Que de souffrances,
pour un résultat pitoyable !

Nouvelle un peu spéciale, écrite en 1994, alors que je ne savais pas si j'allais conserver le boulot que je faisais ou si j'allais me faire virer. Le destin que j'ai réservé aux protagonistes n'est pas des plus glorieux, mais je m'étais dit que ce genre de destinée n'était sûrement pas rare dans un monde où plus grand-chose n'a de valeur aux yeux des nouvelles générations, dont je fais partie, je l'avoue. Bonne lecture.

Engrenage
Par Allyamaeth

 

Présentations

     La banque de Trifouillis-les-oies était située en plein centre de la petite ville, entre un bar et une blanchisserie. C'était une petite banque régionale sans capitaux monstrueux, mais qui conservait depuis plus d'un siècle le monopole du cœur chez les habitants de sa région.
     Il n'y avait quasiment personne à son ouverture. Il était neuf heures et demie, seule une petite vieille pénétra dans la banque. Malgré le peu d'importance de Trifouillis-les-oies, un gardien restait en permanence sur place pour pallier à d'éventuelles agressions auxquelles personnes ne croyaient. Il remplaçait en fait les traditionnels sas de sécurité et les guichets blindés pour garder une certaine familiarité avec les clients.
     Le jeune vigile venait de refermer la porte sur la vieille dame quand une grosse Peugeot mal en point fit crisser ses pneus devant le mur de verre de la banque. Une jeune femme noire vêtue d'un body noir et d'un cycliste sortit en trombe du côté conducteur alors que côté passager, une armoire à glace accoutré d'un long manteau noir chaussait des Rayban qui lui cachaient le visage déjà mangé par de longs cheveux en bataille, et entrait calmement dans la banque.
     Il braqua un énorme fusil à pompe trafiqué sur le garde et attendit. La jeune Noire entra juste derrière lui. Elle commençait à escalader le guichet quand le jeune gardien dégaina son arme. L'homme en noir attendit calmement d'être réellement en danger avant de faire feu.
     La déflagration anéantit le cœur de la pauvre vieille sans avoir aucun effet sur la jeune femme. Cette dernière intima l'ordre aux deux guichetiers de rester calme et de lui donné tout l'argent des caisses s'ils ne voulaient pas subir le même sort que le vigile.
     L'homme en noir transpirait, mais n'esquissait aucun signe de nervosité. Il ne tirait jamais sans bonne raison. Il ne pensait pas y être obligé alors qu'ils étaient considérés depuis deux mois comme de dangereux criminels. Tous les médias avaient diffusé leur signalement et leurs méthodes radicales, sur ordre de la police, en demandant aux personnes victimes de leurs actes de ne rien tenté contre eux.
     Visiblement le vigile avait soit paniqué soit s'était senti une âme de héros... avant de la perdre. Le dernier hold-up du couple s'était déroulé sans casse grâce aux avertissements de la police et des médias. Ils agissaient toujours de la même façon ; Lui entrait pour terroriser les clients avec son énorme pétoire, et Elle, sans s'occuper de Lui, s'affairait au rassemblement du butin. Il pouvait abattre qui il voulait, elle ne s'occupait jamais de ce qu'il faisait. Elle glissait quand même un 45 dans sa ceinture au cas où, mais l'arme n'était même pas chargée. Ce n'était qu'un simple objet de dissuasion.
     Dans leur premier braquage, une épicerie minable en banlieue parisienne, ils s'étaient impliqués dans un carnage épouvantable. Elle, devant la mauvaise volonté du patron, lui avait explosé le crâne à coups de botte ferrée. Un jeune homme téméraire placé à une dizaine de mètres de Lui, s'était levé avec rapidité pour le désarmé, mais il fut accueilli par un jet de plomb en pleine figure qui lui fit perdre littéralement la tête. Des morceaux de cervelles et d'os s'étaient éparpillés sur un couple allongé à ses pieds. La femme était devenu hystérique et son mari la suppliait de se calmer.
     Ils sortirent du magasin riche de deux malheureux milliers de francs. Une sorte de milicien gras et fier les avait accueillis avec une batte de base-ball et un chien tout en dents. Elle fut la première blessée, mais Lui déchargea son arme sur les deux agresseurs, les réduisant en bouillie infâme. Elle, pour passer ses nerfs, avait pris un six coups planqué dans leur coffre et l'avait déchargé dans la tête du gros milicien.
     La jeune noire ressentait une véritable haine pour tous les gens qui l'entourait. Le moindre écart de conduite à son égard était sanctionné. Elle avait déjà cassé plusieurs dents à un vieux fasciste de barman qui avait refusé de la servir, rapport, soi-disant, à son accoutrement. Elle avait aussi brisé la jambe d'un playboy des banlieues qui la prenait pour un simple sac à foutre, juste bonne à porter la came et les armes de la bande dans laquelle il végétait. Son dernier exploit, avant de sombrer dans le banditisme sanglant avait été de crever l'œil d'un contrôleur RATP avec son propre stylo.
     Malgré cela, Lui restait avec Elle. Six mois plutôt il avait perdu son emploi. Il ne s'était jamais réellement intégré dans la société, s'habillant toujours comme à vingt ans, ne voulant pas se plier au style BCBG de bon ton dans sa profession. Il était spécialisé dans la PAO, métier qui l'avait passionné, mais qui aujourd'hui l'emmerdait fabuleusement. Après son licenciement, il avait perdu la foi dans la nécessité de travailler pour survivre.
     Il avait tout abandonné et s'était rapidement retrouvé dans les squats parisiens se faisant difficilement respecté grâce à son Beretta neuf millimètre d'alarme. Il avait rencontré Elle dans une soirée Acid totalement illégale. Elle l'avait martelé de coup de poings parce que, poussé par un état d'ébriété avancé il l'avait pelotée. Alors qu'elle s'apprêtait à le saigner avec un canif, il lui avait brandi son pétard sous le nez.
     L'altercation s'était finie dans la rue. Lui, complètement bourré l'avait suivi dans son squat et Elle l'avait accepté parce qu'il semblait moins amorphe que la moyenne des squatters qu'elle fréquentait.
     Trois mois plus tard, sans avoir jamais couché ensemble tout en ayant une relation complice et éloignée à la fois, ils avaient commis leur premier braquage.
     Après un deuxième Hold-up sanglant, ils avaient été catalogués comme ennemis publics numéro un. Au troisième Hold-up, les personnes présentes avaient tout de suite su à qui ils avaient affaire et s'étaient tenu tranquilles.
     Aujourd'hui ils avaient de nouveau fait couler le sang. Les flics n'arriveraient pas avant une vingtaine de minutes, occupés à d'autres affaires au moment du braquage. Le bruit de la déflagration avait alerté les habitants des environs, mais quand Elle et Lui prirent la fuite à bord de leur paquebot Peugeot, ils ne furent pas inquiétés.
     Quelques habitués du bar d'à côté avaient suivi la scène avec intérêt. Ils savaient à qui ils avaient affaire et ne voulaient pas s'y frotter. La Jungle Girl, surnommé ainsi par une presse devenue subitement raciste s'installa au volant de la voiture suivit de près par son Terminator, toujours froid et impassible.
     Tous les témoins des précédents braquages avaient confirmé le fait que l'homme en noir restait toujours calme, même quand il abattait une personne. Il ne parlait jamais et ne s'excitait pas sur ses victimes apeurées préférant de loin engendré une peur insidieuse en restant impassible. Il entrait, fusil au poing, et se plantait devant la porte, défiant quiconque de la franchir. Ses perpétuelles lunettes noires, son manteau et sa carrure suffisaient à le comparer à un Terminator.
     Elle, elle avait le tort d'être noire et qui plus est légèrement disjonctée. C'est Elle qui insultait les gens pour les tenir en respect, parlant pour eux deux. Elle était agile et énergique. Lui détestait s'exciter, il avait peur de perdre sa froideur en se laissant emporter par l'adrénaline qui ne manquait pas de couler dans ses veines à chaque braquage. Il transpirait toujours abondamment sous son long manteau et ses mains devenaient rapidement moites sans pour autant que ça lui fasse perdre ses moyens.
     En fait il n'avait rien de cet être mi-homme, mi-robot dont on lui prêtait la ressemblance, mais l'existence qu'il menait l'obligeait à paraître ainsi, et puis il n'avait plus le choix, plus grand-chose ne l'intéressait dans la vie.

     Ils ne furent pas inquiétés dans leur fuite par la police. Ils s'arrêtèrent loin des routes et des foyers d'habitations, dans les plaines rocailleuses de Lozère. Ils dormirent dans la voiture, l'un contre l'autre, pour se tenir chaud. Ils ne s'étaient pas adressé la parole depuis leur fuite.

 

Foirage total

 

     Rien ne s'était passé comme prévu. C'était leur deuxième banque à un mois à peine d'intervalle avec celle de Trifouillis et dans la même localité. Ca lui avait pris comme ça, une soudaine envie d'adrénaline, un manque de sensations fortes et un ras-le-bol de se planquer. Elle angoissait de se planquer constamment et voulait un peu d'animation, la pêche au .45 ne la satisfaisait plus.
     Lui se plaisait à ne rien faire que descendre dans une grande ville aux heures pleines pour faire quelques courses sans se faire repérer. Dans ces moments-là, il laissait tomber l'attirail du braqueur, se faisait une queue-de-cheval et se composait un visage aimable et "charmant". Ce n'était pas dur, il savait être poli et ses muscles du visage n'étaient pas faits de métal.
     Cette aptitude à rester de marbre, il la tenait de son père qui ne laissait pas souvent transparaître ses émotions. Lui-même ne pleurait jamais et ne savait pas se réjouir quand on lui faisait un cadeau, même quand il adorait, il sonnait faux ! Depuis ces derniers mois, il avait de plus en plus de mal à ne pas rester froid et sérieux, impliqué qu'il était dans son rôle de Terminator.
     Cette fois, ce serait peut-être la fin d'une épopée qui n'aura pas duré un an. Il pensait mourir un jour, même si cette perspective lui semblait lointaine, et ce jour lui paraissait maintenant dramatiquement proche. Une peur viscérale s'empara de Lui et une haine irrationnelle envers les fauteurs de troubles lui fit perdre une partie de son calme. Son œil gauche tremblotait à une vitesse incroyable alors qu'il faisait un garrot à sa complice.
     Ils ne pouvaient pas se douter qu'à onze heures du matin la banque serait pleine de monde et agrémentée de flics en civil. Ils étaient à peine entrés que les deux flics dégainaient leurs armes, chacun visant un des braqueur. Lui avait abattu le sien, mais Elle s'était ramassée une balle dans l'épaule alors, comme à son habitude, elle ne s'occupait pas des gens présents, mais du butin. Le deuxième flic n'avait pas eut le temps de faire feu une seconde fois que trois déflagrations l'envoyèrent s'écraser contre le mur du fond, l'éclaboussant de monceaux d'organes inidentifiables.
     Il serra un peu plus le garrot sous les pleurs de rage de sa complice et la mis sur ses épaules. Avant de partir il parla avec une voix plus dure et impitoyable qu'il ne l'espérait :"le premier qui bouge ou qui nous suit, je l'envoie rejoindre ces deux fils de pute de flics". C'était simple et dissuasif.
     Il venait à peine de démarrer sur les chapeaux de roues qu'une voiture de police le pris en chasse, sans doute en ronde à ce moment-là. Malgré une panique grandissante, il se concentra sur la conduite. Avait-il réellement peur de mourir ou de se retrouver sous les verrous, et avait-il le choix maintenant ? Est-ce que les flics n'allaient pas les descendre sans sommation loin de témoins potentiels alors qu'ils s'éloignaient de la ville ?
     La fille à ses côtés, car c'était bien une fille, une toute petite fille qui n'avait pas vingt ans. Cette fille semblait dormir, ballottée par les cahots de la voiture. Elle gémissait de temps à autre alors que son sang imprégnait son body jaune fluo d'une teinte abominablement noirâtre. Son visage avait perdu toute folie et toute dureté, il était devenu terriblement juvénile dans la souffrance.
     Il avait plusieurs centaines de mètres sur la voiture de flic, quand une maison apparut sur le bas-côté. Sans réfléchir il pénétra dans la cour, mis tout ce qu'il pouvait dans ses poches et emmena la jeune fille dans la maison. À peine entrés, les flics déboulaient à deux voitures dans la cour, l'une d'elles était de la gendarmerie nationale, sans doute venue en renfort. Le siège allait pouvoir commencer.
     Il avait perdu son calme, il jeta à bas ses lunettes et vint s'allonger sur le lit du deuxième étage de la maison vide où il avait installé sa complice. Il se colla contre Elle et réalisa qu'il tenait à elle plus qu'il ne le pensait. Ses souffrances étaient dures à supporter et elle n'arrêtait pas de saigner. Il allait la perdre, il en était sûr.
     Il pleura. Peut-être devrait-il l'abattre pour qu'elle arrête de souffrir ? Lui-même ne voulait ni mourir, ni se faire prendre. Avait-il alors le droit de choisir pour elle ?
     Il la secoua et elle se réveilla. Une douleur indicible se lut sur son visage. Ses grands yeux le suppliaient de l'aider, alors que les siens ne pouvaient qu'afficher une incapacité d'agir pour elle.
     - Je suis désolé, souffla-t-elle avant de se saisir du 45 qu'elle avait, pour une fois, armé.
     La déflagration éclata dans ses oreilles alors que la balle se faisait un chemin chaotique dans la boîte crânienne de sa compagne. Devant il n'y avait qu'un simple trou noirâtre, entouré de poudre, et derrière, la moitié du crâne s'était répandue sur le couvre lit à fleur. Lui pleura de nouveau et ne put s'empêcher de vomir tout ce qu'il avait dans le ventre avant d'enfermer le corps de la jeune fille dans le couvre-lit.
     Il tremblait de tous ses membres, la sueur qui lui poissait le corps était insupportable. Il n'appréciait pas l'idée de se rendre, doutant que de toute façon on le laisse en vie. Il se voyait mourir les armes à la main comme Jesse James ou Bonnie et Clyde, mais cette image n'avait plus rien d'héroïque et de fascinant.
     Il avait lu la vraie souffrance dans les yeux de sa compagne, pas celle des films, mais la vraie, celle qui vous emplie de terreur tellement vous avez peur qu'elle soit contagieuse.
     Il n'eut pas le temps de s'apitoyer plus sur son sort, les balles pénétraient par la fenêtre de la chambre. Il avait vaguement entendu les sommations d'usage, mais n'avait pas eut le réflexe d'y répondre. Aucune ne pouvait l'atteindre car la police tirait d'en bas, sans doute pour l'intimider. Elles étaient groupées, centrées sur le milieu de la fenêtre qui la firent voler en éclats et se fichèrent toutes dans le plafond.
     Il resta pétrifié plusieurs minutes sans savoir comment réagir. Il s'obligea à se concentrer et lentement se dirigea en rampant vers la fenêtre. Ce qu'il vit le mit encore plus mal à l'aise ; plusieurs camions avec des rampes sur lesquelles étaient postés des tireurs d'élites, se postaient devant la façade. Il eut à peine le temps de baisser la tête qu'une rafale cueillit tous les objets qui étaient une seconde avant derrière sa tête.
     Malgré sa philosophie nihiliste, il avait une trouille bleu de mourir et cet état d'esprit le troubla encore un peu plus. Il n'avait jamais vraiment été sûr de lui, même si il jouait les durs en compagnie d'elle, qu'il prenait pour son meilleur soutien. Elle seule avait semblé le comprendre et cela lui avait été utile pour ne pas finir comme un clochard uniquement préoccupé par la survie de son litron de Villageoise, sans penser à rien d'autre.
     Une nouvelle vague de larmes lui envahit le visage alors qu'il repensait à Elle. Trop jeune, trop belle et trop liée à Lui pour mourir. Pourtant, Elle avait choisi et l'avait libéré de son fardeau dans un ultime geste qu'il considérait comme terriblement mature.
     Et maintenant il était seul. Une sourde panique s'empara de Lui, il ne put empêcher son corps de trembler, son cœur de s'affoler et son esprit de tourner trop vite. Dans ces moments-là, pensait-il, penser était la pire des choses à faire.

De nouvelles voix lui intimèrent l'ordre de se rendre, mais il était trop étiré entre la peur de finir en prison à vie et la peur de mourir. De vagues regrets le submergèrent et il prit sa décision.
     - Je me rends, cria-t-il avant se présenter devant la fenêtre.
     Mais l'Homme ne supporte pas que l'on sorte des sentiers battus et ne cherche pas à comprendre le désarroi dans lequel se trouvent certains de ses frères et sœurs ; une volée de plomb le cueillit et le transforma en chair à saucisse. Son cerveau broyé ne put enregistrer son massacre et son esprit mourut sans qu'il s'en aperçoive.

Nouvelle écrite par Allyamaeth

Le site web d'Allyamaeth, le dépotoir (immonde et puant) d'Allyamaeth

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