l’Autre ressent, il le verra inscrit dans mes prunelles.
Si la transparence a un corps, ce sera le mien.
Si l’Autre me regarde, il ne me verra pas. Il se verra, lui.
Si le Néant est opaque, c’est bien qu’il s’agit de l’inconscient.

Gary Brooks a sept ans, tandis qu’il réfléchit à cela. Evidemment, ce ne sont pas des phrases qui défilent dans sa tête et ce n’est pas non plus l’ordre exact dans lequel elles se lient dans son esprit.. Dans le cerveau de Gary, il n’y a pas d’ordre, ni de formulation littérale. Mais une entité inconsciente qui opère et soude des rêves entre eux pour en fabriquer une réalité concrète. Gary ne s’intéresse à rien, sinon aux Autres. Il a sept ans, mais il comprend déjà que ce qu’il est objectivement ( et non ce que lui croit être ) est démontré par chaque attitude, chaque expression d’un de ses autres camarades. Ceux-ci ne renvoient pas « l’image « de ce qu’il est intérieurement, mais travestissent sa propre vision de ce qu’il croit qu’est sa vie intérieure.
Les Autres sont nombreux et, en les observant, il apprend autant de bien que de mal sur lui. Gary n’essaie rien, ne tente rien- et ce manque total d’initiative le conduit au stress et au malaise-, car il a peur de voir un reflet majoritairement désapprobateur de chacun de ses faits et gestes sur tous ces miroirs de chair. Alors Gary reste prostré et il ne peut sortir de ses retranchements, car, tant qu’il y reste il ne peut subir de critiques, mais dés qu’il en sort, il est aussitôt jugé. Lorsqu’il est en classe, Gary ne lève jamais la main pour poser une question. Lorsqu’il fait du sport, Gary ne tire jamais les équipes. Lorsqu’il est interrogé, cela ne pose aucun problème car il a appris par cœur tout ce qui concerne le sujet de l’interrogation. Il ne déguise jamais la réalité de ce que contiennent les matières ( celles qu’il apprend en classe ) par une parodie involontairement infantile. Tout du moins, il fait en sorte que cela ne se produise pas : un miroir de chair mieux informé que lui pourrait lui renvoyé un sarcasme de mépris. Le plus grave est encore de mentir. Car le mensonge, s’il est décelé, a une forme tout à fait reconnaissable sur les miroirs de chair.

Gary a maintenant douze ans. Il sort des retranchements illusoires crées pas sa phobie. Il a l’esprit d’initiative. Il essaie d’ignorer les désagréables reflets des miroirs de chair. Et pour cela, il essaie qu’il n’y ait aucun reflet désagréable sur ces miroirs. Il y travaille. Il agit de façon à être apprécié par les Autres ; il agit de la manière dont il pense que les Autres veulent qu’il agisse. Il ne connaît pourtant pas la fierté. Il tente de s’immiscer au moment précis où les Autres ne remarquent pas cette venue et il se coule dans la conversation de manière tellement naturelle qu’on ne lui jette aucun regard ; il agit dans la continuité, ne crée par d’obstacle à l’objet de la conversation en manipulant cet objet pour le détourner. Il ne pose jamais de question, car la réponse pourrait faire dévier le sujet vers un aspect que personne n’a envie d’aborder : il ne veut ennuyer personne.

Gary a quatorze ans. Il ne se préoccupe pas de son avenir : il a bien assez à réfléchir à la suite immédiate du moment présent. L’expression « vivre au jour le jour « se traduirait sous cette forme dans le cas de Gary : « Vivre à la seconde la seconde « . Il commence à s’entraîner à une méthode extrêmement délicate mais infaillible si jamais il parvient à la maîtriser. L’expression « prendre une longueur d’avance « s’applique tout à fait à ce à quoi Gary veut parvenir. Chaque pensée exprimée oralement doit obligatoirement avoir une suite rationnelle dans son esprit. En termes plus simples, il doit, tandis qu’il parle, préparer la prochaine phrase, de manière à ce qu’il ne se ne se retrouve pas bloqué une fois cette première phrase dite. Cette méthode implique bien entendu un entraînement intellectuel permanent. Gary lit beaucoup. Dés qu’il lit n’importe quelle phrase à n’importe quelle page dans n’importe quel livre, il essaie toujours d’imaginer la seconde partie de cette phrase en fonction de la première. Si c’est à peu près en adéquation avec ce qu’a écrit l’auteur, il est satisfait. Ou encore s’il considère que ce qu’il a imaginé est tout à fait correct et possible selon le contexte. Bien sûr, lors de cet exercice, Gary prononce chaque phrase à haute voix.

Gary a quinze ans. Il se pense dérangé mentalement. Parfois- souvent, même- il a envie d’appeler un camarade de son lycée « Kägi Fret « , un autre « côtelette de veau « , un professeur « twicky snicks « et parfois encore il a très envie d’envoyer un poing dans la figure à un camarade endormi pour le réveiller. Il aimerait aussi hurler « alerte à la bombe « lorsque la classe somnole, ou bien lorsque le prof de maths traîne dans la résolution d’un problème. Il ressent également un intense besoin de se libérer. De se libérer de quoi, il ne le sait pas au juste. Il a envie de donner des coups de pieds dans les tables, de renverser des chaises, de danser la gigue sur le rebord du balcon. A la récréation, pour attirer l’attention des quelque six cent personnes, il crierait volontiers, hurlerait même. Mais tout cela était contraire à sa stratégie, alors il refoulait toutes ces envies. Non, ces besoins. La pression montait crescendo, l’incitant à passer à l’acte. Il avait besoin de se défouler ; il avait un punching-ball à la maison ; après les cours, il tapait de toutes ses forces, il évacuait la pression.
Et là, parfois il criait à sa chambre vide : Salut Kägi Fret, comment tu vas ? T’as besoin de te jeter à poil dans le gazon ? Moi aussi ça m’arrive d’y penser ! Hé, Twicky twicks boum boum, comment va ta sœur ?
Une fois, Gary n’avait pu s’arrêter de rire pendant un cours d’anglais. Tous ce qu’il percevait tandis qu’il avait les larmes aux yeux, aussi commun que cela soit, se muait en une figure exacerbée, irrésistiblement poilante. C’est dans ces moments là qu’intervient l’imagination. L’imagination crée, oui, mais elle transforme aussi.
Si Gary marchait au bord d’un précipice, il ne se donnerait pas comme mission de ne faire aucun faux-pas. Il imaginerait sa chute sous mille angles différents et cela pourrait l’influencer au point de se jeter dans l’abîme- et chasser cette peur poignante ! Dans les moments de « bien « , l’imagination est un vrai bonheur , dans les moments de « mal « elle vous fait échafauder toutes les pires hypothèses et vous rend halluciné.
Ce que contiennent les parenthèses de l’imagination est d’ordre commun ; ce qui en dépasse est ce qui fait l’originalité de chacun.

Gary a seize ans. Il mobilise temporairement la suite de tel ou tel raisonnement pour réfléchir d’avantage à sa volonté initiale. Il repense aux phrases qui l’ont fait rêver, à sept ans. Il se rend compte qu’il a trahi cette volonté. Il ne montre pas aux autres ce qu’ils sont, c’est eux qui lui montrent comme il doit être. Oups. Gary réfléchit à un moyen de se conformer à ce qu’il désire toujours : renvoyer l’image que lui transmettent les miroirs de chair.
Et Gary, à seize ans, presque par hasard, comprend ce qu’est la véritable profondeur de l’être. Il pense à deux miroirs identiques qui se font face. L’un renvoie l’image de l’autre, l’autre renvoie l’image de l’un et ainsi de suite. Les images sont indéfiniment multipliées. En clair, cela signifie : si l’on connaît la profondeur d’esprit de l’Autre, on est tout autant renseigné sur notre propre profondeur.

Gary a dix-sept ans, comme il peut en avoir vingt, trente ou septante-cinq. Il comprend que le rapport entre les êtres n’est pas qu’un simple jeu de renvoi d’image. Ses pensées se figent. Il vieillit. Mal. A regarder toujours au loin, on rentre dans un poteau : la révélation est dure et cruelle. Gary s’est volontairement isolé, mais il ne sait pas comment il s’y est pris et ne comprend pas pourquoi on l’a laissé seul dans son embarcation voguant dans les méandres de l’esprit. Gary en vient à se demander s’il existe. Physiquement, bien sûr. Mais existe-t-il consciemment ?

Gary ne voit plus l’image que reflètent les miroirs de chair, mais ce qui se cache derrière ces miroirs : une peau d’un blanc-rose, distendue par l’excessive fatuité de ces êtres. Les sourires s’arquent, la chair est polie, les visages sont ronds et appréciateurs. Derrière ces miroirs, on ne retient aucune parole, on n’est jamais affecté par ce que l’on a dit ; même si le propos s’avère être une monumentale ineptie. Même le vide peut se créer un arceau protecteur de savoir factice. Et la manière ( unilatérale ) dont ces faux-savoirs sont mis en valeur et semblent être appréciés de l’orateur lui-même, si l’on est un tant soit peu distrait, on les accepte sans y réfléchir, guidé par le ton sûr et l’éloquence d’une vérité fallacieuse. Seul Gary- ou du moins le croit-il- se sent apte à déceler le vrai de l’esbroufe, de déparer l’action de son déguisement attractif. Le ton important, les gestes- de façon horripilante-démonstratifs de tous ces être- qui se cachent derrière ces miroirs adipeux ! Et à l’intérieur, la bêtise prend des dimensions gargantuesques. D’ailleurs ni dit-on pas que la bêtise, c’est le vide ? Si ces histrions sont si gonflés, c’est qu’ils abritent un vide qui peut être caché mais qui, pour Gary, espace et rend lacunaires des propos qui ont l’air de tenir du savoir et de la rigueur. Alors les visages se vident de leur chair, les sourires vermeils deviennent blancs et exsangues, le ventre se flétrit comme un ballon de baudruche piqué par une épingle. Une auréole enténébrée vomit du pétrole sur tous ces corps nus et livides et le monde se met à chanter, car la supercherie est découverte. Le vernis s’estompe, la chair est montrée à nu. Gary n’y croit plus. Gary n’est pas comme eux, non pas comme tous ces miroirs de chair, esclaves de leur propre ignorance !

Plusieurs conclusions : Gary se suicide, Gary déprime, Gary demande du réconfort, Gary raconte l’évolution de ses pensées à une personne inconnue ( peut-être dans un confessionnal ), Gary reprend tout à zéro et suit un fil plus accessible, très loin de l’ultime compréhension…mais cela ne vaut-il pas mieux ?
Fin

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