Le retour
de Anaka



Elle attend. Chaque jour.
Il est parti, la laissant derrière lui dans un nuage de poussière soulevé par son galop d’adieu. Elle est restée là. Il n’a rien promis, elle n’a rien demandé.
Elle l’attend. Il le sait, puisqu’il revient.
Elle n’a pas changé. Son sourire de Joconde reste gravé dans l’éternité de sa mémoire. Ses cheveux blonds folâtrent joyeusement dans la brise nonchalante. Ses bras sont deux jambons dodus, appétissants et gourmands, autant avides de serrer que d’être caressés. Elle a dans ses pupilles rondes le bleu innocent de ses rêves, délavé dans l’attente, nettoyé de toutes les impatiences, l’attente paisible de l’inéluctable.
Il revient.
Lui est différent. Le visage buriné par les tempêtes, les orages, les coups de grisou. Le regard lourd d’histoires sans fin, de romances inachevées, d’escapades vides de sens, de fuites en avant.
Il est revenu.
Mais Qui est revenu ?
On ne revient jamais tel que l’on est parti.
Elle est la même.
Ce n’est pas elle qu’il retrouve. À moins que...
En effaçant ces dix années d’errance, il pourrait presque laisser ressurgir un sentiment familier. Une tendresse ancrée du fond des âges, fossilisée. Il la dévisage en sépia, intacte et surannée. Inaccessible passé, qui offre à saisir seulement le regret mélancolique de ce qui ne sera jamais plus.
Seule la nostalgie est bien vivante.
De quoi pourraient-ils parler, sinon de ces dix années écoulées, qui ne sont pas passées chez elle. De cette décade qui représente toute sa vie à lui. Comme s’il y avait à présent un univers parallèle de deux lustres, qui les empêche de se rencontrer, qui les rend inconnus l’un à l’autre. Ils se regardent, aveuglés, à travers le miroir dépoli de leurs existences séparées. Puis se détournent, pudiques. Lui ressent de l’étonnement, de la curiosité même. Il lui paraît presque incongru de reconnaître ce visage à la fois familier et si lointain, de toucher un recoin endormi de sa mémoire qui s’éveille avec peine, et cligne sous la lumière d’une réminiscence fugace et floue.
Elle tente d’effacer les signes qui n’appartiennent pas à leur passé commun. Mais elle ne voit que ces ridules griffant son regard las, cette fine cicatrice sous l’œil qui trahit une lutte dont elle n’a pas été l’enjeu, cette bouche marquée d’amertume et pourtant si sensuelle, qui porte encore la trace de baisers abandonnées à d’autres ports, d’autres attaches.

Elle dit : Tu as changé.
Il dit : Tu es la même.
Ils pourraient même être déçus. Ils se demandent comment ils ont pu vivre aussi longtemps dans l’idée de ces retrouvailles.

Elle dit : Tu te rappelles, le jour de ton départ...
Elle raconte le navire dans le port, les hautes voiles ferlées qui claquent au vent, et ralinguent contre les mâts, comme des linceuls endeuillés battant au vent leur tristesse. Sur le quai ivre de bruit, gris de mélancolie, les femmes en larmes hurlent leur abandon et gémissent leurs nuits froides à venir.
Il ne se souvient pas. Il revoit seulement le ciel tourmenté des grands envols, les marins entonnant leur chant d’adieu, le frottement des amarres larguées, et les silhouettes minuscules dans l’horizon de l’oubli. Tous les départs se ressemblent, les ports sont les mêmes, les femmes pleurent pareil sur tous les quais du monde.
Elle tient dans sa main une lettre. Elle palpe au creux de sa paume la tendresse de l’homme au loin, les mots d’amour transis par les tempêtes en haute mer, les caresses furtives au bout de la plume qui tremble dans la houle incessante.
Il ne se rappelle même pas qu’il savait écrire.
Elle dit encore : Rien n’a changé, à la maison.
Il acquiesce, mais il a peur, car lui n’est plus le même, et il n’est pas certain que ces murs-là l’accepteront.
Elle s’élance dans le chemin qui remonte vers la rade. Une émotion oubliée surgit en lui, brute et compacte. Une sorte d’attendrissement doux. Il laisse s’insinuer cette tendresse éruptive, surpris malgré lui de ne pas s’appartenir tout entier.
Elle ne parle plus. Elle marche, car c’est ainsi qu’elle exprime le mieux leurs souvenances communes, elle le sait. Sa démarche chaloupée et boiteuse, si sensuelle dans sa gaucherie involontaire, ravive la mémoire des marins débarqués. Elle est un oiseau tombé en vol, qui se redresse et cherche ses appuis vacillants. Sa hanche avance, provocante, tandis que le genou presque timide vient embrasser le creux de son jumeau. Claudicante et pourtant si lascive, un fœtus de cheminement, un embryon de déplacement, comme une naissance à chaque foulée qui la propulse un peu plus avant.
Elle sent l’homme frôler sa jupe. Ne pas se retourner. Car c’est ainsi qu’elle le reconnaît. La trémulation de la main contre le tissu, et le voici comme hier, comme demain, dans cette approche hésitante qui dessine des ombres de désirs sur son jupon dansant. Elle ralentit, oh, à peine, assez pour qu’il sente l’acquiescement implicite, et que ses doigts fébriles touchent le carré de peau dénudé. Elle glisse dans l’abandon et entrelace ses rêves à l’inconscience qui la submerge. Il a saisi son cou, et baise goulûment la petite veine palpitante. Elle ferme les yeux, et savoure son retour dans la petite anse désertée, un soir d’adieu, dix ans plus loin. Il ouvre la chemise en coton léger, et caresse les seins palpitant comme deux moineaux affamés. Il hume son odeur de femme docile, et le besoin de posséder ce corps alangui l’étreint sauvagement. Il replonge dans la douceur, efface les blessures, lèche ses plaies au baume du pardon. Elle tangue et chavire, il tient le cap dans l’orage de leurs corps silencieux et assoiffés. Quand enfin la mer est calme, les voici gisant l’un et l’autre, détachés, assommés et repus.
C’est elle qui se relève la première. Elle rajuste sa chemise légère, recoiffe ses cheveux défaits en une natte de Juliette, époussette du plat de la main son jupon ensablé. Puis, sans un regard, elle s’éloigne de sa démarche sensuelle et comme amputée.
Elle s’en retourne à son point d’ancrage, son port de l’attente.
Elle attend son retour. Car ce n’est jamais lui qui revient.
Celui qui s’en va ne revient jamais tel qu’il est parti. Celle qui reste ne change pas.
Comment leurs regards pourraient-ils se reconnaître ?


Retour au sommaire