Le départ
de Anice


- Ce n’est pas humain !
Mon premier réflexe fut la peur. Le vaisseau dérivait tandis que la chose avançait. Je regardais autour de moi. Le major transpirait, X07 le robot sondait, le professeur analysait, le commandant semblait paralysé…
La propulsion s’était gelée au moment où nous allions effectuer le transfert. À présent nous errions dans un nouveau système sans soleil, dans un Univers totalement inconnu. Nous étions devenus les robinsons de l’espace ! La bulle était toujours là, elle nous observait. Elle semblait douée de conscience et très à l’aise dans le vide sidéral. Notre présence la rendait perplexe, on aurait dit qu’elle réfléchissait.
- Docteur Noémie ! Docteur Noémie !
- Faites votre rapport major, lui dis-je sans réfléchir.
- Regardez sur l’écran, ça vient droit sur nous !
Le professeur assis à mes côtés paramétra l’extérieur, et d’un air résigné acquiesça :
- Nous allons être aspirés et nous disloquer dans un abîme de feu, ou bien alors…
Il n’eut pas le temps de poursuivre la chose nous engloba.

**
*

C’était la nuit totale, j’ouvrais les yeux, rien ! Lentement j’émergeais, quelqu’un m’enserrait le bras et me secouait comme un prunier.
- Noémie… Encore ce cauchemar ?
Soudain je réalisais, j’étais dans mon lit.
- Oh Miguaël, c’est épouvantable cette chose !
- Ce n’est rien chérie, reprends toi, c’est l’angoisse …
Je me blottissais tout contre sa poitrine et me rassurais en sollicitant ses caresses. J’étais à 12 heures du départ, c’était une première pour moi. Je devais me détendre…
Le dos meurtri par la mauvaise qualité de mon sommeil, je me levais péniblement. Quelques étirements furent indispensables pour mettre en route le mécanisme de mes articulations. J’entendis le sifflement du distributeur, Miguaël l’avait déjà mis en marche. C’était au choix, tout était compacté : café, thé, jus de fruits… En moins de 2 minutes, le plateau serait servi. Mais pour moi, Miguaël programmerait tout à l’ancienne : Jus d’orange bio, tartine beurrée, chocolat et lait. Tant pis pour les sachets lyophilisés qui reproduisaient toute la gamme alimentaire, le goût était trop incertain.
Je m’assurais de mon image devant le miroir incorporé au-dessus des glissières vestimentaires et m’empressais d’enfiler le premier bout de tissu qui se trouvait à ma portée. Rosy notre robot domestique était déjà en train d’aspirer la demeure de fond en comble, son va-et-vient incessant avait pour effet de raviver ma migraine. Traînant la savate, j’allais m’asseoir auprès de Miguaël et avalais avec peine mon petit-déjeuner.
Sachant que de quelques années terrestres, je ne me délasserais plus dans mon bain d’algues préférées aux propriétés draineuses, je soignais particulièrement mes ablutions. Puis, je m’habillais à la hâte, car je ressentais le besoin impératif d’aller faire un tour au square, avant mon départ.
Du pas de la porte, je lançais à la volée mon intention à Miguaël :
- Mig, je m’absente une heure ou deux…
Il n’eut pas le temps de rétorquer quelque chose, j’étais déjà dans la rue. Le marché des quatre saisons n’était pas loin, les rares légumes et fruits frais embaumaient l’air environnant. Je traversais les étals en prenant bien soin d’inhaler toutes les senteurs qui s’y dégageaient. Les marchands vantaient leurs produits dans un langage coloré, emprunté au passé. C’était à qui mieux, mieux, démontrerait aux chalands la supériorité de sa production. Depuis la pénurie des années 2220, le retour aux méthodes anciennes faisait fureur : « Voyez mes belles tomates, mes artichauts… » C’était très folklorique, on se serait cru au XXe siècle.
J’arrivai au square encore désert à cette heure matinale. Je m’assis sur un banc, face à la fontaine des trois hydres, et regardai l’eau s’écouler sans interruption de leurs gueules béantes. Une onde de plaisir se diffusa dans mon organisme et apaisa tous mes sens. Je levai les yeux, le ciel était clair, son azur semblait m’appeler. J’avais été désignée parmi les recrues de la section 29. Je n’avais pas le choix, c’était mon destin ! Ma pensée dériva tristement vers cette trajectoire incertaine. Je réalisai que dans quelques heures, je traverserais l’atmosphère terrestre et je regarderais s’éloigner cette belle boule bleue, sur laquelle, j’avais vu le jour 28 ans plus tôt...

- C’est magnifique n’est-ce pas ?
Je tournai la tête dans le sens d’où provenait la voix. Je fus surprise de constater qu’Il était assis près de moi, je ne l’avais pas vu venir ! Il continua, le regard porté en direction de la voûte céleste sans tenir compte de mon étonnement :
- Là-bas, c’est chez nous, nous y retournons tous un jour.
- Que voulez-vous dire ? Lui demandai-je.
- C’est comme une poésie enchaîna-t-il :
« Le nouveau-né voyait pour la première fois la lumière.
Sortant des ténèbres, il glissait vers elle… »
C’est émouvant m’entendis-je répondre, mais je ne comprends pas !
- Oh! Bientôt vous comprendrez, dit-il en joignant un geste amical à la parole. Sans plus attendre, il se leva et me tourna le dos. Il disparut, comme Il était venu.

**
*

Nos adieux avec Miguaël furent émouvants. Son étreinte avait été longue, son regard trahissait l’angoisse de notre séparation.
- Ne t’inquiète pas amour, nous nous retrouverons très vite, lui avais-je murmuré. Tu verras ce sera encore plus merveilleux…
Ensuite, tout était allé très vite, le couvercle s’était refermé. Rapidement, j’avais senti le froid se glisser insidieusement dans tous mes membres, puis mon système cérébral avait été envahi à son tour.

**
*

Je sortis progressivement de mon état léthargique, les robots X07 et Y06 m’avaient habilement pouponné durant mon long séjour de glaciation. Un à un, je retrouvai mes réflexes de survie. Je portais en moi le protocole thérapeutique qui m’était destiné. Mais quelque chose clochait…
Le commandant me briefa rapidement. L’ordinateur de bord cafouillait, tous les paramètres indiquaient un mauvais fonctionnement. Je vis sur les écrans de contrôle, l’incident qui avait eu lieu au moment du transfert ! j’étais effarée, tout se passait exactement comme dans mon cauchemar. Dehors, dans le vide sidéral, la chose était là et m’observait.
Les éclairs fusèrent en même temps, le bruit devint assourdissant. L’ébranlement indescriptible qui s’ensuivit m’assomma. À présent il faisait noir. Comment pourrais-je décrire la force qui me projeta dans ce tunnel qui n’en finissait pas ? Tout ce dont je me souvins, ce fut l’éblouissement quand la bulle me libéra.
L’homme vint vers moi jusqu’à mi-chemin et m’attira vers la lumière. Je n’avais plus de mots pour m’exprimer, face à ce que mes yeux découvraient.
« Lilla vous a repêché juste à temps. Vous n’étiez pas encore programmé d’où son hésitation. » L’homme tout en blanc ne parlait pas, mais j’entendais tout ce qu’il voulait bien me communiquer. « Lilla est la fossoyeuse, elle récupère les errants. Le système est tombé en panne, nous avons été averti par Balthazar, vous l’avez rencontré avant le départ… »
C’était l’homme du square bien sûr ! Tout ne faisait qu’un tour dans ma tête, qui était-il ? Au bout de mes réflexions, j’entendis :
« C’est un veilleur, il nous communique les imprévus... »
J’eus soudain l’impression que je me dématérialisais, je devenais incertaine. L’effroi me saisissait, je tremblais de tous mes membres.
Il tenta de me rassurer :
« Ça paraît compliqué, mais vous verrez, on s’habitue très vite ! » Il m’entraîna à sa suite et m’éclaira sur mon départ prématuré.

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*

- Ça c’est passé à 12 heures 09 dans la zone rouge, la machine s’est soudain détraquée, tous les corps sous cryogénie ont subi un réchauffement brutal …
Le major inquiet des répercussions dans son service était venu aux nouvelles.
- Les corps ont-ils subi beaucoup de dégâts ?
Le professeur se frottait la tête, il était complètement dépassé par cet évènement.
- …L’alarme s’est déclanchée bien trop tard, nous essayons de voir ce que nous pouvons faire, les vérifications prendront un certain temps…
- Le commandant Miguaël a-t-il été informé ?
- Je ne crois pas, non, pas encore… Le professeur s’épongeait le front, tout avait été si vite. Pour sa compagne le docteur Noémie, ce n’est peut-être pas irréversible… Enfin, nous verrons.
- Vous étiez dans la zone 5 au moment de l’explosion ?
- Oui, nous procédions aux vérifications d’usage sur les robots X07 et Y06, leur fonctionnement était irréprochable… Quand nous avons été plongés dans le noir ! Tout en parlant, le professeur n’avait cessé de s’agiter et de donner des ordres à ses assistants, tentant de sauver ce qui pouvait encore l’être.
Le beeper du major trembla contre sa ceinture, il s’en empara fébrilement et écouta le message. Sans plus de cérémonie, il tourna les talons laissant le professeur perplexe. Celui-ci se reprit aussitôt et continua de s’activer sur des corps à moitié dégelés.

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- Votre compagnon a choisi de vous maintenir en basse température, espérant vous ranimer dans une courte décennie. Vous avez cru jusqu’au bout à ce voyage intergalactique, élaboré dans les moindres détails par votre cerveau malade. Mais tout s’est précipité, en rentrant du square, une hémorragie cérébrale vous a emporté en quelques heures. Miguaël sachant l’issue fatale qui vous guettait, avait tout prévu. À peine aviez-vous expirée dans ses bras, que le cercueil de glace s’était déjà refermé sur vous. Vous n’étiez gelée que depuis quelques mois, quand l’accident s’est produit. En ce moment, ils s’acharnent sur votre corps, en espérant qu’il ne soit pas définitivement corrompu…
L’homme du square m’avait parlé du départ, il m’avait dit que je comprendrais… Évidemment tout s’éclairait à présent.
Cette nouvelle maladie était apparue 5 ans plus tôt. Je l’avais contractée au laboratoire de recherche de notre agence spatiale. Nous avions en observation deux jeunes pilotes spatiaux revenant tout juste de mission. Ils présentaient tous deux, des troubles passablement suspects. Avec le docteur Astride, ma collègue de promotion, nous avions réussi à isoler différents éléments. Nous tentions de les interpréter, quand nous fûmes prises de violents tremblements, accompagnés de douleur cérébrale qui nous laissèrent inanimés. Lorsque nous reprîmes connaissance, nous étions nous aussi contaminées. Juste peu de temps auparavant, nous avions découvert que cette souche inconnue parasitait les organismes vivants, mais, qu’elle ne se transmettait pas. Notre erreur avait été essentiellement dans sa manipulation.
Au fil des jours, les hallucinations étaient devenues de plus en plus réelles, à tel point que je faisais difficilement l’amalgame entre le rêve et la réalité. Nous étions condamnées à brève échéance ; mais avec Astride, nous espérions avoir trouvé avant…

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Le major s’épongeait le front, il venait d’annoncer la décision du conseil médical militaire. Le programme de la zone rouge était arrêté ! Tous les corps seraient incinérés dans les plus brefs délais.
Le commandant Miguaël, paralysé devant l’ampleur des dommages, ne pouvait s’y résoudre. Cette mesure était trop radicale à son gré. Mais le professeur lui affirma que l’intégralité des corps était à présent douteuse. Il valait mieux renoncer…

**
*

J’aurais pu rester encore en transit intermédiaire durant plusieurs années. Mon enveloppe charnelle n’avait pas subi de liaison irréversible, mais nul ne pouvait le savoir. J’étais allongée dans un cercueil réfrigéré, Miguaël était penché sur moi. Il me regardait, quelques larmes glissaient discrètement le long de ses joues pour tomber enfin sur le dôme transparent qui me recouvrait.
Pauvre Miguaël ! Il restait prostré, comme s’il attendait un signe de ma part.
Je flottais au-dessus de mon corps, j’avais beau faire, il ne me voyait pas ! Avec douleur, il sembla se décider. Il se redressa péniblement et alla débrancher tout le système qui maintenait provisoirement la glaciation.
Il revint aussitôt près de ma dépouille, et d’une voix brisée par le chagrin, il monologua :
- Adieu mon amour ce n’est peut-être pas plus mal.
Il déposa un dernier baiser sur ses doigts tremblants qui allèrent caresser le sarcophage de verre, dans lequel je reposais.
Je tentais vainement un dernier adieu…
Mais, les éclairs se mirent à fuser ; ce fut à nouveau le noir du tunnel, et enfin, l’éblouissement !

Auteure Anice
© 2003.
Anice-fiction http://www.anice-fiction.com
FIN

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