Conversation
de Anne Kabuya Mushiya



Antoinette Meka Héléna Shieffeter
45, avenue Goffin
1081 Bruxelles
Bruxelles, le 18 novembre 2005


A ma fille,
J'ai beaucoup réfléchi avant de commencer à t'écrire. J'ai passé des heures à peser le pour et le contre avant de me décider à m'asseoir devant une table pour t'expliquer ce qui a motivé mes actes. Tu auras sûrement du mal à comprendre plus tard, mais je préfère que cela se passe ainsi car tu dois comprendre les raisons qui m'ont poussée à partir en te laissant et à ne pas te donner de signe de vie pendant toutes ces années.
Pour cela je dois te parler de moi. Raconter mon histoire.
Parce que c'est tout ce qui me reste et c'est tout ce qui me sera jamais donné de t'offrir.


Je suis née dans une bonne famille dans l'un des plus vieux quartiers de Kinshasa. Mon père était directeur d'une grande société et ma mère était femme au foyer. J'étais la cadette d'une famille de sept enfants.
J'avais trois sœurs et trois frères. Tous nés par paire les uns après les autres.
J'étais la seule à n'avoir pas de jumeau, ni de jumelle. Cela m'a très tôt isolée du clan. Isolement que ne comprenaient pas mes parents. Surtout ma mère, qui avait elle aussi un jumeau et qui, régnant sur nous comme sur des sujets, ne supportait pas l'idée de la brebis galeuse, qui gâchait l'équilibre du troupeau.
Ses parents n'avaient qu'une fille et son frère les décevant, elle avait toujours été la préférée et entendait que cela continue si pas dans son couple, je soupçonne mon père d'avoir eu des maîtresse, du moins dans sa famille avec ses enfants qu'elle traitait en courtisans distribuant des marques d'attention comme l'Eglise ses indulgences, au prix de milles flatteries à son attention.
Au début je me lançai dans la course, mais je n'arrivais jamais à satisfaire ses exigences et mes marques de tendresse étaient vite repoussées par les moqueries qu'elle incitait mes frères et sœurs à me faire et qui la comblaient de joie. Ma mère aimait m'humilier.
Je me réfugiais alors dans l'école, mon seul havre de paix où je rendais, par des cruautés envers les autres, l'égoïsme de ma mère et l'indifférence de mon père ; mes seuls souvenirs de lui sont ceux d'un homme grand, avec une mallette noire qui, quand il était là, présidait le repas où l'on ne devait échanger aucun mot , puis il se retirait dans son bureau, ou bien il s'asseyait devant le journal et des débats politiques discutant de temps en temps avec ma mère, mais si imposant que nous n'osions le déranger.
Voilà pourquoi j'aimais tant l'école où j'étais chef d'une bande d'élèves qui torturaient, rackettaient les autres sans merci. Cela me valut une très mauvaise réputation et beaucoup de problèmes qui aggravèrent ma situation avec mes parents jusqu'au jour…

J'étais dans le bureau du proviseur avec ma mère et même mon père, qui s'était déplacé pour l'occasion, ce qui m'effrayait encore plus.
J'avais douze ans.
J'allais être renvoyée.


Mes sentiments les plus distingués
Antoinette Meka


Helena Shieffeter Antoinette Meka
81, rue Colonel Mpia
1025 Kinshasa

Kinshasa, le 29 novembre 2005

Madame,
J'avoue que de recevoir une lettre de vous après tant d'années m'a beaucoup surprise et je m'excuse du fait que, cette surprise passée, je me mis à réfléchir ce qui ne me laissa pas assez de temps pour vous répondre. Je m'étonne que vous n'ayez pas fait mention de mon silence dans votre seconde lettre mais, bien que votre but m'échappe, l'attention me touche et je ne saurai assez vous dire combien je vous suis reconnaissante de tenter de répondre ainsi aux questions qui me tourmentent depuis tant d'années.
J'ai tenté à plusieurs reprises de vous retrouver. Je me suis même rendue en Allemagne où l'on m'a dit qu'on vous avait vue. J'ai passé un été à vous chercher, mais je suis revenue bredouille. Je vous suis néanmoins reconnaissante du fait que j'y ai rencontré l'homme qui partage aujourd'hui ma vie et avec qui j'ai deux charmant enfants.
Des jumeaux ! Maintenant je sais d'où ça vient.
Catherine et Serge. Ils ont quatre ans et je les aime de tout mon cœur.
Cependant, certaines questions restent encore sans réponse et j'aimerais tant pouvoir vous voir pour en discuter avec vous. Me permettez-vous de venir ou accepteriez-vous de venir nous voir ?
Ne vous inquiétez surtout de rien, un signe et je vous envoie un billet.
Mon mari occupe une place importante dans sa société et mon cabinet dentaire marche bien. Ce qui fait que nous sommes tout à fait à l'aise, dans notre villa, pour accueillir la femme qui m'a donné le jour.
J'espère avoir bientôt de vos nouvelles.
Helena


Antoinette Meka Héléna Shieffeter
45, rue Goffin
1081 Bruxelles


Bruxelles, le 23 novembre 2005
A ma fille,
Je remets la main à la plume pour te raconter la suite de mon histoire.
Je m'étais arrêtée le jour de mon renvoi du lycée Matanelo ; l'une des plus dures écoles de la ville. Ce jour-là, ma mère décida que j'avais dépassé les bornes. Mon père m'envoya donc chez son frère à Kwilu-Ngongo, une ville du Bas-Congo où se trouve la concession sucrière qui fournit tout le pays.
Personne ne vint me dire au revoir. J'étais la lépreuse qu'on bannissait, mes frères et mes sœurs m'adressaient à peine la parole. Ce fut un chauffeur de la compagnie de mon père qui m'emmena dans son camion car il passait par là. Ma mère ne daigna même pas se lever pour me dire au revoir et c'est le visage de la bonne que je garde comme souvenir de cette étape de ma vie .
Le voyage en camion dura sept heures sur des routes cabossées et glissantes datant des années soixante. Je m'endormis plusieurs fois et je me réveillais à chaque fois déçue de voir que nous n'arrivions pas.
Mais je passai quand même quelques moments merveilleux, comme quand nous dûmes couper par une route dans la forêt et que nous vîmes des myriades de papillons blancs s'envoler à notre passage et entourer le véhicule tel des milliers d'étoiles volantes.
Puis nous arrivâmes.
Le chauffeur fut assez gentil pour s'arrêter une minute sur une hauteur pour me faire admirer le paysage.
Toute une magnifique vallée s'étendait à nos pieds avec des kilomètres et des kilomètres de cannes à sucre, un amas de maisons toutes identiques mais de grandeurs variables, selon le nombre de gens qui les habitaient.
Comme nous avions fait une halte de deux heures à Mbanza-Ngungu, la ville voisine, il était 17h quand nous arrivâmes à Kwilu-Ngongo et des files de camions ramenaient les travailleurs des plantations plus lointaines et ils formaient une longue ligne noire mouvante en montant vers la ville qui s'était grevée à la concession.
Cette ville, appelée « Toumba », était constituée surtout de magasins où les travailleurs de la concession s'approvisionnaient en produits qu'on ne trouvait pas dans les magasins de la compagnie qui fournissait les employés à vil prix.
Ils montaient donc la colline qui les menait à la ville pour faire quelques dernières courses avant de rentrer chez eux.
Nous descendîmes et le chauffeur me déposa chez mon oncle, le frère de mon père, qui était très grand et aussi imposant que lui. Mais il se dégageait de sa personne un je ne sais quoi de différent et de plus noble. Mon père nous intimidait par son air distant et toujours préoccupé de choses trop élevées pour nos simples esprits, mais mon oncle Jacques était plus du genre à s'abaisser à votre niveau, pour essayer de vous comprendre, de vous aider et cela sans se permettre de vous juger.
C'est cette humilité et ce don de soi qui l'élevaient.
J'ai passé de merveilleux mois chez lui.
Ma tante Mireille était charmante et mes cousines Patricia et Stéphanie de 8 et 7 ans étaient vraiment très chouettes. Par contre,Billy, leur frère qui avait mon âge, a eu un peu de mal à m'accepter et ne m'a pas facilité la tâche au début, mais avec le temps ça s'est arrangé et nous sommes devenus les meilleurs amis qui soient.
Jusqu'à un jour.

J'étais dans le bureau du proviseur avec ma tante et même mon oncle qui était venu de son bureau, ce qui me stressait encore plus. J'avais quatorze ans.
J'étais orpheline.
A toi
Antoinette Meka


Antoinette Meka Héléna Shieffeter
45, rue Goffin
1081 Bruxelles


Bruxelles, le 30 novembre 2005


A ma fille,
Je ne sais jamais par quoi commencer ou finir mes lettres, j'ose espérer que cela ne te froisse pas trop. Mais pour en revenir à mon histoire, je m'étais arrêtée le jour de la mort de mon père. Ce jour devait marquer la fin de la belle vie pour moi, à commencer par des adieux déchirants avec Billy, Patricia, Stéphanie, tous mes ami(e)s et professeurs et bien sûr mon oncle et ma tante, les seuls à m'avoir jamais offert de l'amour sur cette planète.
Notons bien que je ne cherche nullement à m'apitoyer sur mon sort, nous avons tous notre lot de bonheur et de malheur sur cette Terre et devons apprendre à les gérer comme au monopoly en essayant de ne pas perdre à la fin.
Je suis rentrée chez moi en camionnette avec le meilleur ami de mon oncle.
Lui ne pouvait se déplacer, on était en pleine récolte et, même pour la mort d'un frère, son poste l'empêchait de prendre quelques jours. Ils ne pouvaient se libérer que pour l'enterrement, un samedi.
Ce voyage-là fut encore plus triste que le précédent. C'était mon père qui était mort. Un homme que je n'avais pas vu depuis deux ans, mais qui m'appelait une fois par mois pour demander de mes nouvelles. Un homme distant et froid qui n'avait pas su être là pour moi, pour me donner la seule chose que je cherchais en faisant toutes ces bêtises ; de l'Amour.
Mais c'était quand même mon père.
Et le peu de douleur que je ressentais me faisait culpabiliser. Une vague cousine de ma mère m'accueillit ainsi qu'une fille d'une vingtaine d'années, ma sœur.
Catherine, qu'est-ce qu'elle avait grandi et changé. Elle était allée faire des études aux Etats-Unis avec son jumeau Eric.
C'était la deuxième fournée, les aînés Madeleine et Philippe, âgés de 25 ans, finissaient leurs études de droit en Nouvelle Zélande et les troisièmes, Joséphine et Andrew, 16 ans, étudiaient maintenant à l'école belge de Kinshasa, une école à système belge.
Catherine me serra dans ses bras, on se connaissait à peine et ça faisait deux ans que l'on n'avait eux aucun contact. Seuls mes parents appelaient, mon père tous les mois et ma mère pour Noël et pour mon anniversaire. Ca m'était à chaque fois une torture.
Mais la familiarité de cette sœur, qui pourtant était du même sang que sang que moi, me gênait.
Je me dégageai un peu vivement et elle prit cela pour de la timidité lié à mon chagrin et elle éclata en sanglots me serrant encore plus contre elle.
Je renonçai à me débattre et la laissait se livrer à sa sentimentalité excessive sans broncher. Cela se reproduisit plusieurs fois dans la journée avec diverses personnes, je ne prenais même plus le temps de me renseigner sur l'identité de la personne. Il vous faut une épaule, tenez la mienne.
Ce n'est que le soir que je vis ma mère.
Elle sortait de sa chambre en se tenant bien droite. Niant la tradition, elle continuait à dormir dans sa chambre, sur le lit qu'elle avait partagé avec mon père.
Malgré tout ce que je pouvais avoir contre elle, toutes les résolutions que j'avais prises, j'oubliai tout et je retombai sous le charme.
Elle était tellement belle et fière, debout dans son beau boubou noir, sans maquillage, ni bijou, avec ses sandales, amaigrie, tellement amaigrie, mais toujours aussi fière. Et si belle ! ! !

Elle parcourut l'assistance de son regard froid et glaçant. Arrêtant ainsi les sarcasmes de toutes les tantes qui critiquaient cette belle-sœur si peu conventionnelle, qu'elles ne pouvaient brimer sans peur de représailles.
Son regard s'arrêta enfin sur moi.
Mais on était loin du regard chaud et bon de tante Mireille, le regard de ma mère n'avait d'égal que la calotte glacière qui recouvre l'Atlantique.
Et aucun réchauffement climatique ne pourra jamais faire fondre son cœur.
Malgré ses deux ans passés loin de sa fille, elle aurait pu venir me voir quand elle voulait. Mais elle ne semblait pas être émue plus que ça, pas plus que de la mort de mon père, dont le seul souci qu'il ait pu lui causer était de changer ses habitudes et de troubler quelque peu ses affaires pendant quelques temps .
Mais bien sûr, ni moi ni aucun de mes frères n'avions osé penser même une seconde à ne pas venir, elle nous aurait traités d'ingrats et de mauvais, reniant un père et une mère qui avaient tant fait pour eux. Et tout cela bien sûr parce que ça allait contre les convenances. Un mot qui lui était cher.
Les premiers mots qu'elle me dit, je me les rappellerai toujours. Ils scellent pour moi la lourde porte qui sépare ces deux années de bonheur d'avec celles que je passerais chez ma mère. Ces mots furent : « Et bien sûr tu n'as pas pensé que du noir serait plus approprié ! »
Encore les convenances.
A toi
Antoinette Meka

Héléna Shieffeter
81, rue Colonel Mpia
1025 Kinshasa

Kinshasa, le 2 décembre 2005



Madame,

Excusez-moi si c'est ma froideur qui vous a blessée, dans ce cas j'aurais peut-être compris que vous interrompiez vos lettres ou autre chose, mais le fait que vous les continuer d'une manière si impersonnelle et sans faire mention de moi, ni de ma famille, en fait j'ai presque l'impression que ma lettre ne vous est jamais parvenue. Et je comprends le besoin que vous avez de me parler plus de vous et cela me touche beaucoup. Mais j'aimerais bien avoir ne fut-ce qu'une réponse à mon invitation ou du moins à la proposition que je vous ai faite de venir vous voir.
Sinon nous nous portons bien et votre « gendre » vous transmet le bonjour.
J'avoue avoir eu du mal à parler de vous à mes enfants, mais à cet âge-là ça comprend vite.
Justin a vraiment été merveilleux et il a répondu à toutes les questions un peu indiscrètes qu'ils savent poser à cet âge-là.
Non que ce fut une erreur, reprendre contact avec vous est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis mes petits et j'attends avec impatience la suite de vos lettres et bien sûr de vous voir.

Helena.


Antoinette Meka
45, rue Goffin
1081 Bruxelles


Bruxelles, 6 décembre 2005



A ma fille,
Je suis désolée de m'être accaparé le sujet de ces lettres et de ne pas répondre à celles que tu m'envoies ; c'est que, vois-tu, je n'ai que très peu d'heures pour écrire et je préfère me focaliser sur ce point pour que tu puisses, je l'espère, me connaître un peu mieux .
Ma dernière lettre se finissait à mon retour à Kinshasa après la mort de mon père.
Les jours qui suivirent passèrent comme un songe et je m'en souviens vaguement.
Des cris, des pleurs, un sentiment de malaise et puis ce corps froid, cet inconnu qui fut mon père.
Selon la coutume, le cercueil passa un jour dans le salon, la veille de l'enterrement. On avait déplacé tous les fauteuils et mis des nattes, où les femmes devaient s'installer pour la veillée, les hommes passeraient la nuit sur des chaises, dehors. Une messe serait dite le jour de l'enterrement et tout visiteur pouvait venir se recueillir devant la dépouille de mon père.
Mais, qui peut encore s'en étonner, vers huit heures du soir, ma mère se retira dans sa chambre, dont elle seule gardait la clé et qu'elle fermait toujours, jusqu'à l'aube.
L'enterrement passa comme dans un rêve, je revois mon oncle, les yeux rougis par les larmes, il venait de perdre un frère. Moi je me sentais encore plus perdue, devant ma mère avec ses lunettes noires, elle avait perdu un mari, et mes frères et sœurs.
Je ne ressentais rien.
J'étais un monstre.
Je sus plus tard que mes tantes paternelles tentèrent d'appliquer une version détournée de la coutume pour s'emparer des biens de leur frère et nous laisser sur la paille.
Là, je félicite ma mère, car on entend tant d'histoires de gens à qui c'est arrivé. Mais elle tint bon, elle lui avait déjà fait signer tous les papiers avant sa mort, alors malgré les intimidations (on dut déménager six fois), on garda tout. Elle leur céda juste une parcelle dans notre région d'origine, cela calma la famille de là-bas qui calma celle de Kinshasa.
Elle me mit à l'école belge avec les autres et les aînés retournèrent à leurs études.
La vie semblait recommencer comme si de rien n'était pour tous les autres sauf pour moi.
Je me sentais encore plus perdue que dans mon enfance. L'école, c'était l'enfer et personne ne m'aidait à m'y intégrer. Les étrangers, blancs, formaient une sorte de groupe et se fréquentaient entre eux, comme leurs parents, c'est-à-dire sans jamais trop frayer avec la population locale.
Certains avaient passé leur vie dans ce pays mais ne pétaient pas un mot de la langue.
De plus leur compagnie me sembla bien vite inutile quand je vis comment ils traitaient leurs domestiques et notamment leurs chauffeurs, à la sortie.
Là où ma mère se contentait de maintenir une distance froide, tout ce qu'il y a de plus convenable, eux criaient et surtout insultaient, et ça me révoltait de voir des hommes d'un certain age être traité ainsi.
Les professeurs étaient beaucoup plus gentils que ceux de la sucrière mais un tout petit peu trop familiers à mon goût, le cours dérivait souvent sur les amours de Jennifer Lopez. Mais je fis là la connaissance de beaucoup de personnes charmantes.
Malgré ça, je dédaignais le fameux « groupe », beaucoup trop hors de la réalité à mon goût, et traînais avec des Congolais ou avec des étrangers arabes, asiatiques ou africains. Tout se passa bien jusqu'à l'arrivée de Franck, un métis allemand et congolais. C'était incontestablement le plus beau et surtout le plus intelligent de la classe. Contrairement aux autres qui avaient soit un regard indifférent soit faussement intéressé, lui prenait un réel plaisir à découvrir la culture locale.
Je me proposai immédiatement pour lui montrer les recoins les plus typiques de la ville, ma mère s'occupait si peu de moi depuis son veuvage, elle passait son temps en voyages à travers le monde. Mon frère et ma sœur avaient d'autres chats à fouetter que de s'occuper d'une jeune sœur turbulente.
Cela me laissait donc libre de mener ma vie comme je l'entendais et je faisais découvrir à Franck la culture d'une mère qu'il avait si peu connue et lui me parlait de l'Allemagne et me fit découvrir l'amour.
Tout se passait merveilleusement bien jusqu'à ce soir.
J'étais à l'hôpital avec le père de Franck que je voyais pour la première fois.
Franck était mort.
A toi
Antoinette Meka



Héléna Shieffeter
81, rue Colonel Mpia
1025 Kinshasa



Kinshasa, le 10 décembre 2005


A ma mère,
Il m'a fallu beaucoup de temps pour avoir le courage de vous appeler ainsi. Je n'en oublie pas pour autant mes parents adoptifs, votre oncle Jacques et sa femme.
Ils ont été pour moi toute ma vie comme vous les décrivez pour vous pendant ces deux ans.
Ils m'ont parlé de mon père, tonton Billy a fait des recherches, mais pas assez de vous.
J'imagine qu'ils espéraient tous les deux que vous reviendriez un jour.
J'ai plusieurs fois tenté de prendre contact avec votre mère, ma grand-mère, mais elle n'a pas voulu me reconnaître. Seule ma tante Catherine a quelque amitié pour moi et je suis toujours en contact avec mon grand-père paternel.
Je ne connais pas encore vos occupations mais soyez assurée qu'un simple « venez » de votre part me ferait prendre le premier avion.
Mais votre silence sur ce point me serre le cœur et j'ai du mal à croire à mon bonheur de vous avoir retrouvée puisque je ne peux vous voir ni vous toucher.
J'attendrai encore deux semaines, mais si je n'ai de réponse, je ne pourrai m'empêcher de venir à l'adresse d'où vous m'écrivez.
En attente d'une réponse,

Helena.



Elle ne reçut plus aucune lettre de sa mère.
Inquiète, elle partit à sa recherche.
A cette adresse, elle trouva une vieille dame qui lui dit que sa mère était morte depuis deux mois et avait demandé qu'on lui envoie une lettre par semaine. Il n'en restait plus qu'une.


Antoinette Meka
45, rue Goffin
1081 Bruxelles

Bruxelles,


Helena,
Je ne sais plus quoi te dire, moi qui ai été si bavarde jusque là, ne sais plus m'exprimer, car nous arrivons à la fin de notre correspondance et je ressens encore tellement de choses que… Mais c'est fini. Tu ne recevras plus de lettre de moi. Et le spectre de ta mère retombera dans l'oubli.
Comme j'aurais aimé pouvoir te serrer dans mes bras. Rien qu'une seule fois.
C'est comme si tu ne pouvais recevoir de moi que du malheur.
Je doute et j'ai peur de ne t'offrir une mère que pour que tu la perdes.
Mais j'avais le devoir de te le dire. D'affronter les fantômes du passé et de prendre mes responsabilités, au moins une fois dans ma vie.
Dehors il fait si froid.
Une pluie fine, presque imperceptible, couvre la rue que je vois par ma fenêtre. Les arbres, fleurs, voitures, même les quelques personnes qui passent… Elle ne fait aucune distinction et mouille tout le monde.
Quand je pense au soleil de mon pays qui brille haut et fort dans le ciel.
Quand je pense à nos pluies, puissantes et rafraîchissantes.
A notre majestueux fleuve.
Aucun autre mot ne peut mieux le définir.
Lent en apparence, mais terriblement puissant.
Je ne le reverrai plus.
Mon cœur se serre rien qu'en essayant de t'imaginer.
Comme tu dois avoir grandi et mûri.
Tu es une femme maintenant.
Ma chérie, sache que si j'avais pu je t'aurais gardée. Tu étais si belle, tu ressemblais à ton père.
Quand j'ai su que je t'attendais, j'avoue que j'ai eu peur, mais mon cœur s'est vite rempli d'une immense fierté, un être allait dépendre de moi. J'allais donner naissance à un être de chair et de sang.
Mais ma mère n'était pas du même avis.
J'ai dû me battre pour te garder, m'enfuir chez mon oncle. Mais ça a vite été impossible comme situation, alors je t'ai laissée là-bas. J'étais persuadée que je pourrais te récupérer plus tard.
Mais la vie en a décidé autrement.
Puis j'ai été obligée de faire des choses dont je ne suis pas fière ; mais je n'avais pas le choix. Et là te récupérer est devenu impossible.
Mais tu dois savoir quelque chose. Tu n'étais pas seule. Tu as une jumelle, elle s'appelle Franscesca et elle aussi je n'ai pas pu l'élever, je culpabilisais à cause de toi, mais je n'aurais pas pu vous emmener toutes les deux et mon oncle n'avait pas assez d'argent pour s'occuper de deux enfants.
Elle est passée d'une pension à l'autre jusqu'à ses seize ans. Quand j'ai réussi à m'en sortir.
Mais là c'était déjà trop tard pour te reprendre.
Oh ma chérie, je vais devoir te quitter et j'ai peur parce que je sens que c'est pour toujours. Je t'ai tant aimée. Il ne s'est pas passé un jour sans que je ne pense à toi.
Parle à ta sœur, vous êtes les deux parts d'une même âme.
Comprends-moi, c'est tout ce que je peux faire.
Je t'aime.
Ta maman.

Après avoir écrit cette lettre, elle eut une crise qui bloqua toutes ses fonctions motrices.
Elle ne survécut que grâce à une série d'appareils médicaux.
Elle refit une crise.
Selon sa volonté on ne s'acharna pas.





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