Enfant de la lune
de Anaka



Au clair de la lune...

Je n’ai jamais su dormir les nuits de pleine lune. Tout bébé déjà, je hurlais à la mort si l’on tentait de fermer les volets ce soir-là. Je restais éveillée, les yeux grands ouverts dans la pénombre pour l’apercevoir. Je ne pleurais plus dès lors, ni ne gémissais, ni même bougeais un cil dans la nuit profonde, tentant de distinguer le halo scintillant qui brillait plus que tout autre jour. Combien de fois, penchée au-dessus de mon berceau, ma mère m’a crue morte en découvrant mon petit visage immobile mangé par deux grands yeux écarquillés.
Quand j’ai commencé à marcher, j’enjambais les barreaux et je restais le nez collé contre la fenêtre, à fixer silencieusement la boule phosphorescente, fascinée jusqu’à l’inconscience. Une fois par mois, ma mère me retrouvait endormie contre le carreau glacé, recroquevillée dans ma chemise de nuit ballante, épuisée par les longues heures de veille.
Elle avait compris assez tôt l’influence des nuits de pleine lune sur mon comportement. Elle n’avait pas à se plaindre de l’enfant que j’étais, aussi docile qu’une petite fille de six ans peut l’être. Seulement, mes bizarreries l’inquiétaient. Je n’ai jamais réclamé d’autres jouets que du carton et des ciseaux, et des feutres, pour dessiner mon amie telle que je la distinguais à l’intérieur de ma tête. Seuls les objets en forme d’étoile ou de soleil attiraient mon attention, et mes vêtements eux-mêmes participaient à la célébration de mon univers astral. Je dépouillais mes poupées de leurs beaux habits pour les revêtir de chiffons bleu nuit de préférence. J’emmêlais dans leurs cheveux des fils d’or que je dérobais dans le sac de tricot de ma grand-mère. Elles étaient les grandes prêtresses de mes nuits blanches, les vestales somptueuses de ma nova divine. De toute mon enfance, je ne me rappelle pas avoir dessiné autre chose que des lunes, pleines et rondes, dans tous les tons de jaune, du plus pâle au plus intense, avec de gros yeux bleus et le même sourire bonasse. Je jouais souvent seule, et longtemps après la tombée du jour, je continuais mon rituel étrange : Je découpais des cartons en forme de ballons et de croissants de différentes tailles, que j’étalais les uns à côté des autres pour retracer un cycle entier de lune. Puis je cherchais à retrouver, en observant la forme de l’astre qui brillait derrière ma fenêtre, à quel stade il en était de sa croissance.
Et je comptais les jours, chaque jour qui me rapprochait de ma nuit magique, ma nuit sacrée, ma nuit de pleine lune, ma nuit de plénitude. Je me levais chaque nuit pour vérifier mon décompte des jours, et comparer mes esquisses maladroites avec la forme qui luisait haut dans le ciel. Une fois par mois, sitôt le calme venu dans la maison, je sortais furtivement sur le balcon pour me repaître de l’odeur si particulière des nuits de pleine lune. Une odeur de nouveau monde, chaude et sucrée, même dans les périodes les plus froides de l’hiver d’hiver. Une senteur enivrante de miel sauvage mêlée à des effluves sylvestres. Je respirais à pleins poumons, et je sentais mon corps se régénérer dans l’instant. Au temps venu du crépuscule, le cosmos s’animait, mes tempes cognaient fort en cymbales cacophoniques, les flots de sang affluaient dans mes veines en pleine tempête de grand large, et défilaient, étourdissantes, les heures noires d’ivresse remplies de conversations sans fin avec le mystérieux hôte de mon satellite.

Mon ami Pierrot...

Et puis il y eût cette nuit de trop, où ma mère me retrouva évanouie sur la terrasse, en plein hiver, une fine couverture de laine pour seule protection contre les frimas sur mon corps transi. Tandis qu’elle tentait de réchauffer mes membres gourds, je l’entendais depuis le fond de mon sommeil comateux maudire cette lune maléfique, cet envoûtement infernal, ce ballet de sorcière qui durait depuis trop longtemps, - non, c’était assez, il fallait que ça cesse - , et mille imprécations lancées avec une véhémence intraduisible. Ma folie faillit lui faire perdre la tête. Je demeurais une semaine entière entre la vie et la mort. Ma température restait à 40,5°, je délirais jour et nuit.
Au bout du huitième jour de fièvre, je commençai à articuler des sons intelligibles. Un seul prénom sortait de ma bouche en marmonnements litaniques. J’appelais sans relâche un certain Pierre, me raconta ma mère plus tard. Mais elle ne connaissait aucun garçon ainsi prénommé dans mon entourage, qui est ce Pierre, veux-tu que je lui téléphone, qu’il passe te voir ? J’entendais ses pleurs et ses suppliques. Je ne pouvais répondre. Mes pensées avaient perdu le chemin des mots, et leurs voix ne réveillaient pas mon esprit engourdi. Dans mes rares balbutiements, je marmonnais seulement, de ne pas fermer les volets, de laisser les rideaux ouverts.
Je passais un mois ainsi à divaguer au fond de mon lit, dormant d’un sommeil agité pendant la journée, n’ouvrant les yeux qu’à la tombée du jour. Je demeurais immobile, dans cette quasi-somnolence de nouveau-né, fixant sans ciller le bleu profond jusqu’au bout de l’univers. J’étais ailleurs, prisonnière d’un autre monde auquel personne n’avait accès. J’attendais.
La pleine lune suivante, je sortis enfin de ma léthargie, au soulagement de mes parents exténués. J’étais vivante, j’appartenais encore à leur monde, j’étais revenue de mon grand voyage interstellaire.

Après cet épisode dramatique, ma mère me proposa un marché. Elle acceptait que je veille les nuits de pleine lune, mais à la seule condition que je ne quitte pas ma chambre. J’acceptais.
Les crises de somnambulisme se succédant, elle se résigna à fermer toutes les portes à clé malgré sa claustrophobie maladive. Ni elle ni moi nous ne dormions cette nuit-là. Elle étouffait dans la maison cadenassée. Je m’asphyxiais sans mon rayon de lune. Il me fallait renoncer à humer ma compagne odorante, me contenter de l’apercevoir à travers les carreaux qui atténuaient misérablement sa brillance et sa beauté.

Prête-moi ta plume...
Vers dix ans, je me mis à Lui écrire. Quand je la regardais les mots venaient si facilement...

Oh lune
Petite prune
Argentée
Mon ami se cache
Dans tes draps froissés
Quand l’aurore efface
Tes charmants secrets...

Car je Lui parlais sans cesse, et c’est au cours des nuits de pleine lune qu’Il me répondait. Je Lui posais mille questions. Il m’écoutait, de la fin du jour au lever du soleil. Ses réponses étaient des portes ouvertes sur les mystères de la vie, des invitations à m’interroger plus encore.
« D’où venons-nous ? Qui sommes-nous vraiment ? Il souriait. Nous venons tous du bout du ciel, de l’infini. Car nous sommes le ciel, nous sommes infinis. Dans ce monde, rien ne commence ni ne finit. Les choses sont, et nous sommes.
Est-ce que seule la terre porte la vie ? Mais qu’est-ce que la vie vraiment. Respirer un mélange d’oxygène et d’azote, c’est cela que tu appelles la vie ? Il y a tant de formes de ce que tu appelles la vie.
As-tu des amis là-haut pour te tenir compagnie pendant ces vingt-sept jours où je ne te vois pas ? Je dors répondait-il. Je dors d’une pleine lune à une autre.
Quand je mourrai, est-ce que je te rejoindrai là-haut ? C’est en vivant que tu rapproches de moi, ma tendre enfant... »
Quelquefois ses réponses étaient plus énigmatiques encore. « Je disparaîtrai avant que tu ne meures, disait-il, mais peut-être qu’une partie de toi mourra avec moi, et que l’autre vivra éternellement, avec moi aussi... Nous sommes fait de tant de vies, nous passons autant de petites morts pour accéder à chacune... »
Quand j’insistais pour qu’il m’explique encore, car je ne comprenais pas toujours ses réponses. Il me renvoyait mes paroles comme dans un miroir sans tain, et mes mots se perdaient dans le halo bleuté. Inlassablement, je continuais de le questionner. Quand au petit matin il disparaissait, et que l’aube nous happait tous deux dans une fatigue irrésistible, je m’endormais en serrant contre mon cœur nos bribes de conversations. Je passais les jours suivants jusqu’à notre prochaine rencontre, à retranscrire avec application sur le papier nos échanges.

Ma chandelle est morte, me dit-il un jour, tandis que je distinguais avec peine mon astre évanoui dans un halo flou. J’ai compris bien plus tard que c’était une éclipse. Mais je crus alors qu’il s’en était allé pour toujours, et je pleurais mon ami défunt le mois durant. Quand, après exactement vingt-sept jours, la lune se montra à nouveau dans sa rondeur parfaite, j’eus le bonheur indicible de le retrouver, installé à califourchon sur une étoile voisine comme à son habitude, le sourire pourtant un peu moins brillant.
« Tu es là, m’extasiais-je, j’ai eu si peur !
Ce n’était pas encore le moment, dit-il simplement. Tu n’étais pas prête. »
Pas prête à quoi ? Il ne voulut jamais me répondre. Il répétait que lorsque je comprendrais il serait trop tard. Ses accès de mélancolie m’attristaient profondément, je m’en sentais étrangement autant responsable qu’impuissante à le réconforter.

Je n’ai plus de feu...
Comment est-ce possible qu’un astre puisse décliner ?
« Ce n’est pas la lune qui s’éteint, c’est toi qui t’éloigne, me dit-il tristement. Tu grandis et ta raison s’accroît. Ta sagesse souffle sur les braises de ton imagination, et elle disperse peu à peu tes croyances. »
J’étais incapable de répondre. Il avait ajouté dans un souffle.
« Et quand tu ne croiras plus en moi, je mourrai. »
J’ai protesté. Son manque de confiance me blessait. Comment pouvait-il croire que je l’abandonnerais un jour.
« - Ne m’a-tu pas appris que nous sommes infinis et que l’amour que nous portons nous rend éternels ?
- L’amour est éternel tant qu’il fait battre ton cœur. Nous sommes infinis quand nous osons croire à notre éternité. »
Mais alors ? Je l’ai assuré de mon amitié infinie, de mon amour éternel, mais il gardait cet étrange regard un peu soumis, fataliste peut-être, comme s’il ne me croyait pas vraiment.

Afin de ne pas ajouter à l’inquiétude grandissante de ma mère devant mes somnolences lunaires, j’inventais mille ruses pour rejoindre l’astre de mes insomnies. Pourtant, les lendemains de veillée, elle ne me reconnaissait plus. Je m’endormais pendant les cours, enfermée dans un mutisme rêveur, absente à toute sollicitation. Et puis je négligeais tout. Ma tenue, les repas, les leçons, les règles les plus élémentaires de la vie familiale. C’était un supplice pour ceux qui m’approchaient, car j’étais en même temps absente et insensible aux marques d’affection autant qu’aux menaces, aux réprimandes, aux gifles que je reçus parfois.
Le jour suivant tout rentrait dans l’ordre comme si rien n’était arrivé. Mais cette journée entre parenthèses laissait à ma mère un sentiment croissant de désarroi. Je n’étais pas une mauvaise enfant, et je regrettais sincèrement de lui causer tant de peine. Je voulais seulement qu’elle m’oublie un peu ce jour-là, que chacun ferme les yeux sur ma petite absence momentanée. Quel mal y avait-il donc à s’échapper rien qu’un petit jour par mois, de ma quotidienneté ?
J’avais bien tenté de lui expliquer un jour que le mystérieux Pierre que j’appelais dans mon delirium n’avait pas le téléphone. « Mon pauvre petit Pierrot lunaire n’a pas d’abonnement aux Télécoms, depuis là-haut, lui avais-je dit en m’esclaffant gentiment. »
Mais elle s’était effrayée plus encore. Elle craignait, disait-elle, pour ma santé mentale.
L’année de mes 12 ans, elle m’emmena consulter un psychologue, qui m’étiqueta contre un chèque de 650 Francs d’un imaginaire riche sans psychose névrotique, doublée d’un goût certain pour la provocation probablement lié à une brutale poussée pubertaire. Mes tête-à-tête avec mon petit prince si sage, et si souvent triste, prenaient une tournure mélancolique. Je lui jurais serment et fidélité, puis je déployais des trésors de conviction pour le convaincre de répondre à mes questions toujours plus nombreuses.

Ouvre-moi la porte...
« - Pourquoi Maman ne croit pas en toi ? Pourquoi ne veux-tu pas lui montrer que tu existes, que tu n’es pas seulement un morceau de mon imagination.
- Parce que si elle ne croit pas en moi, je ne peux pas plus exister pour elle, qu’elle n’existe pour moi.
- Mais ma mère existe, autant que moi, protestais-je.
- À mes yeux, toi seule existe, répondait-il en me regardant tendrement.
Et je lui donnais mon cœur, tout en répétant, entêtée.
- Ouvre-lui la porte. »

Et puis un jour.
J’étais restée des heures en face de mon astre bien aimé, et sa lueur tremblotante semblait m’éviter plus que jamais. J’avais treize ans. Mes seins pointaient. J’avais eu mes règles pour la première fois deux semaines auparavant, et j’avais embrassé mon premier amoureux à la sortie de l’école, mercredi dernier.
J’avais tellement hâte de lui raconter. Le sang rouge qui coulait entre mes cuisses, chaud et gluant, et pourtant sans douleur aucune. La première serviette encombrante, vilaine, scotchée comme une couche. Et quelques jours plus tard, plus rien. Une blessure indolore aussitôt cicatrisée, que j’aurais pu oublier, si je n’avais pas pressenti qu’elle me faisait entrer dans un monde nouveau. Je voulais lui décrire aussi cette sensation de chaleur étrange quand j’avais senti sur mon bras la main de ce garçon cramoisi d’audace. Un tournis joyeux, une langueur délicieuse, comme si mon corps cherchait à me parler dans son langage, que je ne comprenais pas encore. J’en avais oublié d’écrire, pour la première fois depuis des années, tant j’étais occupée à me rappeler toutes ces sensations nouvelles. J’étais rentrée gaie et agitée, et j’avais fait rire ma mère en l’interrogeant gravement sur les garçons, l’amour, est-ce qu’on peut tomber enceinte en embrassant, et même avec la langue, et tout ce qui avait désormais une très grande importance dans ma vie. C’était la première fois que je lui posais tant de questions, et je sentais bien combien elle était heureuse de me répondre.

Et puis ce jour...
Au clair de la lune, Pierrot répondit
« Je n’ai pas de plume, je suis dans mon lit. »
Comment pouvait-il refuser de me parler, lui, mon ami, mon confident ? Comment aurait-il pu rater notre rendez-vous ? Ne pas courir à moi après son long sommeil de quatre semaines ? Renoncer à me parler, me sourire ?

« Va chez la voisine, je crois qu’elle y est
Car dans la cuisine, on bat le briquet. »

Je me suis endormie au milieu de la nuit, lasse de l’attendre et de le supplier de venir, de m’expliquer, de me pardonner.
Au petit matin, j’ai rejoint Maman qui s’affairait dans la cuisine. Le café fumait, l’odeur était délicieuse, amère et veloutée. Je lui ai demandé si je pouvais goûter. Elle m’a servi un grand bol chaud, et nous avons bu en silence. Dans le même silence.

Au clair de la lune
J’ai perdu Pierrot
Je n’ai plus de plume
Pour décrire mes maux

Mon âge tendre s’achève
Déjà Lui s’élance
Vers des nouveaux rêves
Vers d’autres enfances...




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