Chez soi
de Amélie Poher



Le bar ferme. Cette fois c'est foutu: Ad abaisse la grille. Bruit qui grince dans l'émail des dents. Tronche des soirées qui ont trop duré. Allers-retours. Demis. Ricards. Demis demis demis… Baptiste ne bouge pas de sa chaise. Il sourit, victoires si sûres d'elles qu'elles n'arrivent jamais. Tout le fric laissé sur ce zinc. Et à minuit…?
« Je ferme. »
Un incendie s'embrase dans l'œil de Baptiste. Il a fêté tous les anniversaires dans ce rade.
« Je suis chez moi, ici. »
Le serveur s'en fout. Putain, de deux ans mon cadet, et dans le coin depuis à peine trois mois…petit con!
« Dégage. Tu ne m'insultes pas! »
C'est ça. A surveiller, l'Ad. Ouvre un peu trop sa gueule pour un touriste.

« Mais il est juste qu'un bistro de village ferme quand il ne reste plus que les cinq éternels mêmes crétins attablés à minuit passé. »
Il a baissé la tête à cette réflexion. Mal partout, même au café brûlant. L'aube de treize heures. Elle, elle s'est levée à six heures pour bosser. Alors, silence.
« Mets-toi à la place d'Ad. »
Si fraîche. Elle tourne la cuillère dans la tasse, fait tomber de l'autre main les cendres de sa cigarette. Baptiste a l'impression que son cerveau baigne dans un bain de bière. Des taches jaunes (pastis), et noires (trous de mémoire). Il n'ose pas rire, pour plusieurs raisons. Marianne s'adosse, balade ses pupilles bleu Pacifique sur la place. Soleil dans le visage. Paupières mi-closes, mais pas de cerne. Elle ne picolle pas, aussi. La clope, en revanche! Pile devant lui, tout l'inverse d'un miroir. Pendant qu'elle arpente les contours de la fontaine, il la fixe, derrière ses verres teintés. Saurait pas dire pourquoi mais avec elle, ça va foirer.

Des ombres. De partout. Francisco, Gaëlle, Vincent. Vincent, son petit frère. Gaëlle, la belle-sœur! Récents, les deux couples. Deux frangins, deux copines. La belle vie, vraiment. Belle comme tout ce qui ne va pas tenir. Francisco, son meilleur pote, son moulin préféré. C'est lui qu'elle aurait dû choisir. Personne n'a compris en vrai. Avec lui elle se gondole. Nuls au baby-foot, ils gagnent en équipe. Mais c'est pour Baptiste qu'elle est venue. Pour lui qu'elle et Gaëlle ont débarqué dans la bande. Un flash. Inexpliqué. Non qu'il soit laid, loin de là; mais avec lui, elle ne s'amuse jamais. Ils ne dialoguent pas ensemble. En tout cas Vincent s'est maqué. Pas bidon pour tout le monde.
« La Gravière, Baptiste? »
Ça discute pour cet après-midi. Non, dormir, boyaux fous. Voilà. La loque en puissance. Je trime à l'année, moi, merde. Bon. Je pioncerai sur la berge.

« Ho, De La Joie! »
C'est à lui qu'on s'adresse. Obligé. Y'a que lui de vautré l'air de tirer la tronche. Quoi. Quoi, encore.
« Viens te baigner. T'es jaune. »
Grommellement inaudible.
« Viens te baigner, Baptiste. »
C'est elle ce coup-ci. Il s'accoude. Dans l'effort, des morphèmes compliqués affleurent sa gorge. J'arrive? Ça m'étonnerait. Vos gueules? Non. Il la respecte, sans savoir pourquoi.
« Nom de Dieu! »
En tailleur, enfin, parsemé de gouttelettes envoyées par Vincent. Lunettes par terre bien sûr. Mille deux cents balles dans les roseaux huileux. Pédalos, cris de gosses. Et Gaëlle dans la flotte. Vincent qui s'ébroue, Marianne sur la plage. La vache. C'est quelque chose en maillot. Envie de jeter un compliment sympa, mais pas seulement.
« T'es venue en pyjama? »
Bon. Mal au ventre, mais debout. Ça tourne. Autour du joli coeur contrarié. Normal avec un deux-pièces si sexy… Il se racle les cordes vocales; cave qui s'anime et s'approche très, très près.
« Tu ne sais pas nager? »
Sans ses Ray Ban, paumées dans l'herbe folle, l'ironie scintille à découvert. Vexée, pour changer. Pour changer, pas de réaction. Mais c'est drôle comme lueur.
« Baptiste! »
Francisco, hilare. Il a dû noyer Gaëlle, depuis qu'il essaie. Quoiqu'elle rigole aussi. Baptiste va chercher sa voix au fond du larynx.
« J'arrive. »
Il hésite une seconde.
« Faut pas prendre la mouche, Marianne. »
Il l'embrasserait bien. Mais même leurs baisers coincent. Tendresse impalpable, timide. Tout coince en vérité. Pas de bisou. Et à la baille.

« Un resto? Vous voulez que je meure. »
Elle l'invite. Mourir de honte en plus.
« J'ai la gueule de bois. C'est si dur à piger? »
La promiscuité favorise les tensions. Sûr qu'en rase campagne ça passerait mieux. Voilà. Elle se sent personnellement visée, puisqu'elle voulait payer pour lui. C'est ça. Alors qu'elle paie ses études toute l'année avec son SMIC de saisonnière.
« C'est moi qui t'aurait invitée. Je touche un salaire.
« Allez! s'emballe Francisco. J'invite ta femme. »
Il devait espérer une réaction typiquement masculine. Comment? Non! c'est la mienne.
« Vas-y. Elle est libre…libre comme l'air. »
Bientôt plus personne ne pourra respirer. Trop loin c'est certain. Mais qui va le dénoncer… Bon. 5, 4, 3, 2,. A ce stade Gaëlle s'en même en principe. 1. Démarrage. Les pneus ont crissé, ça pue dans le C.4. Black-out absolu dans la Citroën, mais boucan, enfer du moteur qui bombe.

Sans réfléchir, le bar. Ad le fidèle. Ambiance plus détendue hors de la caisse. Baptiste défoulé; les autres n'en peuvent plus de se taire. Sauf elle, à côté de lui. Il encercle son poignet, évidence même; elle le retire.
« Tu as perdu! Sous le baby! Tu as topé… »
Gaëlle à genoux. Ridicule mais drôle. Marianne s'éclate, depuis qu'elle ne lui a plus adressé une syllabe. Il avance vers elle, lui propose une canne.
« Un billard? On est ensemble. »
Rictus étrangement assuré. Expression mauvaise…
« Ensemble? »
Alors là.
« Enfin…ensemble au billard. »
Blessée, sans parole. Elle traverse la salle d'un pas à peine pressé. Humiliée la tête haute, qui ne s'est pas défendue. Bizarrement classe dans sa défaite. Disparue. A toute vitesse, Baptiste se remémore les huit derniers jours en date. Le bar. La forêt. Le lac. La fête foraine, le col une nuit d'éclairs, le feu d'artifice de Nice, de Cannes, un barbec' chez Laurent. Et dans tout ça, pas un souvenir d'elle. Il la rejoint en terrasse.

« J'ignorais même que tu avais une sœur. »
Baptiste la poitrine curieusement remuée. Il mesure chaque son de cette amorce tardive. Elle y répond c'est tout…d'une voix froide. Détachée. Et lui, le désespoir qu'il met dans ses questions…Ad marche vers leur table.
« Je te préviens, je ferme. Ne me fous pas le bordel d'hier . »
Bon. De plus ils semblent fatigués, tous. Dans deux secondes ça voudra rentrer.
« Qui pour la cascade? »
Seul debout. Ad part remonter les chaises. Cinq minutes.
« Et toi…? »
Il a incliné vers elle sa lumière tendre. Irrésistible. Mais c'est Francisco qu'elle interroge de sa lumière à elle. Il hoche ses cheveux longs. Gaëlle, puis Vincent… Personne, quoi.
« J'y vais sans vous…alors? »
Anormal, ce ton d'enfant qu'il vient de s'entendre. Marianne étale une sérénité incroyable.
« Je t'accompagne. »

On se répète: ça va planter. On s'en tape - pourvu qu'on soit celui qui l'annonce. Magistrale, elle s'est levée, lui a tenu le bras pour rejoindre le C.4. Pas un souffle jusqu'à sa portière, qu'elle n'a pas ouverte. Il a esquissé une grimace attendrie. D'accord, sans problème. D'accord, sans rancune. A demain. Plaqué en beauté. Ça faisait longtemps…

Qu'est-ce qu'il viderait son sac. Mais le pote Francisco s'enflamme dans des digressions personnelles, compliquées. Il monologue, Baptiste n'écoute plus.
Libre comme l'air. Rien que ça. La cerise indigeste. Pas volés, ce soulagement visible, cette rupture enthousiaste. Mal, très mal; dans la fierté. Où d'autre? Ses bras ne l'ont pas serrée. Ses habitudes… une semaine. Nulle part en fait.
« Ton rat. »
Baptiste a désigné le vivarium d'un geste lent.
« Trop tard. Il bâillait. »
Pas pour ce matin, l'instantané du rongeur la gueule ouverte. Francisco enlève sa main du numérique. Réflexe la con, franchement. Un « éclair! » qu'on mate une fois le noir revenu.
« Je boirais bien un café… »
Je me foutrais bien minable. Onze heures mais en vacances, horloge biologique. Il y avait eu une pub, contre l'alcool. « Pourquoi tu bois? - Pour oublier. - Oublier quoi? - J'ai oublié… » Ça craint! Mais en même temps. C'est que ça marche.

Merde. Il savait pourtant que le vendredi, Marianne ne bosse pas. Elle est ici, au bar. Et ça, lui faire la bise en public. Devant tous ceux qui les ont vus main dans la main… Il s'assoit sans bonjour. Mauvais point pur lui. La rancune. C'est d'abord une blessure. Elle parcourt Libé, pendant que Francisco l'emmerde.
« Tu fais lire?
- Va te l'acheter. »
Parce qu'elle réplique maintenant. Remarque, si c'était lui qui avait demandé… Bon. Il met ses Ray Ban. Comme ça, rien ne sauve plus ses 23 ans. Peau tirée, traits durs pour cet âge. Et lèvres serrées. Une teigne. Depuis quelques temps déjà, les miroirs ne reflètent plus qu'un homme. Sans la moindre jeunesse.
« Café? »
Ça lui a échappé dis donc. Volontiers bien entendu, alors il va le lui chercher au comptoir. Ricard pour lui. Pas le dernier de la journée.
Retour dehors, où une pince glacée pétrit salement ses entrailles.
« Francisco! Espèce de con! »
Il en a laissé tomber le kawa, le petit jaune.
« Ramène-moi ça chez toi! »
Des frissons partout. Essoufflé. La trouille comme une course. Et puis, j'en sais rien. La honte ou pas loin. C'est Marianne qui le tient dans ses mains. Elle n'a pas peur des rats, elle. Francisco marmonne.
« On est pourtant descendus ensemble.
- Je ne pouvais pas le voir, planqué dans tes cheveux! Même! Pourquoi l'emmener? J'en ai horreur!
- C'est de ma faute, s'excuse Marianne. Il l'a pris pour me le montrer. »
Elle rend l'animal à Francisco. Recul forcé de Baptise, qui les claquerait tous les deux sans la terreur d'une attaque sournoise. Francisco va rapatrier le fauve dans sa cage, discrètement contrarié.
« Assieds-toi, maintenant. »
Vas-y, donne-moi des ordres. Baptiste boude mais obéit. Sympa, Ad se pointe avec deux nouvelles conso.
« Et toi, tu permets ça? lui lance Baptiste.
- Ça ne me dérange pas.
- Ça ne te dérange pas qu'un rat squatte ton bar?
-Merci, Ad », murmure Marianne.
Discrédité! Lui, il voulait s'emboucaner. Médiatrice de mes deux! Il ajuste ses lunettes sur son front.
« Tu crains les conflits? »
Toute sa colère se condense sur ses verres noirs, mais Marianne hausse les sourcils, genre étonnée, voire tu es ridicule.
« Laisse tomber! » siffle Baptiste.
Bon. Francisco va revenir. Je reste - pour me liguer contre elle avec lui. Entre mecs c'est facile. Ou je me barre. Pour me liguer seul contre tous. Ce dilemme récurrent, cette occasion non rare. C'est un grand secret, mais qu'est-ce qu'il se tape comme migraines. A se fissurer net le crâne contre un mur. Seul Vincent connaît cette histoire. Normal: frangins. Pourtant. Pas les mêmes souvenirs, hein. Pas la même enfance.
« Déride-toi, Baptiste. »
Il se marre en prime. La tignasse relevée: pas de rat. C'est ça, fous-toi de moi. Voilà. Ça commence toujours à droite. Dans une heure il ne supportera plus un rayon de soleil. Il se masse les tempes, le front. L'étau se contracte avec une lenteur proche de la tendresse. Une obligation. Un « désolé, mais.. » et ça serre encore.

Pas de lampe, pas de lueur; surtout, pas un bruit. Putain de barre. Si ça explosait? Les nausées approchent. Bientôt, les vertiges. Quelle intensité qu'atteigne la douleur, c'est la colère qui prime. Des jours entiers se perdent dans ce lit. A espérer que ça s'arrête. Au plus souvent, il faut dormir. Mais avec un tel mal de tronche on ne trouve pas le sommeil. Ça le rend dingue; il flinguerait, si en échange… mais c'est sans remède. Entre ça et la gueule de bois, c'est tout choisi. Alors, autant boire. Est-ce que son père souffrait de migraines? Qu'est-ce qu'il en a à foutre. A Bourg en Bresse, six cents bornes de là. Dans un hosto minable. Aux dernières nouvelles, celles dont on se fiche pas mal. Même du récent coup de fil, la semaine passée. « Y'a papa qui crève. Monte le voir. » Il avait haussé les épaules. Il hausse les épaules dans son pieut. Est-ce qu'il l'a vu, lui, depuis dix ans.
Quelque part dans sa boite crânienne, des bribes d'après-midi. Des phrases chantantes. Une immense table de bois, des bancs autour et des oncles, des cousins, des dimanches. Un merle, dans un chêne, qui blablate. Qui berce, tranquillement la céphalée lancinante. Un parfum de cologne. Un rêve qui recommence…

« Bonsoir. »
Elle a évité ses lasers imbibés. T'as honte, hein, de m'avoir largué, t'as des remords c'est bien fait. Oups, me suis raté, suis toujours assis. Allez! Bougez-vous, bande de loques. A squatter ses habitudes, on s'enlise. Concentration maximale, sinon il s'effondre comme une merde, pour venir jusqu'à elle. Bourré, il s'est déjà examiné dans un miroir. Les paupières gonflées, les pupilles basses, énormes. Par chance il ne dégage pas un air abruti, c'est plutôt une expression charmeuse.
« Viens avec nous. Ça me ferait plaisir. »
Dans le genre lourd de sens c'est fort. Mais à l'évidence, elle se souvient, elle, de qui a largué qui. Sans rougir, elle l'observe, elle grimace un sourire par bienséance.
« Non, merci
- Pourquoi?
- Non. N'insiste même pas. »
Même pas. Faut qu'il se calme. Ses vannes noyées dans les ricards; si elle ironise - histoire de se venger - il ne se défendra pas.
C'est-à-dire que Mano refuse également de partir. Lui qui adore les boites. Baptiste mesure discrètement son degré de confiance en ce pote très italien. Tiens, aucun. Peau de balle. Zéro.
« Viens avec moi, Marianne. »
Avec une sourde protection dans la voix. Bien qu'il soit le seul en danger. Quitté pour Mano.. Son rat d'égout n'avait jamais touché d'autres peaux. Mais Marianne, elle a le droit. Marianne dit: je reste à Èze, elle Mano reste à Èze. Marianne, les cheveux lissés; belle Marianne…
Elle n'a même pas répondu. Bon Dieu. Elle s'en fout à ce point. Il y a une heure en arrière, il dormait, vainqueur enfin de son martyre; il s'est réveillé pour ça. Pour ces deux océans qui regardent ailleurs. S'il renonce à sortir, il passe pour un con. Un trouillard, un jaloux. S'il sort, il sera cocu. Elle doit venir. A la dérobée, il ajuste deux fusils dilatés sur Mano, qui esquive. Comme par hasard…
Il entrouvre la bouche pour déclarer: je reste. Trop saoul, crevé, n'importe quoi. Excuses bidons, qui meurent dans un soupir; il ira. Les gonzesses ne manquent pas dans les boites. Si j'en ramène une…

« Arrête la voiture. Je vais vomir. »
L'alcool fait demi tour dans une torture foudroyante. Baptiste se tient au pare-choc arrière et se tord, vide son foie saturé, revanchard. Certitude affolante de gerber pour plus d'une raison; confuse image, le vivarium, le canapé; il vomit encore, se déchire le corps, va clamser dans trois secondes. Sur le parking de l'Escuriale, il comate sur la banquette, ivre, sans conscience, jusqu'à l'aube.

Elle n'a même pas ri. Pourtant, c'est dérisoire. Il planque sa honte derrière ses Ray Ban noires, à travers lesquelles Marianne le regarde quand même. « Qu'est-ce que tu veux? » Ne surtout pas le demander. Autant avouer que lui aussi, il la regarde. Moins jolie, moins jeune. Les traits tirés comme après une mauvaise nuit, ou une nuit courte.. Tout à coup, il se souvient.
Il a envie que ça rougisse à mort. Pour qu'à l'intérieur, ça devienne noir, noir comme hier soir quand elle est montée chez lui, noir comme un estomac foutu, des poumons maladifs, noir comme du noir, vraiment noir, inconsolable, lugubre, bien perdu, pour de bon.
« Il t'en reste au coin des lèvres, Marianne. »
Après quoi il ferme la bouche en serrant très fort pour ne pas s'excuser. Il arbore un rictus imitant mal un sourire à peu près déconneur, mais Mano sait qu'il l'a mauvaise. Il est con, c'est une vanne qu'on sort quand Gaëlle et Vincent sortent du même endroit. Et Mano se ne moque pas non plus parce que Marianne n'a pas compris l'allusion.
« T'as pas compris l'allusion », lui dit-il, hypocrite complice de Baptiste.
Apparemment, si. Et Baptiste n'aime pas du tout l'expression qu'elle prend pour le signifier, pauvre débile, tu n'as trouvé que ça mais si je t'ai quitté, à qui la faute?

« Les choses n'ont pas toujours été faciles », commence Max. C'est mal écrit, grotesque. « Mais il faut maintenant dépasser les vieilles rancoeurs. Tu as grandi… ». Nul. Il parle comme un curé ou pire, un bon pote qui n'a rien compris. « Papa est en train de mourir. » Il ferme les yeux, instinctivement, pourtant quoi. Ni une surprise, ni une franche mauvaise nouvelle. « Je pars mercredi en quinze. Sois à l'heure. Sinon… » Baptiste interrompt la lecture pour deviner la suite. Sinon: tu crains. Sinon: il reviendra te hanter. Mais Max aussi a grandi. « Sinon,, tu le regretteras quand il sera trop tard. »
Trop tard. Il y a dans la vie un trop tard pour chaque chose. C'est ce qu'on se dit pour se rassurer. Comme après un râteau. Je m'y suis pris trop tard. Tu parles! Elle ne voulait pas de toi, plutôt. Et les vannes à Marianne. Je n'en balance plus. Parce qu'elle est partie pour ça…
Le bruit de l'aquarium va le rendre dingue. Il a envie de pisser tout le temps. Une vraie soirée bibine. Mais s'il débranche le filtre, les poissons se noient.
« Je t'embrasse. Max. » Dans un premier réflexe, Baptiste déchire la lettre; stoppe au milieu du geste, inspire un grand coup. Il la relit. Deux fois. Trois fois. Appeler Max. Dire oui. Dire non. Il en veut à Max. Max, il approuvait leur père. Limite il donnait les coups. Aujourd'hui encore il prend sa défense. Papa, il buvait. On le sait! Papa, il était malheureux…

Qu'est-ce qu'il fout là. Il donnerait cher pour le savoir. Aussi cher que son billet d'entrée. L'Annexe, c'est plein de tables pour picoller, mais la piste de danse est minuscule. Ça pue, et un serveur accoste en permanence des gamines. Les bides à l'air fiers et naïfs, qui ne savent pas encore qu'il faudra dire non. Ils doivent brûler vifs à force de danser, à force de jeunesse. Qui balance sans raison valable sur de vieux accords guimauve…
Baptiste n'est pas venu seul. Le manque de sexe ou pire, la honte; Marianne lui revient en tête et c'est reparti: il tire la gueule. Il est monté à Levens en tout cas, à toute berzingue, chercher Sandra. La tatouée, qui porte des talons trop hauts. Jacteuse, allumeuse, buveuse. Le genre de Baptiste. Du moins, le genre qu'a l'air d'aimer Baptiste. Pourtant quoi. Ses Jean's sous-marque, sa barbe de deux jours, ses cheveux mal coiffés…donc c'est les lunettes qui lui donnent ce look de beachboy; et Sandra, à côté de Marianne… Maintenant, il a atteint les cent pour cent foirade.
Il a décidément oublié trop de choses en venant ici. Marianne qui n'a pas de tatouage. Marianne qui n'a pas répondu à son texto, hier. Ça l'a rendu fou ce silence alors ce soir, il squatte l'Annexe avec une salope, pour se venger ou pas loin. Enfermé dans une sourde colère qui ne connaît plus ses sources tant elle en a; son bouillonnement étrange, qui n'a rien à voir avec cette nympho qui de son pied nu le branle sous la table. Ces convulsions stériles du cœur, cet énervement solitaire.
Il n'a prévenu personne. Il a déposé Vincent au bar sans un mot. Et roulé jusqu'à Levens. L'autre, bien sûr, elle ne s'est pas fait prier. « Attends, je prends une douche… ». Depuis le temps qu'il s'était promis de la sauter faut dire, et elle, qui le laissait fantasmer en clignotant bêtement de l'œil. Gagné d'avance. Il se demande combien de temps il aurait attendu Marianne. Il invite Sandra à danser.
« Attends, ils vont arriver… »
Ses potes. D'autres oubliés. Cent cinquante pour cent alors. Et cette manie de commencer par « attends » chacune de ses phrases. Elle inquiète Baptiste qui s'imagine déjà ravaler sa cartouche. Il se radosse dans un soupir. Le serveur passe tout près d'eux, croise par hasard le regard vide et lui glisse à l'oreille:
« Si tu ne t'occupes pas mieux de ta bombasse de copine, je veux bien te remplacer… »
Il repart aussitôt et c'est dommage. Baptiste le rappelle sur l'instant.
« Tu nous remets la même chose. Et cette bombasse est beaucoup trop vieille pour toi. »
Un court silence.
« Puisque tu préfères visiblement les moins de douze ans. »
Comme il y a du bruit, il l'a dit très fort. Des fronts se dressent au dessus des tables. Le serveur semble habitué, blasé d'office et lève les yeux au ciel sans prononcer une syllabe. Il esquisse un nouveau départ mais Baptiste le chope par la chemise.
« C'est une tradition locale ou tu es le seul pédophile du coin? »
Le serveur rejette, ou plutôt jette le bras nerveux de Baptiste.
« Fous moi la paix, petit salaud. »
Sur ce il dégage. Baptiste a recouvré son mi-sourire et un mal de tronche latent.
« Trop vieille? Répète Sandra. Ramène moi, va…petit salaud. »

Depuis deux jours qu'il a reçu la lettre, Baptiste n'a pris aucune décision, enlisé dans le flou. Souvenirs resurgis du tombeau lointain de l'enfance.
Il a déposé Sandra vers minuit. Il est quatre heures. Quatre heures que Baptiste veille, murmure, tâtonne. S'interroge vivement. Repère des pistes de réponses comme des croix sur une carte et creuse. Marianne…Marianne. Il s'arrête un instant sur le nom de cette inconnue. Et songe brusquement à Christelle, son record du monde. Deux mois, l'été dernier. Une brune mate, grande gueule et sucrée, déjà en couple. Pourtant quelle présence, quelle disponibilité…L'affection manifestée, on aurait dit qu'elle m'aimait cette gonzesse, moi seul. Baptiste, un mètre soixante dix, fier et silencieux… il y avait cru. Le cœur imbécile n'a pas la notion du temps, il bat toujours pour toujours. Baptiste a gardé d'elle un souvenir chaud de gâchis, digne coupable du carnage, qui se repose sur l'épaule consolante du remords. Il ignore qu'il s'agit seulement d'un lourd regret; que sans sa feinte indifférence, Chris ne serait peut-être pas repartie. Il sourit jaune, frôle un mensonge immense qu'à peine ébranler déchaînerait. En assumer les conséquences… Il hésite sans respirer. Sur un plongeoir haut de dix mètres, comme dix années.

« Il ne me respectait plus. Il me faisait peur. »
Gaëlle regarde de côté, bizarre pour quelqu'un qui se confie, quoique le plus bizarre demeure le confident.
« Pourquoi tu me racontes ça? … à moi, pense Baptiste.
- C'est ton petit frère, non? Je veux que tu me comprennes, pour ne pas me tourner le dos. »
Hier soir, il s'est endormi juste après l'atterrissage. Épuisé des quatre heures, épuisé des mille à venir.
« Même si je te tourne le dos… tu t'en fous, non? »
Elle l'examine avec rigueur. Il rougit tendrement, rit l'espace d'un éclair.
« Quoi. Tu m'aimes bien? »
L'insulte qui suit lui répond en chantant. A moins que ce soit pour rester dans la bande. Alors il se produit un miracle.
« C'est pour rester dans la bande? »
Rare éclat qui l'a surpris lui-même. Ça tape mais ça fait du bien, et Gaëlle s'énerve, alors il rit pour de bon. Elle l'aime bien… elle l'aime bien. Remarque, au fond je m'en fous mais…
« Merci. »
L'a-t-elle entendu. Qu'importe. L'avoir dit…

Baptiste taille la haie de laurier du jardin, sans siffloter. Il se remémore sans fin ces dernières secondes qui s'encrent jusque dans son sang rapide, exploitent ses ventricules paresseux.
Mais quoi. Jusqu'alors, personne ne l'aimait bien? Il subit un froid dans son dos brûlé de soleil. Personne ne l'aimait bien… une certitude. L'un des plongeoirs. Bon, il y en a plusieurs. Personne ne l'aimait bien. Il s'est posé cette question parfois, mais sous une autre forme, qui n'avait pas la forme d'une question. Je ne sais pas ce qu'ils me trouvent… Mais en manipulant les cisailles il ne le sait toujours pas. Juste qu'aujourd'hui il faudra comprendre, parce que quelqu'un l'aime bien. Il sent des déserts en lui. Par exemple celui-là. Là où les gens nous aiment et qu'on sait pourquoi. Dans Baptiste cet endroit est vide. Et tout à coup il devient douloureux.
Est-ce que Vincent a des espaces vides? En tous cas, ses couilles vont se remplir maintenant que Gaëlle l'a largué. « Il ne me respectait plus… il me faisait peur. » Vincent, soupçonneux, possessif. Tout l'inverse de moi. Baptiste n'oserait pas manifester sa jalousie, quand bien même elle le rongerait. Qu'est-ce qui prête cette assurance, cette confiance en soi? Jamais Baptiste n'avait parlé à Christelle de son petit ami. Excepté un jour pour lui rappeler qu'elle devait le rejoindre. « Ne sois pas en retard mon bébé ». C'est joli. Mais materne-t-on son rival. Dans l'idée de Baptiste ce soir là, nul vice, pas même la peur d'être découvert. Elle aimait quelqu'un d'autre et cela ne le dérangeait pas. Il observe les cisailles. Comment cela pouvait-il ne pas me déranger. Bordel? M'a-t-elle rendu heureux, au moins? Oui. Incontestablement. Alors? Pourquoi Christelle, pourquoi pas Marianne?
Une autre cigarette parce que dans son ventre, ça coince comme avant une mauvaise nouvelle.
Avec Christelle, quoi. Des câlins. De l'attention. De la demande. Des paroles… mais qui parlait, en vrai? Baptiste? Parce que Baptiste parle avec les filles peut-être. Parce que Baptiste communique à présent?
Énormément d'affection quoi qu'il en soit; reçue bien sûr, pas prodiguée. Pas une fois. L'aurait-il méprisée qu'elle n'aurait jamais saisi la différence. A-t-il été si peu démonstratif, si malhonnête? Une boule dans l'estomac éclate dans un soupir. Oui… oui, tout le temps. J'ai préféré Christelle parce que son intérêt pour moi était visible. Tandis qu'avec Marianne, niveau démonstration ça rivalisait sévère. Alors quoi. J'ai besoin de tendresse, c'est ça? Comme tout le monde. Bon Dieu c'est fou ce que j'avance. Et merde. Il reprend ses cisailles, les mains moites.

Pour un dimanche, c'est un dimanche. Il pleut, et Vincent refuse de monter au village.
« Pas envie de voir l'autre conne. »
Bon. Vincent souffre. Que ressentait Baptiste au lendemain de sa rupture? Sûrement que dalle, histoire d'évoluer. J'aurais au moins pu lui demander pourquoi. Ou pour qui.
« Marianne et Mano heu… », hasarde-t-il.
Non, c'est la honte.
Non, mais attends. Elle harponne ma bande et fait un détour par moi pour se taper mon pote…
« Marianne et Mano, quoi? Et j'ai mal à la gorge. Je vais me recoucher. »
Marianne et Mano ensemble, c'est ça? Si évident, voire de ma faute, que je mérite à peine qu'on prenne des gants pour me l'apprendre.
La journée commençait pas mal. Bonne humeur. Je travaille sur moi-même. C'est la première fois. Ça fait du mal et du bien. J'ai envie d'un café au village avec mon frère, mon pote et les deux nouvelles. Sans rancune.
En même temps, mieux vaudrait y aller mollo. S'ils sortent véritablement ensemble, alors le dimanche ne s'annonce plus pareil.
Baptiste et Vincent étaient dans le salon et maintenant Baptiste est dans le salon tout seul. Ses épaules pèsent brusquement, comme si quelqu'un venait de sauter dessus.
« Ecoute, commence Baptiste en s'asseyant sur le bord du lit. Gaëlle…
- Merde à Gaëlle. Dis-le lui de ma part. »

Le village sous la flotte ne dégage aucune tristesse. C'est chez moi, quel que soit le tableau. Chez moi… attends deux secondes.
« Un café, Ad. »
Chez moi?C'est là que je vis depuis de longues années. C'est mon domicile, mon adresse. Ok! Cela fait-il de ce lieu mon chez moi… cela fait-il de ce lieu celui dans lequel je me sens chez moi.
Comme ce bar. Ces murs, je les ai parfaitement intégrés. Parfois, quand le serveur a la flemme je me prépare moi-même le café. Un bar. Un endroit neutre… un endroit où l'on n'est pas chez soi.
Drôle, ce concept, nouveau pour lui: se sentir chez soi. Suffit-il de payer un loyer pour gagner ce droit intime, passer une porte et arriver chez soi. En se disant: c'est chez moi. Être content d'y rentrer le soir. Avoir sa place quelque part…
Il n'a pas envie de discuter. Ad est seul derrière son comptoir et Baptiste ne lui adresse pas un mot. Tout ne va décidément pas bien aujourd'hui. Chère solitude!
C'est que Baptiste n'a aucune idée de quoi dire. C'est qu'excepté son frère et Mano Baptiste se confronte à chaque individu de la race humaine comme à… comme à, attends, ça va venir. Ne pas savoir quoi raconter, trembloter à l'intérieur, pressentir qu'on va faire un bide. Et Sandra, alors. Mais il y a des gens, c'est facile de parler avec eux… il y a des gens, ils ne nous intimident pas. Alors. Ad m'intimide? Ad est intelligent, surtout. Ad se rendrait compte, même dans un discours, que les paroles sont creuses et qu'il n'y a rien derrière; Ad, comme tellement d'autres, verrait que Baptiste a peur.
Et j'ai déjà bu mon café, merde. J'ai peur. Mes silences. Comme ils doivent décevoir! Les silencieux c'est chiant: ils ont toujours l'air de regarder de haut. Suprême ironie! De la peur, stupidement? Baptiste soupire. La trouille de quoi?

Ce soir, ils sont détendus, tous. Montés au col pour mater un orage au dessus de Sospel, une tempête toute en lumière, sous un ciel chaud et froid, assis sur les énormes caillasses du coin. Marianne lui parle. Elle parle aussi à Mano, mais par chance Baptiste s'en tape. A l'écouter, il la trouve marrante. Il re-sortirait bien avec elle… jolie, gentille, s'il ne la traque pas avec ses réflexions cyniques et débiles. Et plus loin, hilare avec Vincent, Gaëlle. Vincent pris entre deux feux adolescents. Attendrissant le con. Petit frère, qui a mal et doux au cœur à la fois…c'est mignon. Est-ce que Vincent m'accompagnerait à Bourg en Bresse? Quoi, quoi? Je vais y aller, peut-être! Baptiste ne remarque pas, mais souvent, à la dérobée, Gaëlle le regarde. Et dans la nuit ambiguë, il vient serrer Marianne. Elle ne le repousse pas. Magique. Il suffirait de tendre la main pour recevoir? Cliché. Faux par définition…
« Qu'est-ce que tu fais? »
Il desserre son étreinte, blessé mais fier de son audace.
- Trop tard, c'est ça? »
Tout aurait pu finir comme ça. Tendrement. Puis elle ajoute:
« Il faut qu'on parle. »

« C'est Max. Tu as reçu ma lettre? »
Un ton de menace. Au réveil. Vivement la fin des vacances.
« Oui. Et alors. »
Max contient manifestement sa colère.
« Alors, décortique-t-il, qu'est-ce que tu comptes faire. »
Baptiste inspire à fond, étonné d'y parvenir.
« Rien du tout.
- Bien! »
Il a raccroché! Qu'est-ce que ça peut te foutre, à toi. Avocat maintenant, rhétoriqueur? Baptiste se lève, intimement froissé. Merde. Pourquoi monter, en vrai? Pour qu'il m'injure, m'humilie, me batte encore? Que mon enfance me nargue? Ou, peut-être, monter pour en finir, en terminer, avec ce qui vient de commencer… avec ce qui dure depuis dix ans. Et pèse si lourd qu'à présent, ça m'empêche de dormir la nuit…Quoi. Me réconcilier? Jamais. Alors. Accuser. Me dé-concilier… Définitivement? Ou, poser des questions. Afin que les réponses me torturent pendant les vingt prochaines années… Ou monter pour monter; bientôt parce qu'après, « il sera trop tard »…

Ce soir au bar, on ne sait comment; Marianne et Baptiste, seuls. Un Vincent fatigué, un Mano ailleurs. Une Gaëlle qui dort déjà. Et Ad, ce blaireau. Pour une fois, qui éternise ses heures ouvrables.
Une tension à la limite du supportable. Baptiste, en fait, se terre dans un coin abrupt, hostile de lui-même, pour échapper à cet enfer inattendu et qui pourtant, ne l'étonne pas.
Encore, si elle posait ses yeux sur les siens, en balançant ces phrases assassines que Baptiste ne connaît que trop bien, reçoit comme des lames qui l'empêchent de penser; on la dirait gênée ou pire, indifférente.
« Tu parles peu… en dehors de tes vannes. Tu manques de confiance en toi? »
Sans s'en rendre compte, Baptiste fond dans sa chaise.
Il se sent mal très mal. Comme si en face, il y avait un président. Quelqu'un d'important… quelqu'un de mieux que lui.
Vas-y, c'est le moment. Parle! Dis les choses! Les choses…

Il est trois heures; Baptiste réfléchit à ces choses. Là tout de suite, il revoit Marianne le visage droit sur la fontaine. Il lui en veut beaucoup. Cette attaque massive, improvisée, trop maladroite pour n'avoir pas été sincère.
Il change de côté, tourne le dos au mur qui le suit. Éreinté, en plein éveil dans la nuit noire, il sombre dans la colère sourde qui succède aux défaites très spéciales. Il se perd, perce l'écran de fumée, traverse le ravin, transcende ses mauvais souvenirs.
Marianne ne m'a pas quitté à cause de mes vannes. Mais à cause de ce qu'il y avait entre elles. Moi. Mes silences pesants. Mon malaise glacé. A cause de moi, moi purement, moi profondément. Qui ne délaisserait pas le néant? Marianne attendait quelque chose…. Et je savais qu'elle ne l'obtiendrait jamais. Bloqué d'office par le fait qu'elle attende quelque chose de moi. Christelle n'attendait rien, elle… Marianne, qu'attendait-elle? Alors, Baptiste retourne la question et reste un moment immobile. Moi. Qu'est-ce que j'attends des autres?
Tout. Tout; c'est pourquoi je ne fais rien, rien. J'ai peur de ne pas être à la hauteur; sans me demander si eux le sont. Puis, brutalement, happé par une fatigue abrutissante, il s'endort.

Plus que six jours de congés. N'empêche, rien foutre et toucher un salaire. Sorte de dédommagement pour le reste de l'année, trimer à bâtir, rénover, fignoler des baraques qu'il ne pourra jamais se payer. Plongeur au Carlton, ça reviendrait au même. Bref. Huit heures: il reprend sans le vouloir un rythme de lève-tôt, qui présage dangereusement le retour au chagrin. Soudain, Max lui revient en tête. Et son père? Déjà mort si ça se trouve. Tu parles. Depuis qu'il aurait dû claquer! Entre l'alcool, les infarctus, les S.O.S Médecin.

Deux soirs que Baptiste déserte le bar. Il passe ses soirées chez lui et se parle. Creuse, comprend, ne comprend pas, creuse encore, comprend mieux. Hier, il étudiait de près son incapacité à la rancune. Facile, finalement. Sans confiance en moi, comment juger anormal que l'on me blesse. Comment en vouloir à quelqu'un qui n'a pas plus d'estime pour moi que moi-même. Je ne dois pas m'aimer beaucoup. Pourquoi? Et papa. M'aimait-il, lui? Triste, sans colère, juste une lente mélancolie et une brèche, là, au centre d'une géante muraille qui murmure des choses étranges. La violence paternelle, la méchanceté gratuite; il s'est construit avec. C'est cela, son histoire. On apprend seulement de la vie que l'on a eue. Les comparaisons sont difficiles; la relativisation, impossible.
Pourtant, Baptiste a mal, depuis une éternité, et tout à coup c'est handicapant, comme un ulcère latent qui brusquement plie en deux. Ce soir, soupirs saccadés, sourcils froncés; la violence ne fut somme toute qu'une conséquence. Le vrai problème se situe ailleurs. Les séquelles ont d'autres sources.
Soixante-douze heures en arrière, Gaëlle lui disait qu'elle l'aimait. Désolée, confuse pour Vincent, pour Marianne, pendant que Baptiste cachait sa surprise, et mieux encore la chaleur tropézienne, incompréhensible, qui l'a envahi sur l'instant.
« Je m'en doutais un peu. J'avais vu. », mentit-il.
Il n'avait rien vu du tout, parce que la violence de son père ne pouvait que trahir une absence d'amour, et qu'on ne peut être aimé de personne si nos propres parents ont manqué à ce devoir élémentaire. Ce qu'on ne possède pas, on ne peut pas le donner, alors:
« Mais moi, je ne t'aime pas. »
C'est la honte qui l'avait ramené chez lui sans rien ajouter à cette sentence ignoble et pas forcément véridique. La honte seule, sans même la maigre satisfaction d'avoir au moins froissé un cœur, qui accompagne parfois ce genre de situation.

Ils doivent traverser un long couloir blanc pour parvenir au bâtiment de réa, où leur père se repose après une énième intervention.
Ils ont roulé six heures sans pause, Baptiste avançait vers Bourg en Bresse comme un aveugle, en songeant à des tas d'autres choses. Les paysages défilaient zombiesques, Max ne parlait pas.
Une infirmière rousse les a conduits à la salle d'attente. A environ vingt mètres, son père. Baptiste se force à réguler sa respiration, à se détendre, pour s'en convaincre, de trouille de s'évanouir ou peut-être mourir de peur sur place. Malgré l'ambiance, il s'approche de son frère et lui confie à l'oreille:
« Max, j'ai l'impression d'avoir dix ans. »
Max, qui n'a pas saisi pour changer, déride un rictus à peine aimable.
Quelque part, Baptiste se sentait fort en venant. Neuf années sont passées, il est un adulte à présent. Mais un adulte devant son père, c'est un enfant. Son dernier souvenir avec son père remonte à ses treize ans: il prenait un train pour s'enfuir, un bras presque cassé et la tronche bleue. Il revenait chez sa mère. Qui malgré un droit de garde accordé par le juge n'avait pas revu ses gamins depuis le divorce. Car si elle essayait, Jacques promettait de les tuer et ça, tu vois, ça ne passerait pas par l'ordonnance d'un juge, et quitte à finir mes jours en taule tes gosses n'en seraient pas moins morts. Après quoi il avait passé la totalité de son temps à entraîner ses fils à détester leur mère. Qui l'avait trompé et quitté - comme si lui ne l'avait pas fait, tromper; tromper et s'en vanter, en prime, et tabasser si en face ça rétorquait un peu trop. Il avait appris à Baptiste à se servir d'un flingue au cas où leur mère se pointerait en tentant de faire appliquer la loi. Et un autre jour, il avait noyé dans un seau d'ammoniaque un chaton que Baptiste avait ramené à la maison.
Souvent, le pas de son père bourré gravissant l'escalier menant aux chambres semblait résonner encore, même à six cents bornes. Un soir où Baptiste écoutait de la musique,sans l'entendre arriver, il se souvient: la porte s'est ouverte avec un innommable fracas qui l'a tant fait sursauter que sa salive, qu'il était en train d'avaler à cet instant précis, lui est remontée dans la bouche. Son père avait encore un verre dans la main. Comme toujours, il venait voir les garçons et chercher des noises pour pouvoir se battre avec l'un d'eux. C'était Baptiste, puisque Max se rangeait de toute façon du bon côté.

A l'idée de revoir son père, Baptiste éprouvait immanquablement une rancœur méprisante. Sans savoir qu'elle se destinait en vérité à lui-même. Il s'en voulait de n'être pas parti avant. Il s'en voulait d'avoir subi ça. De ne l'avoir ni empêché, ni surmonté par la suite. D'être et de demeurer ce nul, ce faible, ce gamin terrifié. L'infirmière les appelle.
« Je vous mets en garde, messieurs. Votre papa est partiellement intubé, bouffi, à peine conscient. Préparez-vous à un choc… à moins que vous ne souhaitiez revenir demain? »
« Votre papa », se répète Baptiste, le cœur serré, parce que bien des gens ici doivent défiler pour voir « leur papa ».
Les paroles de l'infirmière ont soulagé Baptiste. Quoi qu'il ait bientôt sous les yeux, cela ne va ni l'attaquer, ni l'insulter, ni le taper. Il se lève.
Ils suivent l'infirmière aux pas pressés.
« C'est là, désigne-t-elle en ralentissant un peu. Chambre 14. »
Rapidement, Baptiste cherche Max des yeux, qui évitent les siens. Max pousse doucement la porte. Mais la chambre est vitrée; Baptiste n'a pas besoin d'y entrer pour voir à l'intérieur. Il longe les quelques mètres avec un air de touriste, un air d'automobiliste devant un accident. Mais soudain, ses poumons se contactent à l'infini, se poitrine devient un poing fermé. Un vertige s'empare de lui, l'affale sur les genoux. Alertée, l'infirmière rebrousse chemin, le relève, le maintient par les épaules.
« Vous voulez me parler? » demande-t-elle en entraînant dans une salle annexe le corps secoué de sanglots.
Longtemps, sans pouvoir s'arrêter, sans aucun contrôle, Baptiste pleure.
« Qu'es-ce que vous ressentez?
- De la colère… »
Il reprend après un spasme:
« Vous devez me prendre pour un monstre…
- Nous ne sommes pas là pour vous juger. Nous ignorons ce qui s'est passé entre votre père et vous, et vos raisons sont sûrement justes. »
Baptiste sourit par delà son cœur éclaté.
« Il m'a fait tellement de mal… »
L'infirmière rousse s'approche de lui, l'invite à se remettre debout. Face à lui, elle déclare à mi-voix:
« Il faut du courage pour revenir. »
Il se pince les lèvres mais cela ne suffit pas. De chaudes larmes roulent sur ses joues.

Il ne dort pas cette nuit. Dans le lit voisin de la petite chambre d'hôtel, son frère ronfle.
Leur père était méconnaissable. Minuscule sous ces innombrables tuyaux. Et ce visage énorme, paradoxal, gonflé, ces yeux disparus…
Dans le ventre de Baptiste, une boule a grossi, qui infecte les alentours, nuage radioactif. Lorsqu'elle approche du foie, Baptiste court vomir, secoué par l'image pulsatile de son père clownesque.

« Debout. On va voir papa. »
C'est à peine neuf heures. Max est lavé, habillé, prêt à accomplir son devoir de bon fils. Baptiste a un goût acide dans la bouche. Machinalement, il s'habille à son tour et monte en voiture.

Il accompagne Max jusqu'en réa, où l'infirmière d'hier les accueille.
« Sachez que ce matin, il est très en forme. »
C'est une menace aux oreilles de Baptiste. Ce matin, son père va le reconnaître, le détester comme autrefois, dire les probables horreurs dont on ne se remet même pas en dix ans.
« Ecoute, Max. Je ne me sens pas frais. Je descends dans le hall boire un ou deux cafés. Je vous rejoins dans la chambre. »
Sur ce, il détale.
Dans l'entrée, il y a un coin fumeur restreint, un nid à cancer. Dedans, plusieurs hommes, seuls, une vieille, une jeune femme enceinte. Baptiste prend un gobelet de café noir et en sortant de l'hôpital, croise un type en fauteuil, dont l'arcade sourcilière vient tout juste d'être recousue. Il a une jambe entièrement plâtrée.
En regagnant la réa, il marche vite. Vite pour vite dégager. Max est dans la chambre, et en refermant la porte derrière lui, Baptiste n'ose pas tout de suite regarder son père.
« Papa, Baptiste est là.
- Jean-Baptiste? »
Il croise alors le regard bleu, froid, cristallin. A l'inverse d'hier, il retrouve son père dans ces yeux inchangés. Sur cette figure différente, vieillarde, émaciée, blanche. Une amertume semble en émaner, plus viscérale qu'autrefois.
Baptiste sans réfléchir se rapproche du lit et embrasse le front humide sans le dégoût qu'il escomptait ressentir.
Les pupilles en permanence fixées sur le plafond, il affiche une indifférence que dément pourtant leur lueur singulière. Les rares et banales phrases qu'il prononce ne s'adressent pas à ses enfants particulièrement, excepté quand elles relatent son état moral. Évoqué par quelques réflexions à part eux, cyniques et culpabilisantes. Un vieil aigri; sincèrement mauvais. Max converse. Son père l'écoute et quelquefois, remue la tête en signe d'approbation. De temps en temps, Baptiste parvient à participer, avec une timidité insoupçonnée qui rend sa voix à peine audible. Dans un flash, il se revoit au bar, dimanche matin, seul avec Ad à qui il n'avait pas adressé un mot. Il se revoit également assis devant Marianne, qui le psychanalysait les yeux ailleurs. Il se revoit tel qu'il s'est toujours vu: vide, intéressant, nullissime. Je suis forcément un héros pour avoir pu vivre comme ça. Là, sous le regard immobile de son père, au souvenir des humiliations passées, des poings jetés contre son dos, des nuits enfermé dehors, il reconnaît le regard de toutes les personnes du monde. Derrière leurs yeux, il y a toujours eu ceux de son père. Et face à eux, un gamin frêle, bien fragile, qui ne s'est pas défendu; et s'en veut pour ça.
Le parquet de la chambre est gras, le piétinement de Baptiste fait grincer ses chaussures dans un bruit sonore proche de celui de pets. Soudain, son père incline son visage vers Max et prononce:
« Dis. Il est écoeurant, lui… »
S'en suit un silence mortifié, rougi.
« Voyons, papa. Ce sont ses chaussures.
- Ah. »

C'est la même nuit que la veille en pire. Elle s'éternise et décline dans le noir des milliers de petites étoiles qui s'allument une par une. Lorsqu'elles brillent suffisamment, on discerne parfaitement leurs contours. Ce sont des lettres, qui forment tous les mots que Baptiste n'a pas dits à son père.
Il faudra bien les sortir. Point de non retour, il faudra aller jusqu'au bout. Sinon, je retournerai à ma vie qui n'aura changé en rien; ce funeste, ce détour terriblement difficile, aura été vain. Et bientôt, il sera trop tard…

« Max. »
Max allait ouvrir la porte de la chambre 14.
« Laisse-moi dix minutes avec papa. »
Son frère lui lance un coup d'œil proprement acariâtre.
« Qu'est-ce que tu vas lui dire? »
Trop fort. Il a peur que je martyrise le vieux.
« Des choses perso. Ne t'inquiète pas. »

Quand il passe la porte, son père lui décroche un sourire gigantesque et un chaleureux salut de la main. Instinctivement, Baptiste ferme les yeux, l'espace d'un éclair, pour enfermer à jamais ce souvenir, le faire sécher comme une fleur arrachée à un terrain airde de mauvaises herbes.
« Tu te sens comment, papa? »
Un plaisir innattendu à formuler ce mot, papa.
« Je suis venu seul pour pouvoir te parler. Te parler… d'avant. »
Il lui prend la main, qu'il caresse, cette main épaisse, puissante, aujourd'hui bonne à rien, dérisoire, inutile…
« Sais-tu seulement pourquoi j'ai quitté la maison?
- Non. »
Baptiste s'y attendait; c'est sans surprise qu'il reçoit cet autre coup de poing, mi mensonge mi délire. Alors? Il comprend qu'il devra se contenter de parler, sans espérer entendre quelque chose de sensé, ou de gentil. Baptiste se résigne sans haine. Il reprend la parole. C'est pour ça qu'il est venu.
« Tu m'as fait souffrir, papa. Tu me battais. Tu me maltraitais. Tu as été… un mauvais père, papa. »
Il ponctue chaque phrase d'une profonde inspiration. Et ajoute:
« Mais je t'aime. J'aime le papa que j'avais, enfant… jamais je ne l'oublierai. »
Il se tait pour observer la réaction, qui n'arrive pas. Cela ne le froisse ni ne l'inquiète. Ce qu'il fallait dire est dit. Qu'importe la réponse? Adulte, cette fois. Sans préparation d'aucune sorte. Sans se forcer. Le droit de demander des comptes… Pourquoi avoir tant tardé?
« Je sais que quand maman est parti, la douleur t'a rendu fou… »
Il garde les paupières closes, serrées.
« … mais ce n'était pas à moi d'en subir les conséquences. »
Une seconde blanche, pendant laquelle, intimement, Baptiste mesure le courage quasi surhumain que ce discours, pourtant salutaire et presque agréable, lui demande.
« Papa, conclut-il, je t'en veux beaucoup. »
Il a perdu bien six kilos durant cet épisode. Son cœur, fantôme errant, enfle proportionnellement, s'emplit de pensées positives, peu à peu détachées de cette chambre déprimée.
« Je t'en veux, mais je t'aime. Je t'aimerai toujours, papa. »
Il dépose un nouveau baiser sur son front, près des yeux toujours attachés au plafond bas, sans expression.
« Je vais rentrer chez moi, maintenant. »
Mais son père a un sursaut.
« Baptiste, dit-il. Je comprends. »
Baptiste le toise, les sourcils hauts. Ca m'étonnerait, pense-t-il, mais il ne peut s'empêcher de demander, dévoilant enfin à lui-même la seconde motivation de sa visite:
« Alors, tu m'aimais toi aussi?
- Ca, oui. »
Il s'est fait un déclic dans la poitrine de Baptiste; son cœur, remis à l'endroit, bat doucement, et aimerait s'en aller. Pourquoi rester désormais?
Même pas de migraine pour gâcher cette victoire, ce renversement, cette révolution secrète.
« Au revoir, papa. »
Il ajoute un « merci », à dessein inaudible.

Lorsque Baptiste quitte la chambre 14, il sait que c'est pour toujours. Dans ses veines un sang dialysé circule; cellules neuves, scintillantes de rouge frais, jeune. Bientôt, Baptiste va hurler pour déchirer joyeusement ses poumons congestionnés depuis cent ans. Il ne le sait pas, mais même son regard a changé. A présent, il en a un. Amnésique qui soudain, se rappelle.

En plein jour, son rêve récurrent tranche avec la lumière du dehors; la table gigantesque, la famille en harmonie et Baptiste, six ou sept ans, rigole, la bouche grande ouverte sur ses dents de lait manquantes. Bientôt, les oncles vont faire la sieste sous le cagnard, bercés par les cigales et les ricards de l'apéro, et la vie sera toujours belle comme aujourd'hui…

Baptiste n'a pas pleuré, mais il a l'impression d'avoir versé des millions de larmes, tout autant de toxines accrochées à lui depuis la nuit des temps. Il sort de l'hôpital, respire, les traits détendus, le front orgueilleux. Il sent, ou plutôt il sait, que les choses sont déjà différentes. Ses souffrances rendues à qui de droit; celles dont il n'était - finalement - pas responsable. Et maintenant, le monde, coloré, presque attirant, loin de la menace, de l'hostilité qui le caractérisaient jusqu'alors.
Lui-même. Moi-même. J'ai eu un père après tout, et comme vous autres son amour; même si… mais cela n'a plus d'importance. Cela appartient, a toujours appartenu, à papa, à son histoire. Pas à moi, à la mienne. Décroché enfin, je pourrai vivre…Les espaces vides, un à un comblés. Oui, c'est un festival qui s'ouvre, un labyrinthe qui désigne son issue, une décennie venteuse qui s'achève.

Il pense au sud. A Gaëlle, son « je t'aime ». Aimerait-il, maintenant? Peut-être. S'il peut s'aimer, s'estimer tout du moins.
Par hasard, il aperçoit son reflet dans la vitre d'une voiture. Il sourit vaguement. Rien, rien. Décidément rien… Rien ne sera plus jamais comme avant.


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