Petite
de Anaka

Je suis petite. C'est ce qu'ils disent tous. Trop petite pour leur monde de géants.

Ils disent que je suis un bébé dans un corps de femme, que jamais je ne changerai dedans, et que plus mon corps devient fort, plus il y a de l'espace dans ma tête, de l'espace vide, inutile, que je ne peux pas remplir avec leurs histoires de grands. Moi je me sens énorme dedans. Forte à soulever des montagnes, à souffler sur les nuages pour éclairer le ciel. Immense à prendre le monde entier dans mes deux mains pour le caresser, le rendre gentil, panser les blessures des forêts mutilées, boire les rivières souillées de notre ingratitude.

J'ai envie de leur dire, faites-moi confiance, ne suis-je pas née pour sauver l'univers ? Je parle, et personne ne me répond jamais. Je crois que nous n'avons pas le même langage. Mes mots magiques devraient être un baume sur leurs angoisses d'adultes, et pourtant en réponse, ils me regardent avec un drôle d'air...oh je vois bien qu'il y a de la tristesse dans leurs yeux, quelque chose comme du regret, qui teinte de gris leurs pupilles. Ils caressent ma tête, très doucement, j'adore qu'on me cajole, ça me donne envie de fermer les yeux et de m'envoler.

La nuit, je vole. Mon corps reste bien au chaud sous les couvertures, et moi je m'en vais en voyage, je vois la maison d'en haut comme un petit point de broderie sur un canevas. J'ai essayé de leur apprendre, mais ils n'osent pas. Ils ont peur, l'inconnu les dépasse, ils ont trop besoin de comprendre les "pourquoi" de la vie pour accepter l'évidence du mystère. Alors ils haussent les épaules. Ils me disent, c'est bien Marie, tu a fais un beau rêve.

J'aime tant voler que même dans la journée je m'assoupis pour repartir à l'assaut des nuages. Maman me réveille, elle me dit, Marie ce n'est pas l'heure de dormir ! Pas l'heure ? Mais quelle importance ? Moi je sais bien quand sonne l'heure de chaque chose. Je pressens le matin à l'atmosphère humide de la rosée qui perle sur les brins d'herbes, l'aube s'annonce frileusement, embuant la fenêtre, et dessinant les silhouettes fragiles des fantômes de la maison. J'aime tant cet instant de l'éveil. Si je ferme les yeux, je suis légère comme un oiseau. L'air est pur du jour nouveau qui s'annonce. En baissant mes paupières, je décolle dans les brises odorantes. Je connais aussi l'heure douce et tranquille de l'après-midi, quand la nature fait la sieste, et m'enjoint de l'accompagner dans son rythme paisible. Quand le monde est au ralenti, il ne faut pas brusquer l'air qui somnole, les arbres assoupis, la maison qui sommeille.

Ont-ils jamais regardé un chat, les retardataires, les pressés, les ponctuels, les tête-en-l'air ? Pour savoir l'heure, il suffit d'observer les chats.

Ils sont les maîtres du temps. Ils savent quand il faut manger, boire, dormir, chasser. Ils ne se hâtent jamais, ils attendent le bon moment. Lucie et moi, on les observe, on les guette, on les épie. On croit qu'ils ne font que s'amuser, mais ce n'est pas vrai. En fait, ils se parlent dans un langage secret, et ils observent tout ce que font les humains. Après en cachette, ils essaient de reproduire les gestes des hommes. Et aussi il parlent, enfin ils apprennent notre langue. Un jour, bientôt, les chats seront les maîtres du monde. Et c'est nous qui apprendrons à nous frotter derrière les oreilles, à faire notre toilette en nous léchant doucement les mains et les pieds, à laper le lait dans un petit bol blanc posé sur le carrelage. Nous miaulerons nos mots d'amour, et nous mangerons les petits oiseaux vivants. Alors ma petite sœur et moi, on s'entraîne à marcher à quatre pattes sans faire de bruit, à ronronner en grattant l'œsophage de l'intérieur.

Lucie, c'est ma petite sœur. Elle a cinq ans. Maman dit tout le temps qu'elle est supérieurement intelligente. C'est sûr. Lucie, elle comprend tout ce que je dis, et même elle aime quand je danse. Elle rit aux éclats et elle bat fort de ses petites mains adorables. Je voudrais qu'on vive toujours ensemble, mais Maman dit que ce n'est pas possible, Lucie doit aller tous les jours à son école avec les enfants qui sont comme elle. Et moi je vais au centre.

Le samedi matin quand je reviens à la maison, je reste debout devant la porte jusqu'à ce qu'elle arrive. C'est la voisine qui la ramène, parce que Maman ne veut plus aller la chercher avec moi. Elle dit que je suis mieux à la maison. C'est dommage, j'aime bien regarder les enfants quand ils se ruent dans la grande cour, en courant comme des fourmis dans tous les sens, mais des fourmis avec des bonnets à pompons, des gants multicolores, des cartables énormes sur le dos.

Les fourmis, c'est très très fort. J'ai lu dans mon dictionnaire qu'elles pouvaient porter soixante-dix fois leur propre poids. C'est énorme. Moi je ne pourrais jamais. C'est sûrement pour ça que je ne peux y aller, dans l'école de Lucie. En tout cas une chose est certaine. Si les chats ne deviennent pas les maîtres du monde, ce seront les fourmis. D'abord elles sont plus nombreuses, et puis elles ont des armes chimiques pour tuer tous les chats qui résisteront.

J'aimerais pas voir ça, une bataille entre les maîtres du monde. Ca doit faire très peur. Je n'aime pas avoir peur. C'est comme le jour où j'ai accompagné Lucie à l'école. C'est depuis cette histoire que Maman ne veut plus que j'y aille. Le matin, à la maison, on jouait si bien que je ne voulais pas la quitter. Je suis restée collée à sa main, et personne n'a pu me détacher. Dans ma paume, il y a une colle spéciale. C'est ma glu d'amour, et c'est plus fort que tous les gens qui veulent nous séparer. Lucie, elle ne fait rien pour me décoller, parce qu'elle sait qu'elle m'arracherait toute la peau, et que je saignerais trop.

Alors ce jour-là, Maman, a bien été obligée de m'emmener à l'école avec Lucie. Je crois qu'elle était quand même en colère. Elle me disait, tu vas voir, les enfants vont se moquer de toi, ils te tireront les cheveux, ils te pousseront par terre pour que tu tombes, ils seront méchants, et ce sera bien de ta faute, parce que tu ne m'écoutes pas quand je te dis que ce n'est pas une école pour toi. Moi je ne pouvais plus m'arrêter de trembler, et je gardais la main de Lucie dans ma main, en essayant de faire coller tous mes pores à ses pores. Quand on est arrivé à l'école, j'avais tellement peur que je ne pouvais plus marcher.

La peur c'est comme une grosse couverture qui vous étouffe pour vous empêcher de respirer, et qui vous enroule les jambes dans du coton pour vous faire trébucher, et qui se colle devant vos yeux pour vous empêcher de voir quand elle vous plantera un grand couteau dans la gorge.

Alors quand les enfants ont commencé à m'approcher je me suis mise à hurler, parce que je ne voulais pas qu'ils me tirent les cheveux, je ne voulais pas que la peur me transperce. Maman nous a vite ramené à la voiture et on est rentré à la maison.

J'étais quand même un peu déçue, parce que les enfants c'est joli de loin comme ça, avec leurs vêtements de toutes les couleurs et leurs cheveux qui bougent dans tous les sens, mais quand même, ils sont moins gentils que ma petite sœur. Il sont peut-être même pire que les grandes personnes. Je ne voudrais pas qu'ils deviennent les maîtres du monde, ce serait trop terrifiant. Les enfants, ils ont des grandes dents à l'intérieur du cerveau, pour manger tout ce qui passe à leur portée. D'abord ils croquent tous les bonbons, mais après ils vous attrapent avec leurs mâchoires, et ils vous brisent en mille morceaux. Ils ont toujours faim. De tout.

Depuis je ne vais plus regarder les enfants-fourmi. C'est trop dangereux. Toute la semaine, j'habite dans une maison où il y a plein de filles qui ne ressemblent ni à Lucie, ni à moi. Elles sont différentes. Moi aussi il faut croire, puisque je vis avec elles. C'est peut-être parce que je ne sais pas lire l'heure, où parce que j'oublie un peu ce qu'on me dit...

Chaque lundi matin, après le petit-déjeuner, Maman me coiffe longuement, et attache un ruban de satin dans mes cheveux noirs. C'est moi qui choisis la couleur. Je prends souvent le rose. Le rose, c'est joli dans les cheveux noirs. La brosse soyeuse court sur mon crâne, c'est tellement doux. Je souris, Maman me regarde, et elle se met à pleurer.

Moi je ne pleure jamais. Dans mon cœur il y a un soleil qui brille tout le temps et qui me réchauffe. A l'intérieur de ma tête, il n'y a que des papillons irisés et des fleurs odorantes qui sentent bon et qui me font danser pendant des heures. Si je vois Maman toute grise, avec ses yeux qui brillent et font couler des ruisseaux sur ses joues, j'ai envie de lui donner un peu de mes papillons, de lui cueillir les fleurs qui poussent sous la peau de mon crâne. Alors j'arrache mes cheveux par poignées, pour lui cueillir des gros bouquets, et je crache pour libérer les apollons des montagnes, les argus bleutés, les machaons porte-queue aux grandes ailes jaunes tachetées de noir. Je les connais tous, je leur donne des petits noms, ils virevoltent pour moi seule et m'embrassent dans le cerveau du bout de leurs antennes graciles. Eux, c'est sûr, ils ne seront jamais les maîtres du monde, il y a trop de douceur, trop de beauté en eux. Ils ne sont pas forts, ils sont tendres, ils savent seulement ramener un peu de bonheur dans les cœurs malmenés. Quand maman est triste, je les appelle, et comme de braves fantassins, ils se préparent à jaillir de mes lèvres en gros jets de salive irisée. Mais elle se met à crier arrête, tais-toi, et elle pleure encore plus.

Alors je lui parle, pour la rassurer. Dans ma bouche il y a les plus beaux mots du monde, avec des couleurs magnifiques pour chacun, et des petites notes accrochées aux syllabes. Mais elle n'entend pas ma musique. Elle dit que je fait un bruit horrible avec la bouche, que ça lui troue la tête de m'entendre grogner comme ça, et que ma voix lui perce les tympans. C'est vrai que ça ne sort pas toujours comme je voudrais, mais sous le vacarme, il y a une chanson douce.

Au centre, j'ai une amie, elle s'appelle Clara. Elle chante comme un oiseau-lyre. Quand j'entends sa voix s'élever dans la grande salle, je suis comme pétrifiée d'amour, mes petits papillons s'envolent de ma tête et dansent, s'entremêlent, s'enlacent comme des rubans de satin. Je pourrais rester des heures à virevolter, tournoyer, sauter en de gracieuses arabesques. À la maison, je ne danse pas. Maman n'aime pas, elle dit que je suis trop lourde pour sauter ainsi comme un éléphant à travers la maison. Il faut que je reste tranquille. Mais je suis tranquille. C'est vrai, je ne suis pas immobile ni silencieuse, mais je suis toujours paisible. Je ne m'énerve jamais. Et puis il n'y a que les pierres qui restent immobiles ou silencieuses. Même les arbres font du bruit, s'agitent, remuent leur branchage pour sentir les vent qui les caresse, laissent tomber leur feuilles à l'automne en gémissant, dans de petits craquements douloureux.

Je ne suis pas une pierre, ça non. Maman, elle dit que même quand je dors, je m'agite dans tous les sens, je ne peux pas rester en place. Mais c'est parce que je sais que mon corps doit rester mobile, si je ne veux pas me retrouver le lendemain matin changée en statue. Ca ne me plairait pas du tout d'être une statue. C'est déjà assez difficile de bouger un corps de chair, alors un corps de pierre...

Et puis il y a le Papa de Clara, qui vient la voir souvent. Il est tellement beau, et si doux. Sa voix aussi est douce et chantante, et quand il parle j'ai envie de danser. Quand il arrive au centre, il s'installe dans le petit salon de l'entrée, et il attend patiemment. Je sais que c'est pour moi qu'il vient en avance. Alors dès que je l'aperçois, je vais m'asseoir à côté de lui, et je lui prend la main pour lui donner un peu de ma glu d'amour. Il garde ma main bien serrée dans ses grands doigts, et on parle. Enfin, on se tait, mais ce sont nos pensées qui s'échangent sans une parole. Je n'ai pas besoin de mes oreilles pour l'entendre, parce que tout ce qu'il dit traverse les os de mon crâne et vient se blottir dessous mes oreilles. Alors je réponds de la même manière. Et de temps en temps il se penche vers moi et il me sourit, d'un sourire magnifique, il lisse doucement mes cheveux, et il se met à parler avec des mots, il me raconte sa vie, ses malheurs, ses tristesses, ses rencontres, comme ça, d'un trait, sans s'arrêter. Moi je ne dis rien, j'écoute, je comprends.

Et puis Clara, elle chante bien, mais elle n'écoute jamais personne. On dirait qu'une partie de son cerveau s'est envolée avec sa maman, et que depuis elle passe sa vie dans un autre univers. Elle est toujours ailleurs. Moi je lui parle quand même, elle au moins elle ne me dit jamais de me taire. Elle sourit tout le temps, sa tête dodeline en rythme avec mes phrases, on croirait même qu'elle est d'accord. Je voudrais bien aller avec elle là où est partie l'intérieur de sa tête, mais elle ne sait pas m'expliquer comment il faut faire. Chez elle il y a peut-être des coccinelles, ou des oiseaux. Ce serait bien qu'ils rencontrent mes papillons...

Un jour j'irais vivre avec elle, et j'emmenerai Lucie, et moi je serai la maman, puisque celle de Clara est morte. C'est son papa qui me l'a dit, un jour qu'on l'attendait ensemble pendant sa séance de kiné. Il était si mélancolique, comme si ses souvenirs étaient venus lui manger tout l'intérieur de ses joues, dépecer ses yeux de leur éclat sincère, alourdir ses paupières de petits paquets de tristesse. Il vit seul, mais il s'occupe de sa fille, il prend du temps pour elle. La prochaine fois qu'il viendra, je lui demanderai s'il a du temps pour s'occuper de moi aussi, parce que Maman elle a décidé de recommencer à travailler, et elle ne peut plus venir me chercher tous les week-end...

Le papa de Clara, c'est moi qu'il aime. Je ne l'ai dit à personne, parce qu'ils ne comprendraient pas. Une fois, il m'a même emmené en week-end, parce qu'il savait que maman ne pourrait pas me prendre, et ça faisait au moins... longtemps que je n'étais pas sortie de l'école. Il est arrivé dans une belle voiture blanche, avec beaucoup de place à l'intérieur, à cause du fauteuil roulant de Clara. Moi je suis montée devant, oh j'ai bien mis ma ceinture. J'étais si fière, j'aurais voulu chanter, mais Clara elle chante tellement mieux que moi que je n'ai pas osé. Je lui offrais des sourires bouillants, avec des soleils dedans pour bien lui donner de la chaleur, et des étoiles pour faire scintiller mes sentiments. Il me souriait aussi, il avait l'air heureux. Je suis sûre que lui aussi il a des papillons dans la tête. Ca se voit.

En fait j'ai un secret, je ne l'ai dit à personne. C'est mon secret.

Bientôt je vais partir. Ce sera la nuit. Je réveillerai Lucie, et on descendra petits pas très légers pour ne pas réveiller maman. Dehors, il y aura la grande voiture blanche garée devant la maison, avec les phares allumés comme deux grands yeux bienveillants. Le papa de Clara sortira de la voiture pour nous ouvrir les portes arrières. Ma soeur et moi on s'installera derrière, à côté de Clara et on mettra nos ceintures de sécurité. J'ai regardé, il y en a trois. La voiture démarrera sans faire de bruit. On roulera pendant des heures sans dire un mot, parce qu'on sera tellement émues que le bonheur nous fermera la bouche et les yeux. Quand on sera très loin, à mille kilomètres, on s'arrêtera, et on chantera une chanson spéciale que Clara m'aura apprise, pour remercier son papa, et pour fêter nos fiançailles. On dansera aussi, j'aime bien danser. Lucie applaudira à tout rompre. Et puis après on repartira, jusqu'à la mer. Et on se mariera, tous ensemble. On se quittera jamais
C'est mon secret.
C'est pour bientôt.
Chut, maman arrive, il faut que j'éteigne ma lumière...
Fin

Sommaire