MULTIPLICATION
21/12/1999

d'Allyamaeth

Le peu de temps qu'il semble me rester à vivre m'interdit tout épanchement sur les réflexions que mon état physique a suscité en moi. Je peux déjà sentir le chaos prendre forme dans l'ordonnancement moléculaire de ma bouche. C'est du bout des lèvres que je vais tenter d'enregistrer la courte histoire qui est à l'origine de mon état.

Tout a commencé il y a deux semaines à cet endroit, dans mon fauteuil couleur crème. Mon chien, Balthazar, n'avait de cesse de redéposer sa balle de tennis à mes pieds chaque fois que je lui relançais. C'était un rituel quand je rentrais du travail. Tout d'abord je ne le voyais pas en entrant puis, quand je venais à retirer mes chaussures il bondissait d'un coin sombre et essayait de me les prendre des mains. La lutte durait quelques secondes et se finissait irrémédiablement par sa fuite derrière le canapé. Je me saisissais alors du journal du jour et m'accordais une petite demi-heure pour le feuilleter dans mon fauteuil. Immanquablement Balthazar réapparaissait avec sa balle et le jeu commençait.

Ce jours là je décidais de modifier légèrement mon comportement. Je le laissais mariner dans son attente et l'entendais couiner pour demander ma participation active. Au bout d'une minute d'immobilisme je me levais brusquement et sautais devant lui en agitant mon journal et en lançant un "BOUH!" rauque.

L'effet de surprise fut total... Un peu trop même.

Balthazar regardait fixement derrière moi, tremblant un peu plus à chaque seconde. Je me décidais à avancer ma main pour le caresser mais il couina et disparut dans la cuisine. Ce chien m'avait toujours étonné mais je ne le savais pas aussi couard.

Haussant les épaules je me retournais... Pour me retrouver face à moi !

C'est dans ces moments là qu'on ne sait plus du tout comment réagir.

Je restais bouche bée, immobile, pendant un temps infini avant que mon double ne s'évapore. Je passais le reste de la soirée prostré sur le canapé à regarder Balthazar, roulé en boule dans l'encadrement de la porte de la cuisine. La nuit m'emporta dans un sommeil cauchemardesque dont je m'éveillais le lendemain, avec un retard considérable sur mon réveil.

Dans la journée ma peur s'estompa et la vision de mon hallucination se fraya un chemin dans l'oubli. Je pense que c'était involontaire, mais le caractère exceptionnel de ce qui m'était arrivé ne pouvait l'empêcher.

Le soir même cette étrange aventure me sauta au visage dans le parking d'un centre commercial. Alors que j'avais fait tomber mes clefs de voitures sur le sol et que je m'abaissais brusquement pour les ramasser, j'entendis un choc sourd qui me fit tressaillir. Tournant la tête sur la droite, en direction du bruit, je vis une forme abominablement familière à moitié affalée sur le coffre arrière.

La forme essaya de se mettre sur ses jambes, se saisit la tête à deux mains et s'écroula à mes pieds. C'était un autre moi, pathétique, qui essayait lamentablement de se relever.

J'étais pétrifié. Le monde imparfait, mais tellement douillet, que je connaissais était en train de s'écrouler, devant moi, devant mes chaussures. Dans un dernier soubresaut la forme se disloqua lentement, comme aspirée par le béton du parking. Il ne resta finalement qu'une légère trace humide sur le sol et une peur panique dans ma tête.

Je rentrais chez moi au radar, la tête farcie d'un vide abyssal qui appuyait sur mes neurones et les forçait à se désolidariser pour empêcher toute réflexion qui m'aurait immanquablement entraîné dans la folie.

Je ne pus pourtant pas éviter longtemps de penser à ces deux mésaventures et je me couchais avec une migraine atroce qui ne me quitta pas jusqu'au lendemain midi.

Je passais une journée pleine d'angoisse et de stress. Je ne pouvais m'empêcher de regarder constamment autour de moi pour surprendre un hypothétique clone visqueux n'attendant que mon regard pour fondre d'une façon intentionnellement malsaine.

Pourtant cette journée se passa sans incident et c'est exténué que je m’endormais tôt le soir même.

Cette nuit la je ne put m'empêcher de hurler comme un damné quand je me réveillais en sursaut, sentant une présence à mes côtés. Je ne suis pas marié, je n'ai pas de compagne et le soir d'avant je n'avais fait aucune rencontre qui aurait put m'amener à trouver normal une présence étrangère dans mon lit.

Je sautais vivement au bas de mon lit, allumais le plafonnier et vit, horrifié un troisième double se tordre de douleur dans mes draps. Ses yeux me suppliaient de faire je ne sais quoi et je n'avais aucune envie de m'approcher de lui.

Au bout d'une bonne dizaine de minutes il fini par se décomposer avec des craquements horribles, laissant derrière lui quelques traces de matières organiques et de sang frais. Comme les fois précédentes je n'avais put agir tellement j'étais paralysé par la peur.

Je jetais évidemment les draps avec un profond dégout et dans un état d'hébétude proche de la catatonie et décidais de continuer ma nuit sur le canapé. J'essayais de garder un train de vie normal, comme si rien ne s'était passé, mais même si le processus était extrêmement lent, j'en venais immanquablement à prendre conscience de tout ça et les non-réponses qui rongeaient mes pensées me laissaient dans la plus totale vulnérabilité.

Le lendemain je n'allais pas travailler. J'avais accepter le fait que ce qui m'arrivait était trop extraordinaire pour ne pas être "étudié". J'entends bien sur par "étudier", que je comptais m'observer moi-même et faire état de mes réflexions dans une sorte de journal de bord.

C'est dans la matinée que le "processus" m'apparut.

J'étais seul, au bord du lac de St Mandé, à réfléchir tout en faisant ricocher des pierres sur l'eau, quand un quatrième clone s'échappa littéralement de mon corps ! Mon mouvement avait été brusque mais je pus voir distinctement un second moi se détacher de mon corps et tomber dans l'eau devant moi, comme propulsé par la force de mon lancer.

En fait de solitude, je m’aperçut bien vite que des gens étaient là, diversement situé aux alentours. Cette constatation me débloqua totalement et je tendis une main secourable à mon double. Une fois affalé sur la berge il réussit à articuler quelques mots que je ne compris pas et mis une bonne demi-heure avant de fondre comme neige au soleil en laissant derrière lui un amas de chair peu ragoûtant.

Mon sauvetage avait rameuté du monde dans le premier quart d’heure, mais ensuite les badauds prirent la tangente et je fus le seul à constater la disparition liquide de mon double. Pendant cette demi-heure je remarquais que mon clone semblait en tout point identique à moi dans le moment présent – même vêtements, même coiffure, même collier…

Je fus surpris du léger sourire qui semblait danser sur mes lèvres. Hallucination ou pas, ce phénomène était finalement assez amusant. Evidemment je fis vite l’impasse sur l’hallucination en tant que telle car il y avait eut des témoins pour voir mon double, mais je ne parvenais pas encore à accepter ce qui m’arrivait comme étant quelque chose de totalement physique, charnel et bien ancré dans la réalité.

Je passais les trois jours suivants à m’émerveiller devant ce " pouvoir " tout en me rendant compte que mes doubles duraient de plus en plus longtemps et que l’écart entre leurs apparitions étaient de plus en plus court… Jusqu’à ce qu’il y en eut deux dans la même journée.

Le premier dura un peu plus de trois heures avant de se transformer en cadavre putréfié – assez encombrant – et le deuxième arriva huit heures après pour durer environ cinq heures et finir comme l’autre.

Fatalement les sueurs froides de l’angoisse refirent surface et je vins à me poser des milliers de questions dont les plus récurantes étaient : jusqu’à combien par jours vais-je en créer ? Combien de temps vont-ils durer dans plusieurs semaines ? Que vais-je en faire quand ils seront plusieurs ensemble ? Et surtout que faire de leur corps qui ne manquera de pas de rester au vu de l’état des deux derniers ?

J’eus quelques éléments de réponses quelques jours plus tard.

Tout d’abord je m’aperçut qu’il était presque impossible de communiquer avec mes doubles. Ils semblaient perdus et très peu matures, comme de jeunes enfants de moins de cinq ans. Le plus effrayant c’est qu’ils ne supportaient pas mon éloignement et cela ne m’arrangea pas quand il fallut que je fasse des courses et que deux de mes doubles, ne voulant pas se liquéfier, décidèrent de me suivre.

Ici je dois ouvrir une parenthèse sur Balthazar qui, au cours d’une promenade, me mordis la main et s’enfuis sans que je le revoie jamais. Il est vrai qu’il avait été témoin de plusieurs dédoublement et qu’il ne faisait plus que gémir quand il ne dormait pas.

Je continus donc sur les questions qui s’entrechoquaient dans ma tête.

Il arriva ainsi que deux clones soient mis en présence. Je ne savais pas du tout ce qu’il se passerait et, alors que je m’attendais à une révélation quelconque – attente stupide quand j’y réfléchis aujourd’hui – il s’avéra qu’ils essayèrent de communiquer entre eux par différents jeux et que finalement ils s’entendirent très bien. Quand le premier mourut le deuxième eut l’air triste, mais l’aspect terreux du cadavre de son ancien compagnon ne le traumatisa pas plus que ça.

Comme j’avais la chance d’avoir un box pour ma voiture et une cave, je pus entreposer les différents cadavres sans que personne ne les voie.

C’était il y a quatre jours.

A l’heure qu’il est, je suis entouré d’une vingtaine de clones dans mon appartement de soixante dix mètres carré et je fais des efforts surhumains pour éviter de bouger.

Il a bien fallut que je me rende à l’évidence : c’était mes mouvements qui créaient les clones. En fait chaque mouvement brusque semblait être le point de départ d’une dissociation moléculaire ou d’un dédoublement cellulaire, mais aucune de mes lectures scientifiques ne put m donner un début d’explication.

Par un coup de chance incroyable, personne d’autre que moi et Balthazar n’avait été témoin de mes dédoublements et dans les derniers jours il est vrai que j’avais décidé de ne plus sortir du tout.

Je ne sais pas si mon histoire va se finir là où si elle va continuer jusqu’à ce que je meure d’inanition mais je n’arrive plus à penser correctement. Je ressens de la panique, de la peur, de l’angoisse, mais aussi de l’excitation devant cet extraordinaire phénomène, mêlé de frustration quand je pense que je n’aurais peut-être jamais la réponse au pourquoi de ce qui m’arrive.

Une chose qui me terrifie c’est que sur la vingtaine de clones qui m’entourent, six d’entre eux ont été créé dans la demi-heure qui a précédé ma décision de ne plus bouger et de rester prostré dans mon fauteuil à raconter mon histoire. Les mouvements brusques ne semblent plus réellement nécessaire pour créer des clones. Il suffit juste que je fasse un geste banal pour donner vie à l’impensable. J’ai même peur de cligner des yeux…

Je… [bruit sec de chute]… Non ! ! [bruit de succion et cris de surprises]… AAHHHHHH

- La suite n’est qu’un amoncellement de sons plus bizarre les uns que les autres.
- Cette histoire est incroyable !
- Oui, mais elle corrobore parfaitement ce qu’on a retrouvé dans cet appartement.
- Redîtes moi combien de cadavres vous avez trouvé.
- Environ 200 comprimés les uns contre les autres… Compact, comme si… Comme s’ils étaient passé sous une presse. Pas un seul os n’était intact et l’identification va s’avérer des plus ardue.
- Mais comment ont-ils put pénétrer tous ensemble dans cet appartement ? !
- Nous n’en avons aucune idée monsieur le ministre. Tout ce que l’on a put constater c’est que les fenêtres et la porte étaient fermées de l’intérieur… Mais si on en croit cette K7…
-Bon… Nous allons laisser l’unité spéciale du CNRS faire son travail, elle aura peut-être quelques éléments de réponses à nous donner… Autre qu’un conte de fée sur la multiplication de l’être humain !
Fin

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