Mort d'un Doudou
de Anaka



C'était une bête immonde.
L'un de ces gremlins au visage tuméfié de laideur, couvert de poils synthétiques d'un rose crasseux. Son énorme panse ventrue recelait en son creux un œuf vert artificiellement coupé en deux parties, au cœur duquel on avait glissé une chose blanchâtre et velue, ornée de deux énormes billes de verre, et d'un nez en feutrine ridiculement petit.
La bête trônait sur l'étagère parmi d'innombrables petits objets sans âme. Quelques cartes d'un jeu de famille éclatée aux quatre coins de la maison, une pièce de puzzle définitivement orpheline, un résidu de cadeau d'un fast-food indigeste, qui n'avait pas même eu le temps d'être seulement regardé, quelques photos écornées, une figurine verte à pois bleus, une peluche épluchée, élimée jusqu'à la trame de son corps inerte.
Elle était arrivée deux mois auparavant dans les gloussements de plaisir et les éclats de rire joyeux. Saisie par des petites mains potelées, elle s'était laissée tripoter les boutons, tirer les oreilles, sucer le bout du nez, pincer la fourrure. Les petits doigts fourrageaient dans son ventre mécanique à la recherche de l'œuf blafard et de son trésor, puis lui glissaient entre ses dents de plastique quelque fleur en résine. Ballottée, trimballée, bousculée, elle avait laissé s'éveiller en elle des sensations d'un pur bonheur qui avait allumé son petit cœur artificiel et fait clignoter ses ampoules au bout de deux antennes violettes disgracieuses. Sa voix aigrelette d'hôtesse de l'air débarquée prématurément roucoulait des mots tendres « maman t'aime, oui, mon petit ange, oh, mon bébé tu es si jolie, viens embrasser maman, maman t'aime, oui, mon petit ange, oh, mon bébé tu es si jolie, viens embrasser maman... ». La tendresse maladroite de cette petite humaine désordonnée avait fait jaillir en elle une étincelle. Une flamme brûlait son cœur inerte, lui tournait sa grosse tête informe, faisait frémir ses poils en friche.
L'enfant était tour à tour sa mère, sa fille son bébé, son Jouet.
Parfois elle restait coite, malgré les tentatives de la petite fille pour déclencher sa voix d'automate. Elle demeurait immobile et close tandis que l'enfant s'acharnait joyeusement sur son mécanisme. Elle écoutait les cris joyeux, les encouragements aigus, « allons la bête réveille-toi, pourquoi ne me parles-tu pas aujourd'hui, mais tu n'as plus rien à dire, oh la bête, laisse-moi regarder dans ton ventre » Alors l'émotion la submergeait. Mais elle restait impassible, suivant de ses gros yeux immobiles la petite humaine s'agiter, piailler, enfouir son nez dans son cou épais et mou. Elle respirait les boucles blondes, elle s'enivrait des odeurs de lait et de chocolat exsudées de tous les pores de ce petit être insatiable et gourmand.
Le soir au coucher commençait le rituel. Saisie par les oreilles, elle prolongeait chaque mouvement de l'enfant. Elle assistait d'abord au brossage de dent dans la salle de bains. Elle avait une ou deux fois subi les assauts de la brosse couverte de dentifrice. Mais le spectacle pitoyable de ses poils collés par la substance blanchâtre et âcre lui avait épargné d'autres séances de nettoyage. Ensuite venait le peigne. La fourrure n'avait pas résisté bien longtemps aux tiraillements des griffes pointues qui arrachaient des touffes roses par poignées. En quelques semaines, la bête s'était dangereusement dégarnie. Son dos était râpé comme un vieux pull mité et, entre ses antennes, on devinait la carcasse roide de l'automate.
À l'heure du coucher, sa petite maîtresse l'emportait dans sa chambre. Elle entrait dans son lit, puis déposait son amie au creux de son cou, tandis qu'une voix de maman chantait une histoire de fée, ou un conte de fou, ou bien encore des petits récits sans queue ni tête, un chapitre égaré d'une histoire qui n'en finit pas. La petite fille écoutait, applaudissait, commentait, questionnait, jusqu'au moment où son petit corps s'alourdissait. Elle baillait, clignait des yeux, frottait entre ses doigts une boule de poils ou une antenne, son souffle devenait régulier et ses paupières lourdes, elle tenait la bête serrée étroitement sur son cœur et s'endormait doucement.
Elle restait blottie contre le petit corps chaud, et son cœur se mettait à battre à l'unisson, berçant l'enfant d'un ronronnement imperceptible, veillant chaque seconde de son sommeil abandonné.
Une nuit pourtant, la fillette ne vint pas.
Elle resta éveillée pendant ces longues heures, attendant patiemment que les menottes brusques viennent l'arracher à sa léthargie coutumière. Mais il ne se passa rien. Les jours étaient vides de bruit et d'agitation. Il n'y avait personne dans la maison. Elle passait ses journées sur l'étagère, diluant des heures moroses et linéaires qui n'en finissaient pas de recommencer pareil, elle s'enfonçait dans une somnolence teintée de tristesse, comme coincée entre deux mondes, où plus rien n'était vraiment vivant, ni exactement mort. Tout était là, intact, et l'essentiel manquait pourtant. Elle s'empierrait dans un silence informe, son grand corps stigmatisé par de longues semaines de jeux et de rires désormais inerte et laid, ses grosses billes largement ouvertes sur des cils de diva d'un autre siècle. Rien ne frémissait en elle, la chose blanchâtre aux grosses billes bleues et aux nez ridiculement petit lui avait été retirée depuis longtemps déjà, et la paralysie gagnait son cœur ovoïde, l'enlisant peu à peu dans la consistance d'un objet sans âme parmi d'autres.
Au bout de quelques siècles, la petite fille revint.
C'était la fin des vacances. Du haut de son perchoir, elle sentait la maison s'éveiller, percevait les petits pas pressés cherchant ça et là les repères de cette vie qui s'était mise entre parenthèses pendant de longues semaines. Elle se prenait à frémir à l'idée de retrouver le contact des petites mains maladroites, débiter à nouveau des heures durant ses mots d'amour préenregistrés, sentir contre elle le corps chaud de l'enfant et sa respiration profonde, se glisser dans ses rêves et voyager avec elle aux confins de tous les univers…
La journée passa. Le soir venu, quand la petite fille commença son rituel de la nuit, elle demeura sur l'étagère, invisible au regard du petit être frivole.
À la lueur de la veilleuse, du haut de sa planche de bois, elle regarda l'enfant endormie qui serrait contre elle une affreuse chose molle et flasque, aux yeux jaunes à demi-fermés, les paupières épaisses comme deux rideaux plissés. Elle pouvait apercevoir la lueur naissante dans le regard brodé.
Elle sut que son heure était venue. Déjà. Si court bonheur. Ah, se dit-elle avant d'éteindre à jamais son cœur de plastique, il faut aimer les êtres, vivants.

Anaka – décembre 2000


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