Profession ADS
de Ama Vérone

Il y a une semaine, il s’était rendu à Rungis, au siège d’une société proposant des services de sécurité. Il y avait passé de nombreux tests d’observation qu’il avait réussi avec succès, une sorte d’épreuve du singe dont le principe était de repérer une image différente parmi quatre, puis de la signaler.

Il était donc fin prêt à revêtir l’armure de l’ADS : le costume aux trois points rouges qui lui donnait le droit de travailler.

Lundi 24 juin : son premier jour.

Il était 6h du matin lorsqu’il se réveilla, il mit son costume et sortit pour attendre le premier bus de la journée, le 390, qui allait le conduire sur le site à protéger, son lieu de travail. On y fabriquait des missiles.

Il ajustait sa cravate lorsque le bus s’arrêta à ses pieds. Il monta et s’assis, contemplant son reflet dans la vitre et en profitant pour soigner sa coiffure. Il allait y rencontrer, tous les matins, les mêmes personnes : la femme de ménage assise devant, juste derrière le conducteur et deux africains, côte à côte, plus loin, vers le fond du bus et qui ne cessaient de se moquer d’un troisième noir, installé à l’écart. Ce dernier ne répondait pas à leurs brimades qui, chaque jour, étaient plus méchantes que la veille. La blague du jour concernait le sac de l’homme. Sa couleur, rose bonbon, était un sujet opportun de rigolade.

L’ADS n’a pas eu le temps de manger, de toute façon il n’avait pas faim, il s’achèterait un snickers au boulot, se dit-il.

Le service commençait à 6h45 mais il était arrivé un peu plus tôt libérant de ce fait un autre animal : l’ADS de nuit, le hibou de la sécurité, celui qui le relèverait à son tour, douze heures plus tard. Ce dernier, fatigué, allait foncer chez lui pour dormir huit heures d’affilées, bercé par le tendre bruit de travaux de rue. Il avait peur de mettre des boules quiès avait-t-il confié un jour : « Et si mon appart prend feu, j’fais comment ?

L’ADS, encore légèrement endormi serra alors la main de tous ses collègues de jour et s’installa à son premier poste : le canapé de l’accueil. Il y restera jusqu’à huit heures. Il sera, en outre, seul dans ses missions jusqu’à dix heures, heure à partir de laquelle arrivera son formateur : un ADS vétéran.

Il se préparait mentalement à la journée de douze heures. Le plus dur, se dit-il, c’est au début et il croquait un snickers à deux euros.

A huit heures, le chef de poste (supérieur à tous les ADS mais inférieur au chef de site), jusqu’alors cloîtré dans un semblant de bureau, un peu à l’écart, comme caché, surgit et lui ordonna de prendre la guérite.

Une boîte, dans laquelle l’ADS s’installa pour commander l’ouverture d’une barrière au moyen d’un unique bouton rouge, situé devant lui, il ne pouvait pas se tromper.

Dès qu’une voiture approchait, il appuyait et lorsqu’elle était passée, il appuyait une nouvelle fois.

Il avait vérifié entre ces deux pressions d’index, que le conducteur lui avait bien montré son badge, signe qu’il appartenait bien à la société.

Il devait rester ainsi dans sa boîte durant une heure (durée conventionnelle de chaque mission).

Avec les années, pensa-t-il, il pourrait acquérir un certain style dans la pression du bouton solitaire. Et en proie à l’ennui, il multiplia les extravagances, ajoutant une certaine fantaisie artistique à son devoir, pressant tantôt avec le pouce, tantôt avec l’index, croisant les bras, utilisant une fois le doigt de la main gauche, une autre fois celui de la main droite et il se faisait des statistiques, tentant de ne laisser aucun doigt inactif, quel doigt était le mieux adapté pour accomplir la tâche ?

Il s’entraîna aussi à réaliser d’esthétiques figures, des prouesses de gymnastique, amplifiant ridiculement le mouvement, se figurant qu’il participait aux jeux olympiques des ADS, dans la discipline « pression du bouton ». Et il imaginait parfois un hypothétique congrès mondial des ADS où l’on discuterait des différentes techniques de pression, où chaque ADS du monde entier dévoilerait la sienne, ses avantages et ses inconvénients, puis il ferait une démonstration devant un public passionné et enfin, un jury composé des plus grands et des plus sages ADS du monde : la « maximus et sapientimus concilium », noterait son style selon l’élégance et classerait selon l’efficacité, la rapidité, etc.

L’ADS se dit également qu’il finirait par bien connaître sa boîte de plastique, sa conserve transparente, à peine plus grande qu’une cabine téléphonique. Il apprendrait à utiliser les reflets des façades qui l’entouraient et pourrait contrôler une voiture, voir le badge présenté par le conducteur, sans regarder directement dans sa direction, il comprendrait l’optique géométrique et la théorie des images. Il serait physicien.

A neuf heures, un clone de lui-même apparu sans se presser, les mains dans les poches.

-Va t’es libéré !

Et l’ADS put alors sortir de sa boîte et comme si chaque seconde y était de trop, prenant à peine le temps d’échanger deux ou trois mots, il fila au poste de garde central où il allait recevoir de nouvelles instructions.

Il voulut, pour attendre, s’installer à nouveau sur le canapé mais un ADS l’arrêta dans son mouvement.

-Non, non, reste pas là, les clients arrivent.

Et, l’ADS, perdu, voulu retourner vers la guérite quand le chef de poste surgit une nouvelle fois et lui hurla sa nouvelle mission :

-Tu vas en salle de repos !

Alors, l’ADS mit les mains dans ses poches, comme s’il s’agissait là d’une attitude commune que tous devaient prendre pour se déplacer, car depuis qu’il était là il n’en avait pas vu un marchant les mains à l’air et il s’exécuta.

Il parcouru un couloir situé derrière l’accueil, il y croisa l’autre compagnon de l’ADS : l’ADSI, sorte de pompier spécialisé dans les techniques de sieste et qui devait étouffer les pauvres feux naissants de grands coups d’extincteur.

Une fois dans la salle de repos, il commença sa nouvelle mission : choisir un des trois fauteuils pour s’y asseoir et attendre. Et dans une pièce sans fenêtre il attendit effectivement que l’heure tournât.

A dix heures, un cri ressemblant à l’appel de son nom obligea l’ADS à sortir de sa torpeur pour foncer à l’accueil. Le chef de poste l’avait convoqué.

Un certain Pierrot avait fait son apparition et l’attendait avec un grand sourire.

Des présentations sommaires furent faites et les deux hommes se serrèrent la main.

Pierrot était un autre type d’ADS, un ADS qu’on appelait 10-22 car il travaillait de dix heures à vingt-deux heures. Cet homme allait le former durant les heures qu’ils avaient en commun.

Première mission en duo : la ronde extérieure.

Les deux ADS s’équipèrent d’un émetteur récepteur (coûtant leur salaire) relié à un pointeur, appareil servant à pointer les différentes bornes jalonnant le circuit de ronde qu’ils allaient parcourir dans un sens précis.

Ils validèrent la mission sur l’ordinateur puis sortirent.

Pierrot entreprit de longer la grande grille, frontière du site dont ils assuraient la sécurité. Il quitta donc le chemin goudronné, marchant sur la pelouse pour être en contact physique avec la grille, au cas où… Et tel un maniaque, il scrutait, analysait dans les moindres détails, recherchant de ci de là un éventuel défaut dans le grillage, indice d’une quelconque intrusion.

-Faut qu’tu regardes tout dit-il.

Ils pointaient à intervalle régulier, tous les cent mètres environ, une borne ou pointeau et Pierrot indiquait ceux qui étaient difficilement visibles, voire cachés.

Ils en pointèrent en tout une quinzaine, faisant le tour de l’immense périmètre du site.

Ils avaient croisé, sur leur route, les employés qu’ils protégeaient, des ingénieurs ou techniciens et qui leur rendaient à peine leurs salutations.

-Les enculés ! avait dit Pierrot.

Ils avaient même noté le numéro d’une voiture qui roulait trop vite et Pierrot avait mémorisé le visage de la conductrice.

-Je la coincerai un jour, celle la !

Ils étaient également passés devant les deux autres portes du site (qui en comptait trois en tout). En plus de celle du poste de garde principal il y avait la porte-est, réservée aux sorties de véhicules et la porte-inter, servant à la fois d’entrée et de sortie.

De retour à leur point de départ, vers onze heures, le chef de poste hurla aussitôt et les envoya en salle de repos pour une nouvelle mission, où quatre fesses cette fois, écrasèrent les fauteuils.

Notre ADS, n’était plus seul et son maître d’un jour lui tenait compagnie et se mit d’ailleurs à lui faire la conversation, racontant son passé.

Il lui dit qu’il avait ramoné autrefois les cheminés de son ancien village, Ouerre, un hameau perdu qu’on appelait commune et qui abritait six cents habitants, doté paraissait-il d’un agréable microclimat. Puis il raconta qu’il avait ensuite vendu du charbon de bois, qu’il en avait gardé d’ailleurs de lourdes séquelles, surtout aux genoux, qu’ils disaient en compote et parfois lorsqu’il marchait, il avouait qu’il manquait de tomber.

Il lui dit aussi qu’il faisait du karaté et qu’à soixante ans, il était plus endurant que certains jeunes.

-Le viagra, c’est bon pour les gogos !

Puis il parla de l’avenir et évoqua la retraite.

-Putain, encore cinq ans et à moi les vacances avec ma femme. C’qu’on va voyager mon gars ! Je paierai même mon pot de départ tiens !

A midi, la moitié des ADS en mission fut rappelée des quatre coins du site pour être envoyée à la cantine. Ils affluaient de différentes portes et  se retrouvaient parfois en petit groupe au poste de garde pour y aller ensemble, parlant sur le chemin de ce qu’ils feraient le week-end prochain, avec leur maigre salaire.

Ils déjeunaient sur des îlots au milieu d’un océan d’ingénieur, on les repérait facilement, on les reconnaissait au premier coup d’œil, de loin même, car ils portaient la marque de l’ADS, le costume de singe, trop grand pour l’un, trop petit pour l’autre et on les raillait souvent.

Parfois les ADSI, habillés comme des pompiers, venaient se joindre à eux et une fois à table, ils causaient de foot, de femme et de politique :

-Oh l’enculé t’as vu c’qu’il a fait ?

Certains ADS, plus malins que d’autres avaient remplacé l’eau de leur carafe opaque par du mauvais vin, bon marché et ils se grisaient sans être vus, discrètement, entre deux bouchées de nourriture.

-Au moins disaient-ils, on mange la même chose que les ingés, on a pas tout perdu.

A treize heures, il était temps de rentrer au poste de garde pour que l’autre moitié des ADS puisse, à son tour, aller manger.

Pierrot et son apprenti s’installaient alors de nouveau dans la salle de repos, pour un moment, attendant que le chef de poste qui n’allait jamais manger ( ?), surgît pour leur hurler la suite des événements.

Didier les accompagnait cette fois dans leur repos bien mérité et six fesses chauffaient les fauteuils. Didier, l’homme au cou d’oiseau, qui marchait, dodelinant de la tête comme un pigeon et qui avait la particularité de regarder ses pieds lorsqu’il se déplaçait, si bien qu’il ne voyait pas ce qui lui arrivait en face.

Les copains, parfois lui faisaient des blagues.

-Didier, attention tu vas marcher sur ta mère !

Une conversation s’engagea entre les trois hommes. Conversation durant laquelle on apprit que Didier avait été fier de son fils car celui-ci s’était acheté une mobylette et qu’il ambitionnait à devenir conducteur de bus. Il ajouta ensuite qu’il aimait le chocolat noir.

Et les deux ADS l’écoutaient parler, tentant de faire un lien entre ces idées isolées. Didier mentionna ensuite les agissements d’un de leur collègue, Jean-Pascal, qui s’était plaint des voisins du dessus car ils « baisaient » dans leur baignoire et que l’eau débordante s’était infiltrée chez lui. Il avait récemment fait une dépression nerveuse mais venait néanmoins sur le site sans pour autant vouloir travailler et il restait enfermé dans sa voiture, garé sur le parking des ADS, la tête contre le volant, refusant obstinément de sortir. On l’avait finalement poussé à suivre un traitement.

-C’est la vie ! conclut Didier, qu’est-ce tu veux…

Ils entendaient tous les trois, depuis la salle de repos, les ADSI, installés dans une autre salle, à part : la salle des pompiers, qu’ils ne devaient jamais quittée, réplique ridicule d’un poste de guerriers du feu. L’un d’eux avait apporté sa Playstation et  il jouait, poussant des cris de singe. Un autre regardait un DVD pour adulte, le son un peu trop fort et il s’étonnait de certains détails, par des oh et des ah marqués.

A quatorze heures, on appela nos deux amis, qui à regret durent quitter Didier le pigeon. Leur prochaine mission : « la ronde du bâtiment D !!! », avait hurlé le chef de poste.

Le circuit, cette fois, était intérieur, ils devaient circuler dans le bâtiment, commencer au rez-de-chaussée et finir au cinquième étage.

Borne après borne, une voix électronique, sortant de l’émetteur récepteur, validait leur pointage, ce qui fit dire à Pierrot.

-Il doit parler c’que tu viens de pointer, sinon faut tout recommencer, déconne pas.

Et la ronde continua.

Au cinquième étage ils eurent le droit, pour redescendre, d’utiliser l’ascenseur et Pierrot, après avoir appuyé sur le bouton, se mit sur le côté droit.

-Faut jamais rester de face, tu sais pas c’qui va en sortir, fais comme moi, déconne pas.

Et l’ADS s’exécuta, se plaçant sur le côté gauche.

Ils rentrèrent au poste de garde un peu avant quinze heures. Là, ils retrouvèrent Didier, sorti de la taverne pour discuter avec d’autres. Il évoquait les serpents d’Afrique, prétendant avoir croisé un cobra mortel dans un parc près de chez lui.

-Déjà ? dit-il au deux ADS rentrés.

Et le chef de poste, qui avait entendu leur retour, hurla depuis son bureau et les envoya sur le champ à la porte-est, la porte de sortie des véhicules, à l’autre bout du site.

Ils s’y traînèrent alors et s’installèrent dans une nouvelle boîte, pour commander une nouvelle barrière.

Il y avait cette fois deux boutons face à eux: un pour lever, un autre pour abaisser.

Pierrot lui expliqua qu’il fallait compter les voitures sortant du site et il traça, sur une feuille de papier, un bâton à chaque fois que sortait un véhicule.

-Te trompe pas surtout parce qu’après, ça, ça va dans l’ordinateur ! Et faut pas laisser la barrière relevée, dès que la voiture est passée tu la refermes ! Si le chef de site y passe et qui voit qu’tu la laisses relevée pour roupiller, y va t’engueuler ! Moi j’te l’dis !

A seize heures, lorsqu’un collègue, les mains dans les poches, vint les relever, ils foncèrent à la porte-inter car après la porte-est, il était coutume de se rendre directement à la porte-inter.

Ils furent quatre ADS, installés dans une boîte, de trois fois la taille d’une cabine téléphonique. Il y avait parmi eux, un sous-chef, frère jumeau du chef de poste principal. Il était chargé d’accueillir les livraisons, car celles-ci se faisaient essentiellement à la porte-inter pour ne pas surcharger la porte principale qui recevait, quant à elle, le flux d’ingénieurs.

On installa alors notre ADS devant une console munie d’un bouton, sur lequel il devait appuyer de temps en temps.

Et quand il mettait du temps à lever la barrière, car il voulait contrôler, les conducteurs, irrités, lui collaient presque sous les yeux leur badge, signifiant qu’ils avaient bien le droit d’entrer.

Au bout d’un moment, une Renault 21 voulut pénétrer sur le site et son conducteur ne montrait ni badge ni document, il restait immobile, au volant et contemplait silencieusement notre ADS, qui n’ouvrait pas.

-Tu m’reconnais pas ? (Comment le pourrais-je, c’est mon premier jour) Je livre le courrier tous les jours à la même heure !!!

-Ouvre-lui, ajouta Pierrot, faut qu’t’apprennes à reconnaître certaines personnes: le courrier, le ménage, la cuisine…Y ont pas de badge mais faut les laisser passer quand même. C’est bizarre mais c’est comme ça.

A dix-sept heures, ils retournèrent, maître et disciple, au poste de garde central après que la relève les eut remplacés.

Une fois là-bas, ils discutèrent avec un nouvel ADS : Dominique. Ce dernier se plaignait de douleurs dans le dos.

Pierrot expliquera plus tard à son protégé que, Dominique, il y a de cela cinq ans avait été percuté par un fou du volant, aujourd’hui en prison, alors qu’il stationnait à un feu rouge. Dominique avait vu débouler vers lui, dans le rétroviseur interne du véhicule, ce bolide échappé d’une course folle et avait dit, paraît-il, juste avant la collision : celui-ci, il est pour moi.

Et projeté aux quatre coins du véhicule comme une balle rebondissante, il fut hospitalisé pendant six mois. Il gardait cependant aujourd’hui, de terribles séquelles de cet accident. Il portait, en effet, caché sous ses vêtements et attaché à la ceinture, un appareil tentaculaire, semblable à une pieuvre, dont les multiples membres au bout métallique et fin s’engouffraient dans la chair du dos, de l’abdomen, du bassin et envoyaient des flux électriques pour calmer l’insupportable douleur qui l’accablait.

-Pauvre Dominique, échangèrent les deux hommes compatissants.

Après un moment, le chef du site en personne vint les voir et le nouvel ADS, qui l’apercevait pour la première fois, lui fut présenté. André, un petit homme, ancien militaire, touchant une bonne retraite et qui avait fait des jaloux. On se moquait de lui, les ADS le traitant, derrière son dos, de nain de jardin. Il apparut cependant comme un homme sympathique et énergique. L’ADS apprendra plus tard qu’il collectionnait les stylos plumes et chaque fois qu’il en voyait un qu’il trouvait beau, il murmurait:

-Celui là, il me l’faut !

Stylo, qui quelques heures plus tard, disparaissait.

Il leur serra donc la main et évoqua sans transition un article qu’il avait lu dans un magazine scientifique et qui concernait la domination possible de la Terre par les robots.

-Ca va arriver…mais ça va arriver ! répétait-il inquiet.

Puis il mena nos deux amis vers son immense voiture où il les fit entrer.

Il leur imposa alors une musique tahitienne qui lui rappelait l’époque où il avait travaillé à la météo, sur la célèbre île.

-Sous les cocotiers avec les vahinés mon gars !

A dix-huit heures, la journée de l’ADS de jour entrait dans sa dernière ligne droite : encore quarante-cinq minutes d’attente.

Et tous les ADS se retrouvaient, affluant des différents postes du site pour rejoindre, comme à midi, le poste principal, après avoir pris le soin de refermer leur boîte respective.

Il faisait chaud et chacun n’avait qu’une envie : se débarrasser de son costume…

L’un d’eux, moustachu, ancien boucher qui avait fait faillite, ressemblant aux policiers américains des séries des années 70 et portant des lunettes teintées, avait même confié :

-Moi, dès que j’rentre à la maison, la première chose que j’fais c’est qu’j’baisse mon froc ! Ya qu’comme ça qu’tu peux t’en sortir.

Notre ADS était maintenant parmi tous les autres ADS, il découvrait certains visages. Chacun attendait le signal de sortie d’André, chef de site. Ils fileraient ensuite en courant vers l’arrêt de bus, pour ne pas rater le 390 de 18h50.

Pierrot, resté à ses côtés, lui racontait ses futures vacances au Brésil mais déjà il ne l’écoutait plus, il ne l’entendait plus.

Il surprenait ça et là de multiples conversations.

Il apprit, en outre, qu’on avait licencié Michel l’ADSI car il avait quitté son poste pour aller aux toilettes sans avoir été relevé.

Deux ADS, face à lui, adossés au mur, les mains croisées derrière le dos, parlait d’une connaissance, un ami militaire blessé deux semaines auparavant par une grenade. Le sergent avait alors appelé la famille pour leur annoncer que leur fils avait eu le bras gauche explosé. Quelle surprise lorsque la famille en question avait constaté, retrouvant le « blessé », qu’il portait un ridicule pansement sur le pouce gauche. Et sur ce dénouement, les deux ADS rigolèrent, rebondissant légèrement contre le mur.

Plus loin, sur sa gauche, un ADS, ancien boulanger, apprendra-t-il ensuite, menaçait un collègue :

-Si tu m’touches encore, j’te coupe les doigts enculé !

Et à sa droite, il vit un autre ADS, ancien chauffeur routier, incapable de conduire suite à un mal de dos, une ernie discale lui dira-t-on. Il jouait les mafieux et dans un style d’expression italienne, secouant les mains, il critiquait la société de missiles qui sous-traitait les services de sécurité.

-Comme ils nous sous-traitent tu vois, ils peuvent nous traiter comme de la merde, on a pas les mêmes droits qu’eux, mais moi j’ai fait du kung-fu tu vois, adressait-il à un collègue qui regardait sa montre, j’prends une bat de base-ball, j’appelle mes potes italiens et on casse tout ici !

Dans la salle de repos, on entendait un jeune hurler comme s’il voulait signifier qu’il n’avait pas honte de ce qu’il disait et qu’il en était fier.

-Non, ADS c’est un boulot d’avenir, moi j’ai les mains propres, pourquoi tu m’dis qu’il faut pas rester ici ? On est pas bien ?

Et tous, racontait une histoire, une anecdote ou dévoilait le fond de leur pensée, sans autre souci que de faire rire ou de porter à réflexion.

Dehors, les ingénieurs sortaient des bâtiments, ils rentraient chez eux, pour retrouver leur famille, leur vaste et confortable appartement. Une bouteille de vin fin, sans doute posée sur la table du salon, attendait d’être débouchée, une femme séduisante, posée sur le canapé, attendait d’être embrassée et des enfants adorables, impatients de retrouver papa, faisaient probablement chauffer la télé.

Et nous ayant vus, nous les ADS, ils eurent un sourire de mépris, comme s’ils avaient vu un troupeau attendant l’ouverture de l’enclos.

L’ADS n’entendait alors plus qu’un vague brouhaha, un bruit diffus, il finit par remarquer dans un miroir, sa propre image : quelle singe ! pensa-t-il. Un singe vêtu d’un costume noir taché de trois points rouges au niveau du coeur. Ce costume qu’ils portaient tous. Et il songea à ceux qui, à travers le monde, assuraient la sécurité des autres.

Qui donc est le plus grand ? Se dit-il. Celui qui porte ou celui qui est porté ?

La chute duquel entraîne la chute de l’autre ?

Si nous disparaissons, ceux que nous portons ne tombent-ils pas ?

Et pourtant, ils nous écrasent le visage avec leurs pieds, s’appuient dessus, lancent des brimades, mais nous continuons à les soutenir, les empêchant de se faire mal, recevant leurs critiques lorsque nous montrons des signes de faiblesses ou que nous nous essuyons le front.

L’ADS se tourna alors vers son ami Pierrot, qui maintenant parlait de l’Egypte et des pharaons ; il eu envie d’embrasser cet homme aux cheveux gris qui lui rappelait son cher père.

Dans dix minutes, l’ADS rentrerait chez lui, assis seul dans le même bus qu’il avait pris douze heures plus tôt et il regarderait à nouveau son reflet dans la vitre du véhicule.

Que verrait-il alors cette fois ? Il ne le savait pas, mais il songerait aux bouffons, le fond du puit de l’humanité, ceux qui empêchent les autres de tomber dans le néant et il sentirait sur ses épaules d’ADS, le triste poids du monde ingrat.

Ama Vérone.



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