Bien, la nouvelle qui suit a été écrite début 1996 et elle parle de vampires. Elle m'a été inspirée par un terrain vague à côté de chez moi (je sais, le rapport n'est pas très évident de prime abord, mais vous verrez bien par la suite) et par ma passion des vampires (là déjà c'est un peu plus logique). Bonne lecture.

 

Une si belle nuit
Par Allyamaeth

 

Le commencement

     Aujourd'hui tout va de nouveau bien.
     Tout va bien, mais tout n'est pas rentré dans l'ordre. Si cela avait été le cas, je serais sans doute mort.
     Encore faut-il définir ce qu'est l'ordre. Peut-être l'ordre des choses ou l'ordre créé par l'homme... qui sait ? Toujours est-il que je suis là pour prouver que certaines personnes n'ont toujours pas prouvé - elles - que Dieu existe.
     Je ne vais pas épiloguer sur le sujet - pour l'instant - car j'ai d'autre chose à vous raconter. Ces choses qui ont fait de moi ce que je suis. Par-delà la damnation, à contre courant des conventions et aux mépris de tout ce qui reste, je vais vous raconter mon histoire.

 

De l'art de mourir

 

     J'étais sûr que l'on me suivait. J'avais pour habitude de me balader tard dans la nuit dans les quartiers "chauds" de Paris. Le danger impalpable qui y régnait - et y règne encore - me faisait sentir que j'existais. Aujourd'hui cette attitude me fait rire quand j'y repense, mais sur le moment, c'était très important pour mon ego.
     Je pensais qu'on voulait me dépouiller ou bien me violer - certains hommes ont des mœurs bizarres. J'accélérais un peu le pas et me dirigeais vers une des entrées de métro du Châtelet. Je traversais la place - occupée uniquement par une bande de clochards ronds comme des queux de pelles - quand une forme noire s'abattit sur moi.
     Son parfum à la cannelle m'envahit les narines et son haleine réchauffa mon cou. Je n'étais pas un homme faible, mais la chose qui m'écrasait avait une force surhumaine. Sous sa pression, mes membres menaçaient de se rompre. Une douleur fulgurante tétanisa ma gorge et mon sang reflua jusqu'à la probable blessure. J'avais affaire à une sangsue humaine et mon sang la nourrissait.
     Avant de m'évanouir je vis son visage - blanc, lisse et d'une beauté terrifiante - de femme. Ses cheveux blonds, coupés court, encadraient son visage. Elle s'était écartée de moi et tenait sa paume sur ma jugulaire pour que le sang ne s'échappe pas. Son sourire froid était rouge sang et des gouttes perlaient aux commissures. Elle me dit des mots qui m'apaisèrent et je sombrai dans un abyme noir sans rêves.

Je me suis réveillé à la porte de mon appartement, fatigué et tremblant. Un coup d'œil à ma montre m'appris qu'il était presque sept heures. J'entrais avec difficulté chez moi et m'écroulai sur mon lit. On était dimanche et je dormis toute la journée.
     Au soir on frappa à ma porte. Je l'avais à peine ouverte qu'on se précipitait sur moi. C'était elle. Une nouvelle séance de suçon me terrassa à nouveau. Pour finir je bus un peu de sang, par rasade, car mon organisme rejetait systématiquement le liquide chaud au goût de fer.
     Je m'évanouis quelques secondes après avoir bu une dernière giclée de sang. À mon réveil, je me traînais sur le sol tellement je me sentais mal. Je gémissais, je pleurais, mon cou m'élançait et ma faiblesse me rendait fou de terreur.
     Il faisait de nouveau nuit. Toutes les choses autour de moi tournaient et se mouvaient avec une lenteur accablante. L'halogène parlait d'une voix vomitive, la télé murmurait des cantiques obscènes, sur le sol, les moutons de poussières rampaient vers moi et les murs se penchaient sur mon corps meurtri alors que le plafond se confondait avec le ciel.
     Ma vision s'obscurcissait lentement et mes autres sens me jouaient des tours D'un seul coup le noir m'envahit et je me sentis partir... loin... là ou la lumière n'existe pas et ou le froid est une religion.

 

De l'art de revivre

 

     Comme après être restés trop longtemps sous l'eau, mes poumons s'ouvrirent d'un coup pour se vider aussi sec. J'avais froid, la mort avait tenté de s'emparer de moi, mais je l'avais vaincue. J'étais toujours très faible et ma difficulté à respirer engourdissait mes membres. La tête lourde et le corps tremblant je me dirigeais vers mon frigo pour y chercher du gâteau de riz.
     Cet effort faillit m'anéantir. Mon estomac grondait, ma vision était trouble et mes doigts hyper sensibles, comme si j'avais de la fièvre. Le gâteau de riz avait un goût étrange, pas franchement mauvais, mais indubitablement chimique.
     Je retournai sur mon lit plus serein, moins tremblant. Je m'endormis très vite, mais une heure plus tard mon corps me rappela à l'ordre. Le gâteau riz avait été ingéré, mais non digéré et il était déjà à la porte de sortie. Donc, si la créature qui m'avait mordu était bien un Vampire alors ce n'est pas moi qui avais vaincu la mort, mais ma transformation en créature de la nuit.
     La panique s'empara de moi comme une vague déferlante emportait les surfers sur son passage. Des rais de lumière solaires vinrent frôler mon bras. Je reculais brusquement, mais rien ne se produisit. Ma peau ne s'enflamma pas, seuls mes yeux me picotaient.
     Dans la glace de la salle de bain, mon reflet avait l'air d'avoir pris dix ans. J'ouvris la bouche, mais nulle canine acérée ne pointait son nez. Il était dix heure du matin, et je me rendis soudain compte qu'on était lundi et téléphonais en catastrophe à mon patron. Je me fis porter pâle. Ma voix geignarde et basse le convainquit que je n'allais pas bien.
     J'allais voir un docteur pour la forme, mais alors que ça allait être mon tour, une nouvelle panique me fit vaciller. Mon cœur ne battait pas, rien dans mon corps ne semblait éveiller. Je m'enfuis en courant pour me réfugier dans un parc.
     Assis sur un banc, j'oscillais entre pleurer ou me réjouir. Ma nouvelle condition était absurde, aucune action mécanique ou chimique ne me faisait vivre et pourtant je n'avais rien du Vampire classique ; pas de longues dents, pas de force surhumaine et le soleil ne me causait aucun mal. Mon estomac - seul composant de mon corps à être encore en vie - me rappela que je devais me nourrir.
     L'expérience du gâteau de riz n'ayant pas été concluante, je décidai d'aller chercher ma pitance dans une boucherie.
     Cinq cents grammes de steak saignant, plus tard je me retrouvais dans ma cuisine, hypnotisé par le quartier de viande. Je le dévorais sans cuisson et mon cœur s'emballa de contentement. La surprise arrêta net mon activité. Le fait de manger avait remis en route la machine qui me servait d'enveloppe corporelle.
     Je retournais précipitamment chez le médecin pour me faire examiner. Il râla un peu, mais me laissa entrer. Son diagnostique le laissa pensif. Ma peau froide et ma fatigue le firent pencher pour la grippe, mais je n'avais pas de fièvre malgré ma fébrilité. Il voulut approfondir le sujet, mais je n'avais pas le temps. Je pris l'ordonnance, le remerciais et retournais chez moi pour finir mon repas.
     Le soir venu, j'étais repu. J'étais retourné une fois chez le boucher car mon corps réclamait toujours plus de nourriture. Je me sentais en meilleure forme, mon estomac avait rejeté une partie de la viande, mais le reste coulait doucement dans mon organisme, le réchauffant légèrement.

Je m'endormis le sourire aux lèvres.

 

Transition

 

     Plus dur fut le réveil.
     Ma peau froide me dégoûtait. Elle n'était pas agréable au toucher, légèrement élastique elle semblait durcir. Mon cœur ne battait plus. C'était le matin et les rayons du soleil m'agressèrent une nouvelle fois les pupilles. Ma vision eut plus de mal à s'habituer à la luminosité ambiante.
     Mon haleine avait des relents de viande pourrie et je dus me brosser les dents avec ferveur pour faire disparaître l'odeur. J'allais une nouvelle fois devoir faire mes provisions chez le boucher. Le médecin m'avait prescrit une semaine de repos, j'avais donc le temps de me trouver un nouveau train de vie avant de reprendre mon travail.
     Je dus ingérer plus de viande cette fois pour me sentir bien.
     J'allais me balader - lunette de soleil collée au nez - pour faire passer les ballonnements de mon estomac. Les rues étaient une agression permanente. Les odeurs tenaces emplissaient mes narines. Je sentais les parfums de femmes se trouvant sur les trottoirs opposés, le moindre pigeon déplaçait une quantité incroyable d'odeur alors que les chiens étaient le refuge d'effluves de graillons, de renfermé ou d'excréments. Je dus souvent me contrôler pour ne pas vomir.
     Le plus dur, c'était ce que mes oreilles entendaient ; le sang qui s'écoule dans les veines, le cœur d'une personne âgée qui sonne faux ou à l'inverse celui d'une jeune personne qui bat joyeusement. Frôler des enfants était une délicieuse torture, comme si leur innocence à fleur de peau faisait interférence avec le corps de l'être contre-nature que j'étais.
     Je me demandais quand mon organisme allait réclamer leur jeunesse.

     De retour chez moi - en milieu d'après-midi - j'étais exténué. Je n'avais jamais eu conscience de toutes les subtilités communicatrice qu'un corps pouvait envoyer autour de lui. Ce premier nouveau contact avait été euphorisant, terrifiant et harassant.
     La police m'avait arrêté, croyant que j'étais un drogué à cause de ma peau blême et de ma démarche peu assurée. Ma feuille de maladie eut du mal à les convaincre du contraire, mais ils me laissèrent partir. Pendant ces vingt minutes en leur présence, je pus littéralement sentir la peur et l'appréhension suinter par tous les pores de leur peau. Ils puaient le doute et la haine matinée d'arrogance intériorisée.
     Cette expérience avait été intéressante car j'avais essayé de différencier les odeurs en rapport avec ces sentiments contenus dans leur sueur. L'exercice avait été dur et je le passais avec difficulté, le cœur au bord des lèvres.
     Il était seize heures trente et mon cœur ne battait plus que faiblement. Je finis les six cents grammes de viande restante et me couchais. À deux heures du matin, je me réveillais, l'estomac dans les talons et le cœur à la traîne.
     Il fallait que je trouve rapidement de la viande.
     Le seul moyen qui s'offrit à moi, après quelques minutes de réflexion, était de chasser un quelconque animal nocturne. Je me vêtis légèrement pour ne pas gêner mes mouvements si j'avais à courir et sortis dans la nuit à la recherche d'une proie.
     Je n'étais pas très silencieux, quoi qu'un peu plus souple et je franchis sans grâce la palissade qui clôturait un terrain vague non loin de chez moi. Mon quartier comptait beaucoup de chats errants. Ils n'étaient pas les proies les plus facile, mais celles qui contenaient le plus de chair et de sang.
     Je réveillais malencontreusement un gros matou qui s'enfuit immédiatement. Ma faim pris le dessus sur mes hésitations et je fonçai à sa poursuite. Tous mes sens s'ouvrirent d'un coup. Mon odorat se fixa sur le chat, ma vision s'adapta à l'obscurité, mon toucher se fit plus sensible à l'environnement et je pus entendre le moindre son qui s'échappait du corps félin en fuite.
     Il ne put se réfugier à temps dans le renforcement mural qui constituait son refuge. Je le saisis par la queue, puis par le dos et le retournai avec un gloussement de triomphe. Il essaya de se débattre, mais ses griffes ne firent pas couler le sang qui s'était arrêté dans mes veines.
     Quand je le regardais dans les yeux, ma surprise fut complète. Une terreur indicible y était présente. Son souffle cour exhalait la charogne et la peur. Mon regard le pétrifia. Son corps fut pris de tremblement et de petits cris aigus s'échappaient de sa gorge.
     Le tuer fut très dur, mais une fois le travail commencé, la faim pris le dessus. Je commençais à manger sa chair quand je m'aperçus que le sang était meilleur. Je le bus jusqu'à la dernière goutte, secoué par ce qu'il transportait. Pendant plusieurs minutes j'étais devenu un chat. Toute sa vie remonta en moi, comme si je buvais son âme - si l'âme existait bien.
     Je restai allongé les bras en croix, le sourire aux lèvres. La nuit était belle et lumineuse. Tout autour de moi je sentais les animaux éveillés, morts de trouilles devant le prédateur que j'étais devenu. Je ne m'étais jamais douté à quel point le sang d'un chat pouvait être aussi riche en souvenirs ou sensations fortes.
     Quelles sensations allaient m'apporter l'ingestion du sang humain ?

     Je revins chez moi après avoir admiré le travail salopé que j'avais accompli. Sans dents ni ongles acérés, j'avais massacré le chat pour sectionner ses artères. La carcasse vidée de son sang et de sa vie allait sans doute devenir, après mon départ, le repaire de la vermine.
     C'est en sifflotant que je m'allongeais et au matin je m'endormis.

     Une douleur fulgurante me réveilla. Je me sentais bizarrement bien pourtant. Mon cœur battait doucement, mais sans faiblesse et la nuit me paraissait apaisante. Je mis quelques secondes avant de localiser l'origine du mal. C'était mes canines.
     Rien que de les toucher me faisait mal. Elles semblaient se désolidariser de ma mâchoire, comme s'il s'était s'agit de dents de lait. La douleur pulsait au rythme de mon cœur qui commençait à s'emballer. Elle remontait à mon cerveau et m'empêchait d'avoir les idées claires.
     Le sang du chat continuait à frémir dans mon organisme, je n'avais donc pas besoin de chasser une nouvelle fois. Je savais bien ce qui était en train de se passer. Appeler un dentiste n'aurait servi à rien c'est pourquoi je pris plusieurs comprimés de doliprane.
     L'erreur aurait pu être fatale. Les médicaments firent leur effet contre la douleur, mais ont corrompu mon sang. Je ne sais pas par quels moyens, mais je me sentis rapidement faible. Au matin j'en étais revenu comme au premier jour de ma transformation.
     Ma faiblesse m'insupportait et mes dents me mettaient au martyre. Je voulus me rafraîchir les idées en me promenant, mais la rue m'agressa. Le soleil brûla ma cornée, si bien que je mis plusieurs minutes à m'en remettre. Les odeurs étaient proprement terrifiantes de plaisir. Ma faim était insupportable et je du me retenir de courser un chien qui ne cessait d'aboyer après moi.
     De retour chez moi, je haletais les dernières molécules d'oxygène que mon cœur m'autorisait à respirer. Je dus attendre le soir pour, qu'armé d'un couteau, je puisse de nouveau me sustenter. Mon cœur avait cessé de battre, mes dents bougeaient de plus en plus et ma tête tournait de faiblesse.

     Cette nuit-là, je tuais deux chats dans le même terrain vague. La carcasse de ma précédente victime n'était plus qu'un amas d'os dégarnis et de vers grouillants. Je bus le sang des chats loin de la dépouille, mais mon odorat ne parvint pas à éliminer complètement l'odeur.
     La forme me revint. De nouveau le monde changea autour de moi. De nouveau je pus sentir la peur suinter de toutes les créatures présentes. Même les maisons dégueulaient des tonnes de sentiments contradictoires créés par des générations d'humains qui avaient habité leurs murs.
     Boire le sang des chats jusqu'à la dernière goutte revenait à - je l'ai déjà dit plus haut - boire leur âme. Je pus revivre tous leurs instants forts. Des plaisirs intenses de la chasse aux rats, aux terreurs extrêmes face à un adversaire, toutes ses sensations me nourrirent l'esprit pendant que le sang nourrissait mon corps.
     De nouveau je m'endormis à l'aube, fatigué. La douleur avait presque disparu.

     Jeudi soir, mes dents étaient tombées et je pouvais sentir deux petites pointes acérées prendre leur place. La douleur étant supportable et mon corps n'ayant pas besoin de nourriture, je décidais donc de m'occuper de mon aspect physique.
     Ma peau n'était pas très chaude et légèrement rosée. Certaines imperfections tendaient à disparaître, comme si le fait de se nourrir à la source même de la vie procurait une essence de jouvence. Je me rendis compte que mes cheveux avaient poussé jusqu'à mes fesses et que ma calvitie naissante se résorbait. Par contre, je devins imberbe, même aux parties génitales.
     Il semblait que mon corps ne se servait que ce dont il avait besoin et se forgeait une apparence et des capacités propres à la chasse. J'avais maigri et devins plus souple. Mes ongles avaient durci et ressemblaient presque à des griffes. Le prédateur avait pris la place de l'homme passif que j'avais été.
     Cette nuit-là je ne fis qu'observer autour de moi ce qui faisait la vie nocturne d'une ville. Des amants cachés au fin fond d'une ruelle, au groupe de touriste qui admirait "Paris by night" en passant par le sans-abri qui cherchait désespérément l'aide généreuse d'un quidam, tous transpiraient une incroyable vitalité.
     Les odeurs étaient enivrantes. Les chuchotements innombrables me faisaient tourner la tête alors que ma vue changeait constamment. Je croyais avoir des lunettes qui permettaient de voir en infrarouge, ultraviolet ou par échappements thermiques. Dans l'immeuble en face, des corps s'entrelaçaient, des parents hurlaient sur des enfants qui pleuraient, des jeunes fumaient des joints et leurs effluves corporelles laissaient échapper des choses qu'ils n'auraient pu croire.
     Toute cette nuit je n'avais fait que respirer la vie des autres, si bien que le matin venu je n'avais pas envie de dormir. Le besoin de chasser se faisait sentir alors que je n'avais pas du tout faim.
     Malheureusement la lumière du soleil m'empêcha de sortir. Mes yeux ne parvenaient plus à s'adapter et ma peau s'échauffait de plus en plus rapidement au point de presque me brûler. Le sang dans mes veines pouvait me maintenir en forme, mais l'effet de photosynthèse usait rapidement ces globules bienfaiteurs.

     Jusqu'à midi ce jours-là, on aurait dit que tous mes amis, et ma famille s'étaient donné le mot pour prendre de mes nouvelles. De leur voix sortaient des sentiments que jamais je n'aurais soupçonnés. J'en appris plus sur eux en quelques minutes de conversation que pendant toutes ces années où je les avais côtoyés.
     Mes parents furent les plus difficiles à supporter. Un lien d'un incroyable force nous unissait, et je pouvais le sentir. Tout cet amour était presque insupportable car c'était la vie qui s'exprimait par leur intermédiaire.
     Anxiété, peur de l'inconnu, joie immense d'entendre leur fils, tous ces sentiments m'avait envahi avec une telle force que je faillis pleurer. Grâce à eux, je pus apprécier plus en profondeur ce qu'était la vie et je m'endormis dans l'après-midi, troublé.

     La nuit qui suivit, mes canines avaient atteint le niveau des autres dents. Mais cela m'importait peu. Je passais une nouvelle nuit accoudé au balcon. La faim commençait à poindre, mais je n'y fis pas attention.
     La vie avait essayé, le jour d'avant, de me ramener à la raison. Mais cette raison allait à l'encontre de ce que j'apprenais depuis ma transformation. Il aurait fallu que je meure pour ne pas me mettre hors la vie.
     Mes parents ne savaient rien de ce qui m'arrivait, mais ils avaient dû sentir quelque chose. Mes sens en étaient persuadés. J'allais devoir renoncer à mes parents et mes amis si je voulais mener une autre vie digne de mon nouvel état. Une nouvelle douleur apparut, celle des liens du sang, qui m'exhortait à arrêter cette folie qui devenait ma vie.
     Mais n'étais-je pas en vie aujourd'hui. Une vie différente bien sûr, mais réelle.
     Au matin, je laissais tout de côté et exténué, m'endormis.
     Je me réveillais vendredi soir, l'estomac dans les talons. Mes canines, toujours un peu douloureuses, avaient grandi et avec elles ma soif de sang. Je décidais de chasser de nouveau à mains nues, et le résultat fut concluant.
     J'étais rapide, fort et endurant, même si mon cœur, peu nourri pendant deux nuits, était faible. J'en étais venu à jouer avec mes proies. Cela les terrifiait plus que de se faire tuer rapidement. Cette fois les chats savaient ce que ressentaient les souris qu'ils pourchassaient.
     Mes canines s'étaient enfoncées comme dans du beurre dans leur carotide. Mes ongles pénétraient facilement dans leur chair pour les empêcher de bouger. Il me fut facile de sucer leur sang jusqu'à la dernière goutte alors qu'ils étaient encore en vie. Je pus sentir la mort les attraper avec un délice sauvage.
     Une fois de plus, deux chats me suffirent. Ce n'était pas le fait d'être repu qui m'arrêta, mais j'aurais voulu chasser "plus gros". Pour la première fois, je pensais sérieusement à m'en prendre à un membre de l'espèce humaine.
     Mon sommeil fut troublé ce jour-là. Je rêvais de chasse et de sang quand on sonna à la porte. Il était environ un heure de l'après-midi. Tout mon appartement était noir et je dus allumer la lumière pour me déplacer. La lumière artificielle ne me faisait aucun mal contrairement à celle du soleil.
     C'est à un copain que j'ouvris la porte. Il entra, surpris, dans mon habitat barricadé, entraînant avec lui un tas d'odeurs enivrantes. Étant hypersensible aux odeurs, j'avais lavé mon appart à l'eau de javel. Comme il était hors de question pour moi d'aérer, il ne resta pas longtemps.
     Il critiqua ma mauvaise mine et se demanda si j'avais subi une opération pour ma calvitie tandis que je l'admirai. Tout en lui respirait la santé et la vie. Il n'était plus le même à la lumière de mes nouveaux sens et quand il partit, je faillis hurler de dépit.
     Je passais le reste de la journée à penser à un plan d'action pour m'approprier du sang frais humain.

Vingt-trois heures, presque l'heure du crime. En tout cas, pour moi, la grande chasse allait commencer. La nuit était douce et mon corps ne réclamait pas encore trop de sang. J'allais avoir le temps de choisir ma proie.
     Je me déplaçais vite et j'étais exalté. Je venais de voir ce que je pensais être mon dernier couché de soleil. Le moment avait été furtif, intense et douloureux. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et des centaines d'autres, invisibles à l'œil humain, m'avaient presque liquéfié les orbites et brûlé la peau.
     J'avais dit "au revoir" au soleil avec sérénité et m'étais éloigné dans la ville et la nuit. Toutes les proies potentielles que je pistais ne m'intéressaient pas. En fait j'avais encore peur de m'attaquer à un humain.
     Un quart d'heure avant minuit mes pas m'avaient mené au Châtelet. La coïncidence était trop forte pour que je l'ignore. Dans un élan de chasseur affamé et anxieux, je jetais mon dévolu sur une jeune femme. C'était une prostituée postée dans une ruelle.
     Je la laissais se débattre quelques instants avant que ces cris et le malstrom d'odeurs qui se dégageait d'elle ne m'oblige à plonger mes crocs dans sa gorge, comme des centaines de vampires l'avaient fait avant moi dans des centaines de films.
     Personne ne vint me déranger pendant que je buvais son sang. Toute sa vie - sa longue vie comparée à un chat - se déversa en moi. Son esprit devint le mien et à travers lui je la fis revivre dans un monde de rêve que mon inconscient créait à son intention.
     Un bonheur indicible mâtiné d'une terreur insidieuse s'empara de moi. Mon cœur s'emballa, mes sens vacillèrent et tout mon corps se tendit à l'extrême quand il ne resta plus qu'une goutte dans les veines de la jeune femme. Je me retirais d'elle en un cri de désespoir.
     Les romans d'Anne Rice m'avaient pourtant prévenu : il ne faut pas boire le sang d'un humain jusqu'à sa mort, sous peine de mourir à son tour. Cela prenait tout son sens aujourd'hui. Je m'écroulais sur le béton et haletais comme un mourant.
     Tout explosa autour de moi. L'onde de choc en retour de tout ce que je venais de ressentir failli me terrasser. Mon corps subit une dernière transformation, le sang humain réveilla les dernières subtilités sensitives qui m'avait été révélées alors que je me levais en titubant.
     Je pouvais sentir mes canines allées et venir à ma guise dans mes gencives. Mon corps fin et chaud rayonnait de ce qu'on pouvait appeler la vie. J'étais devenu un vampire à part entière. Un prédateur pour l'homme, qui n'en avait plus depuis des siècles. Ma vie avait de nouveau un sens et des millénaires de savoirs s'ouvraient à moi.
     Je hurlais ma joie dans la nuit. Il était minuit une, le septième jour de ma transformation, un dimanche. Mais moi, ce jours-là, il n'était pas dit que je me repose.
     Une forme noire se matérialisa près de moi. Je l'avais déjà sentit et l'avais laissé venir. Elle parla la première.
     - Tu es des nôtres maintenant. Tu as réussi à te débrouiller par toi-même avec ta nouvelle condition pour atteindre le stade de Vampire, tu peux donc faire partie de notre équipe.
     Instantanément je fus entouré de cinq autres vampires. Ils m'accueillirent avec des sourires sous-entendant de nouvelles expériences à venir.
     Sans un mot de plus nous partîmes moi et mes cinq nouveaux partenaires.

 

Etre vampire au quotidien

 

     Aujourd'hui, j'ai déménagé et je ne vois plus ma famille ou mes anciens amis. J'apprends à contenir ma faim, aidé par mes compagnons, car tuer des hommes ne doit pas se faire à la légère si on ne veut pas se faire remarquer. Notre tâche est facilité par les dizaines de personnes qui disparaissent chaque jour dans Paris. De plus après avoir bu le sang d'un humain entier, un vampire peut aisément tenir plusieurs semaines sans en ingérer à nouveau.
     La vie est belle, le soleil ne me manque pas. Notre vision multiple nous dispense de source de lumière pour voir et nous pouvons parfois voir comme en plein jour.
     Qu'écrire de plus qui puisse être compris d'un être humain normal ?
     Sincèrement je n'en sais rien. En tout cas cela fait dix ans que je suis un vampire, et notre petite bande de prédateurs a décidé d'aller faire un tour dans les Carpates. Une sorte d'enquête plus qu'un pèlerinage.
     Si Dracula existe bien, nous comptons bien le retrouver. Le plus vieux de l'équipe est vampire depuis trente-sept ans. Vampiriser par un des nôtres qui s'est ensuite donné la mort un matin de printemps, il a tout appris tout seul et formé ce qui allait devenir ma famille adoptive. Aucun de nous ne connaissait d'autres vampires, même si nous en soupçonnions l'existence. C'est pourquoi partir pour le lieu d'origine présumé des Vampires nous fascinait tous.
     Peut-être qu'un jour prochain vous lirez le récit de mon voyage en Roumanie.

Fin

Le site web d'Allyamaeth, le dépotoir (immonde et puant) d'Allyamaeth

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