Seuil au monde
de Anaka



Ne ferme pas la porte.
Désarçonnée, elle s'immobilisa brutalement sur le seuil de la porte.
Ne ferme pas la porte.
Elle restait là plantée comme une brindille soudain ramifiée, et ses pieds s'enfonçaient dans le crin irritant du paillasson de l'entrée. Un éclatant silence l'absorbait dans un brouhaha gigantesque, où elle ne distinguait plus l’aveu des non-dits, les murmures des soupirs, les éclats de voix des éclats de rire. Hier, demain, de quand datait cette image d'eux enlacés dans un seul expire ? Et ce regard haineux, dans un visage déformé par la colère ? Avant ? Après ? Un brouillard humide envahissait son corps, emmêlant les rancœurs et les moments de grâce. Elle voulait regarder de ses yeux écarquillés, mais un voile l'empêchait de distinguer, à quelques centimètres, la première marche du palier. Un vertige immense empesait jusqu'à sa volonté. Rachel pétrifiée du sel de ses larmes versées, fixait d'un œil minéral son aimé en proie au désespoir, qui gémissait dans une suffocante complainte muette "pourquoi, pourquoi n'as-tu pas fait confiance ? ".
Elle entendait la supplique assourdie qui s'échappait du couloir entr'ouvert. Elle ne pouvait voir, mais elle percevait l'agitation fébrile d'un homme, son Homme, le son mat de ses poings serrés contre le crépi blanc de l'entrée, les sanglots de souffrance brute qui s'évanouissaient en expirations anémiées. "Pourquoi n'as-tu pas fait confiance", répétait inlassablement le souffle inanimé. L'homme gémissait de nouveau, et frappait le mur avec une régularité mécanique surréelle.
"Pourquoi n'as-tu pas fait confiance", murmura-t-elle sourdement, comme si la voix s'était emparée d'elle et lui imposait à présent sa litanie rancunière.
"Ne ferme pas la porte".
La voix rauque se mêla un instant à la psalmodie pointue. Elle n'avait pas bougé. Son esprit aux aguets élançait ses antennes. Tandis que ses sens aiguisés percevaient la plus minuscule vibration, elle s'étonnait calmement de ne plus savoir comment ordonner à ce corps statufié de se mouvoir, au lieu de rester ainsi pétrifié sur le seuil de sa maison...

Elle l'avait tellement rêvé, ce home douillet ! Elle se rappelait le jour où ils étaient arrivés sur le morceau de terre encore vierge, en compagnie du promoteur et de quelques autres clients alléchés par le vert cru des prés alentour, le chant des oiseaux sous le soleil clément d'une fin d'été, le charme champêtre d'une vie bucolique... les rires des enfants - elle en aurait trois - jouant au loup dans les grandes herbes folles,... Le clapotis d'un ru timide et hardi à la fois... Sous ses fenêtres à petit-bois, sa belle pelouse uniforme et impeccable, son coin de potager réservé à l'angle exposé sud-est, et puis la jolie table de jardin en teck... Les couchers de soleil sur la terrasse, la nuit tombante et les aubes embrasées... Son rêve de toujours, de petite fille très sage parce que le père Noël sinon, il rate la cheminée et puis il faut attendre, encore attendre et espérer qu'un jour, il déposera dans ses souliers le joli cadeau qu'elle lui demande depuis tant d'années qu'elle n'en a plus d'âge, cette petite fille triste. Le joli paquet de bonheur dans son papier brillant... Et puis ils étaient là, tous les deux, amoureux seuls au monde depuis près de trois ans, construisant ensemble le creuset douillet de leur rêve. Laissant là les clients dubitatifs et le promoteur aux arguments inutiles, ils avaient foulé l'herbe d'un seul élan, et s'étaient arrêtés au milieu d'un nulle part. Puis il l'avait prise dans ses bras, sa jeune épousée, et ils avaient franchi le pas de leur future demeure. Là, se trouve la porte. Au milieu de ce champ désordonné, elle avait posé le pied sur le seuil de sa maison.
L'image jaillie comme une évidence s'inscrivait à présent dans son cerveau surchauffé. Elle revoyait la couleur du ciel délavé dans ces derniers jours d'un été généreux. Elle sut qu'elle se trouvait exactement au même endroit que ce jour, quelque quinze années auparavant.

Ne ferme pas la porte.
Un frisson parcourut ses membres roides. Une larme coulait, jaillie de quelle source inconnue. Tout au fond d'elle pleurait la petite fille le soir de Noël. La petite fille qui croyait l'avoir eu, enfin son paquet cadeau. Et voilà qu'on lui arrachait des mains, de sa peau de partout, voilà qu'elle jetait le paquet fragile au loin. Quoi, non, alors, c'était vraiment trop tard ?
Ne ferme pas la porte.
Un fourmillement frémit dans sa main crispée. Un nerf s'éveillait, cellule par cellule son corps sortait de sa torpeur.
Son regard cilla, et elle eut besoin tout à coup d'étirer sa nuque lentement, en un cercle parfait, de gauche à droite, dans un mouvement lent et appliqué. Sa vision s'éclairait. Elle distinguait maintenant le miroitement paisible de sa voiture garée dans l'allée, assoupie dans le halo de lune. Elle voyait à nouveau. Les voix mêlées s'étaient tues, seul lui parvenait le halètement douloureux de l'Homme épuisé de chagrin. Son corps s'enhardissait à présent, heureux de reprendre contact avec lui-même. Chaque atome courait en tout sens, embrassant ses comparses et s'essayant à des connections timides. Sa main effectuait une pression douce sur la poignée rigide de la valise. Son pied droit s'élevait doucement pour vérifier qu'il pouvait s'éloigner du sol sans arracher ses racines fragiles. Elle sentait son ventre gonfler et dégonfler sous le tissu soyeux de sa robe légère. Il faisait très doux. Elle appréciait la brise légère dans ses cheveux dénoués, l'odeur âpre et musquée d'un soir d'épandage, le paysage immuable et sans cesse renouvelé des grands champs alentour, ce baiser léger qui caressait ses tempes et séchait des larmes d'un autre temps.

D'un mouvement définitif et lent, elle se tourna vers le couloir silencieux. Alors, d'un seul pas, elle franchit de nouveau le seuil de sa maison.

Version envoyée à ecrits-vains – juin 2000
SEUIL AUX MONDES

Ne ferme pas la porte.
Désarçonnée, elle s'immobilisa brutalement sur le seuil de la porte.
Ne ferme pas la porte.
Elle restait là plantée comme une brindille soudain ramifiée, et ses pieds s'enfonçaient dans le crin irritant du paillasson de l'entrée. Un éclatant silence l'absorbait dans un brouhaha gigantesque, où elle ne distinguait plus le dit des non-dits, les murmures des soupirs, les éclats de voix des éclats de rire. Hier, demain, de quand datait cette image d'eux enlacés dans un seul expire ? Et ce regard haineux, dans un visage déformé par la colère ? Avant ? Après ? Un brouillard humide envahissait son corps, emmêlant les rancœurs et les moments de grâce. Elle voulait regarder de ses yeux écarquillés, mais un voile l'empêchait de distinguer, à quelques centimètres, la première marche du palier. Un vertige immense empesait jusqu'à sa volonté. Rachel pétrifiée du sel de ses larmes versées, fixait d'un œil minéral son aimé en proie au désespoir, et gémissait dans une suffocante complainte muette "pourquoi, pourquoi n'as -tu pas fait confiance ? ".
Elle entendait la supplique muette qui s'échappait du couloir entr'ouvert. Elle ne pouvait voir, mais elle percevait l'agitation fébrile d'un homme, son Homme, le son mat de ses poings serrés contre le crépi blanc de l'entrée, les sanglots de souffrance brute qui s'évanouissaient en expirations anémiées. "Pourquoi n'as-tu pas fait confiance", répétait inlassablement le souffle inanimé. L'homme gémissait de nouveau, et frappait le mur avec une régularité mécanique surréelle.
"Pourquoi n'as-tu pas fait confiance", murmura-t-elle sourdement, comme si la voix s'était emparée d'elle et lui imposait à présent sa litanie rancunière.
"Ne ferme pas la porte".
La voix rauque se mêla un instant à la psalmodie pointue. Elle n'avait pas bougé. Son esprit en éveil fonctionnait à plein. Tandis que ses sens aiguisés percevaient la moindre vibration, elle s'étonnait calmement de ne plus savoir comment ordonner à ce corps statufié de se mouvoir, au lieu de rester planté inutilement sur le seuil de sa maison...
Elle l'avait tellement rêvé, ce home douillet ! Elle se rappelait le jour où ils étaient arrivés sur le morceau de terre encore vierge, en compagnie du promoteur et de quelques autres clients alléchés par le vert cru des prés alentour, le chant des oiseaux sous le soleil clément d'une fin d'été, le charme champêtre d'une vie bucolique... les rires des enfants - elle en aurait trois - jouant au loup dans les grandes herbes folles,... Le clapotis d'un ru timide et hardi à la fois... Sous ses fenêtres à petit-bois, sa belle pelouse uniforme et impeccable, son coin de potager réservé à l'angle exposé sud-est, et puis la jolie table de jardin en teck... Les couchers de soleil sur la terrasse, la nuit tombante et les aubes embrasées... Son rêve de toujours, de petite fille très sage parce que le père Noël sinon, il rate la cheminée et puis il faut attendre, encore attendre et espérer qu'un jour, il déposera dans ses souliers le joli cadeau qu'elle lui demande depuis tant d'années qu'elle n'en a plus d'âge, cette petite fille triste. Le joli paquet de bonheur dans son papier brillant... Et puis ils étaient là, tous les deux, amoureux seuls au monde depuis près de trois ans, construisant ensemble le creuset douillet de leur rêve. Laissant là les clients dubitatifs et le promoteur aux arguments inutiles, ils avaient foulé l'herbe d’un seul pas, et s'étaient arrêtés au milieu d'un nulle-part. Puis il l'avait prise dans ses bras, sa jeune épousée, et ils avaient franchi le pas de leur future demeure. Là, se trouve la porte. Au milieu de ce champ désordonné, elle avait posé le pied sur le seuil de sa maison.
L'image jaillie comme une évidence s'inscrivait à présent dans son cerveau surchauffé. Elle revoyait la couleur du ciel délavé dans ces derniers jours d'un été généreux. Elle sut qu'elle se trouvait exactement au même endroit que ce jour, quelque quinze années auparavant.
Ne ferme pas la porte.
Un frisson parcourut ses membres roides. Une larme coulait, jaillie de quelle source inconnue. Tout au fond d'elle pleurait la petite fille le soir de Noël. La petite fille qui croyait l'avoir eu, enfin son paquet cadeau. Et voilà qu'on lui arrachait des mains, de sa peau de partout, voilà qu'elle jetait le paquet fragile au loin. Quoi, non, alors, c'était vraiment trop tard ?
Ne ferme pas la porte.
Un fourmillemnt frémit dans sa main crispée. Un nerf s'éveillait, cellule par cellule son corps sortait de sa torpeur.
Son regard cilla, et elle eu besoin tout à coup d'étirer sa nuque lentement, en un cercle parfait, de gauche à droite, dans un mouvement lent et appliqué. Sa vision s'éclairait. Elle distinguait maintenant le miroitement paisible de sa voiture garée dans l'allée, assoupie dans le halo de lune. Elle voyait à nouveau. Les voix mêlées s'étaient tues, seul lui pervenait le halètement douloureux de l'Homme épuisé de chagrin. Son corps s'enhardissait à présent, heureux de reprendre contact avec lui-même. Chaque atome courait en tout sens, embrassant ses comparses et s'essayant à des connections timides. Sa main effectuait une pression douce sur la poignée rigide de la valise. Son pied droit s'élevait doucement pour vérifier qu'il pouvait s'éloigner du sol sans arracher ses racines fragiles. Elle sentait son ventre gonfler et dégonfler sous le tissu soyeux de sa robe légère. Il faisait très doux. Elle appréciait la brise légère dans ses cheveux dénoués, l'odeur âpre et musquée d'un soir d'épandage, le paysage immuable et sans cesse renouvelé des grands champs alentours, ce baiser léger qui caressait ses tempes et séchait des larmes d'un autre temps.
D'un mouvement définitif et lent, elle se tourna vers le couloir silencieux. Alors, d'un seul pas, elle franchit de nouveau le seuil de sa maison.





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