Et le temps naissait
de Anice

“Au commencement était le verbe”
L’écho se fit plus intense dans l’amphithéâtre, les respirations se régulèrent toutes au même rythme, chacun attendait. Le professeur abaissa la sphère au niveau de ses globes oculaires, les étudiants anxieux observaient.
- Ceci est l’instant zéro…
Le professeur cligna des paupières et la sphère libéra une énergie recréant le chaos initial. Tous les regards s’accrochèrent sur l’état fondamental de la naissance.
- …Nous allons approfondir le sens de cette énigme :
Le professeur continua sa démonstration, tous les élèves étaient scotchés devant l’ampleur du phénomène.
- Le monde scientifique s’accorde à croire…
Le son, les phrases, les mots s’éloignaient peu à peu. Arold avait décroché et sa pensée vagabondait. L’énigme, lui, il la connaissait. Quelques semaines auparavant…

**
*

Dans l’immense enceinte où se regroupaient les étudiants, le soleil rayonnait au travers des immenses carreaux de verre faisant office de toiture et réchauffait l’atmosphère de ce mois de Mars. Entre les trois compères Julius, Arold et Rems, la discussion allait bon train sur le cours d’astrophysique de la matinée :
- Comment a-t-il pu se déplacer dans tous les sens ? Interrogea Julius.
Julius était le sceptique de la bande des trois, grand, sec, affublé de tics nerveux, toujours évasif…
- C’est notre espace, avant il était là, mais pas pour nous ! Maintint Rems.
- Tu soutiens la théorie de Berny le scientifique, quand le champ s’est unifié et que les trous de lumière ont surgi ?
- Je la soutiens et je peux la prouver !
- Comment peux-tu t’aventurer dans de telles affirmations, le professeur nous a bien démontré que c’était une fausse théorie !
Arold impassible se manifesta soudain :
- Nous l’avons tous vue, l’énergie sombre…
Rems l’interrompit et s’adressa à ses deux camarades :
- Justement, c’est une gigantesque expérience qui a mal tournée ! Rejoignez-moi ce soir au laboratoire de physique du CIP, je vous présenterai Berny.
Surpris, Arold s’exclama :
- Tu connais Berny !
- Évidemment !
Rems se sentit tout à coup important et releva encore plus sa haute stature. Ses yeux pétillèrent de malice lorsqu’il leur annonça, qu’il avait eu le privilège de le rencontrer dans le cadre des remises de prix des expérimentateurs en herbe.
- Tu as eu le prix ! Arold bavait d’admiration.
- Eh oui, tenez-vous bien, à 17 ans !
Arold était le plus crédule des trois, mais aussi le plus intelligent.
- Comment as-tu pu nous cacher ça ! Sa bouille s’animait au fil de son intéressement, à ce moment-là son front plissé marquait toute son attention. Tu as donc travaillé une année avec lui ?
De plus en plus fier, Rems lui rappela que c’était la récompense attribuée au vainqueur…
- …Et par la suite, j’ai pu accéder au labo grâce à ceci ! Il brandit devant les têtes médusées la carte pass du CIP.
Tu as la carte !! Arold faillit s’étrangler.
Berny est super les mecs, il m’a pris en affection. Il travaille très tard le soir et souvent en douce, je vais l’aider dans ses recherches. Nous avons fait une expérience extraordinaire, il veut bien que je la partage avec vous deux…

**
*

Les jeunes gens étaient agglutinés autour de la machine, curieux de voir ce qui s’y passait. Berny le scientifique ébouriffa ses cheveux grisonnants. Il accomplissait toujours ce geste lorsqu’il était concentré. Ce n’était pas un soir ordinaire, ce soir, nos trois amis allaient entrer de plain-pied dans le ballet des ténèbres ! Correctement appareillés, ils traverseraient le miroir de la réalité virtuelle. Berny remonta ses lunettes de myope sur son nez, son léger strabisme lui concédait un air d’éternel adolescent. Il était très calme ; confortablement installé, il abaissa le dôme pour s’isoler des jeunes gens.
Les simulations qui s’ensuivirent auréolèrent d’un éclair zébré les casques qui enserraient leurs tempes ; chacun fut amené à franchir le fameux gouffre, qui avait engendré l’espace-temps. Ils remontèrent le trou noir, qui devenait trou de lumière une fois passé de l’autre côté. Tout se mit à ralentir, un écho les saisit, ils eurent l’impression d’être des tranches d’atome qui se mouvaient lentement.
Rems le premier réagit, et rassura ses camarades :
- Ne vous inquiétez pas, j’ai déjà fait le voyage, ce que vous allez découvrir va vous stupéfier.
Il leur fit signe de le suivre, l’environnement était noir. Où étaient les étoiles qui éclairaient le vide sidéral ? Où étaient les galaxies ? Il n’y avait rien ! Seule cette masse sombre dans laquelle paradoxalement, ils y voyaient clairement.
Julius tira la manche de Rems et lui montra du doigt un groupe de personnes qui semblait venir vers eux.
- Je sais ce que tu penses, mais ils sont bien réels.
Julius et Arold voulurent se dissimuler et chacun disparut au regard de l’autre instantanément. Fort de son expérience, Reims n’avait pas bougé. Il regarda le groupe sortit de nulle part allant nulle part.
- Ce sont des êtres comme vous et moi…
- Mais… Comment sais-tu tout ça ? Arnold réapparaissait tout en lui parlant. Sa candeur était comique à voir.
- Suivez-moi et ne vous inquiétez pas. Il les conduisit dans la mousse infinie de la matière sombre. C’est Berny le scientifique qui m’a initié, il sait depuis longtemps lui !
Soudain, au détour de rien, ils virent une cité resplendissante surgir dans le clair obscur.
- Voilà nous y sommes !
- Nous sommes où ? Demanda Julius, inquiet. Sa paupière gauche frémissait sans interruption comme à chaque fois qu’il était nerveux.
- Dans l’oeuf de l’infini.
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- Chut ! Rems mis un doigt sur ses lèvres pour leur intimer l’ordre de se taire.
Arold soufflait fortement, et tentait en vain de calmer sa respiration. Julius n’en menait pas large, il tressauta quand Arold se mit à ronfler bruyamment.
- Eh bien ! Si j’ai besoin de calme, je vous le ferai savoir ! En m’y prenant un peu à l’avance, peut-être que j’obtiendrai des résultats.
- Pourquoi devons-nous nous taire ? S’énerva Julius.
- Pour écouter le silence ! Rétorqua Rems de plus en plus excité. Tais-toi et écoute… C’est l’origine de l’Univers…
- C’est enfin clair, dit Arold soudain rassuré, nous rêvons… Aïe !! Ça va pas…
Rems l’avait pincé sans ménagement au bras, une marque bleuâtre y faisait son apparition.
- Tu vois, c’est la preuve par deux que tu ne rêves pas ! Nous avons été catapultés avant le premier instant. Nous sommes dans la trame de l’infini.
Arold avait les tempes serrées, les yeux exorbités, ses cheveux roux droits sur la tête.
- Tu te fous de ma gueule !
Si le contexte avait été différent, franchement, c’est ce qu’il aurait fait bien volontiers en voyant sa mine tragi-comique. Il se retint et essaya de communiquer à ses deux amis, l’immense privilège de franchir la porte de l’unique vision.

Ils pénétrèrent dans la cité le plus naturellement du monde, ils ne suscitèrent pas le moindre intérêt de la part de ses habitants. À croire qu’ils étaient inexistants.
- Ils sont vraiment hétéroclites constata Julius, j’ai l’impression de visiter un musée.
- Ce n’est pas tout, allons par là ! Rems les conduisit dans une immense sphère où une multitude d’écrans projetaient différents épisodes, classés par âge, du commencement de leur Univers, allant jusqu'à l’apparition de la vie, sous toutes ses formes…
- Regardez… Là ! Arold pointait du doigt l’écran numéro 7.
- C’est le septième jour, regarde ce qui s’en est suivi. Rems laissa le soin à ses amis de s’émerveiller. Sur l’écran, défilaient en permanence comme une suite de photos d’un polaroid, des images classées par époques successives…
Julius fut saisi de stupeur :
- Mais c’est le futur !
En effet se superposaient indéfiniment au passé probable, un futur possible, avec mille et une combinaisons. Plusieurs scenarii se croisaient sur différents plans de conscience…
- Berny le scientifique a compris… Rems tenta de leur expliquer ce qu’il savait en leur montrant l’écran du premier temps. …Ça, c’est l’immuable. Le temps n’existe pas. C’est l’unité sombre, où nous nous trouvons actuellement. Puis l’expérience a eu lieu ! Elle a engendré les trous de lumière, ceux-là mêmes par lesquels nous sommes passés. Dans notre galaxie, nous voyons des trous noirs, nos savants ignorent encore qu’il s’agit de l’anti-temps. Ici, nous sommes dans la pouponnière qui a engendré malencontreusement notre Univers, et bien d’autres… Hein ! Ça vous en bouche un coin !
Il jubilait à voir la tête de ses deux comparses. Julius en avait perdu sa gouaille habituelle, devant une telle révélation, il eut soudain une pensée affreuse.
- Aïe… Aïe… Aïe… J’ai compris, je suis mort !
Il se mit à sauter dans tous les sens, emporté par la frayeur qui le saisissait. Arnold et Rems eurent toutes les peines du monde à le ramener à la raison.
- Arrête Julius, tu vois bien que nous sommes intacts, regarde palpe-moi.
Julius se calma soudain pour se précipiter sur ses camarades.
- Alors, te voilà rassuré ?
- Non ! Je veux retourner chez moi, tout ça est bien trop compliqué… Au secours… Maman !!
Le grand gaillard de quatre-vingt-cinq kilos avait perdu sa superbe et réclamait sa maman. Ses camarades pouffèrent de rire. Rems sut trouver les mots :
- N’oublie pas Julius, tu peux voir le meilleur futur et en tenir compte pour ton avenir sur Terre.
Soudain intéressé, Julius examina attentivement les écrans, tandis qu’Arnold reprenait :
- Si nous ne sommes pas mort, pourquoi avons-nous accès à cet endroit sans que personne nous interpelle ? Ils nous voient pas ou quoi ?
- Si, ils nous ont très bien pressenti, d’après Berny, ils savent que tôt où tard nous retrouverons l’origine. En définitive, cela ne change rien pour eux, car nous sommes issus de l’irréversibilité du temps. Ils nous laissent consulter les archives, et essayer de comprendre le mécanisme qu’ils ont déclenché involontairement.
- Mais qui sont-ils ?
- Berny les a rencontrés, ils changent sans arrêt d’apparence, c’est assez ludique pour eux. Ils font beaucoup d’expériences, souvent réussies, d’autres plus malencontreuses, comme lorsqu’ils ont troué le monde obscur.
Choqué Arold s’exclama :
- Tu veux dire que nous sommes le résultat d’un accident !
- D’après le scientifique Berny, ce serait à peu près ça.
- Tu me laisses sur le cul ! Je veux pas le croire !
Julius réalisa et renchérit aussitôt.
- Moi non plus, j’y crois pas ! Tout cela est truqué, ce n’est qu’une illusion, nous sommes toujours dans le laboratoire de Berny ! Fermant les yeux, et à tâtons, Julius feignit de chercher les limites du labo…
- Calmez vous les deux… Je vous éclaire : en étudiant le monde quantique, Berny s’est assuré que le temps n’existait pas. Aux prises avec ses pairs qui ne le suivaient pas dans ses équations ; il a continué seul, aidé de son plus fidèle collaborateur. Il bomba le torse, et précisa fièrement, en l’occurrence, mon éminente personne !!!
Au fil de ses recherches, il a parasité un grain de lumière et l’a suivi jusqu’aux abords du trou noir de notre galaxie ; Tenez-vous bien ! Là, oh surprise ! Le grain s’est engouffré et contrairement aux croyances, grâce aux fibres optiques, il a continué à émettre des informations qui ont été capitales pour la suite des recherches…
Julius se mit à bailler, décidément cette affaire commençait à l’ennuyer. Il ne désirait qu’une chose, retrouver sa petite amie Elodie, avec laquelle, il avait une exploration plus intéressante à continuer…
- Oh Julius, ne t’endors pas ! Arold le bouscula du coude, en revanche il était très intéressé par ce qu’il apprenait.
- …Pour la première fois, un scientifique“ voyait” la matière sombre ! À partir de là, Berny a compris, et, dans le plus grand des secrets, il a élaboré son transfert virtuel en prenant exemple sur les photons qu’il a su domestiquer.
- Tu vois, tu dis virtuel, alors nous ne sommes pas là !
- Détrompe toi Julius, ici rien n’est régi comme dans notre monde, tout est à l’envers, aucune cause détermine l’effet. Tu es exactement comme eux. D’ailleurs observe…
Rems se tourna délibérément en direction de l’écran 4, regardez, c’est la naissance du temps. Toutes sortes de possibilités se forment, et enchaînent les réactions diverses. Dans notre unité temporelle, quels que soient les agissements, le programme se déroule et nous subissons les lois de chronos.
Arold devint soudain fébrile,
- J’ai compris, ici nous n’avons pas de réalité, nous sommes simplement une idée !
- Voilà, tu y es presque, mais il reste le plus difficile à venir… Julius ! Allez, ne fait pas ta tête de mule, ce n’est pas le moment !
- Et pourquoi pas ! j’en ai marre, libère-moi de ce carcan… Julius se palpa la tête et tenta en vain d’enlever le casque qui avait engendré sa dématérialisation.
- Allons, encore un peu de patience, réalise la chance que tu as… Berny ne tardera pas à nous rappeler, tu verras ça se fera d’un seul coup. En attendant viens te familiariser avec le monde invisible.
- Pourquoi invisible, moi je le vois très bien…
- Toujours ta mauvaise foi, hein Julius. Attention, ils viennent vers nous !
Julius et Arold se raidirent d’appréhension, tandis que Rems s’avança vers eux. Une onde de chaleur les submergea aussitôt et tous trois glissèrent dans la vague du noir intégral.
- Que se passe-t-il au secours…
- Je me désintègre… Maman !!
- Ne vous affolez pas, c’est normal, vous allez comprendre… Ça y est, nous sommes dans le dehors du dedans ! Constata Rems. Allez venez vous deux ! Julius et Arold se tenaient serrés, les yeux fermés, l’un contre l’autre. Rems les secoua violemment, alors les fillettes, on fait face ! Rems se tenait campé devant eux les mains sur les hanches attendant qu’ils veuillent bien se démêler.
Le premier Arold ouvrit un oeil, puis l’autre. Sa surprise fut extrême, Rems attendait fier de son effet.
- Alors c’est ça ! Il fallait y penser dit Arold soudainement apaisé.
- C’est quoi ! Julius intrigué, osa à son tour ouvrir les paupières.
- La réponse, vois par toi-même…
Le spectacle était saisissant.
- …Nous sommes dans l’immuable du collectif.
En effet, il se trouvait face au chaos organisé. Nos trois amis voyaient de leurs yeux émerveillés l’ossature du temps.
- On dirait une grosse loupe, c’est bizarre…
- Je dirai plutôt un kaléidoscope… En déduisit Arold.
- Voilà, c’est d’ici qu’il s’est enfui pour immerger dans la lumière, et engendrer notre seuil de réalité !
- Mais que s’est-il passé ?
- Dans la masse sombre, retenu par la loi de la réversibilité, le temps est figé. Mais l’incident a ouvert une brèche et son cours a commencé…
Julius de plus en plus décontenancé voulut s’avancer de plus près. À sa grande surprise, ses mouvements ne lui appartenaient plus.
- Qu’est-ce… Je me fonds ! Aïe… !
- …Reste calme Julius, ce qui t’arrive est normal. Arold l’a très bien analysé, ici, nous ne sommes qu’une idée. Je m’explique : Berny dans son premier voyage, les a longuement rencontrés ; ils ont essayé de prolonger le verbe dans la matière. Ils ont transformé une partie de l’énergie sombre en force lumineuse, mais en multipliant les causes, ils n’ont pu retenir tous les effets. Le choc a été tel, qu’ils ont troué l’enveloppe…

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Le choc fut tout aussi important, abasourdis, ils se retrouvèrent dans le laboratoire de Berny sans autre forme de procès. Berny releva l’habitacle et se dégagea rapidement pour accueillir les jeunes gens. Il transpirait à grosses gouttes et tentait de dissimuler son émotion.
- Félicitations ! Vous avez battu mon propre record, il consulta sa montre, exactement 22 minutes.
Le premier Rems se remit de l’expérience et lui donna les résultats.
- Tout est OK Berny, nous avons réussi…

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- Pouvez-vous me dire sa signification…
Le professeur s’était arrêté de parler, tous les regards convergeaient vers Arold.
Arold secoua sa tignasse hirsute pour reprendre possession de la réalité.
- Heu… Je crois que…
- Bien entendu vous ne savez rien ! Avez-vous suivi la démonstration, au lieu de bâiller aux corneilles ?
- Monsieur, moi je sais…
Julius tout fier prit la parole, c’était pour lui l’occasion rêver de se faire valoir aux yeux d’Elodie. Il reprit fièrement devant la mine ébahie de Rems et d’Arold :
- Au commencement était le verbe, le verbe est sorti du néant pour se glisser dans la matière…
Le silence s’installa et Julius en vedette développa l’histoire du temps.


Auteure Anice
© 2003.
Anice-fiction http://www.anice-fiction.com
FIN

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